L’aphasie de l’enfant est « un trouble du langage consécutif à une
atteinte objective du système nerveux central et survenant chez un
sujet ayant déjà acquis un certain niveau de connaissance
verbale », c’est-à-dire l’âge d’acquisition des premières phrases,
estimé en moyenne à 2 ans.
Un trouble du langage plus précoce
entre dans la catégorie des « dysphasies de développement ».
Le
diagnostic d’aphasie chez l’enfant exclut aussi les troubles de la
communication liés à un déficit sensoriel ou intellectuel, à un
autisme ou à une psychose, et les troubles de la parole comme le
bégaiement.
Un mutisme peut être délicat à interpréter, car il peut
représenter la phase initiale d’une aphasie aiguë.
A - SÉMIOLOGIE :
Les progrès des connaissances du développement du langage de
l’enfant et l’analyse plus fine des troubles d’expression et de
compréhension ont montré que la sémiologie est moins éloignée
qu’on ne le croyait autrefois de celle de l’adulte, avec cependant une
meilleure récupération dont les mécanismes restent hypothétiques.
Dans 85 % des cas, les troubles expressifs prédominent sur les
troubles de compréhension et la réduction peut aller jusqu’au
mutisme à la phase initiale.
En fait, certains mutismes, posttraumatiques notamment, sont dus à une inhibition
psychologique qu’il faut savoir lever pour mettre en évidence la
sémiologie proprement aphasique.
La syntaxe serait plus incorrecte
que simplifiée.
Dans ce domaine, il est très important de comparer
avec l’expression de l’enfant du même âge, tout en sachant qu’il
existe une grande variabilité dans le développement normal.
Les
troubles articulatoires seraient fréquents, sans toutefois de
stéréotypies ni de persévérations motrices, mais les études
donnent des résultats contradictoires.
Les aphasies sensorielles sont, comme chez l’adulte, marquées par
des troubles de la compréhension, une articulation et une syntaxe
conservées et des paraphasies.
Contrairement à ce qui est observé
chez l’adulte, il semble exister, avant l’âge de 8 ans, une corrélation
inverse entre l’abondance des paraphasies et la fluidité du débit
verbal. L’influence de l’âge de survenue de l’aphasie sur l’intensité
des troubles de la compréhension est débattue.
En revanche,
quand ils sont importants à la phase aiguë, ces troubles semblent de
pronostic défavorable.
Toutes les autres formes classiques d’aphasie de l’adulte (aphasies transcorticales motrice et sensorielle, aphasie de conduction) ont
également été décrites chez l’enfant, avec des localisations
lésionnelles analogues, suggérant une spécialisation précoce des
aires cérébrales du langage.
Les troubles de la lecture peuvent être importants et durables.
Ils
peuvent impliquer l’analyse graphémique, le décodage et la
compréhension.
Quant aux capacités d’écriture, elles n’ont donné
lieu à aucune étude détaillée.
Cependant, Alajouanine et Lhermitte
et Hécaen ont rapporté que le langage écrit était plus perturbé
que le langage oral et que ces difficultés avaient tendance à persister,
pouvant jouer un rôle important dans l’échec scolaire ultérieur de
ces enfants.
B - ÉTIOLOGIES :
Les traumatismes crâniens sont la première cause d’aphasie chez
l’enfant.
L’aphasie succède souvent à un coma initial suivi d’une
phase de mutisme akinétique.
Le pronostic est lié à la gravité des
lésions plus encore qu’à l’âge.
Les accidents vasculaires (dus à des
troubles de la coagulation, des malformations vasculaires ou des
cardiopathies emboligènes) donnent des aphasies identiques à celles
des adultes ayant des lésions de même topographie.
Même si ces
aphasies vasculaires de l’enfant sont moins bénignes qu’on ne l’avait
supposé autrefois, leur évolution est comparativement plus
favorable que chez l’adulte.
Les infections bactériennes génératrices
d’aphasie sont devenues rares chez l’enfant.
En revanche,
l’encéphalite herpétique est une cause d’aphasie sensorielle pouvant
laisser de lourdes séquelles.
