Suivi des patients traités par chimiothérapie : complications urgentes Cours de
réanimation - urgences
Introduction
:
La chimiothérapie anticancéreuse est
généralement administrée en milieu
hospitalier spécialisé, soit en hospitalisation
conventionnelle, soit en hospitalisation de
jour.
Néanmoins, se développent de plus en
plus des structures ambulatoires qui
permettent l’administration de traitements à
domicile (perfusion continue à domicile, par
exemple).
L’évolution des techniques, l’utilisation de
plus en plus fréquente de drogues irritantes
au niveau veineux ou nécessitant une
importante hydratation, de plus larges
indications à des traitements administrés en
perfusion continue à domicile ont amené à
la pose de voies d’abord veineuses centrales,
habituellement sous-clavières, au moyen de
cathéters tunnellisés ou de chambres
implantables.
Le médecin généraliste a un rôle important
dans le suivi du patient de retour à domicile
après une chimiothérapie administrée à
l’hôpital ou lors de son administration à
domicile.
Il est de plus en plus souvent
confronté aux complications et aux effets
secondaires immédiats ou retardés de ces
traitements.
Une collaboration étroite doit
donc s’établir entre le médecin prescripteur
de la chimiothérapie et le médecin généraliste, nécessitant la transmission
précise des informations dans les deux sens
et des contacts téléphoniques fréquents.
Ceci
demande la connaissance des drogues
administrées et de leurs effets secondaires
habituels, mais aussi des tableaux cliniques
en rapport avec les complications de la
chimiothérapie, tableaux plus ou moins
complexes suivant la susceptibilité de
chaque patient aux associations de drogues
utilisées, conséquence de son état général, et
de l’exacerbation de troubles physiologiques
préexistants liés ou non à la pathologie
tumorale.
Nous nous limiterons dans cet article à la
description des effets secondaires et des
complications nécessitant une décision
thérapeutique urgente et souvent la décision
d’une hospitalisation en milieu spécialisé.
Les chimiothérapies intensives suivies
d’autogreffes de cellules souches
hématopoïétiques et l’immunothérapie,
associées à des complications spécifiques
liées à des durées d’aplasie prolongées ou à
une immunosuppression plus intense, ne
seront pas traitées dans cet article.
Toxicité spécifiques
des agents anticancéreux :
A - GÉNÉRALITÉS
:
La chimiothérapie cytotoxique est un
traitement médical administré le plus
souvent par cycles de 1 à 6 jours, répétés
tous les 15 à 28 jours, selon le protocole
appliqué. Elle a pour objectif de détruire les
cellules tumorales disséminées dans
l’organisme.
Les cibles de la chimiothérapie
sont donc exclusivement les cellules
tumorales en division, mais la spécificité du
traitement est médiocre et les cellules
normales appartenant notamment aux tissus
à renouvellement rapide (moelle osseuse,
muqueuses digestives,...) sont aussi sensibles
au traitement.
Les lésions provoquées aux
tissus sains sont en général rapidement
réparées mais responsables de nombreux
effets secondaires ; à l’inverse, les cellules
tumorales n’ont qu’une faible capacité de
réparation et meurent de lésions provoquées
par la chimiothérapie.
Les différentes toxicités des chimiothérapies
sont répertoriées et leur gravité gradée de
0 à 4 suivant des critères établis par
l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Les agents thérapeutiques sont représentés
par de multiples drogues dont les effets
secondaires propres sont très divers.
Ils
appartiennent à plusieurs « familles »
individualisées selon le mode d’action de la
drogue.
On distingue schématiquement les alkylants, les poisons du fuseau, les
inhibiteurs des topo-isomérases 1 ou 2, les
antimétabolites et quelques drogues autres
n’appartenant à aucune des familles
précédentes.
Il est à noter que deux agents
appartenant à une même famille
thérapeutique peuvent avoir une structure
chimique très proche et pourtant présenter
une toxicité et un spectre d’activité très
différents.
Les protocoles thérapeutiques proposés font
le plus souvent appel à une association
d’agents antitumoraux dont les modes
d’action sont différents et dont les toxicités
sont également diverses.
