Annoncer un diagnostic (mauvaise nouvelle, maladie chronique, suspicion)
Cours de médecine interne
Introduction
:
Au cours de l’exercice de la médecine, l’annonce d’un diagnostic ne devrait pas
poser de problème particulier.
Il paraît aller de soi que cette annonce est un
moment nécessaire de la démarche médicale.
En effet, comment proposer une
attitude thérapeutique, avec les avantages (et inconvénients éventuels) que l’on
en attend, sans se mettre d’accord sur la nature du problème pathologique en
cause ?
Les progrès des programmes informatiques permettent d’imaginer que
l’on fournisse des symptômes à un ordinateur et qu’il annonce lui-même le
diagnostic.
Cette idée a un côté science-fiction qui empêche de la prendre
complètement au sérieux, et ce malgré les performances des programmes
informatiques.
Il doit bien y avoir une raison à cela : ne serait-ce pas que la notion
de diagnostic, avant même le fait de l’annoncer, est moins simple qu’il n’y
paraît ?
De plus, comment être certain de l’état d’esprit d’un patient à qui l’on doit
annoncer un diagnostic ?
Dans les enquêtes d’opinions portant sur les relations médecin-malades, la quasi-totalité des personnes interrogées disent vouloir que
le médecin leur fasse part, de façon précise, du diagnostic.
En réalité :
– certaines personnes déclarent en effet vouloir tout savoir, mais peut-être la
question leur a-t-elle été posée quand elles sont en bonne santé ?
En sera-t-il de
même quand elles iront moins bien ? ;
– d’autres disent aussi vouloir « savoir », mais précisent qu’elles ne souhaitent
pas qu’on leur dise, par exemple, qu’il leur reste peu de temps à vivre ;
– d’autres encore, parfois découragées par le langage médical, souhaitent
qu’on les informe en présence d’un tiers « pour être sûres de bien se rappeler ce
qu’a dit le médecin » ;
– plus pragmatiques, certaines personnes veulent qu’on leur dise la vérité,
« mais seulement à condition que cela soit utile à quelque chose ».
La pratique quotidienne n’est donc pas si simple, et il peut être parfois moins
difficile d’annoncer certaines maladies répertoriées, que de dire à quelqu’un, ce
qui est fréquent : « Les troubles dont vous souffrez ne sont pas faciles à identifier. Ils
me paraissent bénins, mais je ne sais pas au juste de quoi il s’agit ».
Annoncer le diagnostic :
tâche normale du médecin ?
Le fait, pour un médecin, d’annoncer un diagnostic à son patient est d’une
grande banalité.
Ceci peut faire oublier que si la démarche du médecin a une
dimension technique, l’état d’esprit du patient est plutôt celui de quelqu’un qui,
occasionnellement, attendrait une sorte de verdict.
En effet, d’une certaine façon,
si le patient apporte des symptômes, c’est le médecin qui va « créer » la maladie
en la nommant. Jusqu’à ce moment précis, ne sont en cause que des gênes
variées, des douleurs, mais il n’y a pas encore, « officiellement », de maladie.
Celle-ci ne sera identifiée, légitimée, authentifiée qu’au moment où le médecin va
dire : « Vous souffrez de telle ou telle maladie ».
Dès cet instant, non seulement le
patient, mais aussi son entourage (et même la collectivité) savent de quoi il s’agit.
Le patient connaît l’ennemi qu’il doit affronter, et il a acquis le statut de malade
vis-à-vis du reste du monde.
Dans ces conditions, annoncer un diagnostic n’est
jamais banal et impose, au minimum, de faire attention à ce que l’on dit (ou ne dit
pas).
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le médecin n’a pas toujours été
obligé, par la loi, de formuler un diagnostic à son patient.
C’est d’ailleurs un des
reproches les plus fréquemment adressés aux médecins : « Ils ne disent rien » ou :
« Ils n’expliquent pas assez ».
Il n’est pas impossible qu’une certaine attitude
discrètement paternaliste du médecin ait la vie dure et qu’elle pourrait se résumer
de la façon suivante : « Je sais ce que vous avez.
C’est un peu compliqué à vous
expliquer, mais vous devez me faire confiance. Vous n’avez plus qu’à suivre
attentivement mes directives ».
Cette façon de concevoir l’information (ou la non-information) du patient était même confortée par les codes de déontologie
médicale successifs, jusqu’à la version de 1979 incluse.
Jusqu’à cette version, seul
l’article 42 (de 1979) abordait, négativement, la question de l’information du
malade : « Pour des raisons légitimes…un malade peut être laissé dans l’ignorance
d’un diagnostic ou d’un pronostic grave ».
Mais il n’était pas précisé que, par
ailleurs, le médecin avait un devoir d’information au sujet de la nature de la
pathologie en cause.
En revanche (article 37), le médecin devait veiller à la bonne
compréhension de ses prescriptions.
L’évolution du Code de déontologie illustre assez bien les changements dans
le rôle d’« informateur » du médecin.
Dans la version de 1995, à l’article 35 : « Le
médecin doit à la personne qu’il examine, qu’il soigne ou qu’il conseille, une
information loyale, claire et appropriée sur son état, les investigations et les soins
qu’il lui propose. »
Il est presque surprenant qu’il ait fallu attendre si longtemps
pour préciser ce point.