Les tumeurs, plus souvent localisées à
la fosse postérieure qu’aux hémisphères cérébraux, sont une cause
d’aphasie beaucoup plus rare que chez l’adulte.
Elles donnent
surtout lieu à une anomie.
C - PRONOSTIC ET RÉCUPÉRATION :
Le pronostic est nettement plus favorable que chez l’adulte, mais 25
à 50 % des enfants aphasiques auraient encore des troubles du
langage 1 an après le début.
Une épilepsie est un élément
défavorable. D’autre part, les lésions diffuses et/ou bilatérales
(souvent d’étiologie infectieuse) sont de mauvais pronostic.
Lenneberg a esquissé une évolution en fonction de l’âge
d’acquisition de la lésion.
De 18 mois à 3 ans, on observe une reprise
de l’acquisition du langage après une brève période de mutisme
dont le caractère aphasique n’est pas démontré.
Cette reprise se fait
selon le schéma du développement normal : lallations, mots isolés, holophrases, mais à un rythme accéléré.
Entre 3 et 4 ans, les troubles
aphasiques sont rapidement résorbés.
De 4 à 10 ans, le tableau
d’aphasie de l’enfant typique (expression réduite, mais troubles de
compréhension modérés) se résorbe plus lentement, sans que la
vitesse de récupération soit clairement influencée par l’âge au
moment de la lésion.
D - « PRIX DE LA RÉCUPÉRATION » :
Lenneberg a considéré la plasticité cérébrale comme le facteur
expliquant la meilleure récupération de l’enfant.
Cette plasticité a
pour conséquence le transfert des capacités de langage, que les aires
initialement prévues sont devenues incapables d’assumer, vers
l’hémisphère contralatéral ou vers d’autres aires du même
hémisphère.
Un effet pervers de ce mécanisme serait d’empêcher les
aires nouvellement investies de fonctions linguistiques d’accomplir
leur spécialisation dans des processus non verbaux, expliquant ainsi
une partie des difficultés scolaires que rencontrent les enfants
aphasiques en cours de récupération dans de multiples domaines
cognitifs autres que le langage.
Une autre explication pour ces
difficultés serait la présence de lésions présentes initialement au
niveau de ces mêmes aires « vicariantes », mais passées inaperçues
en raison de leur relative discrétion par rapport à l’aphasie.
Les
conséquences de ces lésions sur les capacités cognitives non verbales
deviendraient apparentes à la reprise d’une activité nécessitant une
mobilisation de l’ensemble du fonctionnement cérébral.
E - SYNDROME DE LANDAU-KLEFFNER :
Le syndrome de Landau-Kleffner (SLK) associe une aphasie acquise
et des anomalies paroxystiques à l’électroencéphalogramme (EEG),
ainsi qu’une épilepsie dans 70 % des cas.
Les deux tiers des
patients sont des garçons. Le début se fait dans 80 % des cas entre 3
et 8 ans, dans 45 % des cas par une aphasie, dans 16 % des cas par
une épilepsie et dans 17 % par les deux simultanément.
L’aphasie
débute par des troubles de la compréhension orale, pouvant être
pris pour une surdité, puis comporte des paraphasies et des erreurs
phonémiques, une inattention et une agnosie auditives.
Il peut s’y
associer une hyperkinésie.
Dans les cas les plus précoces (10 %),
l’aphasie peut se présenter comme un retard de langage.
Les tests
montrent une préservation des capacités non verbales.
Les crises
d’épilepsie, quand elles surviennent, peuvent évoquer une épilepsie
à paroxysmes rolandiques, ou se présenter sous la forme de
clignements, de déviation du regard, de petits automatismes
moteurs ou de chute de la tête, suivis ou non d’une généralisation secondaire.
L’EEG est un élément essentiel du diagnostic.
Il montre,
sur une activité de fond normale, des pointes et pointes-ondes de
grande amplitude à 2 Hz de topographie variable dans l’espace et
dans le temps, mais à prédominance temporale (50 % des cas) ou
temporo-occipitale (un tiers des cas).
