Antipaludéens de synthèse en dermatologie Cours de dermatologie
Introduction
:
Les antipaludéens (ou antimalariques) utilisés en dermatologie sont
des dérivés de synthèse ou d’hémisynthèse de la quinine.
La quinine
est le principal alcaloïde, extrait de l’écorce d’un arbuste sudaméricain,
le quinquina (du genre cinchona).
Les vertus
thérapeutiques du quinquina sont connues depuis longtemps
puisqu’elles sont mentionnées pour la première fois dans un
ouvrage religieux publié en 1639.
Le terme « cinchona » est
probablement dérivé du nom de la comtesse Anna del Chinchon,
qui est à l’origine de l’introduction du quinquina en Europe ; après
une guérison miraculeuse, elle fit parvenir en Espagne une pleine
cargaison de la drogue prodigieuse…
Les principes actifs du quinquina ne seront isolés qu’après un siècle
et demi d’utilisation, sous forme de poudre, d’extrait ou d’infusion.
En 1820, Pelletier et Caventou identifièrent une vingtaine
d’alcaloïdes différents, les plus importants étant la quinine et la
cinchonine, et leurs isomères : la quinidine et la cinchonidine.
Mais
ce n’est qu’au cours du XXe siècle que les antipaludéens de synthèse
(APS) proprement dits sont mis au point, parallèlement à la
première guerre mondiale, fruits de recherches allemandes pour
pallier la pénurie de quinine engendrée par le conflit.
Ainsi, ont été
mis au point des amino-8 quinoléines, puis de la mépacrine et plus
tardivement des amino-4 quinoléines.
D’abord utilisées pour lutter
contre le paludisme, ces molécules ont ensuite montré une efficacité
thérapeutique dans des affections variées, en particulier dans le
lupus érythémateux suite aux travaux de Page en 1951.
Pharmacologie :
A - STRUCTURE :
La famille des antipaludéens regroupe la quinine et ses analogues
de synthèse (APS) ; ils ont en commun un noyau quinoléine.
Les APS comprennent :
– les amino-8 quinoléines (primaquine, non disponible en France) ;
– la mépacrine (ou quinacrine) qui a été retirée du marché du fait
d’un spectre antipaludéen incomplet et de l’importance de ses effets
secondaires ;
– les amino-4 quinoléines, les plus utilisés étant :
– la chloroquine, synthétisée à partir de la mépacrine et
commercialisée en France sous forme de sulfate (CH) :
Nivaquinet qui a une autorisation de mise sur le marché (AMM)
pour le traitement du lupus et la prévention des lucites ;
– l’hydroxychloroquine, dérivée de la chloroquine par bêtahydroxylation
et commercialisée sous forme de sulfate (HCH) :
Plaquenilt qui a l’AMM pour les mêmes indications que la
Nivaquinet ;
– l’amodiaquine, disponible sous forme de chlorhydrate :
Flavoquinet qui n’a pas d’AMM en dermatologie.
B - PHARMACOCINÉTIQUE :
Les caractéristiques des antimalariques sont comparables pour la
plupart des molécules de la famille.
Hydrosolubles, leur absorption
digestive est rapide et excellente mais peut tout de même être
perturbée par une malnutrition sévère. Un pic sérique est obtenu en
8 à 12 heures.
Dans le sang, 55 % du médicament est lié aux
protéines plasmatiques.
Les APS s’accumulent considérablement dans certains tissus : muscle, foie, cerveau, rate, surrénales, rein,
hypophyse, poumon, peau (épiderme, derme et mélanocytes) et
tissus mélanisés (choroïde, iris, cornée, rétine).
Leur affinité pour la
mélanine explique, chez le non-albinos, des concentrations
épidermiques cinq fois supérieures à celles du derme, et des
concentrations dans la choroïde plusieurs milliers de fois
supérieures aux taux circulants.
Par ailleurs, les taux enregistrés au
niveau du tissu adipeux, de l’os et des tendons sont inférieurs aux
taux plasmatiques.
Concernant la faible distribution graisseuse, il
faut donc adapter les posologies en fonction du poids corporel idéal
et non pas absolu.
Les concentrations sériques sont proportionnelles
aux concentrations viscérales.
À posologie quotidienne constante, les
taux sériques augmentent très rapidement la première semaine puis
plus lentement pour s’équilibrer avec l’élimination et atteindre un
taux constant après 4 à 6 semaines de traitement.