En fait, les tribunaux rappelaient déjà régulièrement que
les médecins devaient obtenir le consentement de leur patient, consentement qui
se devait d’être « éclairé ».
D’une certaine façon, le rôle d’informateur du médecin
allait donc déjà de soi.
Il est possible que l’opinion publique, plus et mieux (?)
informée par les médias, ait influencé le législateur.
La notion de « droit des
malades », notion relativement récente, est allée dans le même sens.
Le droit à l’information du malade s’ajoute donc au devoir d’information du
médecin.
Que les malades le souhaitent ou pas, il est probable qu’ils vont recevoir
de plus en plus d’informations, ne serait-ce que pour éviter au médecin d’être
accusé de cacher des éléments de diagnostic et/ou de pronostic.
Il n’est pas
évident que les choses changent pour autant en profondeur : les patients qui veulent savoir sauront, ceux qui ne le souhaitent pas douteront.
De toute façon,
les droits des uns et les devoirs des autres ne peuvent aboutir à une information
rigide et stéréotypée du patient : là comme ailleurs en médecine, il y a beaucoup
plus de cas particuliers que de règles générales.
Quand il s’agit de médecine préventive, ou, plus récemment, de médecine
prédictive, l’annonce d’un diagnostic, ou d’une situation à risque, ou
d’une évolution péjorative ultérieure, peut prendre à l’occasion une allure de
tragédie antique, d’une sorte d’oracle. Les patients ne s’y trompent pas qui
attribuent au médecin le rôle de celui qui peut dire la vie et la mort.
Il ne faudrait
pas que l’obligation d’informer déshumanise ces moments quelquefois difficiles
de l’exercice médical.
Dans le cas où une relation au long cours, particulièrement
en médecine générale, se tisse entre un patient et son médecin, chacun sait
parfois un peu mieux ce qu’il peut attendre de l’autre, et chacun juge un peu
mieux ce que l’autre peut supporter.
Annoncer un diagnostic sous-entend que l’on sait précisément ce qu’est un
diagnostic.
Or, il est habituel que la notion de diagnostic dépasse largement le
simple étiquetage nosologique, et ce pour plusieurs raisons.
– Un diagnostic « complet », c’est-à-dire vérifié par la biologie et/ou la
radiologie et authentifié par l’anatomopathologie reste une éventualité
relativement rare, en particulier dans l’exercice de la médecine générale.
Braun
estimait que pendant ses 36 années d’exercice, ses « résultats de consultations »
ne comportaient que 10% de diagnostics « complets ».
Tout le reste rassemblait
des symptômes, plus ou moins isolés ou nombreux, parfois regroupés en
« tableaux de maladies ».
– Mettre un nom, le plus précis possible, sur une maladie est évidemment
utile, ne serait-ce que pour se référer aux classifications existantes.
Mais tout le
monde sent bien qu’il n’est ni logique ni efficace de s’en tenir à un diagnostic qui
serait « centré sur la maladie ». Par exemple, Monsieur A. et Madame B. peuvent
être, tous deux, atteints de diabète avec des paramètres cliniques et biologiques
identiques.
Ils ont donc, tous les deux, la même étiquette dans la classification des
maladies.
Mais il y a toutes chances pour que tout le reste soit différent.
Tout le
reste, c’est-à-dire le passé de chacun, son éducation, son profil psychologique, son
niveau d’intelligence, son activité (ou inactivité) professionnelle, sa façon de voir
la vie, ses croyances, ses peurs, sa relation avec la médecine et les médecins, ses
problèmes familiaux, son entourage, etc.
Or, à des degrés divers, tous ces
éléments interviennent dans la détermination de ce problème de santé actuel
que l’on appelle « diagnostic ».
Comment ne pas en tenir compte dans la mesure
où la maladie de Madame B. et celle de Monsieur A. risquent d’évoluer de façon
très différente s’ils sont eux-mêmes très différents ?
Il n’est pas exagéré de dire
qu’il ne s’agit en fait pas de la même maladie.
Il est donc indispensable d’inverser
la démarche : il ne s’agit plus d’un diabète chez Monsieur A. ou Madame B., mais
de Monsieur A., ou Madame B. atteints d’un diabète.
De « centré sur la maladie »,
le diagnostic, comme l’a illustré Balint est maintenant centré sur le patient.
Cette
simple modification d’optique change tout, y compris dans l’annonce d’un
diagnostic de maladie, annonce nécessairement personnalisée.
– Les paramètres de personnalité propres à chaque patient s’ajoutent donc au
diagnostic « biomédical » classique pour le compléter.
Cet « état des lieux »
diagnostique provoque, même s’il s’en défend, des réactions variées chez le
médecin.
En principe, ce dernier ne devrait pas réagir de façon différente lors de
l’apparition d’un diabète chez quelqu’un qu’il aime bien (ou trop) et chez
quelqu’un qu’il n’aime pas beaucoup (ou pas du tout).
En réalité, pourquoi le
médecin serait-il la seule personne capable de maîtriser complètement son
affectivité ?
