Dermatoses bulleuses auto-immunes de la jonction Cours de dermatologie
Introduction
:
Les dermatoses bulleuses auto-immunes sous-épidermiques
constituent un groupe de maladies caractérisées par l’existence
d’autoanticorps qui se fixent in vivo sur des structures protéiques
au niveau de la zone de jonction dermoépidermique.
Cette fixation
d’autoanticorps induit un décollement dermoépidermique
responsable de l’apparition de bulles cutanées ou muqueuses.
Les progrès de la biologie cutanée et de l’immunopathologie ont permis
de démembrer les différentes entités et de caractériser la plupart des
dermatoses bulleuses auto-immunes par un ou plusieurs antigènes
cibles identifiés sur un plan biochimique puis moléculaire et localisé
par les techniques modernes d’immunopathologie appliquée.
L’exemple le plus marquant est représenté par la dermatose à
immunoglobulines (Ig) A linéaire dont les antigènes cibles sont
désormais clairement identifiés et qui s’est ainsi rapprochée des
maladies du groupe des pemphigoïdes.
Six maladies différentes sur
le plan clinique, immunopathologique et évolutif sont maintenant
identifiées.
Pemphigoïde bulleuse
(pemphigoïde, pemphigoïde de Lever)
:
Considérée dans les années 1960 par l’école dermatologique
française comme une simple variante clinique de la maladie de Duhring-Brocq, la pemphigoïde bulleuse a été individualisée par
Lever qui fit en 1965 la description de ses différentes caractéristiques
cliniques et histopathologiques.
En 1967, Jordon et al ont décrit
l’existence de dépôts d’IgG le long de la zone de la membrane basale
de l’épiderme par immunofluorescence (IF) directe, ainsi que des
anticorps sériques contre la zone de la membrane basale de
l’épiderme par IF indirecte chez des patients atteints de
pemphigoïde bulleuse, donnant à cette maladie son statut de
maladie auto-immune ainsi qu’un critère diagnostique majeur.
À
partir des données immunopathologiques et moléculaires
accumulées au cours des dix dernières années, on peut définir
aujourd’hui la pemphigoïde bulleuse comme la maladie résultant
d’une auto-immunisation contre des protéines de structure de
l’hémidesmosome.
A - SIGNES CLINIQUES :
La pemphigoïde bulleuse est une maladie bulleuse relativement
fréquente qui représente 70 % des dermatoses bulleuses autoimmunes
sous-épidermiques avec une incidence annuelle d’au
moins 400 nouveaux cas par an en France.
Elle touche surtout les
sujets âgés, sans prédominance de sexe ni de race, ni prédisposition
génétique.
La moyenne d’âge se situe aux alentours de 75-80 ans en
France.
De très rares cas familiaux ont été rapportés.
Les lésions cutanées caractéristiques sont des bulles d’apparition
spontanée, sans signe de Nikolsky, tendues, à contenu clair, souvent
de grande taille (de 0,5 à plusieurs centimètres), qui surviennent
généralement sur une base érythémateuse, mais aussi parfois en
peau cliniquement saine.
Diverses lésions cutanées sont
associées aux bulles : macules et papules érythémateuses prenant
parfois un aspect urticarien ou en cible, croûtes et érosions
postbulleuses.
Le prurit est généralement très marqué,
parfois accompagné d’une sensation de brûlure, et peut précéder,
de quelques semaines à plusieurs années, l’apparition de bulles.
Les
lésions sont plus ou moins nombreuses et distribuées de façon assez
symétrique sur le tégument avec une prédilection pour les faces de
flexion des membres, la face antéro-interne des cuisses et l’abdomen.
Des études en IF indirecte ont montré que cette distribution
particulière des lésions cliniques était en relation avec les variations
régionales de l’expression de l’antigène de la pemphigoïde bulleuse
dans la peau humaine normale. Les bulles guérissent sans cicatrice
dystrophique, ni grains de milium.
La muqueuse buccale peut être
atteinte dans 10 à 20 % des cas, mais jamais de façon inaugurale.
L’atteinte des autres muqueuses doit faire discuter une pemphigoïde
cicatricielle.
B - SIGNES BIOLOGIQUES :
La numération-formule sanguine montre une hyperéosinophilie
d’importance variable, souvent élevée (supérieure ou égale à
2 000/mm3), corrélée à l’activité et à l’étendue de la dermatose, mais
sans signification pronostique reconnue.
Il peut exister une
élévation des IgE sériques et un syndrome inflammatoire biologique
en règle modéré.
C - HISTOPATHOLOGIE :
L’étude histopathologique d’une bulle cutanée récente montre un
décollement bulleux par clivage dermoépidermique.
L’épiderme, qui constitue le toit de la bulle, est normal. Le contenu
de la bulle est variable : sérosité, fibrine, polynucléaires surtout
éosinophiles.
Son plancher est constitué par le derme papillaire dont
les dessins sont conservés.
L’infiltrat inflammatoire dermique est
variable, fait de polynucléaires notamment éosinophiles, de
lymphocytes, d’histiocytes et de rares mastocytes, et prédomine
dans le derme papillaire et autour des vaisseaux.
Des microabcès
papillaires à polynucléaires éosinophiles peuvent s’observer dans 20 % des cas.
L’étude par microscopie électronique à
transmission montre que le clivage se produit dans la lamina lucida
de la jonction dermoépidermique.
D - IMMUNOPATHOLOGIE :
1- Immunofluorescence directe
:
L’examen en IF directe, sur coupe en congélation, d’une biopsie de
peau périlésionnelle de patients atteints de pemphigoïde bulleuse
montre des dépôts linéaires, continus d’IgG et (dans la quasi-totalité
des cas) de C3 le long de la zone de la membrane basale de
l’épiderme, parfois associés à de l’IgA, voire à de l’IgM.
Bien qu’il
ne permette pas de différencier cette affection d’autres dermatoses
bulleuses auto-immunes telles la pemphigoïde cicatricielle ou
l’épidermolyse bulleuse acquise, ce critère immunopathologique est
néanmoins toujours indispensable au diagnostic positif de
pemphigoïde bulleuse.
D’autres éléments de la voie classique ou
de la voie alterne du complément peuvent être également mis en
évidence dans la zone de la membrane basale, suggérant la
possibilité d’activation des deux voies de la cascade du
complément.