Les APS passent la
barrière placentaire et dans le lait maternel.
L’élimination est lente, essentiellement rénale.
La chloroquine est
excrétée dans les urines à 75 % sous forme inchangée et à 25 % sous
forme d’un métabolite.
L’hydroxychloroquine se distingue par un
métabolisme hépatique préalable à l’élimination rénale.
La demi-vie
de ces molécules est variable et dose-dépendante.
Le stockage
tissulaire important explique la présence de taux détectables d’APS
dans les organes, le sérum ou les urines jusqu’à 1 an après l’arrêt du
médicament.
Effets biologiques des antipaludéens
de synthèse et mécanismes d’action :
En dehors du paludisme, les mécanismes d’action des APS restent
mal connus.
Ils seraient liés à des actions variées et synergiques
décrites ci-dessous.
A - ACTION ANTI-INFLAMMATOIRE :
L’effet anti-inflammatoire des APS est lié à une inhibition du
chimiotactisme et de la phagocytose des polynucléaires, des
macrophages et des monocytes d’une part.
D’autre part, les APS
exercent une action inhibitrice sur des enzymes protéolytiques et
sur la synthèse des prostaglandines impliquées dans l’inflammation.
Ils entraînent également une stabilisation des membranes lysosomiales (avec retard de libération de leurs enzymes
protéolytiques) du fait de leur accumulation à l’intérieur des
lysosomes.
Ils exercent par ailleurs in vitro un effet antagoniste des
effets de l’histamine et de la sérotonine.
B - ACTION IMMUNOSUPPRESSIVE :
Les APS entraînent une inhibition de la formation des cellules LE,
des anticorps antinucléaires, du facteur rhumatoïde et une
dissociation des complexes immuns circulants.
Ils interfèrent dans
la réaction antigène-anticorps, dépendante du complément.
Ces
différents phénomènes seraient probablement liés à la diminution
de production des cytokines macrophagiques et monocytaires, ainsi
qu’à l’inhibition de la transformation lymphoblastique des
lymphocytes sous l’influence de mutagène non spécifique.
En outre,
l’effet des APS sur les maladies auto-immunes pourrait être lié au
rétablissement de l’apoptose de certains lymphocytes T.
C - ACTION PHOTOPROTECTRICE :
La quantité de molécules retrouvées expérimentalement dans
l’épiderme ne semble pas suffisante pour permettre aux APS d’agir
comme une barrière physique, comme cela a d’abord été postulé.
Pourtant, la chloroquine diminue l’érythème actinique après
application sur l’oreille d’un lapin albinos.
Le spectre d’absorption
de la chloroquine présente deux pics dans l’ultraviolet A : l’un à
328 nm et l’autre à 342 nm, donc situés en dehors du spectre UVB
responsable de l’érythème actinique.
Il a cependant été démontré in
vitro que l’irradiation de la chloroquine pouvait modifier sa
structure, déplaçant son spectre d’absorption vers les UVB.
L’effet photoprotecteur des APS fait probablement intervenir les
mécanismes anti-inflammatoires et immunosuppresseurs discutés cidessus
et les interactions avec l’ADN.
D - LIAISON À L’ADN :
La chloroquine se fixe rapidement à l’ADN bicaténaire, en
s’intercalant entre deux bases ; elle stabilise ainsi la molécule,
inhibant sa dépolarisation enzymatique et les phénomènes de
réplication de l’ADN et de transcription de l’ARN.
Il en résulte une
inhibition de la synthèse des protéines qui est sans doute à la base
de l’activité antibactérienne des APS.
Par ailleurs, la stabilisation de
la molécule d’ADN empêcherait l’exposition et la formation
d’anticorps anti-ADN.
In vitro, la chloroquine préviendrait la
formation de dimères de thymine après irradiation UV, mais cette
propriété reste incertaine in vivo.
E - ACTION ANTIAGRÉGANTE :
Les APS inhibent l’agrégation plaquettaire.
L’hydroxychloroquine
s’est d’ailleurs révélée efficace dans la prévention des thromboses
veineuses profondes.
Ils s’opposent également à l’agrégation des
érythrocytes (effet « sludge ») observée dans certaines circonstances
pathologiques.