Heureusement, la pratique médicale permet de ne pas trop montrer
ses sentiments, mais les inconscients du patient et du médecin communiquent en
général assez bien…
D’une certaine façon, chaque soignant devrait tenir compte
de ses réactions personnelles au cours de chaque démarche diagnostique et au
moment de faire part de ce diagnostic.
L’évolution des mentalités, traduite récemment par le Code de déontologie,
amène le médecin à se sentir obligé d’informer son patient de façon plus précise
qu’auparavant.
Ceci ne fait jamais que traduire ce qui devrait se passer dans toute
relation d’adulte à adulte, tout en laissant au médecin, s’il le juge nécessaire, la
possibilité de ne pas dire, ou de ne pas tout dire.
Annoncer un diagnostic
veut dire que l'on est sûr de soi :
Tout d’abord, force est de constater que si sa consultation n’aboutit pas à un
diagnostic, le médecin peut se sentir frustré.
L’ensemble de sa formation a eu
comme objectif de faire de lui un expert en diagnostic.
Toute sa formation
théorique et pratique a été dans ce sens.
On lui a répété, comme une sorte de
refrain, qu’il n’avait « pas le droit de passer à côté de tel ou tel diagnostic ».
La
formation médicale continue des médecins a poursuivi dans ce sens.
Bien
évidemment, il y a du pertinent dans cette attitude : il va de soi qu’il faut s’efforcer
de mettre une étiquette précise chaque fois que des décisions réfléchies et/ou
rapides peuvent améliorer une situation, voire sauver une vie.
Personne ne
conteste cette façon de faire, bien qu’un diagnostic rigoureux ne soit applicable
qu’à une partie des actes médicaux.
Par ailleurs, la fameuse consigne : « ne pas
passer à côté d’un diagnostic », si elle a une logique propre, contribue à faire naître
une certaine culpabilité larvée chez les médecins.
Ce sentiment de culpabilité
risque d’entraîner des procédures de réassurance sans fin, à base d’examens
répétés mais pas nécessairement justifiés.
Dans un autre ordre d’idées, trois questions au moins n’ont pas de réponse
simple.
– Vouloir à tout prix aboutir à un diagnostic ne risque-t-il pas de proposer des
diagnostics peu argumentés scientifiquement, approximatifs, discrètement
fantaisistes, voire tout à fait fantaisistes ?
– L’élaboration d’un diagnostic est-elle identique en médecine spécialisée et
en médecine générale ?
– Le fait d’annoncer un diagnostic, dans certains cas, ne va-t-il pas favoriser
l’ancrage d’un patient autour d’un mot ou d’un concept qui ont peu de chance de
résumer vraiment ses problèmes ?
Et cet « ancrage » ne peut-il figer une situation
plutôt que la laisser évoluer, éventuellement, de façon personnelle et
constructive ?
A - Des diagnostics « fantaisistes » ?
Faire et communiquer un diagnostic de varicelle ou de fracture de la clavicule
n’est habituellement pas particulièrement difficile.
À condition toutefois que les
circonstances soient simples et les patients indemnes d’autres problèmes.
Mais si les diagnostics simples, cadrés, sans ambiguïté existent bien, ils sont
plutôt moins fréquents que les situations diagnostiques floues, incomplètes,
provisoires : toutes les descriptions de l’activité des médecins généralistes le
montrent.
Les motifs de consultations sont plus souvent des difficultés de
digestion que des ulcères du bulbe.
Plus souvent des troubles du sommeil que
des psychoses.
Plus souvent des éruptions qui ne ressemblent à rien que des
éruptions qui ressemblent à quelque chose.
Or, les patients attendent, plus ou
moins clairement, qu’on leur dise « ce qu’ils ont ».
Dans le même temps, les
médecins, pour ne pas faillir à leur mission qui est de faire des diagnostics,
n’aiment pas laisser des situations sans étiquettes.
Les catalogues de diagnostics
comportent donc des « dyspepsies », des « insomnies », des « dystonies
neurovégétatives », des « spasmophilies », etc.
Les anomalies biologiques et/ou
anatomopathologiques que supposent ces étiquettes sont rarement univoques,
quand elles existent.
Quand il n’y a pas d’anomalie biologique observable, il est
d’usage de parler d’un trouble « fonctionnel », ce qui, à défaut d’être
rigoureusement documenté, n’est pas forcément faux.
L’origine
psychosomatique de certains troubles, éventuellement évoquée, n’est pas
toujours communiquée au patient sous cette appellation.
Encore moins les
références possibles à l’hystérie.
Tous ces termes d’allure scientifique, ces expressions courantes, ne sont en fait
pas tout à fait « fantaisistes », dans la mesure où ils tentent, parfois
maladroitement, de cerner une réalité pathologique.
Mais il faut bien admettre
que la rigueur « scientifique » n’y trouve pas toujours son compte (pas plus que
dans certains modes d’exercice ésotériques de la médecine).
Certains parlent
même parfois de « diagnostics de complaisance », comme s’il s’agissait, en réalité,
de faire entrer « de force » des tableaux pathologiques incertains dans des tiroirs
de diagnostics bien répertoriés et argumentés.
