Manifestations neurologiques liées au virus HTLV-1
Cours de Neurologie
Introduction
:
Le virus HTLV-1 est le premier rétrovirus humain.
Il a été isolé en 1980 à
partir des lymphocytes d’un patient porteur d’un lymphome T.
En 1985, en
Martinique, une haute prévalence d’anticorps dirigés contre HTLV-1 fut
observée chez les patients souffrant de paraparésie spastique tropicale dont
la description initiale avait été effectuée 20 ans auparavant chez des sujets
Jamaïcains.
L’association paraparésie spastique tropicale etHTLV-1 a ensuite
rapidement été confirmée dans les autres zones d’endémie du virus HTLV-1,
et en particulier au Japon où l’affection a été dénommée myélopathie associée
au virus HTLV-1.
L’appellation TSP/HAM a finalement été acceptée pour
désigner cette maladie, faisant ainsi abstraction du paramètre géographique.
Le virus HTLV-2, qui partage certaines similarités génétiques, structurelles et
fonctionnelles avec le virus HTLV-1, et dont le lien avec la TSP/HAM n’est
pas formellement établi, ne fera pas partie de notre propos.
Nous
n’aborderons pas non plus les localisations neurologiques des
leucémies/lymphomes T de l’adulte liées au virus HTLV-1.
Virologie de HTLV-1
:
A - Structure moléculaire du virus
:
Le virus HTLV-1 est un rétrovirus de type C, appartenant à la sous-famille
des oncovirus, bien qu’aucun oncogène n’ait encore été identifié.
Le génome proviral, d’une longueur de 9 032 paires de bases (pb), est caractérisé par la
répétition de séquences nommées LTR5’ et LTR3’ (long terminal repeats),
entre lesquelles sont localisés des gènes codants : gag, pol, env et Px.
Le gène gag code le core viral protéique.
Cette région est dans un premier
temps traduite en une protéine précurseuse (Pr 55) qui est ensuite clivée en
trois protéines matures p19, p24 et p15.
La protéase Pr est codée à cheval sur
la région gag et pol.
Le gène pol, le plus grand, code pour une protéine de 896
acides aminés comprenant la transcriptase inverse et l’intégrase.
Le gène env
code une protéine glycosylée (gp62), laquelle sera clivée en deux
glycoprotéines matures de l’enveloppe, la gp46, protéine de surface, et la
gp21, protéine transmembranaire.
Le gène Px est une séquence unique et
spécifique de HTLV-1 de près de 2 Kpb, située en position 3’ du gène env ;
elle contient trois gènes régulateurs transcrits en un acide ribonucléique
(ARN) messager qui, après un double épissage, aboutit à la traduction des
trois protéines p40 tax, p27 rex et p21 x : p40 tax agit au niveau des LTR5’ en
activant la transcription virale ; p27 rex participe à la régulation posttranscriptionnelle
en inhibant le double épissage de l’ARN messager transcrit
à partir de Px, donc la synthèse de p40 tax.
Le statut de réplication virale
dépend de l’activité dominante de p40 tax et de p27 rex.
Le rôle de p21 x
demeure pour l’instant inconnu.
La protéine p40 tax permet d’augmenter l’activité transcriptionnelle de
nombreux gènes de la cellule hôte.
Ainsi, son interaction avec le facteur transcriptionnel NFB aboutit à la transactivation des gènes codant pour
l’interleukine 2 (IL2), la chaîne alpha du récepteur à l’IL2, le tumor necrosis
factor-alpha (TNF-alpha), le TNF-bêta, le tumor growth factor-bêta (TGF-bêta). Par
un mécanisme non encore précisé, p40 tax peut transactiver les gènes codant
pour l’IL1, l’IL6, l’acide désoxyribonucléique (ADN) polymérase µ, les
molécules du complexe majeur d’histocompatibilité de classe I (CMH-I) et
la protéine d’adhérence OX40.
La dérégulation de la cellule hôte dans des
fonctions aussi essentielles que la croissance, le cycle et l’adhérence
cellulaires, ainsi que la production de cytokines pro-inflammatoires, rend
compte de la pathogénicité du virus.
B -
Viroépidémiologie :
L’infection HTLV-1 est endémique dans le Bassin caraïbéen, l’Amérique
centrale et du Sud, l’Afrique intertropicale, l’Afrique du Sud et le Japon.
Les
taux de séroprévalence sont en général inférieurs à 10 % : 2,2 % en
Martinique, 4,2 % à la Barbade, 6,2 % à la Jamaïque, 6 % dans certains
villages gabonais, 10 % chez les bonis de la Guyane française, mais peuvent
atteindre 30 % au sud-ouest de l’archipel nippon.
L’analyse moléculaire des souches virales des différentes régions
d’endémie a permis de constater une remarquable stabilité génomique de
HTLV-1 n’excédant pas 2 à 8 % de variation entre les principaux
génotypes.
Cette faible variabilité génomique constitue un outil
précieux, pour l’étude à la fois de l’origine de ce vieux rétrovirus et de sa
dissémination terrestre par le biais des migrations humaines les plus
anciennes.
La forte homologie de séquences entre les souches
camerounaises et gabonaises de HTLV-1 et le rétrovirus simien STLV-1
suggère une transmission humaine à partir des chimpanzés d’Afrique
centrale.
Le foyer africain a permis la dissémination du virus dans le Bassin caraïbéen par la traite des esclaves à partir du XVIIe siècle, aboutissant
secondairement à son apparition en Floride et dans certains pays du nord de
l’Amérique du Sud.
Le foyer japonais de l’île d’Hokkaïdo se serait propagé
sur la côte pacifique du Canada lors de la dernière période glacière par des
migrations humaines à travers le détroit de Behring, tandis que le foyer des
îles méridionales de l’archipel nippon se serait exporté au Brésil par le biais
des populations chassées pendant l’entre-deux guerres.
Épidémiologie clinique
:
A - Modes de transmission du virus HTLV-1
:
De nombreuses études épidémiologiques ont montré que la contamination
intrafamiliale par HTLV-1 s’effectuait horizontalement par voie sexuelle (le
plus souvent dans le sens homme-femme) et verticalement par l’allaitement
maternel, voire plus rarement par voie placentaire.
Il a été démontré qu’au
sein des couples où le mari est initialement séropositif et l’épouse
séronégative, après 10 ans de vie commune, 60 % des femmes deviendront
séropositives, alors que le risque de contamination dans le sens femmehomme
reste négligeable, si l’épouse est initialement séropositive. Le risque
de transmission du virus HTLV-1 de la mère à l’enfant par le lait maternel est
estimé à 20 %.
La transfusion par produits cellulaires infectés est la troisième
voie de transmission bien identifiée.
La transmission par des seringues
contaminées chez les toxicomanes a également été décrite. HTLV-1 est
toutefois considéré comme ayant une faible contagiosité et sa présence
endémique, principalement parmi des populations insulaires (Jamaïque,
Martinique, Seychelles, Japon) et amérindiennes isolées, illustre bien
l’importance de l’isolement géographique et/ou culturel pour sa propagation.