F - ACTION ANTIPALUDÉENNE :
Cette action est due à la forte concentration des APS dans l’hématie
parasitée et à leur interaction avec les produits de la dégradation de
l’hémoglobine par les protéases du plasmodium, aboutissant à la
lyse du parasite.
Il est important de noter qu’aux concentrations thérapeutiques
habituelles seules sont observées l’action antipaludéenne, l’action
sur les lysosomes et la fixation sur l’ADN et les protéines, les autres
effets n’ayant été démontrés que pour des doses expérimentales
élevées.
Indications des antipaludéens
de synthèse en dermatologie :
En France, seuls la Nivaquinet et le Plaquenilt ont une AMM pour
le traitement du lupus érythémateux chronique, du lupus subaigu
et du lupus systémique, et pour la prévention des lucites.
Cependant, ces molécules sont prescrites dans de nombreuses autres
affections dermatologiques.
A - LUPUS ÉRYTHÉMATEUX
:
La première utilisation des APS dans cette indication remonte à 1894
avec l’emploi empirique de la quinine par Payre dans le lupus
discoïde.
Ce n’est qu’en 1951 que cette thérapeutique prend son
essor grâce à Page qui recommande leur prescription dans cette
pathologie (mépacrine).
Dès lors, les antipaludéens vont être
largement utilisés dans cette indication, avec des résultats d’autant
plus favorables que l’atteinte cutanée est marquée et que l’atteinte
systémique l’est moins.
1- Lupus érythémateux chronique et subaigu
:
Les APS constituent le traitement de référence du lupus cutané
chronique avec une bonne réponse chez 68 à 95 % des patients
traités en première intention.
En quelques semaines on observe une
amélioration clinique cutanée, significative en moins de 3 mois.
En
revanche, à l’arrêt du traitement on assiste à un taux élevé de
rechute, estimé à 46 % à 6 mois.
Dans le lupus érythémateux
chronique, les APS sont indiqués à partir du moment où la photoprotection et les dermocorticoïdes sont insuffisants.
Ils
représentent le traitement systémique de première intention
également dans le lupus subaigu et peuvent constituer un véritable
test thérapeutique à valeur diagnostique.
Les schémas
thérapeutiques comportent un traitement d’attaque suivi d’un
traitement d’entretien, adaptés à l’évolution clinique.
Les récidives peuvent être traitées efficacement suivant les mêmes
schémas avec la chloroquine ou l’hydroxychloroquine.
Une étude
récente a permis de mettre en évidence de façon significative que
les patients fumeurs atteints d’un lupus érythémateux chronique
répondent moins bien à un traitement par APS.
2- Lupus érythémateux systémique :
Les APS y sont prescrits en tant que traitement d’appoint ou pour
prévenir les rechutes.
Ils ont une efficacité essentiellement sur les
manifestations cutanéomuqueuses, avec cependant une amélioration
de certaines manifestations extracutanées du lupus systémique
(signes articulaires, signes généraux, polysérites, diminution de
fréquence des poussées) et jouent alors un rôle d’épargne de la
corticothérapie générale. Leur interruption brutale peut déclencher
des poussées d’aggravation.
Certains auteurs leur attribuent un
hypothétique effet antithrombotique et protecteur contre
l’athérome.
Par ailleurs, des cas de lupus érythémateux profond (panniculite
lupique) ont aussi été traités avec succès par les APS.
En pédiatrie,
les APS peuvent également être prescrits dans les différentes formes
de lupus.
B - LUCITES IDIOPATHIQUES :
Les APS ont démontré dans des petits essais contrôlés qu’ils
pouvaient réduire la sévérité des poussées de lucite polymorphe
(60 à 80 % de réponses favorables).
Pour certains auteurs, les APS
ne sont à utiliser qu’en cas d’échec des caroténoïdes, des photoprotecteurs externes et de la photothérapie (UVB ou
PUVAthérapie).
Dans les lucites estivales bénignes, une amélioration
significative des manifestations cliniques (délais d’apparition plus
longs, moindre extension, diminution de l’intensité des signes
fonctionnels et de la durée de l’éruption) a pu être constatée sans
toutefois observer de changement dans la fréquence des éruptions.
Ils sont en général débutés 7 à 15 jours avant l’exposition solaire et
poursuivis durant l’exposition.