2- Immunofluorescence indirecte :
Des anticorps sériques antizone de la membrane basale, de type IgG,
sont retrouvés chez 70 à 90 % des patients atteints de pemphigoïde
bulleuse par IF indirecte sur un substrat épithélial intact (peau
humaine normale, oesophage de singe ou de lapin notamment).
Détectés par IF indirecte sur un épithélium malpighien non clivé,
ils ont peu d’intérêt diagnostique car ils sont indifférenciables des
anticorps antizone de la membrane basale rencontrés dans les autres
dermatoses bulleuses auto-immunes sous-épidermiques et ils
peuvent s’observer en dehors des dermatoses bulleuses autoimmunes
(dans les brûlures, les toxidermies graves, les réactions du
greffon contre l’hôte, etc).
De plus, le titre d’anticorps antizone de la
membrane basale est assez mal corrélé avec l’évolutivité clinique de
la pemphigoïde bulleuse.
Dans la pemphigoïde bulleuse, les anticorps sériques antizone de la
membrane basale se fixent presque toujours au toit de la zone de
clivage lorsque la technique d’IF indirecte est faite sur peau humaine
normale séparée par le NaCl 1M qui réalise un clivage
dermoépidermique situé dans la lamina lucida de la jonction
dermoépidermique.
Cette technique sérologique,
devenue de pratique courante, est à la fois très sensible et spécifique
pour le diagnostic positif de pemphigoïde bulleuse.
Elle permet
d’éliminer formellement le diagnostic d’épidermolyse bulleuse
acquise où les anticorps sériques antizone de la membrane basale, inconstamment
présents, se fixent uniquement sur le versant dermique
du clivage.
3- Immunomicroscopie électronique
:
En immunomicroscopie électronique directe, à partir d’une biopsie
cutanée réalisée en peau péribulleuse de patient atteint de
pemphigoïde bulleuse, les dépôts immuns, IgG, C3, apparaissent
relativement fins et continus à un faible grossissement, et siègent
dans la partie haute de la lamina lucida, avec un renforcement en
regard des hémidesmosomes des kératinocytes. Ils sont absents
au pôle basal des mélanocytes.
En immunomicroscopie électronique indirecte réalisée sur peau
humaine normale, les anticorps sériques réagissent avec deux pools
antigéniques distincts qui sont associés aux hémidesmosomes :
– un pool intracellulaire, plus important quantitativement, se situant
au niveau de la plaque d’attachement des hémidesmosomes et des
tonofilaments qui y aboutissent ;
– un pool extracellulaire, situé dans la partie externe de
l’hémidesmosome, beaucoup moins important quantitativement que
le pool intracellulaire ; dans la peau des patients atteints de
pemphigoïde bulleuse, seul ce pool extracellulaire peut
généralement être mis en évidence par la technique
d’immunomicroscopie électronique directe.
4- Immunotransfert :
Les premiers résultats importants concernant la caractérisation
biochimique de l’antigène cible de la pemphigoïde bulleuse sont dus
à Stanley et al qui ont montré par immunoprécipitation puis par
immunotransfert qu’il s’agissait d’une macromolécule
apparemment unique composée de sous-unités protéiques d’un poids moléculaire d’environ 220 kDa.
Mais, après le travail de Labib
et al, toutes les études par immunotransfert ont par la suite
montré que d’autres protéines épidermiques pouvaient être
reconnues par anticorps sériques de patients atteints de
pemphigoïde bulleuse.
Il est actuellement admis que les autoanticorps de pemphigoïde bulleuse sont capables de réagir en
immunotransfert réalisé à partir de protéines épidermiques avec
deux antigènes principaux qui sont des protéines de structure
essentielles de l’hémidesmosome :
– l’Ag PB230, d’un poids moléculaire de 230 kDa, reconnu par
environ 70 % des autoanticorps de pemphigoïde bulleuse, est
l’antigène majeur de la pemphigoïde bulleuse décrit initialement par
Stanley ; le gène codant cette protéine est cloné, séquencé
et a été localisé sur le chromosome 6 chez l’homme ; l’analyse de la
séquence du gène a montré que l’Ag PB230 est une protéine de
structure desmosomale strictement intracellulaire qui présente une
analogie de structure avec celle de la desmoplakine I, protéine de
structure majeure de la plaque desmosomale ;
– l’Ag PB180, encore appelé collagène XVII, d’un poids moléculaire
de 180 kDa, est reconnu par 20 à 50 % des autoanticorps de
pemphigoïde bulleuse par immunotransfert, parfois en association
avec l’Ag PB230 ; le gène codant cette protéine est cloné, séquencé
et a été localisé sur le chromosome 12 ; l’analyse de la séquence
du gène montre qu’il s’agit d’une protéine hémidesmosomale
transmembranaire dont la partie extracellulaire présente
16 domaines collagéniques et ne montre pas d’homologie
significative avec celle de l’antigène de 230 kDa.
Le domaine immunogénique principal, appelé NC16a, est constitué de 16 acides
aminés et situé sur la partie juxtamembranaire du domaine extracellulaire de la
molécule.
De nouvelles techniques sérologiques de détection des anticorps
anti-PB230 et surtout anti-PB180 par méthode immunoenzymatique
Elisa ont été développées très récemment par différents
laboratoires.
Par ce type de technique, des anticorps anti-PB180
sont détectables dans plus de 90 % des sérums de patients atteints
de pemphigoïde bulleuse, notamment des anticorps réagissant avec
le domaine NC16a de l’Ag PB180.
Les sites épitopes semblent
cependant multiples sur le domaine extracellulaire de l’Ag PB180.
Ces techniques très sensibles sont en cours d’évaluation clinique
et encore réservées au domaine de la recherche.
E - FORMES CLINIQUES :
1- Formes symptomatiques :
La banalisation de l’utilisation de l’IF directe a permis de mieux
connaître les formes de début de la pemphigoïde bulleuse.
Celle-ci peut débuter par un prurit sine materia, chronique et
insomniant, évoluant parfois pendant des mois ou années de façon
isolée avant l’apparition de bulles cutanées, par des placards
eczématiformes ou urticariens, par des lésions papuleuses,
érythémateuses, parfois localisées, par un intertrigo inguinal ou
sous-mammaire guérissant mal sous antifongiques locaux.
Les bulles
pourront apparaître secondairement sur cicatrice (par exemple :
moignon d’amputation) ou après un traumatisme superficiel
(équivalent d’un scratch-test), sur les régions palmoplantaires
(pemphigoïde « dysidrosiforme »), sur psoriasis notamment après
PUVAthérapie, voire sur la muqueuse oesophagienne (dans moins
de 5 % des cas).