B - Prévalence et incidence de la TSP/HAM
:
La TSP/HAM s’observe principalement dans les zones d’endémie de HTLV-1 : Bassin caraïbéen, Amérique centrale et du Sud, Afrique
équatoriale, Seychelles, Mélanésie, Afrique du Sud, Japon.
Des
cas sporadiques ont été rapportés dans des pays non endémiques, tels que les
États-Unis, l’Europe occidentale ou la Chine, habituellement chez des
immigrants originaires de pays endémiques, mais aussi chez des
autochtones.
Le mode de contamination, chez ces derniers, est lié le plus
souvent à une transfusion de produits sanguins contaminés ou à une
contamination sexuelle par un sujet porteur du virus.
Cependant, chez certains
patients, aucune source de contamination n’a pu être identifiée et certains
auteurs ont suggéré la possibilité de microfoyers endémiques, comme en
Italie du Sud.
L’incidence de la TSP/HAM varie de 0,04/100 000 habitants/an à Kyushu,
(Japon) à 6,3/100 000 habitants/an à Tumaco, (Colombie).
Le Bassin caraïbéen présente une incidence intermédiaire, tel le taux de 1,7/100 000
habitants/an observé à Trinidad et Tobago.
La prévalence de la maladie
varie largement selon les pays, oscillant entre 8,6/100 000 habitants à
Kyushu, Japon et 128/100 000 habitants à Mahé, (Seychelles).
Les
données épidémiologiques sont éparses pour le continent africain où une
prévalence de 50/100 000 habitants a été rapportée au Zaïre.
À l’intérieur d’un pays, la prévalence de la TSP/HAM augmente avec celle
de la séropositivité pour le HTLV-1, mais cette corrélation est très loin de la
linéarité.
Au Japon, la fréquence de la TSP/HAM parmi les individus
porteurs de HTLV-1 est de 0,07 à 0,25 %.
Elle semble nettement supérieure
en Martinique, environ 2 à 4%. Dans certaines communautés, le pourcentage
des individus HTLV-1 positifs atteints de TSP/HAM peut être très élevé,
comme dans les communautés juives iraniennes originaires de Mashad émigrées en Israël ou aux États-Unis, où 23 %des individus sont séropositifs
et 68 % d’entre eux sont atteints de TSP/HAM.
Les facteurs génétiques et/ou
environnementaux déterminant la survenue de l’affection chez, en général,
une petite minorité de sujets infectés sont mal élucidés.
La TSP/HAM
semblait initialement affecter majoritairement les sujets de race noire et de
faible niveau économique vivant dans les régions tropicales.
Sa
prédominance au Brésil dans la population blanche nuance toutefois cette
hypothèse.
Une récente étude cas-témoins effectuée en Jamaïque a mis en
évidence qu’un jeune âge lors du premier rapport sexuel et un nombre de
partenaires supérieur à cinq au cours de la vie sexuelle entière augmentaient
le risque de développer uneTSP/HAM.
Il est également acquis qu’un sujet
victime d’une transfusion par produits sanguins contaminés peut présenter
une séroconversion et une TSP/HAM dans les 6 mois suivant la
contamination.
Manifestations cliniques de la TSP/HAM
:
Quelle que soit l’origine géographique du patient, le tableau clinique de la TSP/HAM a une certaine homogénéité et correspond aux anciennes
descriptions des paraparésies spastiques tropicales endémiques.
L’âge moyen de début de la TSP/HAM se situe peu après 40 ans.
La maladie
apparaît rarement avant 20 ans et après 70 ans.
La survenue avant 15 ans est
exceptionnelle.
Dans la majorité des séries, il existe une prédominance
féminine, avec un sex-ratio femme/homme allant de 1,5/1 au Japon à 3,5/1 en
Martinique.
A - Signes de début :
Le début est insidieux, sans prodromes ni facteurs déclenchants.
Les
symptômes initiaux quasi constants sont les troubles de la marche et la
faiblesse des membres inférieurs.
Le début est également souvent marqué par
des lombalgies, irradiant ou non de manière mal systématisée dans les
membres inférieurs, sièges d’une sensation de raideur.
Des paresthésies à type
d’engourdissements, de brûlures ou de picotements des membres inférieurs
sont parfois présentes dès ce stade.
Les troubles urinaires (mictions
impérieuses, dysurie et pollakiurie) sont souvent inauguraux.
L’impuissance
est fréquente.
L’installation des signes peut se faire sur un mode subaigu, en
particulier dans les formes post-transfusionnelles, voire exceptionnellement
aigu dans un tableau évoquant un infarctus de l’artère spinale antérieure.
L’interrogatoire s’attache à retrouver l’existence de cas familiaux de TSP/HAM.
Les formes familiales sont observées dans approximativement
10 %des cas, mais atteignent 23 %aux Seychelles.
Des cas conjugaux ont
été observés en Colombie et en Martinique, ainsi que des cas multiples dans
10 des 25 familles étudiées au Zaïre.
Un antécédent transfusionnel
potentiellement contaminant est mis en évidence à l’interrogatoire chez 13 à
20 % des patients au Japon, 17 % en Martinique.
B - Examen neurologique
:
1- Troubles sensitivomoteurs :
La phase d’état est dominée par une paraparésie ou une paraplégie spastique
symétrique dans deux tiers des cas et légèrement asymétrique dans le tiers
restant.
La marche est constamment raide, le patient étant d’ailleurs souvent
plus gêné par la spasticité que par la symptomatologie déficitaire, à tel point
que l’absence de spasticité des membres inférieurs rend à elle seule le
diagnostic de TSP/HAM improbable.
La faiblesse musculaire prédomine
à la racine des membres inférieurs.
Les muscles le plus sévèrement atteints
sont les moyens fessiers, les adducteurs et les psoas iliaques.
Les groupes
musculaires distaux des membres inférieurs sont relativement épargnés,
excepté les triceps suraux.
Les réflexes ostéotendineux sont pyramidaux.
Un
signe de Babinski bilatéral est la règle, et une trépidation épileptoïde des
chevilles est fréquemment retrouvée.
Les signes sensitifs objectifs des
membres inférieurs sont présents chez 27 à 53 % des patients, mais leur
discrétion contraste toujours avec l’intensité des symptômes moteurs.
Ils comportent des troubles légers de la sensibilité thermoalgésique
témoignant de l’atteinte du faisceau spinothalamique ou des cordons
postérieurs sous la forme d’une hypoesthésie vibratoire distale, voire d’un
trouble de la sensibilité épicritique de même topographie.
La proprioception
peut être touchée, mais de manière toujours discrète.
L’existence d’un niveau
sensitif thoracique ou lombaire lors d’un examen fin est admise par les auteurs
brésiliens et sud-africains, mais niée par les auteurs japonais.
Les réflexes
cutanés abdominaux sont en revanche le plus souvent abolis.