Par ailleurs, l’intérêt des APS est
incertain dans de nombreuses éruptions photo-induites comme le
prurigo actinique, l’urticaire solaire, l’hydroa vacciniforme et les
photosensibilisations rémanentes.
C - PORPHYRIE CUTANÉE TARDIVE
:
Les APS sont indiqués soit en alternative des saignées (qui restent
globalement plus efficaces), soit en complément.
Ils agissent par
formation de complexes hydrosolubles avec les porphyrines
hépatiques, permettant un accroissement de leur excrétion urinaire.
Le plus souvent, des doses de 100 à 300 mg par semaine pendant 3
à 18 mois sont préconisées car les APS peuvent déclencher des crises
aiguës marquées par une hémolyse massive et une hépatite
cytolytique.
En pédiatrie, une étude a montré l’efficacité d’un
traitement combiné par APS chez deux enfants atteints d’une
porphyrie cutanée tardive.
D - SARCOÏDOSE :
L’efficacité des APS dans cette indication a été découverte de
manière fortuite en 1953.
Ils entraînent une diminution progressive
des lésions cutanées et muqueuses après 1 à 2 mois de traitement
pour aboutir à un blanchiment en 6 mois, avec cependant une
fréquente hyperpigmentation résiduelle et une efficacité purement
suspensive apparaissant très inégale.
Il existerait également une
efficacité des APS sur les manifestations extracutanées et
systémiques de la sarcoïdose (atteinte neurologique, hypercalcémie,
adénopathies médiastinales).
E - AUTRES INDICATIONS DERMATOLOGIQUES :
Plusieurs publications rapportent un effet bénéfique des APS sur
l’érythème réticulé avec mucinose et sur l’infiltration lymphocytaire
bénigne de Jessner-Kanoff.
Les APS donnent des résultats très
satisfaisants dans le traitement des manifestations cutanées de
dermatomyosite (érythème facial, rash héliotrope périorbitaire,
télangiectasies périunguéales, photosensibilité), y compris chez
l’enfant.
En outre, l’adjonction des APS dans cette indication
permet une diminution progressive des doses de corticoïdes
nécessaires pour contrôler l’atteinte musculaire.
Les APS ne
semblent avoir qu’une efficacité biologique dans le syndrome de Gougerot-Sjögren.
Ils sont souvent utilisés en première ligne dans
la pseudopelade de Brocq sans toutefois avoir démontré leur
efficacité dans cette indication ; dans une étude réalisée chez une
enfant après 18 mois de traitement, il n’existait aucune progression
de l’alopécie, le traitement a alors été suspendu.
Chez l’adulte, comme chez l’enfant, les APS peuvent éviter le
recours à la corticothérapie générale dans le pemphigus
cicatriciel.
On peut y associer de la Disulonet, ce qui permet un
effet plus rapide tout en utilisant des doses plus faibles pour chaque
molécule.
L’efficacité des APS a également été rapportée de façon anecdotique
au cours du purpura hyperglobulinémique, surtout s’il est associé à un syndrome de Gougerot ou à un lupus, au cours d’affections
diverses telles que le lichen scléreux, le granulome annulaire, la
stomatite chronique ulcéreuse, les macrochéilites, la réaction du
greffon contre l’hôte, la panniculite de Weber-Christian, la
sclérodermie, les cryptococcoses et les leishmanioses cutanées,
l’épidermolyse bulleuse héréditaire, l’érythème noueux, la fasciite
avec éosinophiles…
Ces indications restent incertaines et souvent
controversées.
Effets secondaires :
A - EFFETS SECONDAIRES DERMATOLOGIQUES :
Ils sont principalement représentés par les dyschromies survenant
lors des traitements prolongés.
Il s’agit le plus souvent de
pigmentations allant du gris bleuâtre au mauve noirâtre, indolentes,
sous forme de macules souvent confondues avec des ecchymoses.
Elles apparaissent au niveau des régions prétibiales, du lit
unguéal, du visage et de la muqueuse buccale.
Parfois, il s’agit d’une
pigmentation plus diffuse de toutes les zones photoexposées.
Enfin,
des structures plus profondes peuvent être atteintes puisqu’il a été
décrit des pseudo-ochronoses des cartilages du nez, des oreilles, de
la trachée et même des tissus articulaires.
