Introduction
:
« Celui qui aura tout compris de la syphilis aura tout compris de la
médecine » disait Sir William Osler.
Cet aphorisme traduisait bien
l’importance de la prévalence et le polymorphisme de la syphilis
avant l’avènement de l’antibiothérapie.
Destinée à disparaître grâce à la pénicilline, plusieurs phénomènes
ont entraîné une recrudescence des cas de syphilis dans le monde,
essentiellement l’apparition du VIH qui augmente le risque
d’infection par la syphilis.
Les modifications du statut
immunologique induites par le VIH sont multiples : diminution de
la période de latence, sévérité des manifestations cliniques,
accélération du passage à la neurosyphilis, négativation des
réactions sérologiques, insuffisance, voire inefficacité du traitement
standard initial.
Les localisations laryngées de la syphilis restent rares et très
polymorphes, elles représentent surtout un diagnostic d’élimination
des laryngites granulomateuses.
Historique :
C’est Fracastor, au XVIe siècle, qui mentionne en premier une
localisation laryngée de la syphilis.
Il faut attendre, en fait,
l’avènement du miroir laryngé et de la biopsie pour voir apparaître
les premières descriptions précises et les subdivisions des formes
cliniques (Czermak en 1860, Türk en 1861).
Plusieurs traités
médicaux de 1887 à 1888 rapportent que l’empereur allemand Frederick III aurait été atteint d’une syphilis laryngée.
Dans les
décennies suivantes, d’importantes publications affirmèrent le
polymorphisme clinique et évolutif de la syphilis laryngée.
Au début du XXe siècle, l’agent pathogène est découvert (Schaudinn
et Hoffmann en 1905), et apparaissent des méthodes d’identification
(ultramicroscopie : Lansteiner en 1906, coloration argentique :
Fontana en 1912) et de détection humorale (Vernes et Neisser en
1906).
L’efficacité thérapeutique de la pénicilline, constante et sans
résistance depuis son introduction au milieu du siècle dernier, a fait
disparaître peu à peu des publications les cas de syphilis laryngée.
Généralités :
À la terminologie française classique de syphilis primaire,
secondaire, latente ou sérologique et tertiaire, s’est substituée petit à
petit dans la littérature la terminologie américaine de syphilis
récente et syphilis tardive, la syphilis récente regroupant syphilis
primo/secondaire et latente de moins de 1 an, et la syphilis tardive
regroupant la syphilis latente depuis plus de 1 an et la syphilis
tertiaire.
Cette terminologie ne paraît pas avoir d’avantages
substantiels sur la terminologie française et c’est donc cette dernière
qui sera utilisée.
Il est par ailleurs difficile de dater une syphilis
latente.
La syphilis est une maladie infectieuse due à Treponema pallidum,
sexuellement transmissible (MST) et contagieuse.
Il s’agit d’un
spirochète non cultivable, dont le taux de multiplication est très lent
(33 heures pour la syphilis primaire à plusieurs jours pour la
tertiaire).
Elle fait partie des quatre MST à déclaration obligatoire.
A - MODES DE CONTAMINATION
:
La transmission sexuelle est la plus fréquente.
Elle suppose le
contact intime de deux muqueuses dont l’une est infectée.
La transmission maternofoetale se fait durant la grossesse par
passage transplacentaire du tréponème à partir du 4e mois de la
grossesse.
L’éventualité d’une contamination du nourrisson lors de
l’accouchement à partir d’un chancre génital maternel est possible.
B - SYPHILIS PRIMAIRE :
Le chancre apparaît après 3 semaines environ d’incubation
silencieuse au point d’inoculation du tréponème.
Il est contagieux
car il fourmille de tréponèmes. Indolore, il est induré et disparaît au
début de la roséole.
La réaction ganglionnaire inflammatoire, contemporaine du chancre,
est modeste en cas de chancre génital et très intense pour une
localisation buccale.
C - SYPHILIS SECONDAIRE :
Elle est marquée spontanément par plusieurs éruptions cutanéomuqueuses entrecoupées de phases asymptomatiques de
quelques mois, ceci sur une durée de 2 ans en moyenne.
La roséole syphilitique est caractérisée par des macules
érythémateuses du tronc pouvant passer inaperçues, elle dure de
7 à 10 jours.
Les syphilides papuleuses secondaires siègent aussi bien sur le
visage que sur le tronc et les membres, très polymorphes leur
diagnostic est difficile.
Des signes plus généraux peuvent être
associés : fièvre, céphalées, syndrome méningé, polyarthralgies,
douleurs osseuses lancinantes (ostéocopes), altération de l’état
général.