On évitera
d’associer, lors d’une même chimiothérapie,
des drogues présentant les mêmes toxicités,
par exemple d’utiliser au sein d’un même
protocole méthotrexate et bléomycine, qui
ont tous deux une toxicité cutanéomuqueuse,
ou deux agents néphrotoxiques tels
le cisplatine et le méthotrexate à forte dose
ou la mitomycine C.
Il importe en outre de ne pas méconnaître
les interactions médicamenteuses possibles des agents cytotoxiques avec des traitements
pris de façon concomitante par les patients.
Les effets secondaires de la chimiothérapie
ne peuvent être décrits de façon exhaustive,
d’une part parce qu’ils sont multiples,
d’autre part parce que leur expression
clinique peut être variable d’un sujet à
l’autre.
Les principaux effets secondaires des
cytotoxiques. pour chaque
cytotoxique cité, le chiffre apparaissant dans
la colonne se rapportant à la toxicité décrite
correspond au grade de cotation OMS
observé pour des doses d’utilisation standart
de la drogue.
Les cases dans lesquelles
figure une + correspondent à des toxicités
dont l’intensité est mal définie et varie d’un
patients à l’autre, allant d’un effet modéré et
réversible à une toxicité pouvant mettre en
jeu la vie du patient.
B - TOXICITÉ HÉMATOLOGIQUE
:
La myélosuppression chimio-induite est la
toxicité limitante le plus souvent rencontrée.
Elle peut porter sur les trois lignées mais les
complications potentiellement graves sont le
fait d’une neutropénie (complications
infectieuses) qui peut être prévenue ou
minorée par l’utilisation de facteurs de
croissance hématopoïétiques (G-CSF) ou
d’une thrombopénie (complications
hémorragiques) nécessitant des transfusions
de plaquettes.
L’anémie est le plus souvent
modérée et nécessite plus rarement des
transfusions de culots de globules rouges.
Certains agents cytotoxiques peuvent être
responsables de déficit immunitaire par unetoxicité sur les lymphocytes B et T (fludarabine,...).
C - TOXICITÉ DIGESTIVE
:
Anorexie, troubles de l’appétit sont très
fréquents au décours immédiat d’un
traitement, souvent majorés par une dysgueusie entraînant une anorexie sélective
pour certains aliments.
Nausées et vomissements représentent un
effet secondaire fréquent et très mal vécu
par le patient .
On distingue les
vomissements anticipés survenant avant la
mise en route du traitement et dans le
mécanisme desquels la composante
psychique apparaît majeure , les
vomissements aigus survenant au décours
immédiat du traitement, et les vomissements
retardés survenant 24 heures ou plus après
la fin du traitement.
Le hoquet peut
représenter un équivalent mineur des
nausées mais être très invalidant.
Les agents capables d’induire nausées et
vomissements sont nombreux.
Mucite et aphtes sont plus rarement
rencontrés et plus spécifiques de certaines
drogues (méthotrexate, 5-fluorouracile,
bléomycine, actinomycine,...) ou de certains
moyens thérapeutiques (perfusions
continues, intensifications thérapeutiques
avec des chimiothérapies à très fortes doses
suivies de greffe de cellules souches).
Les troubles du transit sont fréquents à type
de constipation, voire d’un syndrome
occlusif (alcaloïdes de pervenche, dacarbazine,...), ou d’une diarrhée plus ou
moins profuse (cytarabine à forte dose,
streptozocine, fluorouracile,...).
D - TOXICITÉ RÉNALE ET VÉSICALE
:
Il s’agit des insuffisances rénales organiques
avec ascension de la créatinine sérique (sels
de platine, mitomycine, méthotrexate,
ifosfamide,...).
Le cisplatine est de loin
l’agent potentiellement le plus néphrotoxique
; son utilisation nécessite des
précautions d’hydratation importante avant
et après administration d’autant plus qu’il
entraîne fréquemment des vomissements
retardés, le patient ayant alors des difficultés
à s’hydrater de façon satisfaisante.
Le méthotrexate peut aussi être à l’origine
d’une insuffisance rénale lorsqu’il est
administré à forte dose (indications en
hématologie ou dans les tumeurs osseuses
et cérébrales).