Ces anomalies sont bilatérales,
mais il a été montré par des tests pharmacologiques que le point de
départ est unilatéral avec une diffusion contralatérale.
Les
anomalies sont accentuées au cours du sommeil lent, où elles
peuvent prendre l’aspect d’un état de mal.
Les signes EEG sont les
plus fréquents entre 3 et 5 ans, et disparaissent toujours au plus tard
après 15 ans.
L’imagerie morphologique (scanner et IRM) est normale.
Les
mesures de débit sanguin et de métabolisme cérébral peuvent
montrer des zones d’hypo- ou d’hypermétabolisme correspondant
aux foyers EEG.
Les anomalies métaboliques sont purement
corticales, sans altérations au niveau du thalamus.
La magnétoencéphalographie
et les enregistrements par électrodes corticales ont
démontré que le maximum des anomalies paroxystiques se situe à
la partie postérieure de la face dorsale de la première circonvolution
temporale, en arrière du gyrus de Heschl.
L’évolution des
troubles du langage est d’autant plus sévère que le début est
précoce, pouvant aboutir à un tableau proche d’une surdi-mutité.
À
l’inverse, l’épilepsie est peu invalidante et régresse toujours
totalement avant l’âge de 15 ans.
La normalisation de l’aphasie suit
celle des tracés EEG.
Cependant, 10 % des enfants gardent une
aphasie grave, et 40 % des difficultés suffisantes pour compromettre
leur insertion scolaire et sociale ultérieure.
Le diagnostic différentiel comporte l’autisme et les retards
globaux de développement (dans lesquels les troubles cognitifs sont
plus diffus), les retards mentaux symptomatiques (dans lesquels il
existe des anomalies cliniques et en imagerie), les épilepsies
bénignes de l’enfant (où il n’y a pas de troubles du langage), et les
aphasies de développement (où manquent les signes EEG).
Le SLK est aujourd’hui considéré comme une forme clinique du
syndrome de pointes-ondes continues du sommeil lent (POCS).
L’activité épileptique persistante bilatérale empêcherait, au
niveau d’un cortex temporal encore immature, la formation des
réseaux neuronaux nécessaires à l’acquisition du langage, sans
possibilité de compensation par le cortex contralatéral
(contrairement aux aphasies lésionnelles, dont la récupération est
bien meilleure chez l’enfant).
L’épilepsie, lorsqu’elle existe, répond en général favorablement à un
traitement par benzodiazépines, associées ou non à du valproate.
Le
traitement à visée étiologique varie selon la gravité des troubles du
langage.
Lorsque ces derniers sont sévères ou durables, la
corticothérapie est recommandée.
Des succès ont été obtenus par la
chirurgie (transsections sous-piales intracorticales multiples) et
par les immunoglobulines intraveineuses.
F - PRISE EN CHARGE DES ENFANTS APHASIQUES :
Dans les cas d’aphasie de l’enfant comme dans ceux de syndrome
de Landau-Kleffner, une prise en charge pluridisciplinaire est
souhaitable.
Un bilan orthophonique est nécessaire, même dans les
cas où le langage est cliniquement satisfaisant.
En effet, des troubles
linguistiques discrets (de discrimination phonémique notamment)
peuvent ne se révéler handicapants que plus tard, au moment de
l’acquisition du langage écrit.
Les troubles plus importants
nécessitent naturellement une rééducation.
Elle doit s’accompagner
d’un examen psychologique pour évaluer la composante
psychoaffective du mutisme ou des troubles du comportement.
Lors
de la prise en charge de ces enfants, il est sage d’éviter de formuler
trop tôt un pronostic, celui-ci étant incertain en l’état actuel des
connaissances.
Rééducation des troubles du langage
:
La bibliographie concernant la rééducation des troubles du langage
est désormais importante et nous renvoyons le lecteur à des
ouvrages récents (Azouvi et al, Eustache et al, Seron et Van Der
Linden).
A - RÉCUPÉRATION SPONTANÉE :
La restauration des mécanismes du langage dépend de multiples
facteurs qui viennent peser sur la récupération spontanée et
l’efficacité des techniques thérapeutiques.