D - SYPHILIS TERTIAIRE :
Elle est marquée par des complications cutanées (gommes),
nerveuses (tabès, paralysie générale…), cardiaques (insuffisance
aortique, anévrisme aortique…), aujourd’hui exceptionnelles et
accessibles au traitement pénicilliné.
Ces manifestations sont
secondaires à un infiltrat lymphoplasmocytaire de siège
périvasculaire, caractérisées par la persistance de lésions d’âge et de
structures différents (zones hyperplasiques, lytiques, scléreuses).
C’est ici que peuvent être évoqués les diagnostics différentiels
d’autres affections granulomateuses (tuberculose, mycose, maladie
de Besnier-Boeck-Schaumann [BBS], certains lymphomes, …).
Étude clinique
:
L’atteinte laryngée peut s’observer à n’importe quel stade de
l’histoire naturelle de la syphilis, cependant, la phase secondaire
constitue la période privilégiée des lésions laryngées.
A - SYPHILIS PRIMAIRE :
Le chancre laryngé, peu symptomatique et de courte durée, est
également rarement retrouvé du fait de l’inaccessibilité laryngée au
contact primaire.
Le plus souvent le chancre est indolore, il s’agit
d’une ulcération unique de 5 à 15 mm de diamètre, siégeant
généralement au niveau de l’épiglotte.
C’est l’adénopathie sousdigastrique
associée au chancre, inflammatoire et constante, qui fait
réaliser une fibroscopie et découvrir le chancre.
L’évolution est en général rapide et la cicatrisation ne laisse aucune
séquelle.
B - SYPHILIS SECONDAIRE :
Elle est marquée spontanément par plusieurs éruptions cutanéomuqueuses entrecoupées de phases asymptomatiques de
quelques semaines ou mois, ceci sur une durée de 2 ans en moyenne.
La localisation laryngée est quasi constante lorsqu’elle s’associe à
des plaques au niveau de l’oro-bucco-pharynx.
La symptomatologie
se résume essentiellement à une dysphagie et une dysphonie à
bascule.
L’examen peut retrouver une hyperhémie laryngée pouvant
s’accompagner d’une éruption maculopapulaire habituellement
confinée à l’épiglotte, au niveau de son bord libre, de sa face
laryngée, et du repli aryépiglottique.
Ces plaques muqueuses à
type de larges plaques érosives en coup d’ongle sont souvent
surinfectées.
Toutes ces lésions secondaires sont hautement
contagieuses.
La disparition de ces lésions peut être longue, et elles
peuvent récidiver au cours de différentes floraisons.
Lorsque ces lésions sont asymptomatiques elles peuvent passer
inaperçues, les formes symptomatiques peuvent entraîner des
troubles fonctionnels majeurs.
C - SYPHILIS TERTIAIRE
:
À ce stade peuvent coexister des lésions d’âges différents.
Quatre
types de lésions élémentaires ont été décrites : l’infiltration, la
gomme, l’ulcère gommeux et l’hyperplasie, qui peuvent se
mêler expliquant le polymorphisme de la syphilis tertiaire.
Périchondrite et chondrite laryngée peuvent apparaître à la suite des
ulcérations.
L’épiglotte est, encore une fois, le plus souvent le siège
de ces atteintes, mais l’évolution peut se faire vers une sténose glotto-sous-glottique.
Les autres complications infectieuses de la
syphilis tertiaire (phlegmon périlaryngé, abcès source de
suppuration interminable) peuvent être à l’origine d’un état
dyspnéique aigu.
Diagnostic :
A - DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL :
La syphilis reste, malgré sa recrudescence associée au sida, une
pathologie rare et sa localisation laryngée demeure exceptionnelle.
Les diagnostics différentiels sont essentiellement une ulcération
laryngée ou une laryngite chronique résistante aux thérapeutiques
classiques.
C’est un ensemble d’éléments qui oriente le diagnostic
de syphilis laryngée devant une lésion peu spécifique : la localisation
préférentielle des lésions aux niveaux épiglottique et cordal, le
caractère récidivant de ces lésions, l’atteinte constante des autres
zones muqueuses, l’association d’adénopathies soit au stade
primaire par un ganglion unique, soit à l’étape secondaire par de
multiples ganglions touchant toutes les aires cervicales.
L’examen
anatomopathologique, sans recherche de germe, orienterait vers une
affection granulomateuse chronique.
Classiquement, les diagnostics
évoqués sont la tuberculose laryngée, la sarcoïdose laryngée, les
mycoses (actinomycoses, blastomycoses, histoplasmoses), la lèpre,
l’amylose, le granulome de Wegener.