Il est primordial en ce cas
d’assurer une hydratation alcaline et
d’administrer avec précision aux heures
prescrites l’« antidote » du méthotrexate
(acide folinique) qui va très rapidement
inactiver le méthotrexate résiduel et éviter
les toxicités de la molécule.
Les toxicités vésicales avec hématurie parfois
grave sont essentiellement liées à l’utilisation
de l’ifosfamide et, à moindre degré, du
cyclophosphamide.
Une hyperhydratation
et l'utilisation systématique d’un uroprotecteur, l’Uromitexant, a rendu ce
type de complication exceptionnel.
E - TOXICITÉ CARDIAQUE
:
On peut observer d’une part des tableaux
de coronaropathie avec authentiques
spasmes coronariens (5-fluorouracile, vinorelbine...), d’autre part des tableaux de
myocardiopathie avec insuffisance cardiaque
(anthracyclines, anthracène-dione,
cyclophosphamide à forte dose, taxanes,...).
La cardiotoxicité des anthracyclines impose
avant traitement de contrôler l’électrocardiogramme
et de mesurer régulièrement la
fraction d’éjection systolique par une
échographie.
Le mécanisme de la cardiotoxicité est mal connu mais corrélé à
la dose cumulée d’anthracycline.
Une
molécule (dexrazoxane ou Cardioxanet)
peut être utilisée depuis peu dans la
prévention de la cardiotoxicité chronique
cumulative de la doxorubicine chez les
malades atteints de cancers avancés et/ou
métastasés, ayant déjà reçu un traitement
par une anthracycline.
Les doses
cumulatives maximales au-delà desquelles
les risques d’insuffisance ventriculaire
gauche sont majeurs, sont de 550 mg/m2
pour l’adriamycine, 750 mg/m2 pour
l’épirubicine et 120 mg/m2 pour la
mitoxantrone.
F - TOXICITÉ NEUROLOGIQUE
:
Les troubles neurologiques périphériques
marqués par des tableaux de polynévrite
sensitivomotrice sont parfois très
invalidants.
Ils sont observés après
traitements faisant appel aux alcaloïdes de
pervenche, à l’étoposide, ou aux sels de
platine (cisplatine).
Les tableaux neurologiques centraux sous
forme de troubles de la vigilance, de
convulsions, de syndrome cérébelleux sont
plus rares et toujours observés en cours de
traitement (ifosfamide et Uromitexant,
cytosine arabinoside à forte dose, vincristine,
méthotrexate, busulfan à très fortes doses
telles qu’utilisées dans les conditionnements
de greffe de cellules souches hématopoïétiques,...).
G - TOXICITÉ HÉPATIQUE
:
Il s’agit le plus souvent d’hépatites toxiques
habituellement totalement réversibles à
l’arrêt du traitement (anthracyclines,
méthotrexate, dacarbazine, mercaptopurine,
étoposide,...).
Une mention particulière
pour la L-asparaginase qui peut être
responsable d’une insuffisance hépatocellulaire accompagnée de troubles de
l’hémostase, une pancréatite aiguë pouvant
compliquer le tableau.
Une complication particulière est représentée
par la maladie veino-occlusive du foie qui
survient pour de fortes doses de
chimiothérapie.
H - TOXICITÉ PULMONAIRE
:
Certains cytotoxiques sont responsables de
l’installation plus ou moins rapide d’une
fibrose pulmonaire dose-dépendante,
responsable d’une insuffisance respiratoire
progressive (bléomycine, busulfan,
carmustine,...).
Le méthotrexate
peut être responsable d’une pneumopathie
interstitielle immunoallergique.
I - TOXICITÉ CUTANÉOMUQUEUSE,
ONGLES ET PHANÈRES, GONADES :
Pigmentation, peau sèche, desquamation,
érythème douloureux, syndrome main-pied
sont fréquents (5-fluorouracile , actinomycine, bléomycine, cytarabine,
méthotrexate, anthracyclines, busulfan,...).
D’autre part, la grande majorité des
cytotoxiques sont alopéciants ; ongles et
phanères sont parfois aussi touchés.