La plupart du temps, ces diagnostics approximatifs paraissent satisfaire tout le
monde : les patients qui préfèrent voir nommer la cause de leur trouble, et les
médecins qui font leur métier en mettant des noms sur les troubles.
Mais il faut
reconnaître que ces diagnostics un peu « vagues » sont, en réalité, peu
satisfaisants pour l’un comme pour l’autre : les patients peuvent deviner que le
nom donné à leur trouble n’est pas complètement explicite, les médecins savent
bien qu’ils sont eux-mêmes insatisfaits dans cette situation.
B - Le mode d’exercice influence-t-il l’élaboration d’un diagnostic ?
Le processus intellectuel qui permet au médecin d’aller de la plainte du malade
à l’établissement d’un diagnostic est à peu près le même dans toutes les formes
d’exercice de la médecine (il peut être différent dans les médecines dites
« différentes »).
Toutefois, spécialistes et généralistes n’ont pas exactement la
même position vis-à-vis du diagnostic.
– Le médecin spécialiste a toujours la possibilité de dire : « Je ne nie pas votre
problème. Mais il ne correspond à aucun des diagnostics possibles dans ma spécialité.
Il vous faut consulter un autre spécialiste ».
Cette façon de faire
n’empêche pas toujours le spécialiste de formuler, lui aussi, des diagnostics
approximatifs, de circonstance.
– Le médecin de médecine générale n’est pas dans la même position : il peut
se faire aider en demandant l’avis technique de tel ou tel spécialiste, mais,
ensuite, il n’a plus de refuge.
Il se sent le plus souvent obligé de dire,
« techniquement », de quoi il s’agit, et se sent peu à l’aise quand, justement, il ne
sait pas trop de quoi il s’agit. D’où le recours à des diagnostics dont la rigueur n’est
pas toujours assurée.
C - Faut-il parfois se taire ?
Une précision tout d’abord : il ne s’agit pas, ici, de taire un diagnostic péjoratif
ou un pronostic défavorable, événements qui seront abordés plus loin.
Il s’agit de
se demander si le fait d’annoncer un diagnostic est nécessairement une action
positive.
Bien entendu, cette question ne se pose pas dans tous les cas : chaque
fois qu’une action thérapeutique adaptée peut améliorer un pronostic, il faut
formuler le diagnostic et le communiquer.
Mais, dans de nombreuses
circonstances, les choses ne sont pas si simples.
Annoncer à un patient (par
exemple) : « Vous avez une colopathie fonctionnelle » ou « une insomnie liée au
stress », sont des éventualités fréquentes.
Ce sont aussi des situations qui, bien
que ne mettant pas habituellement la vie en danger, peuvent perturber
longtemps et profondément l’existence de certains patients.
Ces deux « situations
diagnostiques » (parmi beaucoup d’autres), ont plusieurs points communs :
– il est souvent difficile de préciser le substratum anatomopathologique de ces
pathologies ;
– les étiologies à l’origine de ces tableaux cliniques sont imprécises ;
– le poids engendré par ces pathologies est lourd, voire très lourd, pour le
patient, la collectivité (et le médecin) ;
– « l’impression diagnostique » laisse penser que les symptômes de ces
patients concernent certains organes et/ou fonctions, mais aussi l’ensemble de la
personnalité du patient ;
– les thérapeutiques, souvent décevantes, essaient en général d’être aussi peu
iatrogènes que possible.
Dans ces situations diagnostiques parfois peu claires, l’attitude à adopter au
moment où il faut bien « annoncer un diagnostic » mérite réflexion :
– il est toujours possible de dire : « Vous avez une colopathie fonctionnelle (ou
une spasmophilie, ou une dystonie neurovégétative etc.) » ;
– il est également possible de dire : « J’ai une idée relativement claire de ce que
vous n’avez pas, mais je ne vois pas de façon précise ce qui vous rend malade » ;
– enfin, s’il est possible (théoriquement) de déclarer : « Vous n’avez rien » , il
s’agit d’une situation rare et d’une formulation discutable, dans la mesure où il
peut s’agir alors d’un renvoi pur et simple.
Dans le premier cas, le « diagnostic » , quand il s’agit d’une pathologie peu
claire, peut ressembler à une entreprise de « colmatage » , de « ravalement de
façade » : le médecin ne perd pas la face, en donnant des noms d’allure
scientifique aux événements.
Il peut même se donner l’illusion, de cette façon, de
rester maître du jeu.
Il faut remarquer que c’est le fait de donner un nom à une
pathologie qui risque de figer les choses, de permettre éventuellement au patient
d’organiser le reste de son existence autour d’un mot, d’un concept.
La nature du
mot utilisé n’est pas en cause. Par exemple, il est possible de dire, à la place de
« côlon irritable », « névrose organisée autour du côlon » : il n’est pas évident que
cette façon de faire sera plus efficace.
Dans un cas de figure un peu différent, le
diagnostic peut être le résultat d’une sorte de consensus entre patient et médecin.
Chacun des deux protagonistes sait que l’accord porte sur quelque chose de peu
précis, mais chacun sait également que ce quelque chose justifie le fait que le
patient a un motif d’aller consulter.
Il s’agit d’une sorte de laisser-passer qui donne
droit au patient « d’utiliser » le médecin en ayant une bonne raison de le faire.
