Épidémiologie
:
A - Répartition géographique :
La fréquence des cancers de l’oesophage varie très largement
d’un pays à l’autre.
L’incidence est faible dans la plupart des pays : pour les
hommes, 10 pour 100 000 par an, pour les femmes :
5 pour 100 000 par an.
L’incidence est très forte dans les
pays suivants : Chine (province du Linxian, province du
Henan), Afrique du Sud (Transkei), Iran (mer
Caspienne, Gonbad), Amérique du Sud (Uruguay,
Porto-Rico, Argentine).
En France, on dénombre 4 300
nouveaux cas par an chez l’homme et 500 chez la
femme.
Le cancer de l’oesophage représente 3,4 % des
cancers digestifs chez l’homme, 1 % chez la femme.
Le
cancer des voies aérodigestives supérieures est très lié
épidémiologiquement au cancer de l’oesophage, et représente
la 2e cause de mortalité chez l’homme.
Les zones à
haut risque sont le Nord, la Bretagne et la Normandie.
Les
variations interrégionales sont considérables.
B - Répartition selon l’âge et le sexe
:
En France, la prédominance masculine est nette (la
maladie touche 13,1 hommes pour 1 femme), en raison
de l’influence du facteur étiologique majeur pour
les cancers épidermoïdes (association alcool-tabac).
En Chine, le rapport est de 1 homme pour 1 femme (prédominance
des facteurs étiologiques environnementaux :
habitudes hygiéno-diététiques).
L’âge moyen en France est de 58 ans chez l’homme et
de 62 ans chez la femme, il est plus élevé dans les pays à
incidence forte (en Chine, le maximum d’incidence se
situe entre 60 et 70 ans).
C - Influence de l’ethnie :
Aux États-Unis, en Afrique du Sud, le cancer de l’oesophage
atteint principalement la population noire ; en
Iran, les sujets d’origine turque ; en Inde, les Sikhs et les
musulmans.
La population immigrant de province à haut
risque vers les zones à moindre risque conserve des taux
de mortalité proches de ceux observés dans leur pays
d’origine.
D - Évolution d’un cancer de l’oesophage :
1- Dans le temps :
Dans le monde, l’évolution varie selon les pays ; en
France, la fréquence des cancers de l’oesophage est en
augmentation.
2- Selon l’histologie :
Les formes histologiques les plus fréquentes sont le carcinome épidermoïde et l’adénocarcinome.
Le carcinome épidermoïde représente classiquement 90 % des cancers
de l’oesophage contre 10 % aux adénocarcinomes.
Le
pourcentage des adénocarcinomes augmente considérablement
en France pour atteindre 20 à 40 % dans les
zones à haut risque.
Le pourcentage d’adénocarcinomes
est de 60 % aux États-Unis.
Étiologie :
Il faut envisager classiquement les facteurs exogènes
(alcool, tabac, facteurs alimentaires, autres facteurs) des
facteurs endogènes (âge, sexe, conditions précancéreuses
et lésions précancéreuses, prédisposition génétique).
A - Cancer épidermoïde :
1- Facteurs exogènes :
• Alcool : il existe une corrélation étroite entre la consommation
d’alcool et la prévalence du cancer malpighien de
l’oesophage.
En France, les régions à incidence élevée
sont les régions où la consommation d’alcool est la plus
forte.
L’alcool est un facteur de risque indépendant ; il
existe une relation doses-effets entre la consommation
d’alcool et le risque de cancer (chez les sujets abstinents :
mormons et adventistes du 7e jour, le risque est très
faible).
Le risque de développer un cancer de l’oesophage
est multiplié par 18 chez les patients buvant plus de 80 g
d’alcool par jour.
La variation du risque en fonction du
type d’alcool n’est pas clairement identifiée (risque plus
important pour les liqueurs et alcools forts).
Le risque de
développer un cancer de l’oesophage serait plus important
après ingestion d’alcool chaud.
Le risque diminue après
une période de sevrage d’au moins 10 ans.
• Tabac : c’est un facteur de risque indépendant.
L’augmentation du risque est dépendante de la quantité
de tabac consommée. Le risque semble plus important
pour la cigarette roulée à la main et l’usage du tabac brun
que pour le tabac à priser, à chiquer, la pipe et le cigare.
L’association alcool-tabac multiplie les risques.
• Alimentation et habitudes alimentaires : elles peuvent
favoriser l’apparition du cancer épidermoïde de l’oesophage.
Cela explique les grandes différences d’incidence
d’un pays à l’autre et, dans un même pays, d’une région
à l’autre, parfois très proches.