Enfin, un retentissement sur la fertilité est
fréquent, fonction de la nature et de la durée
du traitement, fonction aussi de l’âge du
patient.
J - ALLERGIE
:
Fièvre, frissons, rash cutané, prurit, flush,
dyspnée, bronchospasme, oedème de
Quincke, tachycardie, hypotension, parfois
choc anaphylactique peuvent survenir dans
les minutes qui suivent l’administration d’un
agent cytotoxique.
Les mesures
thérapeutiques d’urgence associent l’arrêt du
médicament, l’injection intraveineuse d’un
corticoïde, d’un antihistaminique et des
mesures de réanimation adaptées.
Syndromes cliniques :
conduite à tenir
A - SYNDROME DE LYSE
:
Il est la conséquence de la libération dans la
circulation sanguine des catabolites des
cellules tumorales détruites par la
chimiothérapie.
Il survient essentiellement
dans les pathologies néoplasiques à forte
masse tumorale souvent associées à un taux
de lacticodéshydrogénase (LDH) élevé
(leucémies aiguës, lymphome de Burkitt).
Le
tableau associe généralement une
insuffisance rénale aiguë à une acidose
lactique , une hyperuricémie, une
hyperphosphatémie, une hyperkaliémie.
Une simple corticothérapie peut suffire à le
déclencher et ne doit donc être entreprise,
dans ces pathologies, qu’en milieu spécialisé
sous couvert d’une hyperhydratation, d’une
alcalinisation, d’un traitement hypouricémiant.
D’une manière générale, toute
chimiothérapie nécessite une bonne
hydratation et une alcalinisation qui parfois
sera faite par voie orale à domicile ; certains
traitements, faits parfois en « externe » pour
des néoplasies lysant habituellement peu,
peuvent s’accompagner d’un tel syndrome
(leucémie lymphoïde chronique et fludarabine, par exemple).
B - SYNDROME SEPTIQUE
:
C’est la conséquence de la neutropénie
induite par la chimiothérapie.
Le moment où apparaît cette toxicité,
correspondant au chiffre le plus bas des
éléments figurés du sang périphérique
(nadir), peut être assez précisément prévu
en fonction de la ou des drogues utilisées et
se situe 8 à 10 jours après administration
des agents hématotoxiques.
Les infections
bactériennes sont de loin les plus fréquentes
quoique tout type d’infection puisse être
rencontré (infections fongiques, virales,
parasitaires).
Le risque d’infection grave est
lié à la profondeur de la neutropénie, à sa
durée et à l’agent infectieux responsable.
La
constatation sur la numération-formule
sanguine (NFS) d’une neutropénie
(leucocytes < 2 000/mm3, neutrophiles
< 1 000/mm3), d’une agranulocytose
(leucocytes < 1 000/mm3, neutrophiles
< 500/mm3), ou d’une aplasie (neutrophiles
< 500/mm3, plaquettes < 100 000/mm3,
hémoglobine < 6,5 g/dL) va aider à la
décision thérapeutique, le tableau clinique
restant toutefois le principal facteur
décisionnel.
En pratique, toute fièvre
survenant chez un patient sous
chimiothérapie n’ayant pas une explication
claire (fièvre spécifique, surinfection banale
en période hivernale,...) doit faire suspecter
une neutropénie fébrile chimio-induite, a
fortiori si elle survient au moment du nadir
prévisible.
L’absence de signes de gravité associée à
une neutropénie modérée (> 500/mm3)
constatée sur la NFS effectuée en urgence, et
éventuellement un foyer infectieux banal
(type oto-rhino-laryngologique [ORL]) peut
faire discuter le maintien du patient à
domicile sous antibiothérapie orientée, sous
étroite surveillance et dans la mesure où la
durée prévisible de la cytopénie est courte.
Le traitement est précédé de prélèvements
bactériologiques orientés (examen
cytobactériologique des urines [ECBU],...).
Une infection représentant toutefois un
risque majeur pouvant engager le pronostic
vital, il convient d’être infiniment prudent et
de ne pas, devant le moindre doute,
maintenir le patient à domicile.