Les biopsies cutanées
réalisées au niveau de ces zones pigmentées objectivent une
augmentation non seulement de la mélanine mais aussi de
l’hémosidérine dans l’épiderme, la couche basale et le derme.
Ces
troubles dyschromiques sont réversibles à l’arrêt du traitement
(plusieurs mois).
Un autre type de pigmentation a été décrit avec la mépacrine et de façon moins spécifique avec la flavoquine.
Survenant pour de faibles doses, il s’agit d’une coloration jaune
citron généralisée à l’ensemble du tégument simulant un ictère,
pouvant toucher les conjonctives, les sécrétions lacrymales,
sudorales et nasales.
Elle est de nature inconnue et disparaît en
quelques mois après l’arrêt du traitement.
Les APS peuvent parfois
engendrer des phénomènes d’hypopigmentation pilaire surtout chez
les phototypes clairs.
Les cheveux, d’abord sur leurs racines puis
sur toute leur longueur, ainsi que les cils, les sourcils, la barbe, les
poils axillaires ou pubiens blondissent, grisonnent ou blanchissent.
Cet effet (achromotrichie) est surtout observé avec la chloroquine,
qui aurait une action toxique sur les mélanocytes, et est régressif à
l’arrêt du traitement.
Quelques cas d’alopécie et de dermite exfoliative ont été rapportés
avec l’hydroxychloroquine.
De rares cas de prurit généralisé ou palmoplantaire (3 à 5 % des patients) ont également été rapportés.
Cet effet secondaire est surtout décrit chez les Noirs africains et,
à notre connaissance, n’a pas été notifié chez les sujets Noirs
américains. Cette particularité semble provenir de la liaison de la
chloroquine à la mélanine et suggère une origine génétique.
Les toxidermies sont des complications précoces, peu fréquentes qui
peuvent survenir avec l’hydroxychloroquine ou la chloroquine mais
sont surtout observées avec la quinacrine.
Il peut s’agir d’urticaire,
de rash maculopapuleux ou morbilliforme, d’érythème pigmenté
fixe, de photosensibilisation, d’érythème polymorphe ou encore
d’érythème annulaire centrifuge.
Il ne semble pas exister de risque
croisé entre les différents APS.
Enfin, les APS peuvent entraîner l’exacerbation d’un psoriasis et le
déclenchement d’une érythrodermie.
Ils peuvent également révéler
un psoriasis encore latent.
Ces risques imposent donc de peser
soigneusement les indications des APS chez les patients présentant
un psoriasis et d’être particulièrement vigilant dans le dépistage des
effets secondaires.
B - EFFETS SECONDAIRES OPHTALMOLOGIQUES :
Ils constituent le principal risque d’utilisation des APS mais sont de
plus en plus rares grâce aux posologies actuellement utilisées.
La rétinopathie est la complication la plus redoutée puisqu’elle peut
mener à la cécité.
Sa fréquence de survenue est relativement faible :
moins de 300 cas ont été décrits dans la littérature mondiale,
rapportés aux dizaines de patients ayant reçu ces traitements.
Elle
est liée à l’importante fixation oculaire des APS entraînant la
destruction des cônes et des bâtonnets.
Elle touche principalement
la macula, support de la vision nette et de la vision des couleurs.
Cette dystrophie maculaire évolue en trois stades :
– le stade préclinique est réversible (0,45 à 4 % des patients), décelé
uniquement par certains examens paracliniques comme
l’électrorétinogramme et l’électro-oculogramme.
À ce stade, l’acuité
visuelle est normale ;
– le stade de maculopathie confirmée est le plus souvent irréversible
et stable, pouvant même s’aggraver malgré l’arrêt du traitement. Des
signes subjectifs peuvent apparaître : photophobie, difficultés à la
lecture, éclairs ou stries lumineuses, scotomes, baisse de l’acuité
visuelle.
Le fond d’oeil objective une pigmentation granuleuse en
anneau périmaculaire, le champ visuel confirme l’existence d’un
scotome annulaire, et la vision des couleurs est très perturbée, de
même que l’électrorétinogramme ;
– le stade des séquelles est le dernier stade avec aspect de pseudorétinite pigmentaire au fond d’oeil, achromatopsie, champ
visuel de type tubulaire, effondrement de l’acuité visuelle puis cécité.
