Prise en charge de l'infarctus cérébral aigu
Cours de Neurologie
Introduction
:
Les accidents vasculaires cérébraux (AVC) représentent la troisième cause de
mortalité, après les affections cardiovasculaires et les cancers, et une cause
majeure de handicap.
Des progrès spectaculaires dans leur prise en charge,
aussi bien sur le plan diagnostique que thérapeutique, ont été réalisés au cours
de ces dernières années.
Ces accidents doivent être considérés comme une
urgence médicale.
L’ensemble de cette prise en charge nécessite une
hospitalisation en milieu neurologique sensibilisé à la pathologie vasculaire
cérébrale, au mieux dans une unité spécialisée (stroke centre).
Les objectifs de cette prise en charge sont de confirmer le diagnostic, de
préciser la cause et le mécanisme de l’infarctus (dont dépendent le pronostic
et le traitement), de prévenir et traiter les complications immédiates, générales
et neurologiques, qui peuvent grever le pronostic vital et aggraver les lésions
ischémiques et enfin de débuter au plus tôt le traitement approprié.
Rappel physiopathologique
:
L’ischémie cérébrale focale résulte d’une réduction de l’apport sanguin à une
partie du cerveau.
Elle peut être purement fonctionnelle, c’est-à-dire entraîner
une perturbation du métabolisme des neurones sans aller jusqu’à leur
destruction, comme dans les accidents ischémiques transitoires (AIT), mais
plus souvent elle aboutit à une destruction tissulaire, réalisant un infarctus
cérébral, responsable d’un déficit et d’un handicap résiduels plus ou moins
importants.
Deux mécanismes de base (l’occlusion artérielle et plus rarement les
phénomènes primitivement hémodynamiques) sont à l’origine de l’ischémie
cérébrale focale. L’occlusion artérielle est le mécanisme prédominant.
Chez les patients atteints d’un infarctus sylvien, l’angiographie cérébrale, si
elle est réalisée dans les 6 premières heures, montre des occlusions artérielles,
pour la plupart intracrâniennes, dans environ 75 %des cas.
Cette proportion
diminue lorsque le délai de réalisation de l’angiographie augmente, indiquant
que la recanalisation spontanée est un phénomène fréquent.
Le développement de traitements de l’ischémie cérébrale aiguë suppose
l’existence de lésions ischémiques potentiellement réversibles, qui repose
elle-même sur le concept de pénombre ischémique.
De nombreux travaux ont
amené à distinguer, au sein de la région ischémique, une zone d’ischémie
sévère où le débit résiduel est très faible et où l’évolution se fait rapidement
vers des lésions cellulaires irréversibles et une zone dite « de pénombre » où
la réduction du débit sanguin est plus modérée et où les lésions sont potentiellement réversibles si le débit sanguin est rapidement rétabli.
La viabilité tissulaire dépend non seulement de la sévérité mais aussi de la
durée de l’ischémie.
La « fenêtre d’opportunité thérapeutique » reste
incertaine chez l’homme ; elle est probablement variable d’un individu à
l’autre, en fonction de facteurs comme la qualité de la circulation de
suppléance.
Elle a été arbitrairement fixée à quelques heures dans la plupart
des essais thérapeutiques, mais des études récentes suggèrent qu’elle pourrait
être plus prolongée.
On connaît aussi de mieux en mieux les étapes
biochimiques qui, de cet état de vie suspendue (pénombre ischémique), vont
conduire à des lésions cellulaires irréversibles.
Prise en charge diagnostique
:
A - Diagnostic d’accident vasculaire cérébral :
Le diagnostic d’AVC est, en général, facilement évoqué devant l’installation
soudaine ou rapide, parfois par à-coups, d’un déficit neurologique focal.