Ce
traitement à domicile est très variable,
fonction essentiellement de la nature de
l’infection suspectée sur l’examen clinique :
– infection de la sphère ORL, angine le plus
souvent justifiant la prescription
d’amoxicilline ou de macrolides, voire d’une
association amoxicilline-acide clavulanique ;
– infection urinaire qui peut relever d’une quinolone.
Ces différents traitements antibiotiques sont
prescrits précocement, dès l’apparition de la
fièvre, avant résultats des prélèvements
bactériologiques éventuels et doivent donc
être réajustés éventuellement en cas
d’identification du germe en cause.
Parallèlement, le suivi de la température, le
suivi clinique, le suivi de l’hémogramme
doivent être assurés afin de pouvoir
hospitaliser le patient en cas d’aggravation
du tableau infectieux.
Des signes d’infection grave (frissons,
température à 39 °C ou plus, ou à l’inverse
hypothermie, retentissement vasculaire avec
pouls rapide et filant, hypotension,
marbrures, extrémités froides,...) doivent
conduire à hospitaliser le patient en urgence
et débuter immédiatement une antibiothérapie
parentérale orientée sur les bacilles à
Gram négatifs (point de départ
fréquemment digestif de l’infection), en
même temps que seront effectués les
prélèvements bactériologiques.
Souvent, il
s’agit en effet d’un tableau de fièvre isolée.
La NFS révélera le plus souvent une
neutropénie profonde (< 500/mm3).
L’association d’une bêtalactamine et d’un
aminoside est la règle.
Le choix des
antibiotiques est cependant fonction de la
gravité du tableau clinique et de la fonction
rénale.
Les posologies habituellement administrées
en l’absence d’adaptation des doses sont :
– ceftriaxone (Rocéphinet) : 1-2 g/j en une à
deux injections ;
– nétilmicine (Nétromicinet) : 3 mg/kg/j en
deux injections ;
– pipéracilline + tazobactam (Tazocillinet) :
12 g/j en trois injections ;
– ciprofloxacine (Cifloxt) : 400 mg en deux
injections ;
– ceftazidime (Fortumt) : 3 à 6g/j en trois
injections ;
– tiénamycine (Tienamt) : 2 g/j en troisquatre
injections ;
– amphotéricine (Fungizonet) :
0,5-1 mg/kg/j.
La prescription de facteurs de croissance
granulocytaire (G-CSF) est discutée en fonction de la gravité de l’infection, de la
durée prévue de la neutropénie et du
contexte tumoral.
Le G-CSF trouve une
indication théorique dans le traitement des
infections chez le patient neutropénique
puisqu’il va permettre de raccourcir la durée
de l’aplasie et donc de diminuer la période
à risque d’infection grave, engageant le
pronostic vital.
Il est en pratique utilisé à
la dose de 5 íg/kg/j, en perfusion ou par
voie sous-cutanée.
C - SYNDROME HÉMORRAGIQUE
ET ANÉMIE :
Le risque hémorragique est moins
fréquemment rencontré ; sa prise en charge
est moins complexe.
Il est fonction de la
nature de la ou des drogues utilisées, et la
date approximative de sa survenue par
rapport à l’administration est prévisible.
Les
drogues responsables sont nombreuses avec
une toxicité plaquettaire plus marquée pour
les nitroso-urées (lomustine, carmustine,
fotémustine) et le carboplatine
(Paraplatinet).
L’apparition de signes hémorragiques
cliniques (gingivorragies spontanées ou
provoquées, épistaxis, pétéchies, ecchymoses
spontanées ou provoquées,...) doit faire
prescrire une numération plaquettaire, voire
un bilan d’hémostase s’il y a suspicion d’un
autre facteur de saignement (coagulation intravasculaire disséminée [CIVD],
insuffisance hépatique avec hypovitaminose
K, patient sous anticoagulants,...).
Le risque hémorragique est potentiellement
grave devant une thrombopénie isolée
inférieure à 25 000/mm3.
Une transfusion est
alors nécessaire et permet d’éviter des
complications hémorragiques plus graves
(saignement digestif ou cérébral).
Certaines
équipes préconisent une surveillance
systématique de la numération et des
transfusions prophylactiques.
Dans tous les
cas, un traitement pouvant majorer un
saignement doit être suspendu (anticoagulant,
anti-inflammatoires non stéroïdiens
[AINS], acide acétylsalicylique,...).