Dans d’autres cas, il n’existe pas de lésions bulleuses et le tableau
réalisé est caractérisé cliniquement par des lésions vésiculeuses
évoquant une dermatite herpétiforme, par des lésions végétantes des
grands plis, par les lésions à type de prurigo nodulaire,
exceptionnellement par une érythrodermie.
L’étude immunopathologique
des antigènes cibles reconnus par les autoanticorps
dans ces formes atypiques permet dans certains cas récents
d’affirmer qu’il ne s’agit en fait que de simples variantes cliniques
de pemphigoïde bulleuse.
2- Associations pathologiques :
De nombreuses maladies dysimmunitaires ont été décrites à partir
de cas isolés en association avec la pemphigoïde bulleuse :
polyarthrite rhumatoïde, lupus érythémateux systémique,
dysthyroïdies auto-immunes, cirrhose biliaire primitive, maladie de
Crohn, sclérose en plaques, anémie de Biermer, polymyosite, vitiligo,
myasthénie, pemphigus vulgaire, dermatite herpétiforme.
Bien que
s’intégrant parfois dans le cadre d’une « maladie auto-immune
multiple », ce type d’association relève en général d’une association
fortuite.
En revanche, l’incidence du diabète et du psoriasis a été
démontrée comme étant significativement augmentée au cours de la pemphigoïde bulleuse dans une étude cas-témoins.
L’association pemphigoïde bulleuse-cancer a été l’objet de
nombreuses études.
La conclusion actuelle est qu’il n’existe pas de
risque significativement augmenté de cancer chez des patients
atteints de pemphigoïde bulleuse par rapport à des patients d’âge
comparable.
D’autre part, aucun type de cancer particulier n’a été
retrouvé spécifiquement associé à la pemphigoïde bulleuse.
Néanmoins, quelques cas isolés de pemphigoïde bulleuse peuvent
présenter une évolution paranéoplasique vraie.
Dans cette
circonstance, de même que dans le cas d’associations à d’autres
maladies auto-immunes, l’étude immunopathologique approfondie
par immunotransfert et immunomicroscopie électronique est
souhaitable pour confirmer de manière formelle qu’il s’agit bien
d’une vraie pemphigoïde bulleuse.
3- Formes selon l’âge :
Bien qu’étant essentiellement une maladie du sujet âgé, la pemphigoïde bulleuse peut survenir à tout âge, notamment chez
l’enfant.
Dans la pemphigoïde de l’enfant, les atteintes de la
muqueuse buccale, des paumes, des plantes et du visage seraient
plus fréquentes.
4- Induction médicamenteuse
:
Des observations isolées ont suggéré que la pemphigoïde bulleuse
pouvait parfois être induite par la PUVAthérapie (chez des patients
atteints de psoriasis) ou par des médicaments, en particulier la
spironolactone, le furosémide, la D-pénicillamine, la pénicilline, la
clonidine, la sulfasalazine, la phénacétine, voire certaines
chimiothérapies (méthotrexate et actinomycine D).
L’aspect clinique
est alors volontiers atypique, l’âge des patients atteints moins élevé
qu’habituellement, avec la possibilité de formes de passage
(anatomocliniques et/ou immunopathologiques) avec un
pemphigus.
Dans quelques cas seulement, l’étude immunopathologique
(immunotransfert, immunomicroscopie électronique)
et l’évolution ont pu confirmer à la fois le diagnostic de
pemphigoïde bulleuse et l’induction médicamenteuse.
Une étude
épidémiologique cas-témoins récente n’a pas confirmé le rôle de la
plupart des médicaments antérieurement suspectés, mais a suggéré
un rôle inducteur potentiel de la spironolactone et, à un degré
moindre, des neuroleptiques.
F - DIAGNOSTIC :
Il ne se pose pratiquement pas avec les pemphigus auto-immuns,
l’érythème polymorphe ou les toxidermies bulleuses qui seront
facilement écartés par l’examen histologique standard et l’étude en
IF directe.
La dermatite herpétiforme sera éliminée par les données
de l’IF directe, de même que la dermatose à IgA linéaire.
La valeur diagnostique de quatre critères cliniques (âge > 70 ans,
absence de lésion muqueuse, de cicatrice atrophique ou de
localisation préférentielle à la tête, au cou et à la région thoracique)
a été démontrée récemment pour le diagnostic positif de pemphigoïde bulleuse devant toute dermatose bulleuse sousépidermique
avec dépôts linéaires d’IgG et/ou de C3 en IF
directe.
La présence de trois des quatre critères permet de poser
le diagnostic de pemphigoïde bulleuse avec une valeur prédictive
positive de 95 %.
Malgré des aspects anatomocliniques et immunopathologiques en
IF directe identiques, la pemphigoïde gravidique (herpes gestationis)
survient dans des circonstances bien particulières (la grossesse ou le
post-partum) qui permettent son diagnostic.
Elle constitue
davantage une forme clinique particulière de pemphigoïde qu’une
entité clinique autonome.
Lorsque l’aspect clinique n’est pas typique d’une pemphigoïde
bulleuse, il est parfois difficile d’éliminer une pemphigoïde
cicatricielle et surtout une épidermolyse bulleuse acquise dans sa
forme inflammatoire.
C’est alors que l’IF indirecte sur épiderme
séparé, l’immunomicroscopie électronique et l’immunotransfert
prennent toute leur importance pour confirmer (ou infirmer) le
diagnostic.
G - PATHOGÉNIE :
La première démonstration du caractère pathogène des anticorps antimembrane basale épidermique provenant de patients atteints de
pemphigoïde est due à Gammon et al à partir d’un modèle
d’organoculture.
Les résultats montraient que la conjonction de
trois éléments (autoanticorps antimembrane basale, leucocytes et
complément) était nécessaire pour obtenir une séparation
dermoépidermique in vitro.
Le rôle important de l’activation du
complément dans le mécanisme de formation des bulles a ensuite
été suggéré par des études immunopathologiques in vivo chez
l’homme et chez le cobaye.
Il est désormais bien établi que la cible des autoanticorps de
pemphigoïde bulleuse est l’hémidesmosome, élément majeur de
cohésion dermoépidermique localisé au pôle inférieur du
kératinocyte basal.