1- Mécanismes neurophysiologiques :
Ils incluent la levée du diaschisis et les phénomènes de plasticité
cérébrale et de vicariance.
Des travaux récents utilisant les
techniques d’imagerie fonctionnelle (TEP et IRMf) ont ainsi confirmé
le rôle tantôt de régions intrahémisphériques gauches, tantôt de
l’hémisphère droit dans la récupération de certaines fonctions
linguistiques.
De plus, ils ont montré que la rééducation, même à
distance de la survenue de la lésion cérébrale pouvait améliorer les
performances déficitaires et modifier la réorganisation cérébrale
(patients suivis en thérapie mélodique et rythmée, alexie
phonologique rééduquée 25 ans après un accident vasculaire).
2- Facteurs liés à la lésion :
La taille de la lésion est le facteur prédictif de récupération le plus
important.
L’étiologie est mentionnée avec une influence plus
positive lors de traumatismes crâniens que de lésions vasculaires.
Aucun résultat généralisable n’apparaît en ce qui concerne le site de
la lésion, ni le tableau clinique.
3- Variables individuelles :
Les données concernant l’âge sont parfois contradictoires, mais la
présence d’affections associées au cours du vieillissement pèse sur
les capacités de récupération.
La préférence manuelle semble avoir
un impact, avec un avantage pour les gauchers (en raison d’une
organisation fonctionnelle cérébrale moins asymétrique que chez les
droitiers).
Le niveau d’éducation aurait surtout une influence dans
le profil du tableau aphasique. Les effets liés au sexe et au
multilinguisme restent peu démonstratifs.
La motivation et les
facteurs psychosociaux qui sont vraisemblablement très importants
ont été peu étudiés.
B - STRATÉGIES DE RÉÉDUCATION
:
Trois grandes orientations peuvent être distinguées.
1- Approche empirique
:
L’intervention est basée sur la stimulation et/ou le réapprentissage
et s’appuie essentiellement sur des faits sémiologiques.
Cette
démarche intuitive a inspiré durant des décennies les premières
techniques de rééducation.
Si elle manque de justification théorique,
elle s’avère néanmoins souvent efficace et peut être rapidement mise
en place chez des patients pour lesquels un diagnostic de type
cognitif paraît difficilement envisageable.
2- Approche cognitive
:
Ce type d’intervention, qui s’est développé depuis la fin des années
1980, montre beaucoup plus de rigueur théorique, tant dans
l’évaluation et l’interprétation des troubles que dans la délimitation
des objectifs de rééducation et des techniques choisies.
Son principal
inconvénient réside dans la longueur des analyses devant conduire
au diagnostic cognitif, lequel consiste à faire des hypothèses sur les
mécanismes cognitifs lésés et préservés par rapport à un modèle de
fonctionnement du sujet sain.
Cependant, cette étape de diagnostic
est tout à fait indispensable pour la mise en place de la thérapie.
Cette approche peut être envisagée même pour des patients
souffrant d’atteintes cognitives multiples (perturbation de la voie
phonologique de lecture + déficit d’accès au lexique phonologique
de sortie…).
Dans ce cas, plusieurs objectifs sont fixés et le
thérapeute choisira d’y répondre dans le cadre d’interventions soit
successives, soit simultanées.
3- Approche pragmatique (ou écologique)
:
Elle est centrée sur la communication.
L’objectif de la thérapie n’est
pas la production de messages linguistiques normaux ou corrects du point de vue formel, mais l’utilisation optimale de toutes les
capacités résiduelles de communication (mimiques, gestes, dessins).
Un des premiers exemples est la PACE (Promotion Aphasic’s
Communicative Efficiency) mise au point par Davis et Wilcox qui
utilise diverses formes de communication non verbale et tient
compte des paramètres de la conversation spontanée avec le respect
de tours de parole pour susciter des échanges dans une situation de
communication naturelle.
Cette thérapie est applicable à divers
moments de la prise en charge.
Au stade initial, elle est intéressante
pour la mise en place de tableaux de communications.