En cas de
syndrome hémorragique plus complexe, le
patient doit être hospitalisé pour exploration
et traitement.
Le risque d’anémie apparaît mineur par
rapport aux autres risques hématologiques,
sinon dans sa fréquence de survenue, du
moins dans ses implications cliniques.
Plus que par le chiffre d’hémoglobine, la
transfusion sera proposée en fonction de la
tolérance fonctionnelle en rapport avec
divers paramètres individuels.
Elle est
cependant généralement systématique pour
une hémoglobine inférieure à 8 g/dL.
D - TROUBLES DIGESTIFS
:
Les nausées et vomissements sont induits de
façon variables par les anticancéreux, tant
au niveau de la sévérité que des délais
d’apparition et de la durée de ce type d’effet
secondaire.
Ces trois données (sévérité,
délais d’apparition et durée) sont à prendre
en compte pour la prescription du
traitement antiémétique préventif.
De considérables progrès ont été faits
récemment avec l’introduction des sétrons
qui agissent en bloquant les récepteurs à la
sérotonine centraux et périphériques.
Les vomissements aigus sont prévenus par
l’administration d’antiémétiques associés à
la prescription de la chimiothérapie.
La
nature des antiémétiques prescrits dépend
du pouvoir émétisant présumé de la
chimiothérapie et du profil du patient.
Les vomissements retardés survenant à plus
de 24 heures de l’arrêt de la chimiothérapie
(phénomène fréquemment observé après
administration de cisplatine) peuvent être
traités par deux médicaments qui ont une
autorisation de mise sur le marché (AMM)
dans cette indication (Zophrent 8 mg par
8 heures en intraveineux ou per os ou
Navobant 5 mg par 12 heures en
intraveineux ou per os, pendant 1 à 5 jours).
Une alternative parfois plus efficace peut
être représentée par l’association de
corticoïdes (Solumédrolt 120 mg en
intraveineux ou intramusculaire) et d’un
antiémétique de type Pliticant 100 mg en
intraveineux, deux à trois fois par jour.
Si le
tableau est moins aigu, la voie orale est
possible (Médrolt 32 mg en une prise le
matin et Pliticant 300 à 400 mg/j).
Les vomissements anticipés survenant avant
même l’administration des cytotoxiques re présentent un phénomène non
exceptionnel ; ils apparaissent en général
après plusieurs cycles de chimiothérapie.
La
composante psychologique semble
prépondérante et le traitement préventif
relève de la prescription d’anxiolytiques de
type Lexomilt ou Xanaxt.
Une
intolérance digestive majeure mal vécue peut être cause d’arrêt
ou de modification
du traitement aux dépens de son efficacité.
Mais surtout, des vomissements répétés
peuvent conduire à un état de
déshydratation.
Cet état est susceptible de conséquences
graves chez un patient sous chimiothérapie ;
l’installation d’une insuffisance rénale
organique hypothéquant l’avenir du
traitement.
C’est dire qu’il faut mettre en
oeuvre suffisamment précocement une
réhydratation par voie veineuse type sérum
glucosé isotonique à raison de 2 L par
24 heures et, avec par litre, 4 g de NaCl et
2 g de KCl par exemple.
Ceci impose une
surveillance biologique qui peut souvent
faire préférer la réhospitalisation.
Une perte de poids avec dégradation de l’état
général peut s’installer et on peut tenter de
la prévenir par la prescription de
compléments nutritionnels (Renutrylt,
Nutrigilt,...).
Un syndrome de Mallory-Weiss caractérisé par
des déchirures du cardia muqueux
entraînant des vomissements sanglants et
dont le diagnostic est fait par l’endoscopie,
sera traité par la prescription de pansements
oesogastriques, d’antireflux, d’antiacides.
Les tableaux de mucite et de stomatite avec ou
sans atteinte de la muqueuse oesophagienne
sont fréquemment observés dans l’intervalle
ou au cours des cures de chimiothérapie.
Leur intensité est variable, fonction de la
nature du traitement administré et de la
susceptibilité du patient.