Les anomalies
les plus fréquentes des membres supérieurs consistent en un syndrome
pyramidal réflexe, incluant fréquemment un signe de Hoffmann bilatéral.
Le
retentissement fonctionnel est toutefois modeste puisque seuls les auteurs
sud-africains décrivent un déficit moteur chez 50 %des patients.
Les signes
sensitifs objectifs ne sont rapportés en revanche dans aucune série, et il
n’existe jamais de maladresse gestuelle d’origine proprioceptive au cours de
la TSP/HAM.
L’évaluation du handicap fonctionnel de la TSP/HAM utilise
l’échelle d’invalidité d’Osame, qui comporte 13 grades quantifiant
uniquement le retentissement moteur.
Elle présente, comme
avantages certains, sa simplicité et sa très faible variabilité intra- et interobservateurs.
Son inconvénient majeur est celui d’une surreprésentation
de certains stades intermédiaires aux dépens des stades extrêmes.
Par ailleurs,
les stades 5 et 6 englobent des patients dont la gêne fonctionnelle est très
variable en termes de déficit, de spasticité et de cinétique de marche.
2- Troubles génitosphinctériens :
Contrairement aux troubles sensitivomoteurs, ils ont fait l’objet de très peu
de travaux spécifiques.
Il s’agit pourtant d’un symptôme cardinal de la TSP/HAM, source d’un handicap manifeste dans la vie sociale des patients.
Ils sont quasi constants en Martinique et au Brésil, et ont une fréquence
élevée, voisine de 80 % dans d’autres régions.
La quantification des troubles génitosphinctériens a permis de constater en Martinique qu’ils sont
étroitement corrélés avec l’évolution du handicap moteur. Une franche
dissociation entre les troubles moteurs et les troubles génitosphinctériens
semble donc une atypie clinique au cours de la TSP/HAM.
Les troubles sphinctériens urinaires sont dominés par les mictions
impérieuses et la pollakiurie diurne et surtout nocturne, avec parfois jusqu’à
dix mictions dans la nuit.
Une dysurie associée est fréquente ; elle était même
notée chez 21 des 25 patients (84 %) d’Imamura et al qui présentaient des
troubles vésicaux.
Ces symptômes urinaires s’aggravent progressivement et
peuvent aboutir à une incontinence urinaire totale.
Outre la gêne fonctionnelle
évidente, les troubles vésicosphinctériens font courir le risque d’infection
urinaire et d’hydronéphrose.
Ainsi, Komine et al décrivent un résidu postmictionnel de 50 à 320 mL chez 14 de leurs 16 patients, et Imamura
rapporte une fréquence d’infection urinaire dès la première visite de 34 % (17
sur 50 cas), tandis que 10 % d’entre eux avaient une hydronéphrose et 65,2 %
une déformation de la vessie.
Une urétérostomie est parfois nécessaire, et les
septicémies d’origine urinaire représentent la principale cause de mortalité
prématurée au cours de la TSP/HAM.
Une constipation opiniâtre est très fréquente et précoce, mais aucun travail ne
lui a été spécifiquement consacré.
Même si la TSP/HAM est une affection du sujet d’âge mûr, voire âgé, les
troubles génitaux (perte de libido, anorgasmie, dyspareunie, troubles de
l’érection) sont péniblement ressentis chez les patients désireux de garder une
activité sexuelle.
3- Symptômes sus-médullaires :
Quelques auteurs ont observé un down-beat nystagmus au cours de la
TSP/HAM, suggérant que les lésions puissent s’étendre à la partie basse du
tronc cérébral.
L’atteinte des nerfs crâniens est discutée, mais des cas de
neuropathie optique ont été rapportés, comme dans 15 % des cas historiques
jamaïcains, aux Seychelles et au Japon.
Dans ce cas, il est difficile de
trancher entre uneTSP/HAM et une forme médullaire progressive de sclérose
en plaques (SEP) associée à une sérologie HTLV-1 fortuitement positive.
L’atteinte cérébelleuse, limitée à un tremblement d’action, est présente chez
20 % des patients examinés aux Seychelles.
Elle semble beaucoup plus
exceptionnelle aux Antilles.
L’atteinte des fonctions cognitives est rapportée
de manière très anecdotique au cours de la TSP/HAM.
Il s’agit
vraisemblablement de la coexistence d’une démence dégénérative chez des
patients volontiers âgés.
C - Évolution
:
Le profil évolutif de la TSP/HAM est progressif et les tableaux ponctués de
rémissions rapportés par quelques auteurs japonais sont anecdotiques.
La
majorité des séries de TSP/HAM concordent sur un point : l’existence d’une
phase de plateau atteinte après quelques années.
La période précédant cette
phase de plateau est néanmoins variable et jugée aussi courte que 1 an par les
auteurs brésiliens, ce qui paraît étonnamment bref.
Globalement, après
10 ans d’évolution, un tiers des patients martiniquais se déplace sans aide, un
tiers marche avec une ou deux aides, le dernier tiers est dépendant d’un
fauteuil roulant pour se déplacer.
Le handicap moteur est toutefois variable
selon l’origine géographique comme l’atteste la sévérité évolutive observée
chez les sujets sud-africains, dont 50 % sont confinés au lit ou au fauteuil
roulant après une durée moyenne d’évolution inférieure à 2 ans, tandis que
seulement 8 % des patients brésiliens ont atteint ce statut après une durée
moyenne de 7 ans.
Les facteurs individuels prédictifs d’un handicap moteur
sévère ont été peu étudiés.
Un âge de début précoce et une contamination
transfusionnelle augureraient d’une progression plus rapide et d’un handicap
plus sévère.
En fait, deux études (japonaise et martiniquaise), en identifiant
deux sous-groupes lentement progressif et rapidement progressif de TSP/HAM, ont conclu que ni le sexe, ni l’âge de début, ni les antécédents de
transfusion sanguine ne sont des éléments discriminants pour le pronostic.
L’espoir de déterminer un facteur pronostique de la TSP/HAM
reposerait donc essentiellement sur un paramètre biologique.
Les deux études sus-citées concordent sur l’intérêt des perturbations humorales non
spécifiques, en mettant en évidence qu’un taux élevé d’immunoglobulines
(Ig) A sériques, et une forte synthèse intrathécale d’IgG sont corrélés avec
l’évolutivité de la TSP/HAM.
L’histoire naturelle de la TSP/HAM reste
néanmoins encore à décrire, car la quasi-totalité des séries souffrent de
faiblesses méthodologiques : caractère transversal et non longitudinal, biais
de recrutement pouvant expliquer les disparités géographiques, faible nombre
de patients, échelle de handicap non adaptée, biais de mémorisation
concernant le début de l’affection.
D - Explorations complémentaires :
1- Sang et liquide céphalorachidien :
La numération formule sanguine ne montre pas d’anomalies.
La vitesse de
sédimentation est normale ; accélérée, elle doit faire rechercher une maladie
associée à la TSP/HAM.
Sur le frottis sanguin, un cytologiste averti peut
trouver des lymphocytes atypiques à noyau indenté ou convoluté, qui peuvent
représenter de 1 à 20% des lymphocytes circulants.