Cette
soudaineté d’installation n’est cependant pas spécifique car des déficits focaux
soudains peuvent parfois être observés dans d’autres affections, comme des
tumeurs (surtout en cas d’hémorragie intratumorale), un hématome sous-dural,
voire une sclérose en plaques, mais le contexte, l’évolution et les examens
complémentaires permettent le plus souvent de trancher rapidement.
Les
difficultés les plus importantes sont rencontrées lorsque aucune histoire de la
maladie ne peut être obtenue (patient aphasique, confus et agité, comateux ou
amnésique) ou lorsque le déficit régresse en quelques minutes, ne laissant à
l’examinateur que l’interrogatoire pour trancher entre un AIT et d’autres
phénomènes neurologiques transitoires, comme une crise de migraine avec
aura ou une crise d’épilepsie.
Une étude récente a montré que le diagnostic
d’accident vasculaire cérébral récent avait été porté à tort chez environ 10 %
des patients admis dans une unité d’urgence cérébrovasculaire. Une
compétence neurologique est donc à ce stade indispensable.
B - Apport de l’imagerie cérébrale en urgence
:
Il s’agit en priorité de distinguer une hémorragie d’un infarctus.
Cette étape
est impérative car une hémorragie cérébrale doit absolument être éliminée
avant d’instaurer un traitement anticoagulant à fortes doses.
Si certains
arguments cliniques (céphalées, vomissements...) aident à faire cette
distinction, c’est le scanner cérébral sans injection de contraste qui permet
aujourd’hui de trancher en urgence avec une quasi-certitude, en montrant dans
l’hémorragie une zone spontanément hyperdense, et dans l’ischémie une
hypodensité (ou un aspect normal dans les toutes premières heures).
La sensibilité accrue des scanners modernes a permis de décrire une nouvelle
sémiologie radiologique, qui signe l’ischémie débutante dès les premières
heures : effacement du noyau lenticulaire ; effacement des sillons
corticaux, perte de différenciation entre la substance grise et la substance
blanche (notamment au niveau de l’insula).
Le signe de l’« artère sylvienne
dense » témoigne d’une occlusion proximale de l’artère, et annoncerait
souvent un infarctus étendu.
Une bonne connaissance de cette sémiologie
radiologique est notamment utile dans l’optique de traitements
potentiellement dangereux comme les thrombolytiques.
Passé l’urgence, l’imagerie par résonance magnétique (IRM) est plus sensible
que le scanner pour identifier les infarctus de petite taille ou du tronc cérébral.
Les nouvelles techniques d’IRM (de diffusion et de perfusion) pourraient bien
dans un avenir proche modifier la stratégie d’imagerie cérébrale de l’infarctus
cérébral.
Elles permettent de détecter très précocement une zone ischémique
(moins de 2 heures), mais surtout elles pourraient visualiser la zone de
pénombre et préciser la persistance ou non d’une hypoperfusion dans le
territoire ischémique.
C - Préciser la cause et le mécanisme
de l’accident ischémique cérébral :
Les infarctus cérébraux constituent un groupe très hétérogène sur le plan
physiopathologique.
Essayer d’en préciser la cause et le mécanisme est une
étape importante dont découlent le pronostic et le traitement.
Bien que les
données cliniques fournissent des indications très utiles, cette étape repose
principalement sur les examens complémentaires.
Dans le cadre de l’urgence,
un échodoppler des artères cervicales (et si possible une angiographie IRM),
un électrocardiogramme (ou au mieux un monitoring cardiaque) et
éventuellement une échographie cardiaque, ainsi qu’un bilan biologique
simple, sont à réaliser au plus vite pour identifier les causes d’infarctus
pouvant nécessiter des mesures thérapeutiques spécifiques : cardiopathie
emboligène, sténose athéroscléreuse serrée, dissection chez le sujet jeune, etc.
Le doppler transcrânien permet d’apprécier et de surveiller le retentissement
hémodynamique intracrânien d’une obstruction artérielle, ainsi que les
possibilités de suppléance.