L’ingestion d’aliments ou de liquides chauds entraîne une
irritation de l’oesophage.
La consommation d’aliments ou
de liquides chauds est plus importante dans les pays à
haut risque (Japon, Sibérie, Iran, Uruguay).
L’ingestion
de plantes irritantes contenant des particules de silice a
été mise en cause dans les régions à haute incidence de
cancers de l’oesophage (Iran, Afrique du Sud, Chine).
Les études diététiques menées en zones à forte incidence
et en zone à faible incidence évoquent une protection de la
muqueuse par le sorgho (Chine), par l’arachide (Afrique
de l’Ouest) et un risque augmenté par la consommation
d’avoine et de blé, la consommation protéique élevée, un
déficit vitaminique A, C, riboflavine, vitamine B12,
vitamine D, vitamine E.
Un risque majoré en cas
de déficit d’oligo-éléments en particulier du zinc, un rôle
protecteur des rétinoïdes, un risque augmenté en cas de
carence en molybdène (Afrique du Sud, Chine, Iran).
• Substances carcinogènes : les nitrosamines sont
considérées comme un des facteurs de la carcinogenèse
oesophagienne.
Les mycotoxines (champignons) contaminent blé et maïs.
Elles ont un rôle délétère en Chine où leur taux est 15 fois
supérieur aux taux des zones à faible risque de cancer de
l’oesophage.
Cette contamination fongique de l’alimentation
est due aux mauvaises conditions de conservation des
céréales et d’hygiène alimentaire.
La présence d’un herpèsvirus
dans la muqueuse oesophagienne des sujets
atteints de cancer de l’oesophage a été rapportée.
• Les radiations ionisantes augmentent le risque de
cancers.
• Les facteurs socio-économiques jouent un rôle :
risque accru parmi les classes défavorisées ou de niveau
d’éducation inférieur, il est également plus fréquent
chez les sujets à l’état bucco-dentaire détérioré, plus
fréquent en zone rurale qu’en zone urbaine.
2- Facteurs endogènes :
• L’existence d’un cancer ORL dans les antécédents est
un facteur de risque d’apparition d’un cancer de l’oesophage,
les mêmes facteurs étiologiques (alcool, tabac)
agissant sur une même muqueuse produisent les mêmes
conséquences : 5 à 13 % des patients atteints d’un cancer
de l’oesophage ont un cancer ORL associé (synchrone
ou métachrone).
• La dégénérescence d’un méga-oesophage ou achalasie
survient après 20 ans d’évolution, le taux de dégénérescence
est évalué à 8 %.
Le cancer n’a pas de localisation
préférentielle, se développant dans le tiers inférieur
ou tiers moyen, au niveau de la stagnation des liquides
dans l’oesophage.
• L’oesophagite caustique favorise la survenue d’un cancer
sur une sténose caustique cicatricielle, liée principalement
aux effets des dilatations répétées, lésant la
muqueuse oesophagienne et favorisant la dégénérescence.
• Moins de 1 % des diverticules de Zenker au niveau de
l’oesophage cervical sont susceptibles de dégénérer.
On
invoque le rôle de la stase salivaire avec irritation
muqueuse.
• La dysplasie oesophagienne au cours des sidéropénies
(syndrome de Plummer-Vinson ou Kelly-Paterson) dégénère
dans 10 % des cas.
Elle survient principalement dans
les pays nordiques et s’explique par une carence en fer.
• La sclérothérapie des varices oesophagiennes, des
antécédents de gastrectomie, la présence d’une anémie
de Fanconi ont été évoqués.
• Une prévalence élevée d’oesophagite chronique
asymptomatique a été rapportée dans les pays à incidence
élevée de cancer de l’oesophage (Chine, Iran, Afrique du
Sud), les facteurs de risque de l’oesophagite chronique
sont les mêmes que ceux du cancer de l’oesophage (prise
de boissons chaudes, habitudes alimentaires).
• Prédisposition génétique : le risque de développer un
cancer de l’oesophage est de 100 % après 65 ans en cas
de tylose (kératodermie palmo-plantaire héréditaire).
Le
risque de cancer de l’oesophage est 2 fois plus élevé chez
les patients présentant une maladie coeliaque.
B - Adénocarcinomes :
La majorité des adénocarcinomes du tiers inférieur de
l’oesophage se développe sur un endobrachyoesophage
avec métaplasie intestinale ou muqueuse de Barrett.
Une
surveillance rigoureuse avec biopsies multiples permet
de dépister les dysplasies de haut grade et les cancers à
un stade précoce.