Enfin, 1 à 5 % des
lymphocytes sont des cellules ATL-like à noyau en trèfle et au cytoplasme
hyperbasophile.
Il est rare d’observer de telles cellules chez le sujet HTLV-1
positif asymptomatique.
La sérologie HTLV-1 est positive en enzyme linked immunosorbent assay
(Elisa), mais ce test, très sensible, nécessite une confirmation enWestern Blot,
qui est plus spécifique.
Ce dernier est considéré comme positif s’il visualise
au moins les bandes p24, p19 et gp46.
Le titre des anticorps anti-HTLV-1
sériques, au cours de la TSP/HAM, est en général très élevé, nettement
supérieur à celui des sujets séropositifs mais neurologiquement
asymptomatiques.
La sérologie HTLV-1 est constamment positive au
cours de la TSP/HAM.
Des cas avec sérologie négative et recherche positive
de l’ADN proviral dans les lymphocytes circulants par la technique de
polymerase chain reaction (PCR) ont été décrits épisodiquement, mais n’ont
pas reçu de confirmation.
L’étude du liquide céphalorachidien (LCR) est une étape clef dans le
diagnostic de la TSP/HAM.
Dans le LCR, il existe souvent une pléiocytose
modérée (< 50 cellules/mm3) à prédominance lymphocytaire.
Il est possible
de trouver des lymphocytes atypiques similaires à ceux observés dans le sang
périphérique, ainsi que des lymphocytes activés.
La protéinorachie est
normale ou discrètement augmentée.
Des bandes oligoclonales d’IgG sont
fréquemment présentes, à la fois dans le sang et le LCR, à la différence
de ce qui est observé dans la SEP où elles ne sont présentes que dans le LCR.
Certaines de ces bandes contiennent des IgG dirigées contre HTLV-1.
La
synthèse intrathécale d’IgG et la présence d’un haut titre d’anticorps anti-
HTLV-1 dans le LCR sont quasiment constantes.
Elles ont des sensibilités
respectives de 0,95 et 0,85 dans la TSP/HAM.
En revanche, chez
l’individu séropositif asymptomatique, il est rare de mettre en évidence, dans
le LCR, des anticorps anti-HTLV-1.
La réponse immunologique intrathécale
est polyspécifique au cours de la TSP/HAM et dirigée entre autres contre
la gp21, s’opposant à la réaction immunitaire globale contre les virus
communs observée dans la SEP.
2- Électrophysiologie
:
Les potentiels évoqués moteurs détectent un ralentissement de la conduction
motrice centrale.
Ce ralentissement concerne les fibres pyramidales
destinées aux membres supérieurs et inférieurs, mais suggère une atteinte
préférentielle de la moelle thoracolombaire.
Les potentiels évoqués visuels
sont anormaux dans 30 % des cas et les potentiels évoqués auditifs suggèrent
une extension supraspinale des lésions dans 25 % des cas.
Les anomalies
constatées lors de l’étude du réflexe trigéminofacial confortent cette
hypothèse.
Les potentiels évoqués somesthésiques se sont rapidement révélés comme une
exploration paraclinique de choix dans la TSP/HAM.
Le temps de conduction
centrale (TCC), obtenu par stimulation du nerf sural, est augmenté dans
approximativement 50 % des cas.
Cet allongement n’est pas corrélé avec la
présence de troubles sensitifs objectifs, mais l’est fortement avec le handicap
moteur du patient.
Le TCC semble refléter fidèlement les lésions
médullaires dorsolombaires et constituer ainsi un outil utile dans l’évaluation
de l’efficacité de futurs protocoles thérapeutiques au cours de la TSP/HAM.
Les potentiels évoqués somesthésiques des membres supérieurs sont altérés,
surtout chez les patients originaires des Antilles, soulevant la question
d’une atteinte plus importante de la moelle cervicale ou plutôt de la
coexistence fréquente du canal cervical étroit dans cette population.
Les études urodynamiques montrent, dans environ 70 %des cas, l’association
d’une hyperactivité vésicale, d’une dyssynergie vésicosphinctérienne et
d’une baisse de la sensibilité vésicale.
Ce profil caractéristique est bien
corrélé avec la topographie médullaire basse des lésions.
La pollakiurie est
liée le plus souvent à l’hyperréflexie du détrusor, plus rarement à la baisse de
capacité effective de la vessie en raison d’un important résidu postmictionnel,
et la dysurie s’explique en règle par la dyssynergie vésicosphinctérienne et
parfois par l’hyperactivité du détrusor lors de la phase de vidange vésicale.
3- Explorations neuroradiologiques
:
Dans près de 80 % des cas, l’imagerie par résonance magnétique (IRM) de
l’encéphale montre des lésions de haut signal dans la substance blanche périventriculaire ou profonde en séquences T2.
L’aspect observé peut
être qualifié de « petite SEP », dans la mesure où la fréquence des lésions de
petite taille de la substance blanche profonde et de topographie soustentorielle,
ainsi que des lésions de grande taille périventriculaires est moindre
dans la TSP/HAM que dans la SEP.
L’imagerie de la moelle épinière en
IRM montre souvent une moelle dorsale atrophique.
Cet aspect est
considéré par les auteurs japonais comme un critère diagnostique de poids de laTSP/HAM, mais il n’existe pas à ce jour d’étude semi-quantitative de ce
paramètre dont l’éventuelle corrélation avec le handicap moteur est inconnue.
Plus rarement, l’IRM médullaire met en évidence un hypersignal dorsal diffus
sur les séquences pondérées en T2, et de façon exceptionnelle une prise de
contraste focale peut être observée.
E - Critères diagnostiques de la TSP/HAM
:
Le diagnostic de TSP/HAM repose sur l’association d’un tableau clinique de
myélopathie progressive et de la détection d’anticorps anti-HTLV-1 dans le
sang et le LCR.
L’exclusion préalable des autres diagnostics possibles de myélopathie, en particulier d’une compression de la moelle épinière, est
nécessaire.
Des auteurs japonais ont récemment proposé les critères suivants pour porter
le diagnostic positif de TSP/HAM :
– Critères majeurs :
– paraparésie symétrique associée à un syndrome pyramidal des membres
inférieurs incluant un signe de Babinski bilatéral ;
– absence ou caractère modéré des troubles sensitifs objectifs des
membres inférieurs ;
– tableau d’installation progressive sans rémission ;
– absence de compression et d’augmentation de volume de la moelle
épinière en IRM ;
– présence d’anticorps anti-HTLV-1 dans le LCR ;
– Critères mineurs :
– élévation franche des anticorps anti-HTLV-1 dans le sérum ;
– atrophie diffuse de la moelle épinière thoracique en IRM ;
– existence d’un taux élevé d’IgG dans le LCR.
Le diagnostic de TSP/HAM est retenu en présence des cinq critères majeurs
et d’au moins deux des trois critères mineurs.