Au sein de l’hémidesmosome, les molécules
reconnues par les autoanticorps sont deux protéines de structure
normalement présentes dans la jonction dermoépidermique : l’Ag
PB230, strictement intracellulaire, et l’Ag PB180, transmembranaire
avec un important domaine extracellulaire.
La démonstration
formelle, dans un modèle animal (souris), du caractère pathogène
des anticorps anti-Ag PB180, lequel possède un domaine
extracellulaire directement accessible à l’action des autoanticorps, est
très récente.
En revanche, aucune preuve définitive n’a pu être,
jusqu’à présent, apportée en faveur du caractère pathogène direct
des autoanticorps anti-Ag PB230, lesquels sont dirigés contre une
protéine hémidesmosomale strictement intracytoplasmique donc
théoriquement inaccessible directement à l’action des
autoanticorps.
À partir de différentes données expérimentales, un schéma
synthétique de formation des lésions bulleuses avait été proposé par Jordon il y a une dizaine d’années, qui reste encore à valider.
La
première étape fait intervenir l’apparition et la prolifération de
lymphocytes B sécrétant les autoanticorps anti-Ag P230 et anti-Ag
PB180, de sous-classes IgG4 et IgG1 surtout, qui vont se lier
spécifiquement à leur antigène cible dans l’hémidesmosome, avec
pour conséquence une activation du complément.
Cette activation
du complément se fait aussi bien par la voie classique que par la
voie alterne et va jusqu’aux étapes effectrices avec mise en jeu du
complexe d’attaque membranaire C5-C9.
Des médiateurs de
l’inflammation sont ensuite produits, notamment des anaphylatoxines C3a et C5a.
Puis, des phénomènes cellulaires
impliquent notamment les polynucléaires éosinophiles comme l’ont
montré des études ultrastructurales.
Les enzymes protéolytiques
ainsi libérées pourraient jouer un rôle crucial en provoquant des
altérations de la jonction dermoépidermique, notamment une
gélatinase sur la partie extracellulaire de l’Ag PB180, à l’origine
d’un clivage dermoépidermique.
Dans ce schéma, le rôle local exact joué par les lymphocytes et des
monocytes/macrophages dans le mécanisme d’apparition des bulles
est mal connu.
Il en va de même en ce qui concerne l’intervention
des cytokines sécrétées par ces cellules, notamment le tumor necrosis
factor (TNF), l’interleukine (IL)1, l’IL2 ou l’IL5.
De même, les
lymphocytes T pourraient avoir un effet pathogène direct sur
l’hémidesmosome, spécifique d’antigène (ou d’épitope) et non
dépendant de la réaction autoanticorps-antigène(s) de pemphigoïde
bulleuse.
Des études ultérieures sont nécessaires pour déterminer
s’il s’agit d’un mécanisme majeur, ou seulement accessoire ou
amplificateur, dans le déterminisme des lésions bulleuses de pemphigoïde.
H - ÉVOLUTION - TRAITEMENT :
Des études récentes en France ont montré que le pronostic vital de
la pemphigoïde bulleuse était très médiocre, avec des taux de
mortalité à 1 an de traitement compris entre 10 et 40 %.
Il faut
souligner que la plupart des décès surviennent dans les trois
premiers mois de traitement et qu’à ce jour, les facteurs cliniques
et/ou biologiques influençant le pronostic vital restent toujours à
établir avec certitude.
Si un rôle péjoratif des anticorps anti-Ag
PB180 a été très récemment suggéré, le mauvais pronostic vital de
la pemphigoïde semble surtout lié aux effets secondaires de la
corticothérapie générale, fréquents et graves chez ces malades âgés.
Néanmoins, la guérison peut être obtenue, en l’absence de
complication, dans des délais variant entre 18 mois et 5 ans.
Le but du traitement de la pemphigoïde est de bloquer la production
d’autoanticorps, tout en inhibant la libération de médiateurs de
l’inflammation qui participent au mécanisme de formation des
lésions bulleuses.
Le traitement de première intention des pemphigoïdes est désormais une corticothérapie locale très forte de
niveau 1.
Un travail multicentrique français a démontré sur une série
de 341 patients la supériorité d’une corticothérapie locale de niveau
1 sur une corticothérapie générale à la fois pour des patients
porteurs d’une pemphigoïde paucilésionnelle et d’une pemphigoïde
sévère et extensive.
La corticothérapie locale est équivalente à la
corticothérapie générale en termes de contrôle des différentes formes
de la maladie et permet une survie globale statistiquement
supérieure pour les formes sévères en diminuant la fréquence et la
gravité des effets secondaires de la corticothérapie générale.
Le
schéma thérapeutique proposé correspond à l’application de 40 g/j
de propionate de clobétasol, jusqu’au 15e jour après contrôle de la
maladie puis 20 g/j pendant 1 mois puis 10 g/j pendant 2 mois puis
10 g 1 jour sur 2 puis deux fois par semaine.
Une telle approche
thérapeutique permet de diminuer la mortalité d’origine iatrogène
de la pemphigoïde, qui doit plus que jamais être considérée comme
une maladie grave du sujet âgé.
La corticothérapie générale est actuellement le mieux validé des
traitements systémiques de la pemphigoïde, tout du moins en ce
qui concerne le schéma thérapeutique d’attaque.
Dans les formes
étendues et évolutives de la maladie, la corticothérapie générale peut
être utilisée en traitement d’attaque (prednisone ou prednisolone :
1 mg/kg/j).
Lors de cette phase d’attaque, on n’omettra pas de
prévenir la surinfection locale en utilisant des antiseptiques ou des
antibiotiques locaux, de corriger une éventuelle déshydratation et
de compenser les pertes en protéines et les déficits vitaminiques.
Une fois le contrôle initial obtenu (généralement entre 10 et 20 jours),
une dégression lente de la corticothérapie générale, guidée par des
évaluations cliniques régulières, est réalisée jusqu’à une dose
d’entretien de l’ordre de 0,1 mg/kg/j de prednisone (ou de
prednisolone) atteinte en environ 6 mois.
Ce traitement d’entretien
sera poursuivi au minimum 6 mois.
Chez les malades en rémission
clinique de pemphigoïde sous faibles doses de stéroïdes, un arrêt
du traitement pourra être tenté.
En cas de corticorésistance, de corticodépendance ou de contreindication
à la corticothérapie, d’autres traitements peuvent être
discutés.
Les échanges plasmatiques ne constituent qu’un traitement
adjuvant pour « passer un cap » thérapeutique difficile dans des
formes sévères et corticorésistantes de pemphigoïde.