Le diagnostic est posé sur des éléments anamnestiques, sur
l’association d’adénopathies, de lésions cutanées et muqueuses
associées, et sur les tests sérologiques Treponema pallidum
hemagglutination assay (TPHA) et venereal disease research laboratory
(VDRL).
B - DIAGNOSTIC BIOLOGIQUE :
Tous les efforts pour cultiver le Treponema pallidum sont restés vains.
Le diagnostic de syphilis ne peut donc se faire que par la mise en
évidence du tréponème lui-même au microscope à fond noir ou,
indirectement, par la mise en évidence de la réponse spécifique
anticorps.
Le diagnostic sérologique de la syphilis est aujourd’hui bien
standardisé, peu coûteux et fiable.
Dans l’immense majorité des cas,
l’association d’un test spécifique (TPHA) et d’un test non spécifique
(VDRL) est suffisante pour affirmer ou infirmer un diagnostic de
syphilis.
Le TPHA est la recherche dans le sérum du malade des anticorps
dirigés contre les tréponèmes pathogènes.
La réaction est donc
spécifique des tréponématoses.
Elle ne permet pas en revanche de
différencier les anticorps dirigés contre les différents tréponèmes
pathogènes : Treponema pallidum de la syphilis, Treponema pertenue
du pian, Treponema endemicum du bejel, Treponema carateum de la
pinta.
Il n’existe aucun test sérologique permettant de différencier
les anticorps de la syphilis de ceux des tréponématoses endémiques
non vénériennes.
Après un traitement bien conduit, le TPHA ne se
négative, et encore inconstamment, que si celui-ci a été institué dans
l’année qui suit le chancre d’inoculation.
Au-delà de ce délai, le TPHA reste positif.
Le VDRL recherche dans le sérum des malades des anticorps
anticardiolipidiques.
L’antigène cardiolipidique utilisé comme cible
est présent dans tous les tréponèmes pathogènes mais aussi dans de
nombreuses cellules animales ou végétales.
Le VDRL n’est donc pas
une réaction spécifique des tréponématoses, elle s’observe au cours
des maladies dysimmunitaires, notamment au cours du lupus et du
syndrome des anticorps antiphospholipides.
On considère que le
traitement est efficace quand le titre de VDRL, 3 mois après le
traitement est divisé par 4, et 6 mois après le traitement est divisé
par 16.
Le fluorescent treponemal antibody (FTA) recherche dans le sérum du
malade des anticorps dirigés contre le tréponème pâle, entier, tué.
Le FTA est donc au même titre que le TPHA, une réaction spécifique
des tréponématoses et pas seulement de la syphilis.
Ce test n’est pas
utilisé en dépistage courant.
C - THÉRAPEUTIQUE :
Comme pour toute maladie infectieuse, le but du traitement est
l’éradication de l’agent pathogène responsable, le seul critère formel
de guérison étant l’absence de rechute.
Compte tenu du temps de
division du tréponème très long, les schémas thérapeutiques doivent
assurer un taux tréponémicide pendant 10 jours pour la syphilis
primaire et secondaire, et jusqu’à 30 jours pour la tertiaire.
Seules
les formes retards de la pénicilline en traitement minute ou les
traitements longs par des cyclines permettent d’obtenir de tels taux
pendant une durée suffisante.
La réaction de Jarisch-Herxheimer, consistant en une aggravation
des manifestations cliniques est indépendante de la dose.
Elle est
bénigne et peut être prévenue en partie par l’administration
conjointe de prednisone (0,5 mg/kg/j) la veille et les 3 premiers
jours du traitement.
Le dépistage et traitement des partenaires sexuels est indispensable
pour briser la chaîne de contamination.
En accord avec les recommandations de l’Organisation mondiale de
la Santé (OMS), le traitement de la syphilis primaire ou secondaire,
en l’absence d’allergie à la pénicilline est une injection
intramusculaire unique de 2,4 millions d’unités de benzathine
pénicilline G (Extencillinet).
Ce traitement est efficace dans près de
100 % des cas.
La réaction d’Herxheimer peut être prévenue pour la
syphilis secondaire.
En cas d’allergie, des cures de cyclines sont
instaurées (tétracycline ou doxycycline).
Pour la syphilis tertiaire, trois injections intramusculaires de
2,4 millions de pénicilline G sont recommandées à 1 semaine
d’intervalle.
Rappelons enfin que contracter une syphilis témoigne d’une activité
sexuelle à haut risque.
La recherche d’une MST concomitante est
justifiée, incluant la recherche d’une primo-infection au VIH
(antigénémie p24, charge virale sérique par polymerase chain reaction
[PCR]) en cas de syphilis primaire.
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