En pratique, la TSP/HAM peut en imposer pour une forme médullaire
progressive de SEP, d’autant que les perturbations du LCR et l’IRM sont
proches dans ces deux affections.
Cependant, ce problème diagnostique se
pose rarement, la TSP/HAM étant habituellement très rare dans les zones de
haute et moyenne prévalences de la SEP.AuxAntilles, le canal cervical étroit,
qui a une prévalence très élevée, représente l’écueil diagnostique le plus
délicat chez un sujet séropositif.
L’existence de troubles sensitifs profonds, et
surtout d’une maladresse gestuelle jamais observée dans la TSP/HAM, ainsi
que des troubles génitosphinctériens discrets, prend alors toute sa valeur, de
même bien sûr que l’imagerie médullorachidienne.
Les formes
d’installation rapidement progressive, en fait peu fréquentes, peuvent évoquer
d’autres causes médicales de myélopathie inflammatoire, comme les myélites
lupiques et les formes médullaires de neuromyélites optiques dont la
répartition géographique se recoupe avec celle de la TSP/HAM aux Antilles,
en Afrique centrale et au Japon.
Pathogénie de la TSP/HAM
:
A - Anatomopathologie des lésions médullaires :
Les lésions médullaires de la TSP/HAM concernent la substance blanche et
touchent principalement les cordons latéraux.
Pour une raison inconnue,
elles prédominent toujours nettement dans la moelle dorsale basse, entre D7
et D12.
On retrouve cependant des lésions à un moindre degré sur toute
l’étendue de la moelle, et également de façon parcellaire dans le tronc cérébral
et les hémisphères.
Ces lésions consistent en une sévère démyélinisation, une
réaction astrocytaire, une prolifération microgliale, une perte d’axones et des
infiltrats mononucléés périvasculaires, leptoméningés et parenchymateux,
composés de macrophages et de lymphocytes B et surtout T.
Ces
infiltrats inflammatoires évoluent au cours du temps : abondants au début de
l’affection, bien que parfois modestes à ce stade précoce, ils se raréfient
progressivement pour parfois disparaître complètement dans des cas très
évolués.
Au début, les lymphocytes CD 4 et CD 8 sont répartis également au
sein des infiltrats, tandis que tardivement, les CD 8 prédominent
largement.
B - Études viro-immunologiques de la moelle
:
Le virus HTLV-1 semble être présent dans la moelle, mais sa recherche a
abouti à des résultats contradictoires.
Plusieurs études en PCR in situ ont
détecté la présence d’ADN proviral intégré dans le génome de nombreux
lymphocytes infiltrants CD 4 qui pourraient donc représenter, tout comme
dans le sang, le réservoir principal de virus.
D’autres auteurs ont
cependant trouvé de l’ADN proviral dans des aires de la moelle dépourvues
d’infiltrats, suggérant qu’il puisse également être présent dans le génome de
cellules nerveuses.
L’existence éventuelle d’une réplication virale au sein
des cellules qui hébergent le virus est, elle, très débattue.
Par une technique
d’hybridation in situ (HIS), Lekhy et al ont détecté de l’ARN messagertax
dans des cellules non lymphocytaires dont certaines étaient de nature
astrocytaire.
Cependant, Moritoyo et al, avec la même technique, ont
démontré une réplication virale uniquement dans des lymphocytes infiltrants
CD4, tandis queTangy et al n’ont trouvé aucune trace de réplication virale
dans la moelle de plusieurs cas, que ce soit par HIS ou par reverse
transcriptase-PCR.
Cette expression virale, très faible ou nulle, contraste fortement avec les
nombreuses observations démontrant une forte activation des lymphocytes
infiltrants et des cellules gliales au sein des lésions.
Ainsi, l’expression du CMH de classes I et II est élevée dans tous ces types de cellules.
Une forte
production de cytokines pro-inflammatoires dans le système nerveux central
(SNC) a été attestée par la démonstration de taux élevés, dans le LCR de
patients TSP/HAM, d’interféron-gamma (IFN-delta), de IL6, IL1-bêta, granulocyte
macrophage colony stimulating factor (GM-CSF), et de TNF-alpha. L’expression de ces cytokines au sein des lésions médullaires diminue avec le temps et
semble corrélée avec le ratioCD4/CD 8 dans les infiltrats.
Une expression
de cytokines a également été trouvée dans les astrocytes et la microglie.
Plusieurs d’entre elles (TNF-alpha et IL1-bêta) sont potentiellement toxiques pour
la myéline centrale.
Les lymphocytes des patients TSP/HAM sont plus
adhérents à l’endothélium humain in vitro que ceux des séropositifs HTLV-1
neurologiquement asymptomatiques, spontanément ou sous l’effet de
l’IFN-delta.
Les couples de molécules LAF-1/ICAM-1 et VLA 4/VCAM-
1 semblent jouer un rôle majeur dans respectivement l’adhérence puis la
migration des lymphocytes dans le SNC.
Cette migration implique également
l’action des métalloprotéinases, notamment la 9, qui dégrade la barrière
hématoencéphalique.
C - Hypothèses physiopathologiques
:
Toutes ces données immunovirologiques suggèrent fortement un rôle de
premier plan des protéines pro-inflammatoires dans la genèse des lésions
médullaires, alors même que le virus s’y exprime peu ou pas, et qu’il n’a pas
à ce jour été identifié de mutations du génome viral qui lui conféreraient un
neurotropisme.
La physiopathologie exacte de la TSP/HAM demeure
cependant incertaine.
Trois hypothèses, qui ne s’excluent pas, ont été
proposées.
1- Hypothèse cytotoxique :
Elle suggère une attaque spécifique de cellules résidentes du SNC infectées
par des lymphocytes cytotoxiques (CTL) de type CD 8.
Ces cellules
nerveuses seraient contaminées par des CD 4 infectés ayant migré dans le SNC.
L’attaque serait déclenchée par la présentation, à la surface de ces
cellules nerveuses infectées, d’un complexe CMH classe I peptides viraux
immunogènes de 8 à 10 aminoacides bêta-2 microglobuline complexe
reconnu par des CD 8-CTL anti-HTLV-1 spécifiques.
Cette hypothèse s’est
fondée sur la découverte d’une proportion élevée dans le sang et le LCR et
même dans la moelle de patients TSP/HAM exprimant l’antigène HLAA2,
de CD 8-CTL, spécifiques d’un épitope en position 11-19 de la protéine
HTLV-1-tax. Ces CTL spécifiques, dont l’expansion est oligoclonale,
représenteraient jusqu’à 13,87 % des CD 8 circulants, avec une proportion
2,5 fois supérieure dans le LCR comparée au sang.
Ils pourraient
représenter la source des protéines pro-inflammatoires, et persistent même à
un stade évolué de la maladie.
Par la suite, la possible démonstration d’une
expression virale dans des cellules nerveuses, dont des astrocytes, et la
capacité de ceux-ci, lorsqu’ils sont transfectés in vitro, d’activer l’expression
du TNF-alpha sont venues renforcer l’hypothèse cytotoxique. Cependant,
d’autres études semblent la contredire.