Leurs effets secondaires et leur coût font réserver ce traitement à des cas très
particuliers.
Les immunosuppresseurs, surtout représentés par
l’azathioprine (Imurelt : 100 à 150 mg/j) pourront être employés en
cas de corticorésistance ou de corticodépendance et toujours en
deuxième intention. Les gammaglobulines intraveineuses sont
inefficaces.
La Disulonet : 50 à 100 mg/j, l’érythromycine ou les
tétracyclines sont parfois utilisées, mais leur efficacité est très
inconstante et généralement incomplète dans les formes généralisées
de la maladie.
Pemphigoïde gestationis :
La pemphigoïde gestationis, encore appelée pemphigoïde
gravidique ou herpes gestationis selon la première description de
Milton en 1872, est une dermatose bulleuse auto-immune de la
grossesse.
Elle survient généralement chez une multipare lors du
troisième trimestre de la grossesse et son incidence annuelle est
estimée en France à environ 20-25 nouveaux cas par an. Sa
fréquence est de 1/3 000 à 1/50 000 grossesses.
La pemphigoïde
gestationis se caractérise histologiquement par la perte de l’adhésion
dermoépidermique, résultant de l’action d’autoanticorps dirigés
contre une protéine de structure des filaments d’ancrage, l’Ag
PB180.
A - SIGNES CLINIQUES :
La pemphigoïde gestationis se caractérise au départ par un prurit
intense qui apparaît au cours du deuxième ou troisième trimestre
de la grossesse.
Un début plus précoce est exceptionnel.
Le prurit
s’accompagne de placards érythémateux ou urticariens comme dans
la pemphigoïde bulleuse.
L’apparition de cocardes oedémateuses,
cocardes secondairement surmontées de vésiculobulles, est très
caractéristique.
Le début est classiquement péri-ombilical dans
environ 50 % des cas avec une extension, voire une généralisation
plus ou moins rapide des lésions cutanées.
L’éruption peut
également apparaître dans des territoires inhabituels, paumes et
plantes réalisant une pseudodysidrose, ou sur les membres.
Le
visage et les muqueuses sont habituellement respectés.
L’évolution
de l’éruption est très variable au long de la grossesse avec des
rémissions spontanées possibles et dans 75 % des cas une
exacerbation dans les jours précédant l’accouchement.
L’association
d’une môle hydatiforme ou d’un choriocarcinome est classique bien
que très rare.
B - HISTOPATHOLOGIE :
L’examen histopathologique d’une bulle cutanée récente montre un
clivage dermoépidermique sous un épiderme normal.
L’infiltrat
inflammatoire dermique est composé de polynucléaires notamment
éosinophiles, de lymphocytes, d’histiocytes et de rares mastocytes,
dans le derme papillaire et autour des vaisseaux.
Des microabcès
papillaires à polynucléaires éosinophiles s’observent dans 20 % des
cas.
C - IMMUNOPATHOLOGIE :
1- Immunofluorescence directe cutanée :
L’IF directe sur biopsie de peau péribulleuse immédiatement
congelée montre des dépôts linéaires, continus de C3 le long de la
membrane basale de l’épiderme ; ces dépôts de C3 sont associés à
des dépôts d’IgG dans 25-40 % des cas.
La présence de dépôts
fluorescents le long de la membrane basale permet un diagnostic de
certitude de pemphigoïde gestationis devant toute éruption de la
grossesse.
La présence d’IgM dans quelques observations pose le
problème de l’existence d’une dermatose à IgM linéaire de la
grossesse qui n’aurait pas de retentissement maternofoetal et paraît
de toute manière exceptionnelle.
2- Immunofluorescence indirecte cutanée :
Des anticorps sériques antimembrane basale ne sont présents que
dans 20 % des pemphigoïdes gestationis par IF indirecte standard
sur épithélium malpighien non clivé.
En revanche, la majorité des
sérums de patientes atteintes de pemphigoïde gestationis
contiennent un anticorps circulant antimembrane basale de type
IgG1, capable de fixer le complément et encore appelé herpes
gestationis factor (HGF).
3- Immunofluorescence indirecte sur peau clivée
par le NaCl molaire
:
L’incubation d’un fragment cutané dans une solution de NaCl
molaire induit un clivage au sein de la lamina lucida au niveau de
la jonction dermoépidermique.
Au cours de la pemphigoïde
gestationis, comme dans la pemphigoïde bulleuse, les anticorps sont fixés au
toit du clivage, c’est-à-dire sur le versant
épidermique.
4- Immunotransfert :
Les études sérologiques réalisées par immunotransfert ont permis
de démontrer que la majorité des sérums de patientes atteintes de
pemphigoïde gestationis reconnaissent, sur extrait épidermique, une
protéine de 180 kDa.
Comme dans la pemphigoïde bulleuse,
l’épitope reconnu est situé à proximité de la portion transmembranaire
de l’Ag BP 180.
5- Immunomicroscopie électronique
:
L’immunomicroscopie électronique directe permet de localiser
précisément les dépôts d’anticorps sur les structures de la jonction
dermoépidermique au cours des dermatoses bulleuses autoimmunes.
Dans la pemphigoïde gestationis, les dépôts sont situés
sur la partie haute de la lamina lucida en regard des
hémidesmosomes.
Ils sont fins et réguliers et s’interrompent en
regard des mélanocytes.
Cet aspect ultrastructural est également
retrouvé dans les pemphigoïdes bulleuses et ne permet pas de
différencier les deux affections.
D - PATHOGÉNIE :
La cible des autoanticorps de pemphigoïde gestationis est l’Ag
BPAg2 qui est une protéine transmembranaire de 180 kDa.
Des
travaux réalisés à l’aide de protéines de fusion contenant des
séquences de l’Ag BP 180 ont montré qu’il s’agissait d’un seul et
même antigène cible et que l’épitope principal reconnu est un
domaine non collagénique de 16 acides aminés situé en position
extracellulaire à proximité immédiate de la membrane du
kératinocyte.
Cet épitope est également reconnu par la majorité des
sérums de patients atteints de pemphigoïde bulleuse avec une immunisation anti-BP 180.
Cette protéine joue un rôle important dans la cohésion de la jonction dermoépidermique car son domaine extracellulaire collagénique fait
partie de la structure des filaments d’ancrage en regard des
hémidesmosomes, ce qui explique la localisation des dépôts immuns
en microscopie électronique.