Ce
consensus peut permettre, au cours de consultations éventuellement répétées,
d’aborder toutes sortes de problèmes, en fonction des demandes du patient.
Dans le deuxième cas, le fait que le médecin déclare qu’il ne comprend pas
tout n’est pas une absence de diagnostic.
C’est un constat, qui a même pour lui
une certaine honnêteté.
Il faut reconnaître que certains patients peuvent mal
supporter cette situation.
Ils peuvent penser, soit que le médecin n’est pas capable
de déterminer la nature de leur problème, soit, ce qui est pire, que le médecin ne
les croit pas « vraiment » malades.
En revanche, l’attitude du médecin qui consiste
à déclarer qu’il ne comprend pas tout, laisse une porte de sortie au patient : celle
de découvrir lui-même, en prenant le temps s’il le faut, quelle est la nature exacte
de ses problèmes (Socrate, et sa maïeutique, n’aurait pas renié cette attitude).
Malheureusement, seuls certains patients sont capables de cette démarche.
Comme il n’est pas évident, au départ, de savoir qui en est capable, mieux vaut
considérer que tous les patients peuvent comprendre seuls, en général, plus de
choses que l’on ne le pense.
L’évolution personnelle d’un patient sera peut-être
plus favorable s’il n’est pas obnubilé par un mot (colopathie, insomnie, éthylisme).
Mais cette possibilité d’évolution nécessite également que le patient perçoive,
chez son médecin, une capacité à ressentir, comme lui-même, certaines
émotions.
Le troisième cas (l’utilisation du « vous n’avez rien » ) est abordé plus loin.
Si l’annonce d’un diagnostic peut aller de soi, mieux vaut réfléchir chaque fois
que l’on est tenté de communiquer un diagnostic « de circonstance » , les
conséquences en étant difficiles à prévoir.
Annoncer une maladie grave :
Annoncer une maladie grave est une circonstance difficile.
Selon le mode
d’exercice, cet événement survient plus ou moins souvent.
En médecine générale,
c’est plusieurs fois par an, sinon par mois.
Le fait de devoir annoncer une maladie grave a une dimension éthique : faut-il
toujours dire tout, peut-on légitimement cacher « la vérité » ?
Le Code de
déontologie (article 35), après avoir précisé que le médecin doit en principe
informer la personne qu’il soigne, ajoute : « Toutefois, dans l’intérêt du malade et
pour des raisons légitimes que le praticien apprécie en conscience, un malade
peut être tenu dans l’ignorance d’un diagnostic ou d’un pronostic graves, sauf
dans les cas où l’affection dont il est atteint expose les tiers à un risque de
contamination ».
Ce texte a le mérite de préciser que seul « l’intérêt du malade »
justifie le silence du médecin.
Cependant, une difficulté demeure : il n’est pas
toujours simple de déterminer de façon précise où se situe l’intérêt du malade.
Il
serait souhaitable que le médecin puisse mesurer, chez son patient, le désir de
savoir ou de ne pas savoir.
Même si c’est un peu plus réalisable dans le cas d’un
malade connu de longue date, cette appréciation reste en partie aléatoire.
Par
exemple, le médecin peut estimer que son patient est trop fragile pour supporter
une annonce péjorative, ce qui n’est peut-être pas vraiment le cas.
Inversement,
tel patient que l’on croit solide peut ne pas supporter l’annonce d’une maladie
grave.
Si l’on décide de ne rien dire, il risque de s’installer, entre malade et
médecin, une relation où le « non-dit » va jouer un rôle éventuellement péjoratif.
Par ailleurs, le médecin peut être poussé à se taire en pensant que le doute sera
plus « confortable » pour tout le monde, y compris pour lui, médecin.
Une fois la
situation de « mensonge » installée, il n’est pas toujours facile de revenir en arrière.
En dehors de toute considération théorique, il faut reconnaître, dans la
pratique quotidienne, que les patients qui veulent savoir savent (que l’on ait dit ou
non), et que ceux qui ne veulent pas savoir ne savent pas (que l’on ait dit ou pas).
En fait, il est possible que la question posée par ce type de situation ne soit
pas : « Faut-il dire la vérité ou pas ? », mais plutôt : « Comment partager cette vérité
avec le patient ? ».
Trois remarques s’imposent :
– la notion de « gravité » n’est claire qu’en apparence ;
– dans toute situation grave, le médecin est directement et personnellement
impliqué ;
– les conditions dans lesquelles s’effectue l’annonce d’une maladie grave ont
une importance telle que décrire une situation qui serait exemplaire ne serait que
fiction.
A - La notion de gravité n’est claire qu’en apparence
:
La notion de « gravité » ne se réduit pas à un risque vital plus ou moins proche.
Un diabète insulinodépendant est une maladie sérieuse chez tout patient, mais
c’est une pathologie grave chez un patient débile et/ou vivant dans de mauvaises
conditions d’hygiène.
Ceci étant, la question de savoir s’il faut ou non cacher un
diagnostic défavorable peut se poser quand le pronostic vital est en cause, à plus
ou moins long terme, et surtout si ce terme est proche.