Ainsi, Daenke et al n’ont pas trouvé
de différence quantitative de la réponse CD 8-CTL anti-HTLV-1 dans le sang
entre patients TSP/HAM et neurologiquement asymptomatiques et, comme
nous l’avons signalé, l’existence d’une réplication virale au sein de cellules
nerveuses n’est pas confirmée par plusieurs autres auteurs.
Le paradoxe de
cette hypothèse est la coexistence d’une charge provirale élevée, jusqu’à 10 %
des lymphocytes circulants, et d’une fréquence toute aussi élevée de CD 8-CTL anti-HTLV-1 spécifiques chez les patients TSP/HAM : plutôt que
délétères, ces CTL pourraient être utiles, bien qu’insuffisants, dans les
processus visant à éliminer l’infection virale.
2- Hypothèse auto-immune :
Elle prévoit l’attaque des cellules du SNC par des CD 4 autoréactifs ou à
l’origine d’une réaction croisée du fait d’épitopes communs à HTLV-1 et au
SNC. Une homologie peptidique entre la protéine virale p19, l’épithélium
thymique et un sous-groupe d’oligodendrocytes a ainsi été suggérée.
Nagai
et al ont montré qu’un clone de lymphocytesTcirculants reconnaissait à la
fois des épitopes d’HTLV-1 et des antigènes spinaux, et sécrétait des quantités
considérables d’IFN-delta, de TNF-alpha et d’IL6.
Une réaction croisée est
également suggérée par Levin et al, qui ont trouvé dans le sérum des
patients TSP/HAM, et pas chez les séropositifs neurologiquement
asymptomatiques, un anticorps de type IgG, dirigé contre la protéine tax et
reconnaissant un antigène du SNC de 33 kDa.
D’un autre côté, Hara et al
ont identifié dans les lésions médullaires des lymphocytes T comportant des
motifs de surface V-bêta CD 3, également trouvés dans les lésions de SEP et
d’encéphalomyélite allergique expérimentale.
Ces cellules T autoréactives
pourraient être infectées au hasard, s’activer et se propager dans le SNC.
Un
argument supplémentaire en faveur d’une auto-immunité est le fait que
l’infection HTLV-1 annule la nécessaire présence des molécules de costimulation de la famille B7, exprimées par les tissus, pour qu’une
autoréactivité soit effective.
Il reste cependant à démontrer que la présence
de cellules autoréactives dans le SNC n’est pas un épiphénomène, et à
confirmer et identifier précisément les antigènes spinaux croisés.
Leur
éventuelle spécificité dans la région basse de la moelle dorsale représenterait
un argument capital en faveur de leur responsabilité.
3- Hypothèse du « témoin innocent » :
Elle spécule l’existence d’une réaction immune au sein du SNC, mais dénuée
de toute spécificité pour les cellules du SNC.
Dans cette hypothèse, la cible
de la réaction immune, médiée par les CD 8, est représentée par les CD 4
infectés et ayant infiltré le SNC.
Au sein des infiltrats, le nombre de
CD 8-CTL est en effet corrélé avec la quantité d’ADN proviral hébergé dans
les CD 4.
La plupart des cellules en voie d’apoptose sont des lymphocytes
de type CD 45RO, qui correspondent bien au tropisme cellulaire in vivo
d’HTLV-1.
De plus, beaucoup de lymphocytes T infiltrants expriment
fortement l’oncoprotéine bcl-2 de résistance à l’apoptose.
Arai et al ont
montré que les lymphocytes infectés étaient résistants au processus de
surveillance immune médié par fas.
Ces derniers faits pourraient rendre
compte du caractère chronique du processus inflammatoire dans la moelle,
l’élimination des CD 4 infiltrants infectés ne se faisant que très
progressivement.
Les lésions de la moelle, dans cette hypothèse, résulteraient
de l’action des cytokines myélinotoxiques : IL1-bêta sécrétée par les CD 8-
CTL, et/ou TNF-alpha produit par les macrophages/cellules microgliales après
activation par l’IFN-delta sécrété par les CD 4 infectés.
De plus, la protéine tax,
relarguée par les CD 4 détruits, serait capable d’induire la production de
cytokines par la microglie.
Cependant, l’hypothèse du « témoin innocent »
requiert l’existence d’une expression virale par les CD 4 infectés, mais,
comme nous l’avons vu, celle-ci ne fait pas l’unanimité, et paraît en tout état
de cause très faible.
L’étude d’infiltrats médullaires à un stade très précoce de
la maladie serait peut-être plus rentable, mais de tels prélèvements sont
excessivement rares.
À la suite de certains auteurs, on peut proposer plusieurs phases dans la
pathogénie de la TSP/HAM : l’afflux de CD4 infectés dans la moelle serait
soit non spécifique, lié à l’importance de la charge provirale circulante, soit
spécifiquement lié à une auto-immunité ou une immunité croisée.
L’autoimmunité
serait amplifiée chez des sujets génétiquement prédisposés, et
facilitée par la négation de la costimulation des molécules
B 7.
Le terrain génétique semble en effet jouer un rôle, comme l’attestent
d’une part l’identification de certains haplotypes HLA associés au
développement de la TSP/HAM et à une forte réaction humorale sanguine et
intrathécale, et d’autre part le fait que seule la souche de rat WKAH
développe une paraplégie après injection de cellules infectées.
La réaction
croisée serait, elle, liée à la production d’anticorps anti-tax reconnaissant des
épitopes spinaux qui ne seraient produits que dans une faible proportion de
sujets séropositifs pour HTLV-1.
Secondairement, la poursuite du processus
serait sous la dépendance des CD8-CTL, à l’origine d’une forte production
de cytokines délétères sur la myéline centrale et des métalloprotéinases 9 qui
faciliterait l’afflux de cesCD8 dans la moelle.
La résistance desCD4 infectés
à l’apoptose rendrait compte de l’élimination très lente de l’infection virale
locale, et donc de la chronicité du processus qui conduit à une atrophie
définitive de la moelle.
Traitements de la TSP/HAM
:
Les différents traitements jusqu’à présent évalués dans la TSP/HAM sont
basés sur la nature inflammatoire des lésions médullaires, au moins au début
de la maladie.
La corticothérapie per os à 1 mg/kg/j a été la première thérapeutique
proposée.
Les résultats initialement présentés chez des patients japonais faisaient état d’une spectaculaire amélioration clinique.
Cependant, il s’est
avéré d’une part que l’effet bénéfique s’épuisait progressivement au cours des
mois, et d’autre part que les sujets caraïbéens y étaient nettement moins
sensibles.
Les effets secondaires fréquents en limitent également
l’administration.
La corticothérapie par voie intrathécale ou en bolus de
fortes doses intraveineuses n’apporte aucun bénéfice supplémentaire.
En
fait, une amélioration significative et possiblement durable ne semble pouvoir
être observée que dans les cas très récents, en particulier lorsque l’évolutivité
du handicap est rapide.