Un travail récent de l’équipe de Giudice a montré que la plupart des sérums de pemphigoïde
gravidique réagissaient avec un fragment protéique de sept acides
aminés correspondant à la moitie aminoterminale de NC16a.
Le placenta joue un rôle important dans l’initiation de la réaction
immunitaire.
Il exprime à la fois l’antigène BPAg2 et le complexe human leukocyte antigen (HLA) de classe II qui permet l’induction
d’une tolérance vis-à-vis des antigènes foetaux d’origine paternelle.
Ainsi au cours de la pemphigoïde gestationis, il se produit une
rupture de tolérance vis-à-vis de l’antigène de 180 kDa chez des
femmes prédisposées génétiquement.
Cette réponse immunitaire
vis-à-vis du placenta explique la symptomatologie cutanée et le
risque foetal.
Une association significative entre la survenue d’une pemphigoïde
gestationis et certains groupes HLA DR3 et DR4 explique les
associations pathologiques fréquentes : maladie de Basedow, vitiligo,
pelade ou rectocolite hémorragique.
E - ÉVOLUTION :
L’évolution spontanée de la maladie se fait vers la guérison dans un
délai pouvant varier de 2 semaines à 12 ans.
Dans une série
récente de 87 patientes avec 142 grossesses, la durée moyenne
d’évolution était de 16 semaines.
Sur une série de 278 pemphigoïdes
gravidiques, on retrouve 16 % d’avortements spontanés et 1,5 % de
grossesses ectopiques, ce qui correspond à la population normale.
Il
existe, en revanche, une augmentation du risque de prématurité avec
20 % d’accouchements avant la 36e semaine et une tendance à un
petit poids de naissance sans hypotrophie vraie.
Enfin, 3 % des
enfants de mère atteinte peuvent présenter une éruption transitoire
à la naissance.
F - TRAITEMENT :
La corticothérapie générale (0,5 mg/kg/j de prednisone) est efficace
sur le prurit et l’éruption et n’a pas de retentissement grave sur le
foetus.
Les poussées de la période du post-partum nécessitent parfois
des doses plus élevées (1 mg/kg/j) ou l’association à des dermocorticoïdes.
Dans les formes minimes, la corticothérapie locale
ou la pyridoxine (200 à 600 mg/kg/j) constituent des alternatives
thérapeutiques.
La pemphigoïde gestationis récidive lors des
grossesses ultérieures, souvent de façon plus précoce et plus sévère.
Elle peut débuter dans le post-partum, voire récidiver en dehors des
grossesses, lors de la prise d’oestroprogestatifs.
Elle peut également
s’autonomiser et évoluer comme une pemphigoïde bulleuse après
l’accouchement.
Dans ces formes prolongées, le recours à la corticothérapie générale
s’impose en association à différentes molécules, azathioprine
(Imurelt), dapsone (Disulonet), sulfasalazine (Salazopyrinet).
Dans quelques cas exceptionnels, le recours à des
plasmaphérèses a été rapporté.
Pemphigoïde cicatricielle
:
La pemphigoïde cicatricielle est essentiellement une affection du
sujet âgé (âge moyen entre 60 et 70 ans), avec une certaine
prédominance féminine.
Son incidence annuelle est en France
d’environ 70 nouveaux cas.
Elle est caractérisée cliniquement par
son atteinte élective des muqueuses et la formation ultérieure de
cicatrices, et immunologiquement par des dépôts d’IgG, d’IgA et/ou
de C3 sur la membrane basale épidermique.
Si l’Ag PB 180 est la
principale cible des autoanticorps synthétisés par les malades
atteints de pemphigoïde cicatricielle, d’autres antigènes cibles ont
été identifiés ces dernières années comme la sous-unité a de la
laminine 5.
Des autoanticorps de classe IgA dirigés contre une
molécule de 45 kDa ont également été mis en évidence dans le
sérum de malades atteints de pemphigoïdes cicatricielles oculaires
strictes.
Il semble donc actuellement qu’il n’y ait pas une seule et
unique pemphigoïde cicatricielle mais plusieurs formes cliniques
et/ou immunopathologiques de pemphigoïde cicatricielle.
A -
FORMES CLINIQUES :
1- Pemphigoïde cicatricielle « classique »
:
Les bulles muqueuses sont fragiles et laissent rapidement la place à
des érosions superficielles.
La muqueuse buccale est fréquemment
atteinte (80-90 % des cas).
Les bulles intrabuccales sont rares, localisées sur le palais, la langue
ou les gencives.
L’aspect de gingivite érosive est le plus
fréquent.
L’atteinte oculaire survient dans 50 à 70 % des cas.
Elle réalise une
conjonctivite chronique et synéchiante, d’abord unilatérale, puis
bilatérale, résistante aux traitements locaux. La classification en
quatre stades de l’atteinte oculaire permet de juger de sa sévérité.
Les stades 1 et 2 correspondent à une conjonctivite érythémateuse
qui évolue au stade 3 vers une conjonctivite synéchiante avec
symblépharon et diminution de l’ouverture de la fente palpébrale.
Au stade 4, le pronostic fonctionnel est fortement engagé
avec l’apparition d’opacités cornéennes.
La cécité survient dans 5 à
20 % des cas.
L’atteinte pharyngolaryngée (8 à 20 % des cas) doit être
systématiquement recherchée en raison des risques de fausses routes
et de complications locales (fistulisation).
L’atteinte génitale (15 % des cas) réalise, chez l’homme, un tableau
de balanite érosive et synéchiante et, chez la femme, des lésions bulleuses et érosives souvent douloureuses avec sensations
de brûlure.
À un stade avancé, des brides vulvaires apparaissent.
L’atteinte oesophagienne, rare (4 %), peut aboutir à une sténose
oesophagienne.
Les lésions cutanées sont observées dans 25 % des cas.
Généralement
peu nombreuses, à type d’érosions chroniques, elles mesurent de
quelques millimètres à plusieurs centimètres de diamètre.
On note
la présence de grains de milium et de cicatrices déprimées.
Elles prédominent à la tête et au cou,
voire au thorax.
L’atteinte du cuir chevelu donne une
alopécie cicatricielle.
2- Pemphigoïde cicatricielle avec anticorps
« antiépiligrine »
:
Il s’agit d’un sous-groupe de patients présentant une immunisation
dirigée contre la sous-unité a de la laminine 5 qui est un composant
des filaments d’ancrage.