On considère que le risque de rétinopathie est faible lorsque les
doses quotidiennes utilisées sont inférieures ou égales à 4 mg/kg/j
pour la chloroquine et à 6,5 mg/kg/j pour l’hydroxychloroquine.
À
ces doses, le risque de perte permanente de l’acuité visuelle est
également considéré comme faible pendant les 10 premières années
de traitement.
Il faut en revanche être vigilant lorsqu’il existe des
facteurs de risque tels que l’existence d’une atteinte oculaire
préalable, d’une insuffisance hépatique ou rénale, ou encore chez les
personnes de plus de 65 ans.
Les APS peuvent entraîner des troubles de l’accommodation qui
sont dus à un dysfonctionnement du corps ciliaire et se manifestent
par un flou visuel et une diplopie.
Aigus et transitoires, ils
surviennent à l’initiation du traitement et sont réversibles à l’arrêt
ou à la diminution du traitement.
L’atteinte cornéenne est due aux dépôts progressifs d’un matériel
constitué par l’APS lui-même dans la partie superficielle de
l’épithélium cornéen.
Le plus souvent asymptomatique (détectée par
la lampe à fente), celle-ci peut parfois occasionner la survenue d’un
brouillard visuel transitoire ou, plus rarement, la perception de halos
colorés autour des lumières.
Ces dépôts surviennent après des
traitements prolongés, surtout à fortes doses, et sont réversibles à
l’arrêt du traitement ou lors de la diminution des doses.
Leur
fréquence est en baisse depuis l’utilisation de posologies plus faibles.
Les dépôts cristalliniens sont tardifs et bénins.
En pratique, le risque de rétinopathie implique une surveillance
ophtalmologique systématique dont les modalités restent toujours
très discutées.
Un bilan ophtalmologique préthérapeutique doit être
réalisé de façon à ne pas imputer à tort la survenue d’une
maculopathie aux APS.
Ce bilan servira de référence pour la
surveillance ultérieure.
Il doit comprendre un questionnaire sur les
troubles subjectifs visuels, une évaluation de l’acuité visuelle, un
fond d’oeil, un examen de la vision des couleurs, un examen à la
lampe à fente, et éventuellement un électrorétinogramme.
Un
contrôle ophtalmologique, réalisé par le même praticien si possible
et comprenant les mêmes examens, doit être réalisé tous les 6 mois à
1 an (en fonction du terrain et des doses journalières utilisées).
D’une
manière générale, la survenue de signes de rétinopathie au cours
d’un traitement par APS impose son arrêt.
Cependant, il faut tenir
compte de la spécificité non absolue des tests de dépistage et se
référer à l’avis d’un ophtalmologiste expérimenté qui seul peut peser
les risques d’une poursuite du traitement sous étroite surveillance.
La poursuite, la reprise, ou l’arrêt du médicament dépendront de
l’importance de l’anomalie, de son évolutivité et de l’avis de
l’ophtalmologiste.
Certains recommandent le port de lunettes de
soleil durant le traitement, en raison d’un rôle potentiellement
aggravant de la lumière sur la rétinopathie.
C - EFFETS SECONDAIRES NEUROLOGIQUES
ET MUSCULAIRES :
Les signes neuropsychiatriques sont rares et d’intensité variable. Ils
surviennent habituellement de façon précoce (premières semaines
de traitement).
Ils ont été décrits avec l’hydroxychloroquine, la
chloroquine et la mépacrine.
Des manifestations psychiques
mineures sont observées en début de traitement et souvent
régressives spontanément ou après réduction de dose.
Vertiges,
céphalées, bourdonnements d’oreilles, hypoacousie, insomnie,
difficulté à se concentrer, irritabilité, anxiété constituent le syndrome
neurosensoriel des APS. Ils peuvent conduire à un changement
d’antipaludéen.
La psychose toxique, qui a été décrite avec la mépacrine mais aussi avec de fortes doses de chloroquine, est une
complication rare.
Elle se révèle par des troubles du comportement,
des tableaux dépressifs, confusionnels ou délirants (accès maniaque,
hallucinations, schizophrénie).
L’amélioration est rapide après
quelques jours ou semaines d’arrêt du traitement, mais peut parfois
nécessiter l’utilisation de neuroleptiques.
Les crises comitiales
généralisées sont également des complications très rares des APS.