Les adénocarcinomes sans endobrachyoesophage dits
adénocarcinomes primitifs de l’oesophage sont plus rares.
Il s’agit d’adénocarcinomes développés à partir
des glandes sous-muqueuses tout le long de l’oesophage
et de la dégénérescence de zones d’hétérotopies gastriques
au niveau de l’oesophage cervical.
Diagnostic :
Le diagnostic du cancer de l’oesophage reste encore trop
tardif.
Le délai moyen est de 3 mois.
L’amélioration dans la précocité du diagnostic pourrait
être obtenue par une fibroscopie oesophagienne (chez les
patients à risque : hommes de plus de 45 ans, alcoolotabagiques,
antécédents de cancer ORL dans les pays
occidentaux) et par un suivi endoscopique rapproché
des endobrachyoesophages avec métaplasie intestinale.
A - Examen clinique :
1- En fonction du stade :
• À un stade de début, le cancer peut se manifester par
une gêne alimentaire, une douleur rétrosternale à la
déglutition.
L’évolution est lente avec aggravation progressive
et amaigrissement, la dysphagie aux solides
apparaît plus tard.
Au début, 50 % des cancers sont
asymptomatiques.
• À un stade plus évolué, la dysphagie est présente dans
90 % des cas, la localisation de la dysphagie précisée
par le patient ne correspond pas en général au siège réel
de la tumeur.
Les signes de mauvais pronostic sont
l’amaigrissement important (plus de 10 % du poids du
corps), les douleurs dorsales d’apparition récente concomitante
des troubles alimentaires, la dysphonie, la toux
à chaque déglutition (signe de fistule oesotrachéale).
2- En fonction du siège :
• Pour le cancer de l’oesophage cervical, la dysphonie
peut être due à une atteinte directe du récurrent par la
tumeur et non à un envahissement récurrentiel intramédiastinal
par les ganglions métastatiques.
Le cancer de
l’oesophage cervical peut s’accompagner de cervicalgies,
d’otalgies unilatérales, de surinfection par reflux.
• Le cancer de l’oesophage intrathoracique supracarinaire
(en regard de la trachée et des bronches) est
caractérisé par un retentissement médiastinal précoce et
une possible extension trachéale et bronchique.
• Les cancers situés en dessous de la bifurcation trachéale
(cancer sous-carinaire) : un espace plus large permet
le développement de la tumeur, la symptomatologie
est plus discrète, le diagnostic plus tardif.
• Les cancers de l’oesophage inférieur et du cardia sont
révélés par des épigastralgies atypiques initiales qui
peuvent masquer longtemps le diagnostic.
L’examen clinique est pauvre, il faut rechercher une hépatomégalie,
une adénopathie sus-claviculaire, réaliser un
examen endobuccal et un toucher endobuccal à la
recherche d’une lésion néoplasique associée.
B - Fibroscopie oesogastroduodénale :
C’est l’examen de première intention à réaliser devant toute
dysphagie chez un patient à risque.
1- Aspect des lésions :
• Lésions évolutives : bourgeonnantes (60-70 % des cas), ulcéro-bourgeonnantes, sténoses, fistules oesotrachéales.
• Lésions superficielles : les biopsies sont aidées par les
colorations vitales (Lugol, bleu de toluidine) qui marquent
en positif ou en négatif les zones suspectes à biopsier
et précisent la multifocalité éventuelle.
2- Biopsies :
• Les prélèvements : il peut s’agir de biopsies dirigées,
multiples (5 ou 6), de cytologie par brossage, de cytologie
à l’aveugle par ballon abrasif (campagne de dépistage en
Chine) ou de biopsies multiples (tous les 2 cm par
quadrant en cas de reflux gastro-oesophagien avec endobrachyoesophage
et métaplasie intestinale).
C - Bilan d’extension du cancer :
1- Radiographie de thorax, échographie hépatique
:
Elles peuvent mettre en évidence des métastases pulmonaires
et hépatiques et limiter ainsi l’extension du bilan paraclinique.
Dans le même esprit, l’apparition de douleurs
osseuses récentes, concomitantes de la symptomatologie
digestive doit faire réaliser des radiographies centrées
sur la zone douloureuse, voire faire réaliser une
scintigraphie osseuse.
2- Transit oesogastroduodénal :
Il conserve un faible intérêt diagnostique dans les cas où
la fibroscopie est impossible ou refusée par le patient.
Il
garde un intérêt pronostique : la hauteur de la tumeur et sa désaxation par rapport à l’axe de l’oesophage sont corrélées
à l’extension tumorale et au pronostic.