Elle est de
règle quand les essais de restauration des fonctions linguistiques
s’avèrent infructueux.
Elle a pour avantage de favoriser les échanges
dans des situations moins arbitraires que celle de l’examen
orthophonique et sans doute de favoriser les transferts dans la vie
quotidienne, mais l’étendue de la communication reste limitée.
La
rééducation en groupe, entre aphasiques ou avec des membres de
l’entourage, s’inscrit également dans ce type d’intervention.
C - MISE EN OEUVRE DE LA RÉÉDUCATION
:
Les stratégies concernent les procédés mis en place en vue de
l’amélioration des performances ; il s’agit de restauration, de
réorganisation d’une fonction ou d’utilisation de stratégies
palliatives.
1- Restauration
:
Cette stratégie vise à rétablir une conduite linguistique selon son
mode de fonctionnement antérieur à la lésion cérébrale.
Ce
rétablissement peut s’appuyer sur des techniques de réapprentissage
ou de facilitation.
*
Réapprentissage
:
Il s’applique aux perturbations résultant d’une dégradation des
représentations ou des procédures.
Il est utilisé par exemple dans le
cas d’agraphie lexicale où le patient garde la possibilité d’écrire en
utilisant la voie phonologique de transposition phonème-graphème,
mais présente une atteinte des représentations orthographiques qui
se traduit par des erreurs de régularisation (hôpital ® opital, second
® segon, antenne ® entaine).
Le travail consiste à réacquérir la
connaissance orthographique spécifique des mots.
Ce
réapprentissage peut être soutenu par des techniques d’associations
de dessins venant souligner et s’intriquer dans les lettres à
mémoriser.
C’est le cas également de techniques visant à restaurer
des représentations sémantiques à travers des exercices portant sur
les traits sémantiques constitutifs d’un concept (évocation,
différences entre deux concepts proches…).
* Techniques basées sur la facilitation
:
Elles sont utilisées en cas de défaut d’accès à l’information versus
dégradation des représentations.
Dans le cas d’un trouble de la
dénomination ayant pour origine un déficit d’accès au lexique
phonologique de sortie, plusieurs modes de facilitation peuvent être
fournis au patient : clef phonémique, c’est-à-dire première syllabe
du mot, ou phonème initial, induction du mot en fin de phrase ou
encore répétition et lecture à haute voix pour déclencher la
production du mot cible.
Sur le plan théorique, il s’agit de restaurer
l’accès phonologique (et plus exactement d’abaisser les seuils
d’activation des unités lexicales se trouvant anormalement élevés)
en amenant le patient à produire le mot cible de façon itérative.
Ce
procédé est ancien et son effet bénéfique à long terme avait été
contesté.
Il a été au contraire démontré dans bon nombre d’études
récentes très rigoureuses sur le plan méthodologique, tant du point
de vue du diagnostic cognitif que de l’application de la thérapie et
de l’évaluation de son efficacité.
2- Réorganisation
:
Elle est utilisée quand les stratégies de réapprentissage ou de
facilitation s’avèrent inefficaces.
Elle vise à contourner le déficit par
le recours à des mécanismes ou à des voies préservés qui servent de
relais.
Plusieurs publications ont montré l’intérêt et l’efficacité de
cette stratégie.
Dans le cas d’un trouble de dénomination résultant
d’un déficit d’accès au lexique phonologique de sortie et associé à
des troubles modérés du langage écrit, la thérapie s’était donné pour
objectif de réorganiser cet accès en prenant appui sur la
représentation orthographique des mots.
Dans un premier temps,
un travail a porté sur la restauration des capacités de transposition graphème-phonème (voie phonologique de lecture).
Dans un second
temps, en situation de dénomination, le thérapeute a amené le
patient à d’abord se représenter mentalement le mot écrit ou au
moins ses premières lettres, à lire à haute voix ces premiers
graphèmes et à utiliser cette verbalisation comme clef phonémique
en vue de produire le mot cible.
Il s’agit donc d’accéder à la forme
phonologique du mot en utilisant un moyen de facilitation
phonémique généré à partir de la lecture des premières lettres du
mot.