En revanche, même s’il
s’agit d’une maladie « grave », il n’est guère envisageable de cacher, par exemple,
un diagnostic de diabète insulinodépendant ou un diagnostic de polyarthrite
rhumatoïde.
Par ailleurs, la perception du degré de gravité n’est pas obligatoirement la
même chez le patient et chez le médecin. Une mère à qui l’on annonce que son
enfant a de l’eczéma ou de l’asthme peut parfois penser, malgré l’avis émis par le
médecin, qu’il s’agit de maladies « graves » (ce qui, occasionnellement, peut
d’ailleurs être le cas).
La maladie « grave » la plus courante en occident reste le cancer, malgré les
progrès importants dans ce domaine.
Il se trouve que les médias accréditent
largement l’idée que l’on guérit maintenant beaucoup de cancers.
En même temps, des procès de plus en plus nombreux accusent les médecins de rétention
d’information.
Le résultat est que l’annonce du diagnostic de cancer est devenue
plus fréquente, même si elle est restée difficile.
Sans doute parce qu’elles sont
moins fréquentes, des pathologies aussi sévères que, par exemple, une
mucoviscidose ou certaines dégénérescences neurologiques occupent moins le
devant de la scène.
B - Dans toute situation grave, le médecin est personnellement
impliqué :
Comme chaque fois qu’il est question de mort, même si ce n’est pas de façon
imminente, le médecin est personnellement concerné.
Pourtant, pendant les
études de médecine, tout a été fait pour que son affectivité personnelle
n’intervienne pas (ou le moins possible) dans son activité de médecin.
L’accent a
toujours été mis sur la dimension biotechnique de son métier, aux dépens de sa
dimension affective et relationnelle.
Plus ou moins explicitement, on lui a fait
comprendre qu’il devait, pour des raisons de sécurité, se conduire en technicien
« froid ».
Mais rien ne peut empêcher un médecin de souffrir, fut-il chevronné, par
exemple au moment de l’annonce d’un cancer chez un adolescent.
Il en est de
même dans d’autres événements dramatiques.
Dans toutes ces circonstances, la
notion de « distance thérapeutique », même si elle reste de rigueur, devient difficile
à gérer.
En tout état de cause, si le médecin aimerait bien oublier qu’il peut
éventuellement être lui-même gravement malade, il ne peut pas oublier que,
comme tout un chacun, il est lui aussi mortel.
Ces sentiments, communs chez
toute personne, interviennent, qu’il le veuille ou non, chez le médecin qui
annonce une mauvaise nouvelle.
C - Les conditions d’annonce d’une maladie grave ont
de l’importance :
Contrairement à ce que l’on dit parfois, la médecine « de famille » n’a pas
disparu.
Il est donc resté courant de suivre une famille sur une ou plusieurs
générations, dans un milieu connu du médecin généraliste.
Dans ces conditions,
la survenue d’une maladie grave, voire l’approche d’un décès sont des
événements qui prennent place dans une trame relationnelle au long cours.
Apprendre à un inconnu qu’il est atteint d’une maladie grave peut s’avérer
difficile.
Mais l’apprendre à quelqu’un que l’on soigne depuis vingt ans, dont on
soigne les parents et les enfants, ne ressemble en rien à un acte anonyme.
L’affectivité du médecin, son parcours de vie personnel, ses propres angoisses, les
liens qui se sont créés avec une personne malade et sa famille, tous ces éléments
vont intervenir quand il va annoncer la mauvaise nouvelle.
Dans la pratique, il n’est pas très fréquent que le médecin généraliste
aboutisse, seul, à un diagnostic de cancer par exemple.
Il peut le soupçonner,
mais la certitude nécessite souvent des examens spécialisés.
C’est donc le ou les
spécialistes concernés qui vont « savoir » les premiers.
Ils ont alors le choix, soit
d’annoncer eux-mêmes le diagnostic (ou de le laisser comprendre), soit de laisser
ce soin au médecin généraliste qui suit habituellement le patient (quand ce
dernier a un généraliste).
S’il est possible de parler de « confort » dans ces circonstances, peut-être est-il
moins inconfortable pour un patient de se faire annoncer une nouvelle péjorative
par un médecin qu’il connaît bien.
En effet, ce dernier est en principe le mieux
placé :
– pour juger de la capacité de son patient à entendre « la vérité » ;
– pour savoir quand aborder cette vérité ;
– pour estimer à quelle « dose » donner cette vérité ;
– pour se faire aider dans sa tâche par les proches du patient ;
– pour gérer, simultanément, les réactions prévisibles d’un entourage qu’il
connaît souvent bien.
Par la suite, une fois la mauvaise nouvelle transmise, le médecin de famille va
encore aider son patient, pendant un temps plus ou moins long, à faire le travail
d’acceptation de la réalité.
Certains patients en ont la capacité, d’autres pas.
Mais,
dans ces circonstances, le généraliste qui connaît bien son patient demeure le
personnage proche capable d’apporter une aide technique, psychologique, voire
amicale.
Annoncer un risque (prévention) :
Les grandes collectivités, nationales et/ou internationales, font régulièrement
des états des lieux de la santé, dans différents domaines.
Il s’agit de données
chiffrées, statistiques, à l’échelle de populations.