La présentation clinique n’est pas très
différente de la pemphigoïde cicatricielle classique « anti-180 ».
Tous
les patients décrits avaient une atteinte buccale prédominante et une
atteinte des autres muqueuses moins fréquente.
L’atteinte cutanée
est variable mais serait plus constante que dans les formes
classiques. Enfin quelques cas ont été rapportés en association avec
un cancer (poumon, utérus et tractus digestif).
3- Autres formes cliniques :
La pemphigoïde cicatricielle se présente le plus souvent sous forme
d’une dermatose avec atteintes muqueuses multiples inconstamment
associées à de rares lésions cutanées.
Mais il existe des formes avec
atteinte d’une seule muqueuse, en particulier les formes avec atteinte
buccale (généralement à type de gingivite érosive) ou oculaire isolée.
Elles évoluent habituellement de façon chronique en restant sur le
même mode clinique.
Décrite initialement par Brunsting et Perry, la pemphigoïde
cicatricielle cutanée pure se manifeste par une atteinte cutanée
exclusive à type de bulles et/ou d’érosions touchant la tête et le
cou, à évolution cicatricielle avec souvent une alopécie cicatricielle.
B - HISTOPATHOLOGIE :
La bulle cutanée ou muqueuse est sous-épithéliale sans acantholyse,
indifférenciable de celle de la pemphigoïde bulleuse.
C - IMMUNOPATHOLOGIE :
1- Immunofluorescence directe :
L’IF directe sur biopsie de peau ou de muqueuse périlésionnelle
montre des dépôts linéaires, continus d’IgG et/ou de C3 le long de
la membrane basale, souvent associés à de l’IgA.
Elle est plus
souvent positive sur les biopsies de muqueuse que de peau.
Elle
permet dans la grande majorité des cas d’éliminer, dans les formes
muqueuses pures, un pemphigus vulgaire, un érythème
polymorphe, des balanites ou vulvites synéchiantes non
auto-immunes.
2- Immunofluorescence indirecte
:
L’IF indirecte sur un substrat épithélial intact décèle des autoanticorps antimembrane basale circulants de type IgG et/ou IgA
dans 20 % des cas.
En IF indirecte sur peau clivée, les anticorps sont
fixés le plus souvent sur le toit, mais aussi parfois au plancher de la
zone de clivage.
Les anticorps antilaminine sont toujours
retrouvés sur le plancher du clivage.
Les taux d’anticorps
circulants sont très faibles et leur évolution n’est pas corrélée à celle
de la pemphigoïde.
3- Immunotransfert :
Par immunotransfert réalisé à partir de protéines épidermiques, les
autoanticorps de patients atteints de pemphigoïde cicatricielle
reconnaissent dans 50 à 70 % des cas une protéine épidermique de
180 kDa.
Plus rarement une réactivité vis-à-vis de l’antigène de
230 kDa a été mise en évidence.
Il a été démontré par immunoprécipitation que ces antigènes cibles étaient similaires à
ceux de la pemphigoïde bulleuse.
Pour la protéine de 180 kDa qui
est la plus souvent reconnue et peut être considérée comme
l’antigène majeur de la pemphigoïde cicatricielle, la réactivité des
autoanticorps se fait préférentiellement avec la portion C-terminale
de la molécule qui est située dans la partie basse de la lamina lucida
à la différence des autoanticorps de pemphigoïde bulleuse qui
reconnaissent plus spécifiquement la portion juxtamembranaire
proche de la région N-terminale de cette protéine.
Plus rarement, les autoanticorps de patients sont dirigés vers des
protéines épidermiques de poids moléculaires compris entre 120 et
140 kDa et qui correspondent vraisemblablement à des produits de
dégradation de l’Ag BP 180.
Les autoanticorps antilaminine 5 sont essentiellement dirigés contre
la sous-unité a 3 de la laminine 5 ce qui explique qu’en
immunoprécipitation, on observe une réactivité vis-à-vis des
laminines 5 et 6 qui partagent cette sous-unité.
Une immunisation en IgA vis-à-vis d’une kératine de 45 kDa a été
également mise en évidence dans un groupe de patients atteints de
pemphigoïde oculaire pure.
4- Immunomicroscopie électronique
:
En immunomicroscopie électronique directe, les dépôts immuns sont
épais et discontinus à faible grossissement.
À fort grossissement, les
dépôts sont situés au niveau de la lamina lucida et de la lamina
densa qu’ils ont tendance à recouvrir contrairement aux aspects
observés dans la pemphigoïde bulleuse.
L’immunomicroscopie électronique indirecte en peroxydase ou à l’or
colloïdal montre des dépôts qui sont toujours situés en regard de la
portion extracellulaire des hémidesmosomes.
Les dépôts d’anticorps
sont spécifiquement situés sur la portion C-terminale de BP 180 au
niveau de la zone de jonction entre les filaments d’ancrage et la
lamina densa. Les dépôts d’anticorps sont situés au même niveau
pour les pemphigoïdes cicatricielles avec anticorps antilaminine 5.
D - ÉVOLUTION :
La pemphigoïde cicatricielle est une maladie caractérisée par des
poussées évolutives sur un fond chronique.
La relative discrétion des signes cliniques de l’affection au début, associée à une
méconnaissance par de nombreux médecins ou à la difficulté de
réaliser des biopsies de bonne qualité sur une muqueuse fragile,
entraîne souvent un retard considérable au diagnostic.
Tout ceci
induit une souffrance physique et psychologique chronique chez de
nombreux malades qui ne sont pas reconnus comme tels au départ,
ou qui se sentent progressivement désespérés après des
consultations répétées, des examens multiples et des traitements
infructueux.
Le diagnostic porté, il est très important de s’assurer que le patient
a bien compris le caractère chronique de l’affection, la nécessité
d’une surveillance étroite en milieu spécialisé, en particulier pour la
prise en charge des atteintes oculaires.
E - TRAITEMENT :
La dapsone constitue dans la majorité des cas de pemphigoïde
cicatricielle le traitement de première intention.
Elle est
particulièrement indiquée dans les formes peu évolutives à la phase
inflammatoire et au début de la maladie.
On observe une réponse
complète par monothérapie par dapsone dans environ 50 % des cas
et une amélioration significative chez 80 % des patients traités avec
des posologies de 100 à 150 mg/j pendant une période de 3 à 6 mois
avec un traitement d’entretien correspondant à 75 % de la posologie
d’attaque de durée très variable selon les patients.