3- Stratégies palliatives :
Elles font appel à des procédures de substitution telles que le
développement de la communication non verbale par recours aux
gestes, mimiques, dessins, pictogrammes.
Elles visent parallèlement
l’aménagement de l’environnement.
Il s’agit ici de recourir à d’autres
modes de communication que le langage et d’apprendre à
l’entourage familial à modifier et adapter sa parole (débit plus lent),
son langage (phrases simples, courtes), ainsi qu’à utiliser ou exagérer
les mimiques.
La rééducation neuropsychologique s’oriente vers des prises en
charges de plus en plus spécifiques et adaptées à un individu
particulier.
Les différentes approches présentent des intérêts
complémentaires et ont parfois recours à des stratégies communes
ou aux mêmes exercices.
Le rééducateur ne doit pas être partisan
d’un seul type de thérapie, et son choix doit être guidé par les
perturbations aphasiques du patient.
Chez un même individu,
différentes approches et stratégies peuvent être envisagées en
fonction des phases d’évolution.
D - ÉVALUATION :
Les tentatives d’évaluation de l’efficacité de la thérapie sont
longtemps restées difficilement interprétables en raison de
problèmes méthodologiques majeurs qui sont principalement :
– le regroupement de patients présentant des profils disparates du
point de vue de leurs perturbations cognitives, ou encore du point
de vue des variables sociodémographiques et psychologiques ;
– l’absence de prise en compte de la diversité des modes de
rééducation utilisés.
Cet état s’est considérablement modifié grâce au développement de
l’approche cognitive dont la rigueur méthodologique appliquée au
diagnostic et à la mise en oeuvre de la thérapie a également servi la
construction de paradigmes d’évaluation fiables. Notons que
l’appréciation de l’effet thérapeutique n’est entreprise qu’au niveau
individuel.
Ces paradigmes permettent de repérer des effets liés à la
récupération spontanée, un effet général de la prise en charge et,
plus précisément, de déterminer, parmi les techniques disponibles,
lesquelles sont les mieux adaptées au trouble.
Ils permettent enfin
de mieux prendre en considération le retentissement de la thérapie
en termes de généralisation à des items ou à des tâches non
travaillées. Parallèlement, l’approche fonctionnelle tente également
d’élaborer des grilles d’évaluation de la communication verbale et
non verbale dans des situations simulant ou reproduisant la vie
quotidienne.
On peut en effet se demander s’il serait justifié de
poursuivre une rééducation sans transfert des acquisitions dans la
vie quotidienne.
E - INTERVENTION : QUESTIONS PRATIQUES
Sur le plan pratique, il est actuellement difficile de donner des
indications généralisables concernant les questions qui suivent.
1- À quel moment la rééducation doit-elle être initiée ?
Il faut envisager l’intervention du rééducateur aussitôt que possible.
Son rôle consiste alors à informer le patient et sa famille sur ses
troubles, sur leur origine et sur les possibilités de prise en charge.
Le bon sens veut que la rééducation elle-même débute dès que, et à
condition, que l’état de vigilance et de fatigue du patient le permet.
La précocité de l’intervention semble essentielle dans les cas de
mutisme afin d’éviter l’installation de stéréotypies.
Toutefois, de
nombreuses études à orientation cognitive ont montré qu’une
thérapie pouvait être efficace même longtemps après un accident
vasculaire cérébral (plusieurs années) pour des objectifs bien
délimités avec des stratégies et des techniques bien définies sur le
plan théorique.
2- À quel rythme la thérapie doit-elle être dispensée ?
Les données de la littérature semblent indiquer qu’une prise en
charge intensive mène à de meilleurs résultats qu’une prise en
charge sporadique.
Toutefois, il faut considérer que la rééducation
ne se limite pas au travail effectué avec le thérapeute, mais qu’elle
inclut le travail fourni par le patient lui-même lorsqu’il a acquis un
certain degré d’autonomie.
Parfois, il peut être envisagé d’alterner
des périodes de prise en charge intensive (six fois par semaine
pendant 3 mois suivant l’objectif visé) avec des périodes sans prise
en charge.