Ces investigations sont ultérieurement
complétées, en fonction de l’âge et du contexte, par d’autres examens.
Prise en charge thérapeutique
:
A - Mesures générales :
Des complications générales surviennent chez environ la moitié des patients
hospitalisés pour un infarctus cérébral.
Elles peuvent grever le pronostic
vital et aggraver les lésions ischémiques.
La prévention de ces complications,
leur reconnaissance et leur traitement précoce expliquent probablement en
grande partie le meilleur pronostic des patients admis dans des unités
spécialisées.
En effet, diverses études ont démontré que les patients
hospitalisés dans ces unités ont non seulement un meilleur pronostic vital et
fonctionnel, mais aussi que la durée d’hospitalisation et le nombre de patients
nécessitant une hospitalisation secondaire en centre de rééducation sont
significativement réduits.
Ces résultats ont été obtenus alors même qu’il
n’existait aucun traitement spécifique de l’ischémie cérébrale.
1- Maintien des paramètres hémodynamiques :
Il s’agit d’un point capital pour assurer une perfusion cérébrale suffisante.
Le
respect de l’élévation de la pression artérielle, fréquente durant les premiers
jours, est nécessaire au maintien d’un débit sanguin cérébral suffisant, en
particulier dans la zone de pénombre, où les mécanismes d’autorégulation
sont dépassés et où le débit sanguin dépend directement de la pression de
perfusion et de la pression artérielle systémique.
Une réduction même
modérée de la pression de perfusion peut entraîner une réduction du débit audessous
du seuil critique de viabilité tissulaire et entraîner des lésions
ischémiques définitives.
Ainsi, les bénéfices théoriques d’une
réduction de la pression artérielle à ce stade de l’infarctus (réduction de la
formation d’un oedème cérébral, diminution du risque de transformation
hémorragique de l’infarctus) sont nettement inférieurs au risque
thérapeutique, c’est-à-dire l’aggravation des lésions ischémiques.
Il existe donc un consensus pour ne pas traiter l’hypertension artérielle de la
phase aiguë de l’infarctus cérébral, sauf bien entendu s’il existe une
encéphalopathie hypertensive, une indication non neurologique à son
abaissement, ou si les chiffres de pression atteignent des valeurs très élevées.
L’hypotension artérielle est rare et doit faire rechercher notamment une hypovolémie.
La nécessité de maintenir une hémodynamique correcte peut
justifier, dans certains cas, l’utilisation de perfusions de macromolécules voire
de médicaments vasopresseurs.
2- Maintien d’une fonction respiratoire efficace
:
Le maintien d’une fonction respiratoire efficace et d’une oxygénation
adéquate sont indispensables pour préserver les chances de récupération de la
zone de pénombre et éviter l’hypercapnie, facteur d’aggravation de l’oedème
cérébral.
Il passe par la prévention et le traitement des complications
pulmonaires (encombrement bronchique, troubles de la déglutition). Une
oxygénothérapie est conseillée en cas d’hypoxémie.
Certains patients ont un
état qui justifie une assistance ventilatoire. S’il n’existe pas de
recommandations précises, les indications théoriques sont des signes de
détresse respiratoire (tachypnée supérieure à 30/min, dyspnée, tirage) avec
altération des gaz du sang (PO2 inférieure à 50-60 mmHg, PCO2 supérieure à
50-60 mmHg), un coma ou un état de mal épileptique.
Le bénéfice d’une
ventilation assistée, en termes de diminution de la mortalité et d’amélioration
du pronostic, reste peu évalué et controversé.
La mortalité est élevée malgré
ce traitement, allant de 50 à 80 % ; toutefois, environ la moitié des
survivants ont un pronostic fonctionnel satisfaisant.
L’indication d’une
ventilation assistée doit être discutée en fonction du type d’infarctus et de son
pronostic.