3- Échographie cervicale :
Elle doit être systématique quelle que soit la localisation
du cancer de l’oesophage. Vingt pour cent des ganglions
cervicaux sont méconnus par l’examen clinique.
4- Tomodensitométrie :
C’est un des examens de base pour l’extension locorégionale
et métastatique, pour l’évaluation de la résécabilité
et le choix thérapeutique.
L’étude de l’oesophage est réalisée depuis la région cervicale
jusqu’à l’abdomen par coupes fines jointives avec
injection intraveineuse de produit de contraste et opacification
digestive avec la technique de balayage spiralé.
• La tumeur se traduit par un épaississement pariétal, la
tomodensitométrie apprécie la hauteur et le diamètre
mais sa précision est mauvaise pour l’extension aux différentes
couches de la paroi oesophagienne.
Le diamètre
de la tumeur serait corrélé à l’extension pariétale histologique
et au pronostic.
• L’extension aux structures de voisinage :
– l’axe trachéo-bronchique, pour les tumeurs supracarinaires
: on peut observer un refoulement, un bombement,
un bourgeonnement endoluminal ou une fistule
oesotrachéale ;
– l’aorte : en cas de recouvrement de l’aorte par la
tumeur sur plus de 90°, l’envahissement aortique est très
probable (angle de Picus) ;
– l’envahissement au péricarde, aux cavités cardiaques,
au diaphragme, à la veine azygos est plus difficile à
affirmer en tomodensitométrie.
• L’extension ganglionnaire médiastinale est plus facile
à évaluer en tomodensitométrie que l’extension abdominale,
la tomodensitométrie permet le diagnostic d’adénomégalie
sans préjuger de la nature bénigne ou maligne.
On considère comme suspecte toute formation nodulaire
dont le plus petit diamètre est supérieur à 10 mm.
• L’extension métastatique : la tomodensitométrie met
en évidence les métastases pulmonaires, hépatiques,
surrénales.
Ces métastases méritent parfois une confirmation
histologique par ponction guidée.
Les ganglions à distance de la tumeur sont considérés
comme métastases : tronc coeliaque ou sus-claviculaire.
5- Écho-endoscopie :
C’est l’examen de base pour l’évaluation de l’extension
pariétale des cancers de l’oesophage.
L’examen est limité
lorsque la tumeur ne se laisse pas franchir par l’échoendoscope
(classiquement 40 % des cas), les techniques
modernes permettent actuellement de réduire ce taux de
non-franchissement à moins de 10 %.
L’écho-endoscopie
précise beaucoup mieux que la tomodensitométrie
l’extension aux différentes couches pariétales de l’oesophage
; la classification écho-endoscopique est superposable
à la classification histologique, T1 limité à la
muqueuse, à la sous-muqueuse, T2 limité à la sousmuqueuse,
T3 atteignant l’adventice, T4 extension aux
organes de voisinage.
Une tumeur non franchie par l’écho-endoscope est pratiquement
synonyme d’une tumeur avancée T3 ou T4.
L’échoendoscopie
précise en outre l’extension aux ganglions
proximaux et aux structures de voisinage (aorte, trachée).
L’écho-endoscopie n’a d’intérêt que si elle permet
d’orienter la décision thérapeutique, elle n’a pas d’intérêt
en cas de métastases dépistées à la tomodensitométrie.
Tomodensitométrie et écho-endoscopie sont complémentaires.
6- Fibroscopie trachéobronchique :
Elle apporte la preuve de l’extension tumorale à la trachée
ou aux bronches, nécessite des biopsies en cas de
bourgeons tumoraux.
Une grande prudence est de mise
en cas de simple bombement trachéal.
7- Laparoscopie d’exploration :
C’est une technique en évaluation qui permet une exploration
visuelle plus ou moins aidée d’une échographie percoelioscopique, et parfois d’un drainage péritonéal
avec recherche de cellules néoplasiques.
8- Imagerie par résonance magnétique (IRM) :
Elle n’a que peu d’intérêt dans le bilan d’extension de
l’oesophage, tout au moins en France.
D - Lésions associées ORL ou bronchiques :
1- ORL :
On dénombre 5 à 13 % de cancers de l’oesophage associés
à un cancer de la sphère oesodigestive supérieure.
La laryngoscopie indirecte sous anesthésie locale est
indispensable : elle permet d’examiner la base de
langue, l’hypopharynx, le larynx, elle peut être complétée
par un examen ORL sous anesthésie générale.
2- Cancer bronchique :
Indépendamment de l’extension trachéobronchique du
cancer, la fibroscopie bronchique peut révéler un cancer
associé des bronches.
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