D’autres traitements immunomodulateurs ont ensuite été essayés.
Les
immunosuppresseurs tels qu’azathioprine ou cyclophosphamide ont entraîné
une amélioration uniquement marginale, voire anecdotique.
Les échanges
plasmatiques et surtout les Ig intraveineuses (IgIV) à fortes doses ont
été évalués lors d’essais ouverts sur de petites séries de patients.
L’efficacité
était observée dans dix cas sur 14 cas traités par IgIV à la dose de 400 mg/kg/j
pendant 5 jours, et persistait au-delà de 3 semaines chez quatre patients sur
dix.
Les paramètres corrélés avec l’efficacité étaient des taux élevés
d’anticorps anti-HTLV-1 et d’IgG intrathécaux et des anomalies importantes
à l’IRM cérébrale.
Cependant, l’effet éventuel d’une cure n’est que
transitoire et on ignore si l’effet bénéfique se maintiendrait, voire se
renforcerait lors de la répétition des cures d’IgIV.
Une amélioration portant
surtout sur les troubles vésicosphinctériens a été rapportée avec le danazole,
un androgène utilisé dans certains désordres auto-immuns.
La vitamine C à
fortes doses a donné des résultats très spectaculaires sur une série de sept
patients japonais, qui n’ont malheureusement pas été confirmés chez
16 patients martiniquais (en préparation) et dans une autre série japonaise.
L’IFN-alpha, à la dose quotidienne de 3 millions d’unités intramusculaires
pendant 28 jours a amélioré dix patients sur 16.
L’effet était maintenu au
quarantième jour chez la plupart des patients améliorés.
Dans une autre série,
sept patients ont été traités par l’IFN-alpha à la dose quotidienne de 6 millions
d’unités pendant 2 semaines, puis cette même dose trois fois par semaine
pendant 22 semaines.
Une amélioration motrice fut observée chez cinq
d’entre eux, un sixième s’améliora également mais dut stopper le traitement
après 3 mois en raison d’un syndrome dépressif.
Chez les cinq répondeurs,
l’amélioration se maintint jusqu’à 6 mois après la fin du traitement, et leur
charge provirale dans les lymphocytes circulants diminua de façon
significative pendant la période de traitement, tandis qu’elle était multipliée
par 2,5 chez le patient non répondeur.
De plus, la prolifération spontanée des
CD 4, induite par l’infection HTLV-1, était nettement réduite, même après
la fin du traitement, les CD 8 DR + circulants et le taux sérique du récepteur
soluble de l’IL2 augmentant significativement chez les sept patients.
Un autre
travail a montré que l’ IFN-alpha diminuait in vitro l’activation d’HTLV-1.
Cependant, l’intérêt thérapeutique de cette molécule reste à confirmer : dans
une revue de tous leurs essais cliniques, Nakagawa et al n’ont décrit une
amélioration clinique significative que chez 10 parmi 43 patients traités par
l’ IFN-alpha, par voie intramusculaire ou orale.
D’autres molécules à effet immunomodulateur ont été évaluées, toujours lors d’essais non contrôlés,
incluant la salazosulfapyridine, la mizoribine, la fosfomycine,
l’érythromycine, l’héparine, la thyrostimulin releasing hormone (TRH).
Les résultats avancés ne permettent pas de proposer l’utilisation de ces
molécules comme traitement de la TSP/HAM.
Enfin, la zidovudine, à la dose de 1 g/j pendant 6 mois, a été très bien tolérée
mais n’a entraîné aucune amélioration de la myélopathie ni de modification
des paramètres immunovirologiques.
À côté de ces traitements immunomodulateurs et/ou antirétroviraux, dont
aucun n’a fait la preuve de son efficacité reproductible et durable, il convient
de ne pas négliger les mesures symptomatiques.
La rééducation motrice, les antispastiques oraux, les antalgiques, les traitements actifs sur le
fonctionnement vésicosphinctérien tels que la rééducation, les
anticholinergiques ou les a-bloquants, les sondages intermittents, voire à
demeure, sont toujours de mise, et actuellement les seuls utilisables en
routine.
Enfin, il faut souligner que les mesures de prévention de l’infection HTLV-1
mises en place depuis environ 10 ans dans de nombreux pays d’endémie vont
certainement réduire à terme l’incidence de la TSP/HAM.
Il s’agit du
dépistage systématique par sérologie chez les candidats au don de sang et les
femmes enceintes.
Manifestations neuromusculaires
liées au virus HTLV-1 :
A - Atteintes du muscle squelettique :
Des signes d’atteinte musculaire chez des sujets HTLV-1 positifs furent assez
tôt décrits.
La responsabilité du virus HTLV-1 dans ces manifestations
repose sur plusieurs types d’arguments.
Les souris transgéniques tax
développent, entre autres, une atteinte musculaire progressive, qui ne
comporte pas cependant d’infiltrats inflammatoires.
Des études
épidémiologiques ont révélé une séroprévalence HTLV-1 significativement
plus importante chez les sujets porteurs d’une polymyosite que dans la
population générale.
En Martinique, où cette séroprévalence est d’environ
2 %, 50 % des patients présentant une atteinte inflammatoire du muscle
étaient HTLV-1 positifs.
Il existe également des arguments cliniques
convaincants.
La plupart des patients HTLV-1 positifs ayant une polymyosite,
ou plus rarement une dermatomyosite, ont en effet également des signes de
TSP/HAM et/ou d’atteinte du système nerveux périphérique (SNP), ce qui
aboutit à un tableau clinique assez spécifique.
Il faut noter que ces signes
associés sont en règle au second plan, les symptômes motivant la consultation
initiale de cas patients étant de nature musculaire.
Ainsi, parmi les sept
patients martiniquais rapportés, cinq avaient un syndrome pyramidal, cinq
des troubles vésicosphinctériens, quatre une aréflexie achilléenne et/ou une
amyotrophie distale des membres inférieurs, sans autre cause de neuropathie
périphérique, un seul des paresthésies des pieds.
En revanche, aucun n’avait
de troubles de déglutition, et une insuffisance respiratoire liée à une atteinte
des muscles respiratoires ne fut observée que chez un seul.
L’augmentation
des créatines phosphokinase (CPK), si elle est constante, est en général
modérée, entre trois et sept fois la limite supérieure de la normale, de même
que l’augmentation de la vitesse de sédimentation.
Les données de la biopsie
musculaire comportent aussi d’éventuelles particularités, puisqu’il existe
dans la moitié des cas une atrophie neurogène surajoutée à l’infiltrat
musculaire interstitiel et à l’inconstante nécrose des fibres musculaires.
Les études immunovirologiques du muscle montrent que l’infiltrat
est composé de cellules mononucléées où prédominent les CD 8.
La
raréfaction progressive de cet infiltrat au cours de l’évolution, voire sa
disparition, ont été notées.
Si les fibres musculaires expriment des
molécules du CMH de classes I et II, elles ne semblent pas héberger de virus.
Celui-ci est retrouvé dans le génome des CD 4 infiltrants sous forme d’ADN proviral.