Les principaux facteurs de mauvais pronostic sont l’importance des
troubles de la conscience initiaux (en dehors de l’état de mal épileptique)
et l’occlusion du tronc basilaire.
3- Infections, fièvre
:
Les complications infectieuses, principalement pulmonaires et urinaires,
doivent être traitées rapidement.
Les infections pulmonaires, avant tout dues
aux inhalations ou à un encombrement bronchique, doivent être combattues
par une kinésithérapie respiratoire avec aspirations régulières et la pose d’une
sonde nasogastrique en cas de troubles de la déglutition.
Les infections
urinaires sont fréquentes et peuvent se compliquer d’une septicémie.
Le
sondage doit si possible être évité et ne pas être maintenu inutilement, mais
l’incontinence urinaire est une complication fréquente dans les premiers
jours.
Toute fièvre doit faire l’objet d’une enquête étiologique et doit être
traitée par des médicaments antipyrétiques, car elle pourrait aggraver les
lésions ischémiques.
L’alimentation orale doit être maintenue chaque fois que l’état de conscience
le permet, après s’être assuré de l’absence de troubles de la déglutition.
Au
moindre doute, une sonde d’alimentation gastrique est mise en place,
notamment chez les patients ayant un infarctus du tronc cérébral, des infarctus
multiples ou des infarctus hémisphériques volumineux.
Lorsqu’une perfusion
est nécessaire, il faut éviter si possible les solutés glucosés car ils pourraient
avoir un effet délétère sur les lésions ischémiques.
L’hyperglycémie est
fréquente à la phase aiguë et constitue un facteur de pronostic défavorable.
Il
est recommandé de contrôler, par de l’insuline, comme chez un diabétique,
une hyperglycémie, même s’il n’existe pas de données sur le bénéfice réel de
cette attitude.
Une surveillance rigoureuse est nécessaire pour éviter
toute hypoglycémie.
5- Prévention des thromboses veineuses des membres :
Elles sont fréquentes et siègent habituellement sur le membre paralysé.
On
estime qu’environ 10 % des décès à la phase aiguë sont dus à une embolie
pulmonaire.
Leur prévention repose sur la mobilisation passive précoce et
l’héparinothérapie à doses prophylactiques, dès lors qu’il existe une
immobilité ou un déficit moteur.
Ce traitement n’augmente pas
significativement le risque hémorragique cérébral.
En cas de contreindications
aux anticoagulants, l’aspirine et/ou des bas de contention
intermittente peuvent être utilisés.
6- « Monitoring » cardiaque :
Des complications cardiaques peuvent survenir à la phase aiguë des AVC,
qu’il s’agisse d’une pathologie coronaire ou d’une arythmie ventriculaire et
surtout supraventriculaire.
Il n’est pas exceptionnel de découvrir une
fibrillation auriculaire, volontiers transitoire.
7- Kinésithérapie, orthophonie, « nursing » :
Ces mesures doivent être débutées précocement pour prévenir les
complications de décubitus (encombrement bronchopulmonaire, thrombose
veineuse, escarres, rétractions tendineuses...) et faciliter la récupération.
8- Prévention d’une hémorragie digestive :
Elle survient chez environ 3 %des patients ; une prévention médicamenteuse
des ulcères de stress peut être utilisée en cas d’accident sévère.
B - Complications neurologiques aiguës :
1- OEdème cérébral
:
Environ 10 à 20 % des patients développent un oedème cérébral responsable
d’une détérioration clinique.
L’oedème cérébral atteint son maximum
3 à 5 jours après l’infarctus et peut être responsable d’un décès par
engagement cérébral (environ un tiers des décès précoces).
Les objectifs du
traitement sont de :
– diminuer la pression intracrânienne ;
– maintenir une perfusion cérébrale adéquate afin d’éviter d’aggraver
l’ischémie cérébrale ;
– prévenir l’engagement cérébral.
Aucune étude n’a démontré le bénéfice des traitements utilisés, ni du
monitoring de la pression intracrânienne.