La dapsone est
efficace sur la composante inflammatoire oculaire et surtout sur
l’atteinte endobuccale.
Après avoir éliminé un déficit en
glucose-6-phosphate déshydrogénase (G6PD), la surveillance du
traitement nécessite la réalisation d’un hémogramme avec dosage
de méthémoglobinémie toutes les semaines pendant le premier mois
puis une fois par mois pendant 6 mois.
En cas d’échec, de mauvaise
tolérance ou d’efficacité insuffisante, un remplacement de la dapsone
par la sulfasalazine (Salazopyrinet) peut être proposé.
La posologie
devra être augmentée très progressivement pour limiter les risques
d’intolérance digestive (augmentation par paliers hebdomadaires de
1 comprimé à 500 mg).
Le mode d’action de la sulfasalazine dans la
pemphigoïde cicatricielle n’est pas précisément connu et repose
probablement sur un effet anti-inflammatoire et immunosuppresseur
combiné.
L’évolution à long terme de la pemphigoïde cicatricielle est celle
d’une affection chronique ; aussi, les corticoïdes par voie générale
sont-ils considérés comme peu efficaces et ne doivent pas être
utilisés en monothérapie.
Il existe deux indications électives des
corticostéroïdes ; d’une part les formes à début très inflammatoire
où une corticothérapie permet une amélioration plus rapide des
symptômes ; d’autre part, les formes muqueuses pouvant mettre en
jeu le pronostic vital (atteintes otorhinolaryngologiques, digestives
sévères) ; on utilise alors la prednisone à fortes doses (1 à
1,5 mg/kg/j) ou les assauts cortisonés (bolus).
Les cyclines ont
été utilisées avec succès dans le traitement de la pemphigoïde
cicatricielle avec une réduction notable des douleurs oropharyngées.
Le nicotinamide à fortes doses (2,5 à 3 g) peut être associé aux
tétracyclines.
Le cyclophosphamide (Endoxant) est l’immunosuppresseur de
référence dans le traitement de la pemphigoïde cicatricielle.
Son
utilisation est à réserver aux formes avec atteinte oculaire
préoccupante pouvant conduire rapidement à une cécité ou aux
formes muqueuses graves ayant résisté aux autres thérapeutiques.
Dans les atteintes oculaires sévères (stades 3 et 4 de Foster), le cyclophosphamide est plus efficace que l’azathioprine dans l’arrêt
de progression. Les posologies utilisées vont de 50 à 150 mg/j.
Les assauts intraveineux de cyclophosphamide ont fait l’objet de
quelques publications qui rapportent une bonne efficacité sur
l’inflammation oculaire (assaut mensuel de 500 à 700 mg pendant 6
mois associé à une prise quotidienne de 50 mg de
cyclophosphamide).
L’association d’échanges plasmatiques
au cyclophosphamide per os a été proposée dans des cas très
récalcitrants de pemphigoïde cicatricielle.
Le mycophénolate mofétil (MMF) est un inhibiteur non compétitif
de l’inosine monophosphate déshydrogénase qui interfère avec la
biosynthèse de novo des purines et bloque sélectivement la
prolifération des lymphocytes B et T.
Dans la pemphigoïde
cicatricielle oculaire, le MMF a montré une efficacité supérieure à la
ciclosporine et pourrait représenter une alternative thérapeutique
au cyclophosphamide.
Les principaux effets secondaires sont des
troubles digestifs rapidement régressifs et un risque de
lymphopénie.
Les Ig intraveineuses (Sandoglobulinet) ont un effet
immunomodulateur qui paraît prometteur dans la prise en charge
des pemphigoïdes cicatricielles.
Foster rapporte leur efficacité dans
une étude ouverte récente portant sur dix patients atteints de pemphigoïdes cicatricielles oculaires en échec des traitements
conventionnels.
La prise en charge des pemphigoïdes cicatricielles repose également
sur un certain nombre de traitements locaux qui peuvent être
suffisants dans des formes limitées de la maladie ou qui sont
destinés à améliorer le confort des malades et à limiter l’évolution
inflammatoire de la maladie, en particulier au niveau
ophtalmologique comme les injections sous-conjonctivales de
mitomycine ou l’interféron.
Le risque de surinfection entraînant une poussée de la maladie
implique une hygiène très rigoureuse au niveau de la cavité buccale.
On propose au patient des bains de bouche antiseptiques dilués en
fonction de la tolérance après chaque repas.
Si l’alimentation est
rendue difficile par les douleurs endobuccales, une anesthésie locale
peut tout à fait être envisagée par l’utilisation de sprays ou de gels
de lidocaïne ou l’utilisation de bains de bouche à visée antalgique.
Dans les formes très limitées de la maladie ou en complément de
traitements généraux, une corticothérapie locale peut être proposée
sous la forme de glossettes de bétaméthasone (Betneval Buccalt).
L’hygiène des prothèses dentaires doit également être très
rigoureuse.
Des larmes artificielles sont utiles aux premiers signes de sécheresse
oculaire ainsi que la vérification et la reperméabilisation des orifices
lacrimaux.
Au stade de blépharoconjonctivite, une hygiène
rigoureuse des culs-de-sac conjonctivaux doit être observée en
s’aidant éventuellement de collyres antiseptiques ou antibiotiques.
Les collyres à base de vitamine A permettent d’améliorer la trophicité de la conjonctive.
L’exérèse régulière des cils sur les
entropions limite l’irritation locale et soulage les patients.
La corticothérapie locale de niveau 1 (clobétasol, Dermovalt ou
bétaméthazone, Diprolènet) a toute sa place en association avec
l’antisepsie locale dans le traitement des localisations cutanées.
La chirurgie ophtalmologique doit être extrêmement prudente dans
la prise en charge des pemphigoïdes cicatricielles car tout
traumatisme peut entraîner une poussée évolutive de la maladie.
Au stade d’entropion entraînant un trichiasis (cils dirigés vers le
globe oculaire), l’exérèse des cils diminue l’inflammation
conjonctivale.
La chirurgie des séquelles oculaires n’est envisageable
que lorsque l’inflammation est complètement éteinte au stade
purement cicatriciel ; elle fait appel à des techniques de
kératoplastie, résection tarsale pour la correction d’entropions ou
mise en place de kératoprothèses après correction des brides
cicatricielles.
Les sténoses laryngées ou oesophagiennes sont
exceptionnelles et peuvent bénéficier d’une chirurgie réparatrice au
stade séquellaire.