Les responsables politiques en
tirent généralement des indications qui leur permettent de lancer des campagnes
de prévention.
L’intérêt des études statistiques est de réduire l’imprédictibilité des
problèmes de santé, en sachant que cette réduction ne concerne que des
populations données, mais pas les individus pris isolément.
Au niveau de l’exercice quotidien de la médecine, ces données statistiques ont
un certain intérêt.
Mais l’annonce d’un risque, qui fait partie du travail normal du
médecin, se situe dans un contexte différent : il s’agit d’une entreprise d’individu à
individu, souvent au long cours, tenant compte de la personnalité du patient,
émaillée d’échecs plus que de succès.
C’est bien d’un diagnostic qu’il est question.
Il pourrait, le plus souvent, se formuler de la façon suivante : « Vous n’êtes pas
malade aujourd’hui. Mais votre mode de vie vous expose statistiquement à
développer telle ou telle pathologie.
Je suis en mesure de vous donner quelques
conseils, mais c’est à vous de voir ce que vous pouvez faire ».
En réalité, à
l’échelon individuel, le fait de conseiller de moins boire d’alcool, de mieux
manger, de ne pas fumer, de faire du sport, etc., représente une activité utile, sans
plus.
Il serait plus intéressant (et potentiellement plus efficace), de comprendre en
profondeur ce qui fait qu’untel boit trop, qu’unetelle s’est laissée prendre trente
kilogrammes, qu’ils fument tous les deux et n’ont aucune activité physique.
Il
s’agit alors d’un réel « diagnostic de situation préventive », qui peut mettre
longtemps à s’élaborer, qui risque de rester incomplet, qui ne débouchera pas
nécessairement sur des modifications efficaces de comportements, mais qui fait
partie intégrante du travail médical quotidien.
Quand il fait de « l’information préventive » à ses patients, le médecin se doit de
mesurer, autant que possible, l’impact de ses conseils d’hygiène de vie.
Beaucoup
de personnes savent bien qu’elles n’ont pas un mode de vie conforme aux
injonctions des médecins ou des médias. Beaucoup en sont, à des degrés divers,
culpabilisées.
Si ces personnes sentent que leur médecin est prêt à les
comprendre et à les aider, une prévention « réelle » va peut-être s’instaurer.
Si elles
reçoivent des messages tels que : « Si vous ne maigrissez pas (ou n’arrêtez pas de
fumer etc.) je ne m’occupe plus de vous », il est possible qu’un certain degré
d’anxiété s’ajoute à la probable culpabilité.
Comme lors de l’annonce d’une maladie grave, le médecin se retrouve face à
lui-même quand il s’occupe de prévention, du moins au niveau des
comportements à risques.
Un médecin qui fume est-il crédible et/ou efficace
quand il interdit de fumer ?
Celui qui n’a aucune activité physique peut-il
conseiller le sport sans arrière-pensée ?
Il est possible que des conseils dans de
telles conditions soient malgré tout pertinents, si le médecin reconnaît qu’il est
lui-même incapable d’appliquer telle ou telle règle d’hygiène, mais qu’il les trouve
cependant utiles pour son patient.
Médecine prédictive :
Il s’agit d’un des derniers avatars de la médecine préventive. Selon toute
vraisemblance, cette partie de l’exercice médical est appelée à se développer
considérablement.
La précision croissante des diagnostics génétiques pourra sans
doute permettre, à la naissance (ou avant), d’avoir le calendrier prévisionnel des
ennuis de santé, graves ou pas, qui vous attendent dans l’existence.
À première
vue, il s’agit là d’un grand progrès, mais qui pose nombre de questions éthiques.
Certaines d’entre elles paraissent, pour l’instant, à peu près insolubles.
Ces
questions difficiles concernent toutes l’annonce d’un diagnostic à un patient.
Le terme de diagnostic lui-même, dans cette situation, invite à la réflexion,
puisqu’il s’agit d’analyser les gènes d’un foetus, d’un enfant ou d’un adulte
indemnes de toute pathologie apparente, mais qui développeront, ou risqueront
de développer des maladies graves dans les années ultérieures.
De plus,
d’habitude, le diagnostic concerne un individu donné, alors que dans ce cas, la
constatation d’un gène défectueux concerne cet individu mais également sa
descendance.
Comme dans toute situation où la génétique est en cause, ce qui va
être annoncé (ou caché) à un patient doit donc être particulièrement bien pesé.
Si les problèmes de santé prévisibles par une analyse génétique étaient à la
fois certains de survenir et évitables par une attitude médicale préventive et/ou
thérapeutique, il s’agirait bien d’un progrès.
Dans ces conditions, l’annonce du
diagnostic s’imposerait, qu’il s’agisse d’un foetus, d’un enfant ou d’un adulte.
Le
fait que la pathologie en cause devrait se manifester de façon certaine mais
qu’elle serait alors accessible au traitement imposerait une grande vigilance.
La découverte d’une anomalie génétique dont on est sûr qu’elle se traduira par
une pathologie grave, mais contre laquelle il n’y a ni prévention ni traitement,
pose quant à elle des questions d’ordre éthique.
C’est le cas, par exemple, de la maladie d’Huntington.