Le traitement initial comporte des
mesures générales.
Les corticoïdes sont inefficaces et peuvent
avoir des effets néfastes (déséquilibre d’un diabète, d’une hypertension
artérielle, ulcérations digestives, complications infectieuses).
Les patients
dont l’état s’aggrave sont le plus souvent traités par du mannitol ;
l’hémoconcentration progressive qui s’installe en réponse à son effet
diurétique conduit à ne pas le prescrire plus de quelques jours.
Une
hyperventilation mécanique visant à abaisser la PCO2 et la pression
intracrânienne peut être utilisée dans des indications sélectionnées.
Il faut
veiller au maintien d’une bonne perfusion cérébrale car l’hyperventilation
peut provoquer une vasoconstriction aggravant l’ischémie. Ces traitements
n’ont qu’un effet temporaire, mais peuvent aider à passer une période critique.
Certaines formes pseudotumorales d’infarctus cérébelleux (provoquant une
hypertension intracrânienne par obstruction des voies d’écoulement du liquide céphalorachidien) peuvent nécessiter un traitement chirurgical.
Une
chirurgie de décompression du lobe temporal a aussi été proposée dans
certains cas d’infarctus hémisphériques volumineux.
2- Transformation hémorragique :
La transformation hémorragique spontanée d’un infarctus cérébral est un
phénomène très fréquent, qui survient principalement dans les 2 premières
semaines.
Son intensité est très variable allant de simples pétéchies plus ou
moins confluentes à un véritable hématome intra-infarctus.
Les principaux facteurs de risque sont la présence d’un infarctus volumineux
ou de signes d’ischémie au scanner précoce (moins de 4 heures).
Dans la
grande majorité des cas, la transformation hémorragique reste sans
contrepartie clinique, mais certains hématomes peuvent être responsables
d’une détérioration neurologique ou d’un décès.
Le traitement anticoagulant
semble augmenter l’intensité de la transformation hémorragique spontanée
et c’est effectivement chez les patients ayant reçu précocement un traitement
anticoagulant que l’on observe la plupart des hémorragies graves.
Les patients
à plus haut risque sont ceux ayant un infarctus volumineux, une hypertension
artérielle sévère ou une anticoagulation excessive.
Les transformations
hémorragiques sévères sont une complication majeure du traitement thrombolytique.
3- Crises épileptiques
:
La fréquence des crises épileptiques à la phase aiguë des AIC est d’environ
5 %.
Les crises surviennent le plus souvent dans les 24 premières heures.
L’état de mal épileptique est rare. Un traitement antiépileptique est indiqué
en cas de crise d’épilepsie et non à visée préventive.
C - Traitement antithrombotique : aspirine, héparines
Les indications du traitement antithrombotique à la phase aiguë d’un infarctus
cérébral demeurent très controversées, malgré la publication récente d’études
de grande envergure.
1- Aspirine :
Deux études, portant chacune sur environ 20 000 patients, ont
récemment évalué le bénéfice de l’aspirine (160 mg pour l’étude CAST et
300 mg pour l’étude IST) à la phase aiguë de l’infarctus cérébral.
Leur analyse combinée a amené les auteurs à conclure à une efficacité
modeste de l’aspirine prescrite dans les 48 heures suivant l’infarctus, avec
pour 1 000 patients traités, un gain d’environ neuf décès ou récidive d’AVC
non mortel dans les premières semaines et un gain de 13 décès ou patients
dépendants dans les premières semaines ou mois suivant l’accident initial.
2- Anticoagulants :
Les buts du traitement par l’héparine à la phase aiguë de l’infarctus cérébral
sont de faciliter la lyse du thrombus, de limiter l’extension de la thrombose,
de prévenir les récidives emboliques, ainsi que les complications
thromboemboliques veineuses.