Les neuromyopathies aux APS sont très rares et compliquent le plus
souvent des traitements prolongés, même à faibles doses.
Elles sont
réversibles en quelques semaines ou mois après l’arrêt du
traitement, si le diagnostic est précoce.
Des crampes ont été décrites
chez 3 % des patients.
La neurotoxicité et la neuromyopathie sont
caractérisées par l’apparition lente et insidieuse d’une faiblesse
musculaire, commençant par les muscles proximaux des membres
inférieurs, avec hyporéflexie ostéotendineuse.
L’atteinte peut
s’étendre aux membres supérieurs et aux muscles d’innervation
bulbaire, s’accompagnant parfois d’une fatigabilité de type myasthénique.
Il s’y associe une polynévrite ou une multinévrite
sensitivomotrice des membres inférieurs.
Les anomalies électromyographiques confirment l’atteinte mixte neurogène et
myogène et peuvent être accompagnées au niveau biologique d’une
augmentation des enzymes musculaires.
La biopsie musculaire
permet de confirmer le diagnostic en montrant une myopathie
vacuolaire, avec en microscopie électronique, la présence
d’inclusions denses, de corps myéloïdes, et surtout de corps
curvilignes au sein du cytoplasme des myocytes.
Il est parfois
difficile, en cas de maladie systémique associée (dermatomyosite,
lupus), de faire la part des choses, surtout si une corticothérapie
générale est associée au traitement par APS.
Un syndrome spastique
des membres inférieurs, des syndromes extrapyramidaux chez les
enfants ont également été rapportés avec la chloroquine.
D - EFFETS SECONDAIRES CARDIOVASCULAIRES
:
Rarement et tardivement, la chloroquine et l’hydroxychloroquine
peuvent provoquer des troubles cardiaques.
Il s’agit en général de
modifications de l’ECG (ondes T altérées et allongement de l’espace
QT), mais des troubles graves sont possibles en cas d’intoxication
chronique ou de surdosage : bloc auriculoventriculaire, défaillance
cardiaque, voire arrêt cardiaque, collapsus cardiovasculaire.
Exceptionnellement, des cardiomyopathies ont été décrites après
administration de doses cumulées très élevées de chloroquine chez
des sujets atteints d’une maladie systémique.
L’histologie montre la
vacuolisation et les corps d’inclusion précédemment décrits.
Ces
troubles peuvent avoir une évolution spontanément fatale et
nécessitent parfois un transfert en réanimation.
E - EFFETS SECONDAIRES DIGESTIFS :
Nausées, vomissements, diarrhées, stomatite et ulcérations buccales
sont rapportés avec la chloroquine et l’hydroxychloroquine, surtout
en début de traitement.
Ces effets sont bénins et en règle générale
régressifs avec une simple diminution des posologies quotidiennes.
Des modifications de la motricité intestinale sont responsables des
diarrhées.
Des douleurs abdominales et une anorexie peuvent être
associées.
Des élévations des transaminases sériques et
d’exceptionnelles hépatites aiguës ont été rapportées (en particulier
chez les patients porteurs de porphyrie cutanée tardive).
F - EFFETS SECONDAIRES HÉMATOLOGIQUES :
Majorés pour des posologies élevées, ils peuvent apparaître dès les
premiers mois de traitement avec la chloroquine et
l’hydroxychloroquine.
La leucopénie est précoce (trois premiers
mois), surtout liée à la chloroquine, le plus souvent modérée et
réversible à l’arrêt du traitement.
Elle nécessite une surveillance
hématologique accrue mais pas l’arrêt systématique du médicament.
L’agranulocytose est rare, observée avec tous les APS ; elle peut être
grave, voire fatale.
Elle est cependant moins fréquente et moins
grave avec la chloroquine et l’hydroxychloroquine à l’inverse des
APS plus anciens comme l’amodiaquine et la mépacrine.
Des cas
d’anémie arégénérative ont été exclusivement décrits après prise
prolongée de mépacrine.
Des anémies hémolytiques peuvent être
observées chez les patients ayant un déficit en glucose 6-phosphate
déshydrogénase (G6PD).
L’utilisation des APS peut induire
l’apparition d’un ictère hémolytique aigu toxique, surtout observé
avec les amino-8-quinoléines et la mépacrine.
Une thrombopénie est
décrite chez 3 % des patients sous chloroquine.