La recherche d’une expression virale dans le muscle a conduit,
comme dans la TSP/HAM, à des résultats contradictoires.
Finalement, ces
données sont très proches de celles décrites dans la TSP/HAM et laissent
envisager une pathogénie commune.
Ce point est d’importance car l’atteinte
musculaire offre naturellement des possibilités d’études fondamentales bien
plus étendues que l’atteinte médullaire.
Enfin, la réponse au traitement
confère une originalité supplémentaire à ces polymyosites et contribue à
rapprocher celles-ci de la TSP/HAM sur le plan pathogénique.
En effet, la
corticothérapie a souvent une efficacité initiale, mais qui n’est que rarement
durable, d’où la constitution progressive d’un tableau clinique d’allure myopathique avec amyotrophie et parésie progressive des ceintures.
Les
autres thérapeutiques (immunosuppresseurs, danazole, IgIV) n’ont pas été à
ce jour évaluées.
L’expérience des auteurs ne laisse cependant pas présager
de résultats satisfaisants avec ces produits.
La prévalence exacte de la polymyosite au cours de l’infection HTLV-1 est probablement faible (3 %
environ en Martinique), ce qui explique que l’on a peu de chance de l’observer
en dehors des zones d’endémie.
Cependant, une myosite a minima au cours
de la TSP/HAM est probablement beaucoup plus fréquente, comme le
suggèrent la constante prédominance proximale du déficit moteur des
membres inférieurs, l’augmentation discrète mais fréquente des CPK et
certaines études de biopsie systématique du muscle.
La myosite pourrait
ainsi se rapprocher des manifestations inflammatoires systémiques de
l’infection HTLV-1, particulièrement fréquentes chez les sujets porteurs
d’une TSP/HAM, mais rarement symptomatiques, que sont l’alvéolite
lymphocytaire, le syndrome sec et l’uvéite.
D’autres types d’atteinte musculaire chez des sujets HTLV-1 positifs ont été
plus rarement décrits.
Il peut s’agir de myosite à inclusion, d’une atteinte
musculaire sans infiltrats inflammatoires, évoquant l’aspect observé chez les
souris transgéniques tax.
B - Atteintes du système nerveux périphérique :
Des cas de TSP/HAM comportant des signes d’atteinte du SNP ont été
rapportés à travers le monde mais surtout chez des sujets caraïbéens.
L’infection HTLV-1 ne semble pas cependant représenter une cause de
neuropathie périphérique isolée, au moins en Afrique de l’Ouest.
Ces
signes seraient présents dans une proportion variable de cas, jusqu’à environ
20 %.
Il s’agit d’une amyotrophie distale des membres inférieurs ou
supérieurs, avec parfois quelques fasciculations et d’une abolition des
réflexes achilléens.
L’électromyographie montre dans ces cas des signes de
dénervation sans modification notable des vitesses de conduction nerveuse.
La biopsie neuromusculaire révèle une atrophie neurogène des fibres
musculaires, parfois fasciculaire, avec, plus rarement, un aspect de
vascularite nécrosante.
Un aspect globulaire des lésions de
démyélinisation considéré comme assez propre à l’infection HTLV-1 a
également été décrit.
L’attribution de signes d’atteinte du SNP à HTLV-1
est cependant souvent délicate, en raison de la grande fréquence d’autres
causes possibles de neuropathie périphérique, en particulier alcoolisme
chronique et diabète, et de l’étroitesse canalaire lombaire ou cervicale dans
les populations concernées.
Ces signes, quand ils peuvent être attribués sans
équivoque à HTLV-1, semblent être d’apparition très tardive.
Ils peuvent être
dus soit à une atteinte directe des nerfs périphériques, soit à une extension des
lésions médullaires à la corne antérieure de la moelle.
Enfin, des données épidémiologiques convaincantes ont authentifié le lien
entre la paralysie faciale périphérique et l’infection HTLV-1 qui pourrait
également être responsable d’une atteinte multiple des nerfs crâniens par le
biais d’une pachyméningite hypertrophique.
Perspectives de recherche
:
À l’heure où nous écrivons, il reste beaucoup à faire dans le domaine de la TSP/HAM.
Sur le plan clinique, l’échelle de handicap d’Osame doit être améliorée, pour
les raisons évoquées plus haut.
De plus, elle ne tient nullement compte des
troubles urinaires, qui sont à l’origine d’un handicap souvent majeur.
L’histoire naturelle de la maladie nécessite également d’être mieux étudiée.
Si l’on ne peut accréditer sans réserve l’observation d’auteurs brésiliens selon
laquelle la maladie se stabilise dès la fin de la première année d’évolution,
il est évident, comme nous l’avons signalé plus haut, que de très nombreux
malades voient leur handicap atteindre un plateau stable après plusieurs
années.
Ce plateau correspond probablement à l’épuisement du processus
inflammatoire dans la moelle, et peut-être à l’élimination définitive de
l’infection à ce niveau.
Seuls les patients n’ayant pas atteint ce plateau, donc
en phase d’activité de la maladie, devraient être inclus dans des essais
cliniques.
Au-delà, il paraît illusoire d’espérer un bénéfice avec des produits
potentiellement actifs sur le processus physiopathologique.
La recherche de
paramètres simples, corrélés avec une forte évolutivité qui laisse prévoir un
handicap final lourd, est également requise.
Des thérapeutiques agressives
devraient en effet être réservées aux patients possédant de tels indicateurs.
Les
résultats décrits plus haut doivent être confirmés et complétés par d’autres
études testant en particulier des paramètres viraux (charge provirale
circulante) et radiologique (masse lésionnelle à l’IRM).
Sur le plan thérapeutique, la responsabilité des différents acteurs
immunologiques nécessite des études supplémentaires, ceci dans le but de
rechercher les meilleures cibles thérapeutiques.
Ainsi, si les CD 8-CTL
infiltrants sont réellement délétères, il est théoriquement possible de les
inhiber en utilisant des aminopeptides immunogènes modifiés.
Les
protéines de l’inflammation impliquées peuvent être bloquées dans leur action
par des inhibiteurs : cytokines pro-inflammatoires par le rolipram ou des
cytokines anti-inflammatoires, métalloprotéinases par leurs inhibiteurs
physiologiques, molécules d’adhésion par des anticorps monoclonaux.
Une
inhibition moins spécifique peut également être envisagée, en particulier par
l’ IFN-bêta, à l’instar des formes progressives de la SEP qui partage les mêmes
anomalies immunologiques intrathécales.
Les nouveaux antirétroviraux
développés dans le traitement de l’infection par le virus de
l’immunodéficience humaine (VIH) pourraient également bénéficier aux
patients porteurs d’une TSP/HAM, mais l’absence de preuve actuelle d’une
réplication virale significative au sein du SNC ne permet pas d’encourager
cette voie thérapeutique.
Enfin, chez des sujets très handicapés, l’intérêt du baclofène intrathécal ou de l’infiltration de toxine botulinique doit être évalué.