Les risques particuliers de ce traitement à la
phase aiguë de l’infarctus cérébral sont l’aggravation d’une transformation
hémorragique spontanée.
L’efficacité de ce traitement reste cependant très
controversée.
Une seule étude, portant sur un nombre relativement faible de
patients (n = 312), a montré un bénéfice de l’héparine par rapport au
placebo : les patients traités par une héparine de bas poids moléculaire ou HBPM (Fraxiparinet 0,4 mL
X 2/24 h, pendant 10 jours) dans les 48 heures
suivant l’infarctus cérébral, ont eu un meilleur pronostic à 6 mois que les
patients recevant le placebo.
Ces résultats n’ont malheureusement pas été
confirmés par l’étude IST qui a évalué sur un grand nombre de patients le
bénéfice des doses faibles (5 000 UI X 2/24 h) ou moyennes (12 500 UI X 2/24 h) d’héparine sous-cutanée, par rapport à l’aspirine ou aucun de ces
traitements.
Il n’existait pas de bénéfice significatif de l’héparine sur les
critères de jugement principaux : décès dans les 2 premières semaines (9 %
versus 9,3 %) et décès ou dépendance à 6 mois (62,9 % dans les deux
groupes).
Parmi les critères de jugement secondaires, il existait (toutes doses
d’héparine confondues) une réduction significative des récidives précoces
d’AVC ischémiques (2,9 % versus 3,8 %), qui était contrebalancée par une
augmentation des AVC hémorragiques (1,2 % versus 0,4 %).
Le risque
hémorragique, cérébral ou extracérébral, était cependant significativement
plus important chez les patients traités par les plus fortes doses d’héparine,
amenant les auteurs à conclure que la dose d’héparine ne devrait pas dépasser
5 000 UI X 2/24 h.
Les faibles doses d’héparine étaient associées à une
diminution significative des décès et AVC précoces de même amplitude que
celle observée avec l’aspirine, sans excès significatif du risque hémorragique.
Enfin, cette étude suggère aussi que l’association de faibles doses d’héparine
(5 000 UI X 2/24 h) et d’aspirine (300 mg) pourrait avoir un meilleur rapport
bénéfice/risque à court terme que l’aspirine ou l’héparine seules.
La méthodologie de cet essai mérite certains commentaires. Le critère
d’inclusion principal étant l’incertitude de l’investigateur quant à l’indication
de l’aspirine ou de l’héparine, on peut penser que des patients jugés à haut
risque n’ont pas été inclus et traités par l’héparine.
Il est possible aussi que la
détection des hémorragies ait été biaisée, car l’étude a été réalisée en ouvert.
Enfin, cet essai pragmatique n’a pas réellement pris en compte l’hétérogénéité
physiopathologique des infarctus cérébraux.
D’autres études portant sur des
groupes de patients homogènes, tenant compte notamment du mécanisme
physiopathologique présumé de l’infarctus cérébral, sont donc nécessaires.
En attendant les résultats d’autres études, certains restent fidèles aux
indications « classiques » de l’héparine à doses efficaces à la phase aiguë de
l’infarctus cérébral, indications qui doivent toujours mettre en balance les
bénéfices potentiels et les risques (en particulier hémorragique cérébral) du
traitement.
Actuellement, l’héparine est souvent prescrite dans les infarctus cardioemboliques car le risque de récidive embolique précoce semble plus
élevé que le risque hémorragique.
Toutefois, la notion classique d’un risque
élevé de récidive embolique précoce n’a pas été confirmé par des études
récentes, en particulier dans la fibrillation auriculaire non valvulaire, où il est
inférieur ou égal à 5 % dans les 15 premiers jours.
En pratique, l’indication
d’un traitement héparinique et son délai de mise en route sont à décider au cas
par cas, en fonction de la cardiopathie en cause.
Le traitement anticoagulant
doit être différé de plusieurs jours en cas d’infarctus volumineux et pour
certains en cas de transformation hémorragique au scanner.
