Ostéoporose cortisonique Cours de l'appareil locomoteur
Introduction
:
La position de l’ostéoporose cortisonique au premier rang des
ostéoporoses secondaires impose de rechercher un antécédent de
traitement cortisonique devant la constatation d’une
déminéralisation avec ou sans fracture.
L’utilisation des dérivés
cortisoniques en rhumatologie a transformé le pronostic de
nombreuses affections mettant en jeu un pronostic fonctionnel ou
vital.
Ce n’est que plus tard que l’ostéoporose et ses complications
fracturaires sont apparues comme une manifestation fréquente de
ces traitements, souvent administrés à fortes doses pour une durée
prolongée.
La prise en charge diagnostique et thérapeutique
de l’ostéoporose cortisonique a été très longtemps négligée.
Le
développement récent de médicaments efficaces, en particulier des bisphosphonates, permet maintenant d’envisager une prise en
charge rationnelle dans le but de diminuer le risque fracturaire et
d’améliorer la qualité de vie de ces patients.
Données épidémiologiques :
Elles sont encore rares et il n’existe aucune donnée épidémiologique
française.
L’exposition au risque pourrait toucher 0,5 % de la
population générale et 1,7 % des femmes de plus de 55 ans, d’après
une étude anglaise.
Dans cette même étude, seuls 14 % des
patients recevaient un traitement à visée préventive de l’ostéoporose.
Les évaluations anciennes de la prévalence des fractures au cours
de l’ostéoporose cortisonique étaient très variables et imprécises :
prévalence de 20 à 50 % de tassements vertébraux chez les patients traités au long cours, risque de fracture du col fémoral doublé chez
des femmes ménopausées recevant une corticothérapie à faibles
doses pour une polyarthrite rhumatoïde.
Les données préliminaires
d’une très vaste étude épidémiologique prospective, réalisée à partir
d’une base de données de praticiens généralistes anglais (cohorte oral steroid de la General Practice Research Database), suggèrent une
augmentation de 30 à 60 % du risque de fracture non vertébrale et
de plus de 150 % du risque de tassement vertébral au cours des
traitements cortisoniques.
Une relation étroite est observée avec la
dose de corticoïde, mais une augmentation du risque existe, même
pour des doses inférieures à 7,5 mg/j.
Il est également suggéré que
l’augmentation du risque fracturaire apparaît rapidement après
l’instauration du traitement cortisonique et diminue tout aussi
rapidement après l’arrêt du traitement lorsque l’interruption est
possible.
Ces constatations épidémiologiques suggèrent que le traitement
préventif doit être envisagé le plus tôt possible après l’instauration
du traitement cortisonique et poursuivi aussi longtemps que le
patient reste exposé au risque.
Mécanismes physiopathologiques
:
La physiopathologie de l’ostéoporose cortico-induite est complexe.
L’excès de glucocorticoïdes induit une cascade de modifications
cellulaires et tissulaires osseuses conduisant à une accélération de la
perte osseuse.
Les corticoïdes diminuent la prolifération et la différenciation des
ostéoblastes et donc le nombre des ostéoblastes actifs dans chaque
unité de remodelage.
Ils augmentent l’apoptose des ostéoblastes
et des ostéocytes.
Enfin, ils altèrent la fonction des ostéoblastes
matures.
La conséquence principale de cet effet est une diminution
de la synthèse de matrice extracellulaire osseuse, essentiellement de
collagène de type I.
Les corticoïdes agissent par des récepteurs
spécifiques exprimés dans les ostéoblastes.
Les mécanismes
moléculaires sont intriqués : diminution de la transcription du gène
du collagène de type I, augmentation de la production de certains
sous-types de collagénase, altérations des voies de transmission des
signaux des facteurs de croissance ostéoblastiques tels que le
transforming growth factor (TGF) bêta, l’insuline growth factor (IGF) 1
et la bone morphogenic protein (BMP) 2, diminution de l’expression
d’un facteur de différenciation spécifique des ostéoblastes, le
Cbfa1.
L’ensemble de ces modifications cellulaires concourt à une
diminution de l’ostéoformation qui, à l’échelon tissulaire, est
retrouvée très précocement dans toutes les études histologiques.
Les altérations de l’ostéoclastogenèse et de la résorption osseuse sont
beaucoup plus controversées.
Le nombre des ostéoclastes pourrait
augmenter de façon transitoire à un stade précoce de la
corticothérapie, mais diminue ensuite, et il semble exister une
augmentation de l’apoptose des ostéoclastes.
Les modifications de la microarchitecture du réseau trabéculaire
osseux consistent essentiellement en un amincissement des
travées.