La mucite peut
représenter un effet secondaire invalidant
avec retentissement fonctionnel douloureux
et surtout, là aussi, retentissement
nutritionnel.
Les agents responsables sont
multiples.
Les mesures préventives comprennent la
remise en état de la dentition (soins
dentaires sous couverture antibiotique de
type amoxicilline à raison de 2 g/j pendant
7 jours), des bains de bouche systématiques
associant le plus souvent un antiseptique,
un antifungique et du sérum bicarbonaté
isotonique (la Xylocaïnet à 5 % peut être
ajoutée en cas de mucite douloureuse).
Les mesures curatives sont à débuter dès
l’apparition de symptômes évoquant une
atteinte muqueuse.
Elles associent les bains
de bouche (en cas de mucite secondaire au méthotrexate, le patient peut bénéficier de la
prescription d’une ampoule d’acide
folinique administré par voie sublinguale),
les traitements antifungiques pour éviter la
survenue de surinfections locales (traitement
local : nystatine 0,5 à 1 flacon par jour ou
Fungizonet 0,5 à 1 flacon par jour et
traitement général : fluconazole 3 à
6 mg/kg /j pendant 10 jours, à prolonger
éventuellement en cas d’aplasie), le
traitement antalgique (gel de lidocaïne en
application locale, sucralfate (Ulcart) à
conserver 1 à 2 minutes dans la bouche
après dilution d’un sachet dans l’eau, à
renouveler quatre à six fois par jour).
L’efficacité de ces traitements antalgiques
apparaît toutefois modeste et l’on peut, en
cas de tableaux très aigus, avoir recours aux
antalgiques majeurs (morphiniques)
administrés localement ou par voie générale.
Le traitement antiviral, dans la mesure où la
surinfection par un virus de type herpétique
apparaît dans au moins 50 % des cas au
cours d’aplasies prolongées, fait appel à
l’aciclovir donné à doses conventionnelles.
Les troubles du transit à type de diarrhée
peuvent être induits par des agents tels le fluorouracile et sont le plus souvent la
conséquence d’une toxicité muqueuse, plus
rarement d’origine infectieuse, posant alors
les problèmes du risque de translocation
bactérienne et d’une éventuelle colite
pseudomembraneuse.
L’intensité de la
diarrhée est variable mais son traitement
doit en tous les cas être précoce.
Il fait appel
au lopéramide (Imodiumt) dont la posologie
sera adaptée à l’évolution de la diarrhée.
Exceptionnellement, la diarrhée est
incoercible, nécessitant réhydratation
parentérale et donc hospitalisation.
La constipation peut être induite par certains
agents cytotoxiques, en particulier par les
alcaloïdes de la pervenche (vincristine,
vinblastine, vindésine,...) avec
exceptionnellement un syndrome
subocclusif.
Le traitement est symptomatique
par laxatifs et, dans certains cas, de la prostigmine est prescrite.
Il faut se rappeler que la toxicité muqueuse
(mucite, diarrhée) évolue souvent
parallèlement à la toxicité hématologique et
qu’il ne faut pas hésiter à contrôler la NFS
devant un tel tableau, a fortiori si celui-ci
apparaît au moment présumé de la
cytopénie chimio-induite.
E - COMPLICATIONS DES VOIES
VEINEUSES CENTRALES,
EXTRAVASATION
:
Pour les raisons citées en introduction
(agents thérapeutiques irritants, perfusions
continues ambulatoires, hydratation
abondante), la mise en place d’une voie
d’abord veineuse centrale, habituellement
sous-clavière, est de plus en plus fréquente.
Les patients sont porteurs soit de cathéters
veineux centraux extériorisés, soit de
chambres implantables.
L’utilisation, la
surveillance, l’entretien des cathéters
répondent à des protocoles stricts établis par
l’équipe soignante, donnés au patient qui les
transmet à son infirmière lors de son retour
à domicile.
L’entretien du cathéter ou de la chambre
implantable lorsqu’il ou elle n’est pas
utilisé(e) entre deux traitements nécessite
des « héparinisations ».
Celles-ci sont pratiquées tous les 8 à 10 jours
pour un cathéter tunnellisé et toutes les
5 semaines environ pour une chambre
implantable.