Dans les infarctus
non cardioemboliques, l’héparine est souvent utilisée en cas d’infarctus en
évolution (lorsque le mécanisme présumé de l’aggravation est la progression
des phénomènes thromboemboliques et non la conséquence d’un autre
mécanisme, comme un oedème ou une transformation hémorragique), d’AIT
(en particulier répétitifs), de sténose serrée ou d’une occlusion récente des
artères de gros calibre à distribution cérébrale, en attente d’intervention ou
inopérable, ou de thrombus intraluminal.
De façon générale, le traitement héparinique doit être de courte durée, le relais étant pris par les anticoagulants
oraux ou les antiplaquettaires selon les cas.
D - Action sur la perfusion cérébrale
:
Une stratégie thérapeutique spécifique de l’infarctus cérébral consiste à
restaurer l’apport sanguin dans le territoire ischémié avant que ne se
constituent des lésions définitives.
Les tentatives visant à agir sur le calibre
des vaisseaux (vasodilatateurs) ou sur la viscosité sanguine (hémodilution)
n’ont pas apporté de résultats concluants.
En revanche, les premiers résultats
des études consacrées aux thrombolytiques sont encourageants.
1- Thrombolyse par voie veineuse
:
Essayé dans les années 1950, ce traitement fut rapidement abandonné en
raison de complications hémorragiques cérébrales sévères.
Les succès de ce
traitement dans l’infarctus du myocarde, les progrès de la neuro-imagerie et
une meilleure connaissance de la physiopathologie de l’ischémie cérébrale
ont récemment conduit à réévaluer la thrombolyse dans l’infarctus cérébral.
Les résultats des cinq essais thérapeutiques randomisés contre placebo
récemment publiés ne sont pas concordants, ce qui s’explique peut-être par
des différences concernant la nature du traitement thrombolytique, la
posologie utilisée, le délai de traitement, ou la gravité initiale des malades
inclus dans certains essais.
Trois études utilisant la streptokinase ont été
arrêtées par leur comité de sécurité en raison d’une augmentation de 40 %de
la mortalité aiguë chez les patients traités, surmortalité expliquée par un excès
d’hémorragies intracrâniennes.
Deux études utilisant le rt-PA(recombinant
tissue type plasminogen activator) ont été menées à leur terme.
L’étude
européenne (ECASS : rt-PA, 1,1 mg/kg versus placebo, dans les 6 premières
heures) est négative, mais suggère l’efficacité du traitement thrombolytique
dans un sous-groupe de malades n’ayant pas, au scanner, de signes précoces
d’ischémie étendue.
L’étude américaine NINDS : (rt-PA, 0,9 mg/kg versus
placebo, dans les 3 premières heures) est positive, avec une augmentation
significative du nombre de patients totalement guéris (selon le score du
National Institut of Health [NIH]) (35 % versus 20 %) et du nombre de
patients totalement indépendants (50 % versus 38 %).
Le risque de
transformation hémorragique était, comme dans les autres essais, plus élevé
dans le groupe traité (6,4 % versus 0,6 %) mais sans retentissement
significatif sur la mortalité à 3 mois (17 % versus 21 %).
En d’autres termes,
selon cette étude, le rt-PA augmente de 12 % la probabilité d’un excellent
pronostic neurologique à 3 mois, mais fait courir un risque de 3 % de décès
par hémorragie intracrânienne.
Bien que les autorités américaines (FDA : Food and Drug Administration) aient autorisé l’utilisation du rt-PA par voie
veineuse dans le traitement de l’infarctus cérébral aigu, d’autres experts
considèrent que de nouvelles études randomisées contre placebo sont
nécessaires pour confirmer les résultats de l’essai américain.
En France,
l’autorisation de mise sur le marché pour le rt-PAne concerne pas le traitement
de l’infarctus cérébral, qui constitue toujours, au contraire, une
contre-indication.