Contrairement à ce qui est observé dans l’ostéoporose postménopausique, les connexions entre les travées osseuses sont
longtemps préservées.
Les perturbations du métabolisme
phosphocalcique sont classiques : diminution de l’absorption
intestinale du calcium, diminution de la réabsorption tubulaire du
calcium, ces deux effets étant partiellement corrigés par la restriction
sodée.
L’hyperparathyroïdie secondaire est classiquement attribuée
à ces altérations des échanges calciques, mais les taux sériques de
parathormone (PTH) comme la calcémie et les taux des métabolites
de la vitamine D sont le plus souvent normaux.
Il pourrait donc
exister une augmentation de l’« activité » de la PTH due à une
augmentation de l’expression de son récepteur ostéoblastique.
D’autres altérations des mécanismes régulateurs du métabolisme
osseux ont été décrites.
La plus importante par ses conséquences
thérapeutiques est l’hypogonadisme qui peut être induit par la
corticothérapie par inhibition de la sécrétion hypophysaire de
gonadotrophine et de la production ovarienne d’oestrogène ou
testiculaire de testostérone.
Les marqueurs biochimiques du remodelage osseux sont
d’interprétation complexe au cours des ostéoporoses cortisoniques.
L’ostéocalcine est dans la plupart des cas diminuée, conséquence
directe de l’inhibition de la fonction ostéoblastique.
Les marqueurs
de la résorption sont modifiés de façon très variable, en fonction le
plus souvent de la maladie sous-jacente ou du statut hormonal.
Le
dosage des marqueurs biochimiques a pour l’instant prouvé son
inutilité dans le diagnostic et la prise en charge de l’ostéoporose
cortisonique.
En particulier, les variations des marqueurs
biochimiques ne sont pas prédictives de l’intensité de la perte
osseuse ni de sa variabilité d’un individu à l’autre.
Il n’y a pas de
marqueur génétique de cette variabilité en l’état actuel des
connaissances.
Perte osseuse cortico-induite :
Elle est précoce et rapide, significative dès les 6 premiers mois de
traitement.
Son intensité diminue après 6 à 12 mois, au moins en
partie du fait de la diminution de la posologie du traitement
cortisonique.
Il persiste toutefois une perte osseuse significative audelà
de la première année.
Elle est variable d’un sujet à l’autre
mais affecte la plupart des patients traités.
Les raisons de cette
variabilité sont inconnues. Une étude récente suggère que le
polymorphisme du récepteur de la vitamine D ne permet pas
d’identifier les patients à risque élevé, mais d’autres gènes
pourraient être en cause et doivent être évalués.
La perte dépend de la dose et de la durée du traitement
cortisonique, donc de la dose cumulée.
La dose minimale induisant
une perte osseuse est encore imprécise.
Des doses très faibles,
inférieures à 5 mg/j, peuvent être associées à une perte osseuse, et
même le traitement à dose substitutive d’une insuffisance surrénalienne dans une étude.
Elle prédomine sur le secteur trabéculaire par rapport à l’os cortical,
ce qui explique la fréquence des fractures vertébrales et costales.
En dehors de la dose de corticoïdes, un certain nombre de facteurs
de risque ou aggravants de la perte osseuse cortico-induite sont
reconnus.
L’ensemble de ces constatations impose de considérer a priori le
risque de perte osseuse chez tout patient débutant une cortisonothérapie prolongée.
Les sujets âgés, les femmes
ménopausées, les patients traités à fortes doses ou les patients ayant
une affection ou d’autres traitements ostéopéniants sont considérés
comme sujets à risque élevé.
Prévention et traitement
:
Les principaux agents pharmacologiques concernent la correction
des troubles hormonaux et métaboliques calciques et l’utilisation de
traitements à visée osseuse, essentiellement, à l’heure actuelle, les bisphosphonates.
Le traitement par hormones gonadiques est logique chez les femmes
ménopausées.
Une supplémentation hormonale, sous forme d’une
contraception orale, peut être discutée chez une femme en activité
génitale ayant des irrégularités menstruelles.
L’efficacité de ces
traitements hormonaux a été prouvée par des études contrôlées.
Chez l’homme, une étude a suggéré l’efficacité densitométrique d’un
traitement substitutif par testostérone, mais ces données sont
controversées et la surveillance de tout traitement androgénique
chez l’homme doit être rappelée.
La supplémentation calcique et vitaminique D est largement
conseillée.
Elle vise à réduire la réaction parathyroïdienne et pourrait
diminuer la résorption osseuse, mais ne semble pas augmenter la
densité minérale osseuse.
Une supplémentation calcique associée à
une dose physiologique de vitamine D3 permet de réduire la perte
osseuse lombaire et fémorale chez des patients ayant une
polyarthrite rhumatoïde traitée par faibles doses de corticoïdes.