3- Quelle est la durée optimale de la thérapie ?
Il n’est pas rare de mener des rééducations sur plusieurs années en
constatant une amélioration continuelle.
Les objectifs évoluent au
cours de cette longue prise en charge : si, à la phase initiale, ils visent
la restauration totale du langage, ils se tournent, en cas de
récupération modérée, vers des objectifs moins ambitieux.
De plus,
il paraît parfois difficile de travailler d’emblée et parallèlement
l’ensemble des mécanismes perturbés (concernant la compréhension,
l’écriture et la production orale par exemple) et le rééducateur est
contraint de planifier les objectifs sur le plan temporel.
La question
de la poursuite de la prise en charge en l’absence de bénéfice notable
sur la vie quotidienne pose problème, mais est souvent justifiée par
un soutien psychologique indispensable. Dans ce cas, il serait
déraisonnable que le rythme des séances soit élevé.
Cependant, le
travail de deuil des capacités antérieures pour le patient et pour les
proches doit faire partie des objectifs de rééducation.
Notons que la
participation à des associations d’aphasiques permet de faciliter
l’acceptation du déficit.
F - ASPECTS MÉDICAUX ET PSYCHOLOGIQUES :
Pour le praticien, neurologue ou médecin généraliste, qui suit un
patient aphasique en cours de rééducation, il est essentiel de faire
régulièrement l’inventaire des acquis du traitement et de leur
traduction en termes de qualité de vie.
La rééducation n’a de sens
pour le patient que si elle lui permet d’améliorer ses capacités de
communication avec l’entourage et le milieu extérieur, et dans
certains cas particuliers, mais rarement de façon prioritaire, ses
capacités de lecture ou d’écriture.
Il est judicieux de confronter
régulièrement les données de l’examen du patient avec les
témoignages de la famille ou des amis. Un tiers en moyenne des
patients rendus aphasiques par un accident vasculaire cérébral
souffrent d’un état dépressif.
Celui-ci est réactionnel au handicap
causé par l’aphasie, et aussi favorisé, dans certains cas, par l’effet
direct des lésions sur le système limbique. Les essais de traitement
pharmacologique de l’aphasie, visant à lutter contre la réduction de
l’expression qui pèse sur les mécanismes d’initiation de la parole
dans les aphasies antérieures, n’ont pas fait la preuve de leur
efficacité.
En revanche, un traitement antidépresseur, lorsqu’il est
justifié, peut faciliter l’adhésion du patient à la rééducation, lever
l’inhibition anxieuse, améliorer l’état général en agissant sur le
sommeil, et réduire les réactions agressives dont on connaît les effets
destructeurs sur l’entourage familial.
Les états dépressifs peuvent
survenir aussi en cours d’évolution, et il faut savoir les détecter chez
un malade ayant des antécédents d’accident vasculaire cérébral et
qui se plaint, sans raison organique apparente, d’une aggravation
de séquelles aphasiques jusqu’alors stabilisées.
Lorsque l’état neurologique et général du patient aphasique permet
d’envisager une reprise de l’activité professionnelle, il est essentiel
de dresser un bilan des capacités restantes et du potentiel de
récupération, et d’en confronter le résultat aux exigences du poste
de travail définies par le médecin du travail.
Ces précautions visent
à éviter soit de négliger une possibilité de reprise par surestimation
de la difficulté, soit au contraire, par une reprise prématurée ou mal
préparée, de risquer une situation d’échec qui rendrait les tentatives
ultérieures encore plus hasardeuses.
Enfin, on ne saurait trop insister sur l’importance de l’évaluation de
l’aphasie dans le cadre de l’expertise médicolégale.
L’expert doit
savoir, chaque fois que la complexité, voire l’apparente discrétion
des troubles l’impose, dépasser l’examen sommaire du langage
effectué au cours de l’examen neurologique et demander un bilan
de langage fait par un(e) orthophoniste connaissant parfaitement
l’aphasie, sous peine de pénaliser le patient en sous-estimant ses
séquelles neuropsychologiques.