Si l’on découvre, chez le frère ou la soeur d’un patient
atteint de cette maladie, qu’il/ou elle est porteur(se) de l’anomalie génétique en
cause, dans quelles conditions peut-on le leur annoncer ?
En fait, la question se
pose avant même d’avoir fait le test, et il n’est pas évident d’y répondre.
Dans un autre cas de figure, les données génétiques concernent des risques de
survenue d’une pathologie, mais pas de certitude.
Certains parlent alors de
« gènes de susceptibilité ».
C’est le cas de certaines formes de cancers du sein. Les
problèmes éthiques posés sont encore plus compliqués que dans le cas de la
maladie de Huntington.
En effet, la présence de l’anomalie génétique ne suffit pas
à affirmer qu’un cancer se développera.
En sens inverse, l’absence de cette même
anomalie ne met pas à l’abri ces personnes des formes non héréditaires des
cancers du sein.
Comme le cancer du sein reste une pathologie fréquente, il est
tentant, malgré tout, de proposer ces tests génétiques, au moins dans les familles
« à risques ».
Tentant, mais avec quelle efficacité, sachant que les méthodes de
prévention du cancer du sein restent à mettre au point ?
Cette forme (récente) de l’exercice de la médecine illustre le fait qu’il ne suffit
pas de faire des diagnostics : il faut également décider dans quels cas il est
pertinent de les communiquer, décisions qui sont très difficiles à prendre et font
intervenir de nombreux facteurs.
Peut-on annoncer : « Vous n'avez rien » ?
Cette expression, telle quelle, est rarement utilisée, bien qu’il s’agisse d’un
diagnostic comme un autre.
Il peut cependant arriver, dans de rares
circonstances, que ce soit celle qui convienne.
Par exemple, le développement de
l’imagerie médicale, tout en améliorant les moyens diagnostiques et
thérapeutiques, a généré des séries d’images dont la signification n’était pas
toujours claire.
Il s’est avéré que certaines images étaient évidemment
pathologiques, d’autres l’étaient peut-être, et d’autres étaient seulement des
images.
L’expression « vous n’avez rien » peut convenir assez bien lors de la
découverte de ces images sans signification, et suffire à rassurer les patients (mais
il arrive que des comptes-rendus d’examens, même « normaux », laissent des
traces de doutes chez certains patients).
Si la situation ci-dessus est rare, il est en revanche très fréquent que le patient
entende : « Vous n’avez rien », même si ce n’est pas exactement ce qu’a dit le
médecin.
Quelle que soit la formule utilisée par le médecin, elle signifie que ses
recherches n’ont pas mis en évidence de lésions ou autres anomalies
significatives.
Le patient perçoit en général, dans ce cas, que le médecin est à la
fois soulagé, perplexe sur l’origine des troubles ressentis, et qu’il est moins
intéressé par cette pathologie puisque, justement, elle n’a pas de support
« organique » décelable.
Ces situations, fréquentes, concernent les pathologies dites « fonctionnelles ».
Les difficultés, souvent majeures, pour le patient et pour le médecin, paraissent
liées à deux sortes de fossés :
– d’une part, fossé entre le contenu des études hospitalières du médecin et le
contenu de son activité quotidienne.
Tout naturellement, sans que l’on s’en
aperçoive, les pathologies fonctionnelles se trouvent reléguées au rang de
problèmes mineurs, « moins intéressants » pour le médecin ;
– d’autre part, fossé entre le vécu de la situation par le patient d’un côté et par
le médecin de l’autre : comment le patient qui digère mal depuis vingt ans ou a
mal à la tête tous les dimanches pourrait-il comprendre pourquoi, d’une certaine
façon, le médecin ne paraît pas s’émouvoir outre mesure ?
L’annonce d’un diagnostic, qui peut être compris comme : « Vous n’avez rien »,
est automatiquement à l’origine d’un malentendu.
Le malade, qui est le mieux
placé pour le savoir, « sait » qu’il ne va pas bien.
Le médecin, qui a dit (ou laissé
entendre) qu’il ne trouvait rien, sait également que son patient ne va pas bien.
Ces conditions risquent de n’être pas favorables à une prise en charge
thérapeutique efficace.
Il n’existe qu’une façon de sortir de cette impasse : le médecin peut faire
comprendre, sereinement, à son patient que le fait qu’il n’aille pas bien alors que
ses examens sont normaux est une situation tout à fait digne d’intérêt.
Mais ceci
est une autre histoire, dans la mesure où, en général, les médecins sont peu ou
mal préparés à faire face à ces situations.
Conclusion :
L’annonce d’une maladie, ou de l’absence de maladie, ou d’un risque de
maladie engage personnellement le médecin.
Cette démarche peut être simple
ou compliquée, selon la nature des problèmes, mais aussi en fonction des
personnalités du patient et du médecin. Le fait d’annoncer un diagnostic
demeure une des tâches importantes que le médecin ne peut déléguer.
Il est
possible de se préparer à cette situation, en formation initiale et/ou continue,
mais il ne peut exister de « recette » toute faite.
Une relation médecin-malade de
longue durée rend l’annonce d’un diagnostic, grave ou pas, à la fois plus facile et
plus difficile.