L’utilisation de doses pharmacologiques de vitamine D ou de
dérivés 1-alpha-hydroxylés a une efficacité contestée et comporte un
risque d’hypercalciurie, voire d’hypercalcémie.
Les diurétiques thiazidiques qui diminuent l’hypercalciurie en augmentant la
réabsorption tubulaire du calcium peuvent avoir une place chez les
patients hypercalciuriques.
Les bisphosphonates analogues stables des pyrophosphates inhibent
puissamment, et de façon prolongée, la résorption osseuse.
Il existe
maintenant des preuves solides de leur efficacité dans la prévention
et le traitement de la perte osseuse induite par les cortisoniques.
Deux grandes études de prévention primaire ont évalué l’efficacité
de l’étidronate, administré selon un schéma cyclique, associé à une
supplémentation calcique, dès le début du traitement cortisonique.
Ce traitement prévient la perte osseuse lombaire, mais pas au
col fémoral.
L’efficacité antifracturaire est suggérée mais non
démontrée en raison des faibles effectifs.
L’alendronate a fait l’objet
d’une vaste étude multicentrique, ayant testé les doses de 5 mg et
10 mg chez des patients recevant une corticothérapie depuis une
durée variant de moins de 4 mois à plus de 1 an.
Ces deux doses
augmentent significativement la densité minérale osseuse (DMO)
lombaire et fémorale.
Là encore, l’efficacité antifracturaire est
suggérée, mais les effectifs sont très faibles.
L’ensemble des études
cliniques publiées depuis 10 ans concernant les bisphosphonates
oraux a été repris dans une méta-analyse récente.
La différence
moyenne pondérée de DMO lombaire et fémorale est significative,
mais la réduction des tassements vertébraux ne l’est pas.
De
nouveaux bisphosphonates sont actuellement en cours de
développement (risédronate, ibandronate...).
La voie
d’administration orale actuellement utilisée peut constituer, chez des
patients souvent polymédicamentés, une difficulté qui pourrait être
contournée par l’administration intermittente de bisphosphonates
par voie parentérale.
Le pamidronate, administré sous forme de
perfusion intraveineuse trimestrielle, est efficace mais n’a pas
d’autorisation de mise sur le marché dans cette indication.
D’autres
molécules sont en cours de développement.
La calcitonine n’a pas d’efficacité démontrée et donc actuellement
aucune place dans la prise en charge de l’ostéoporose cortisonique.
Les données physiopathologiques sont en faveur de l’utilisation
précoce d’agents anaboliques osseux pour stimuler l’ostéoformation.
Le fluor n’a pas démontré son efficacité. Une évaluation récente de
l’administration intermittente d’un fragment bioactif de
parathormone est prometteuse, mais reste préliminaire.
Le
potentiel thérapeutique de traitements combinés associant un agent anabolique osseux et un bisphosphonate mérite fortement d’être
évalué.
À côté de la prise en charge pharmacologique, des mesures
générales concernant l’adaptation de la corticothérapie, la lutte
contre l’immobilisation et l’amyotrophie, la recherche et l’éviction
de facteurs de risque aggravants, doivent être une préoccupation
constante.
Des propositions de stratégie, de prévention et
de traitement ont récemment été faites à travers des algorithmes ou
recommandations, non encore parfaitement validés.
En début
de traitement, la réalisation d’une ostéodensitométrie est
certainement utile pour évaluer le statut osseux et guider la stratégie
thérapeutique.
Une supplémentation calcique et vitaminique D à
doses physiologiques est importante, surtout chez les sujets âgés.
Les conseils d’activité physique doivent être proposés.
Un traitement
hormonal substitutif est envisagé en cas de carence.
L’utilisation des bisphosphonates doit être discuté dès le début du traitement,
d’autant que le risque fracturaire augmente rapidement après
l’instauration du traitement cortisonique.
La valeur de la densité
minérale osseuse initiale et la posologie de la corticothérapie
peuvent être des éléments de décision.
L’incidence élevée
des fractures chez les patients ne recevant pas de prévention laisse
penser que le traitement préventif doit être envisagé le plus tôt
possible et poursuivi aussi longtemps que le patient reste exposé au
risque.
L’ostéoporose des transplantés pose des problèmes thérapeutiques
particulièrement délicats et qui n’ont pas été pour l’instant abordés
par des études spécifiques.
Conclusion :
L’ostéoporose cortisonique doit être une préoccupation quotidienne du
rhumatologue dans ses aspects diagnostiques et de prise en charge
préventive.
C’est par là que passe une réelle diminution des
complications fracturaires de ces traitements, par ailleurs tellement
efficaces...