La pancytopénie est
exceptionnelle, par insuffisance médullaire globale.
G - TOXICITÉ EMBRYONNAIRE ET FOETALE :
Les APS passent la barrière placentaire et s’accumulent dans les
tissus foetaux.
Des cas isolés d’ototoxicité (surdité congénitale) et
d’oculotoxicité ont été rapportés avec la chloroquine.
En outre, il y a
eu naissance d’enfants normaux de mères ayant pris ce médicament
lors de leur grossesse.
La grossesse n’est pas une contre-indication absolue des APS.
En
cas de lupus érythémateux, étant donné les risques de poussées
systémiques, il est préférable de poursuivre le traitement s’il a été
débuté avant la grossesse.
L’introduction des APS en cours de
grossesse est justifiée si l’indication en est impérative.
En cas de
grossesse chez une femme sous APS, il est préférable si possible
d’arrêter le traitement, mais en aucun cas il n’est recommandé une
interruption thérapeutique de grossesse. Pour chaque situation, il
faut donc peser les bénéfices et les risques.
Des précautions
similaires sont recommandées vis-à-vis de l’allaitement, en préférant
la chloroquine dont le passage dans le lait est moins important
qu’avec l’hydroxychloroquine.
Contre-indications et surveillance
:
Si l’on se réfère au dictionnaire Vidalt 2002, les contre-indications
absolues sont représentées par l’existence d’une hypersensibilité à
la molécule ou à l’un de ses excipients, d’une rétinopathie
préexistante, d’une maladie coeliaque pour la chloroquine en raison
de la présence d’amidon de blé comme excipient, d’un syndrome de
malabsorption glucose/galactose, d’un déficit en sucrase-isomaltase
ou d’une intolérance génétique au fructose en raison de la présence
de saccharose comme excipient.
Enfin, l’hydroxychloroquine est
contre-indiquée en cas d’allaitement en raison d’un passage
important dans le lait maternel.
Les contre-indications relatives sont représentées par la grossesse,
l’allaitement pour la chloroquine, le psoriasis, la myasthénie, la
sclérose en plaques, l’insuffisance rénale ou hépatique, la porphyrie
cutanée tardive et les thésaurismoses, maladies lysosomiales
congénitales pouvant être aggravées par l’utilisation des APS.
Enfin,
par rapport aux indications dermatologiques, les formes galéniques
sont inadaptées pour les enfants de moins de 6 ans.
Il est par ailleurs
indispensable de tenir les médicaments hors de la portée des enfants
en raison du risque vital lié à l’intoxication aiguë.
Il n’existe pas de consensus en France concernant la surveillance du
traitement par les APS. Seules des recommandations ont été
proposées.
En plus de la surveillance ophtalmologique
précédemment discutée, le bilan préthérapeutique doit comprendre
un examen clinique complet, un bilan biologique comprenant bhCG,
numération formule sanguine et plaquettes, bilan hépatique,
fonction rénale, G6PD chez les sujets prédisposés à un déficit de
cette enzyme (Méditerranéens, Africains, Asiatiques) et un
électrocardiogramme. Ces examens seront ensuite réalisés à un
rythme qui dépend du terrain, de l’âge du patient et des doses
journalières utilisées.
Conclusion
:
Malgré des effets biologiques et thérapeutiques très étendus, les APS
sont utilisés de façon empirique dans la plupart des affections
dermatologiques.
Le lupus et les lucites idiopathiques sont en effet les
seules dermatoses pour lesquelles les APS ont prouvé leur efficacité au
travers d’essais randomisés aboutissant à l’obtention d’une AMM.
Les
APS de référence en dermatologie sont l’hydroxychloroquine et la
chloroquine qui, aux posologies habituelles, sont d’efficacité équivalente.
Plusieurs enquêtes ont cependant montré que le choix des
dermatologues se portait en première intention dans environ 90 % des
cas sur l’hydroxychloroquine, réputée moins toxique que la chloroquine.
En effet, les effets secondaires potentiellement induits par les APS sont
nombreux, les plus redoutés étant les complications oculaires.
Cependant, la diminution des doses utilisées, notamment dans les
indications dermatologiques, et l’instauration d’une surveillance
adaptée ont considérablement réduit l’incidence de ces complications et
permis une meilleure maîtrise de leur emploi.