La recherche clinique doit s’intensifier avec pour objectif prioritaire de
trouver les outils (par exemple, IRM de diffusion couplée à l’IRM de
perfusion) qui permettront d’identifier les patients pouvant bénéficier au
mieux d’un traitement thrombolytique (ischémie potentiellement réversible,
persistance d’une occlusion artérielle) ou au contraire ceux à risque de
complications hémorragiques.
2- Autres traitements
:
La thrombolyse par voie artérielle a pour avantage d’apporter directement le
médicament au niveau de l’occlusion, et pour inconvénients de nécessiter une
angiographie et une infrastructure relativement complexe, qui ne
permettraient d’envisager ce traitement que chez un petit nombre de patients.
L’évaluation rigoureuse de cette technique est en cours.
Quelques travaux ont été consacrés à la désobstruction artérielle en urgence
par endartérectomie carotidienne, angioplastie ou embolectomie
microchirurgicale (embolie sylvienne), mais les données actuelles sur les
bénéfices et les risques de telles interventions sont insuffisantes pour proposer
des recommandations.
E - Neuroprotection :
Les progrès récents concernant la physiopathologie des désordres
ischémiques cellulaires ont conduit à développer des molécules susceptibles
de diminuer à l’échelon cellulaire les conséquences de l’ischémie :
– inhibiteurs des canaux calciques ;
– antagonistes du N-méthyl-D-aspartate (NMDA) ;
– piégeurs de radicaux libres ;
– antioxydants ;
– molécules antiadhésion des polynucléaires...
Certaines de ces molécules ont fait l’objet d’études cliniques à large échelle,
d’autres sont en cours d’évaluation chez l’homme, aucune n’a, à ce jour, fait
la preuve de son efficacité.
L’association de ces médicaments à un traitement thrombolytique pourrait constituer une approche intéressante, car leur
efficacité pourrait être plus grande s’ils agissaient sur un tissu moins
sévèrement ischémique, car précocement reperfusé.
Sous réserve de la
démonstration d’un rapport bénéfice/risque positif, ces médicaments
pourraient être débutés sans attendre le scanner cérébral, c’est-à-dire avant
l’arrivée du patient à l’hôpital.
Le fatalisme face à l’infarctus cérébral n’a plus lieu d’être.
L’infarctus
cérébral doit être considéré comme une urgence médicale et notre
système de soins doit s’adapter pour donner aux patients les
meilleures chances de récupération.
Un premier progrès a été réalisé
lors de la création d’unités hospitalières consacrées à la prise en
charge des accidents vasculaires cérébraux.
Les espoirs
thérapeutiques se tournent actuellement vers les nouveaux
traitements, comme les thrombolytiques, qui pourraient être
bénéfiques chez les patients hospitalisés dans les toutes premières
heures, peut-être un jour précédés par les neuroprotecteurs.
Les délais d’arrivée du patient à l’hôpital doivent être considérablement
réduits, car actuellement, seule une très faible proportion d’entre eux
sont admis dans les 6 premières heures.
Le public doit être informé des
possibilités thérapeutiques et doit apprendre à réagir comme il le ferait
pour un infarctus du myocarde, c’est-à-dire en appelant un service
d’urgence.
À cet égard, il est indispensable que des campagnes
d’information lui permettent de connaître les principaux signes devant
faire suspecter un accident vasculaire cérébral.
L’information doit aussi
concerner les médecins qui sont en première ligne pour éduquer leurs
patients, en particulier ceux à plus haut risque d’infarctus cérébral et
les diriger le cas échéant vers les structures les plus adaptées.
Il faut
enfin développer des structures d’urgences cérébrovasculaires où les
patients peuvent être accueillis 24 heures sur 24 par un neurologue
compétent en pathologie cérébrovasculaire, entouré d’une équipe
formée à cette pathologie et disposant d’un plateau technique
approprié.