La procédure d’héparinisation
consiste d’abord à retirer par aspiration
l’héparine précédemment introduite dans le
cathéter, à rincer celui-ci avec 10 mL de
sérum physiologique, et à injecter ensuite
l’héparine sous forme d’une ampoule de
5 mL contenant 500 U d’héparine sodique.
Certains auteurs proposent de pratiquer un
verrou antibiotique pour prévenir une
surinfection ; le choix de l’antibiotique se
porte le plus souvent sur un antistaphylococcique,
type vancomycine ou téicoplanine.
La perfusion au moyen d’une chambre
implantable nécessite l’utilisation d’aiguilles
spéciales, les aiguilles de Huber, dont le
biseau de forme particulière permet de ne
pas endommager le septum de la chambre.
Malgré un entretien et une utilisation
rigoureuse du cathéter, plusieurs types de
complications peuvent apparaître quel que
soit le matériel utilisé et amener le patient
ou l’infirmière à appeler le médecin traitant.
– Mobilisation ou perte du cathéter.
En cas de
perte du cathéter, nettoyage et pansement
stérile jusqu’à cicatrisation permettront
d’attendre une nouvelle pose.
En cas de
déplacement, des repères sur le cathéter
permettent d’apprécier l’importance du
déplacement ; il convient d’une part de
vérifier la persistance d’un reflux signant la
position intraveineuse du cathéter, d’autre
part de le refixer (Stéri-Stript).
La
chimiothérapie sera interrompue et ne sera
reprise qu’après vérification par
radiographie thoracique de la position du
cathéter dans la veine cave supérieure.
En
cas de doute, le patient sera adressé à
l’établissement prescripteur. Ne jamais tenter
de « renfiler » le cathéter au risque de
provoquer une infection sur son trajet souscutané
(tunnellite).
– Complications locales cutanées : toute
rougeur, douleur, oedème, collection ou issue
de liquide plus ou moins purulent au niveau
du point d’entrée cutané du cathéter doit
faire soupçonner une infection locale et
amener à des prélèvements afin d’orienter
une antibiothérapie qui est administrée
parallèlement à des soins locaux (compresses
alcoolisées, désinfection par Bétadinet
dermique).
La persistance d’une
inflammation ou l’infection du trajet souscutané
du dispositif (tunnellite), malgré une
antibiothérapie par voie générale (méticilline
ou vancomycine), fera malheureusement
retirer le cathéter.
– Fièvre.
Elle peut être satellite d’une
surinfection locale et alors
modérée ; un pic fébrile transitoire à
39-40 °C avec frissons lors d’une
héparinisation évoque une surinfection du
matériel implantable avec bactériémie.
Dans
les deux cas, il convient de réaliser des
hémocultures en périphérie et au cathéter
afin d’isoler un germe.
En cas de signes de
gravité cliniques (frissons répétés,
marbrures, retentissement tensionnel), le
patient est adressé à l’hôpital en urgence
pour institution d’une antibiothérapie
parentérale. Le plus souvent, le matériel
devra être retiré.
– Obstruction du cathéter.
Le cathéter peut
s’obstruer habituellement entre deux
héparinisations.
On peut essayer de le
désobstruer avec du sérum physiologique et
de l’héparine (solution prête à l’emploi
d'héparine sodique à raison de
500 UI/5 mL) en assurant une légère
manoeuvre d’injection et aspiration.
Il ne
faut jamais tenter d’injecter de force (risque
de fissuration, de rupture ou de migration
du cathéter dans la circulation sanguine).
Si
la manoeuvre de désobstruction échoue, le
patient est adressé à l’hôpital.
– Fissuration.
Elle est secondaire à un
« vieillissement » du cathéter ou à une
désobstruction forcée. En fonction du niveau
de fissuration, le cathéter peut être conservé
et raccourci ou enlevé.
Dans les deux cas, le
patient est adressé à l’hôpital.
– Phlébite.
Elle est suspectée devant une
douleur de l’épaule, un oedème de la région sus-claviculaire, du bras et de l’avant-bras
avec sensation de lourdeur, une coloration
violacée de la main ou un état subfébrile.
Elle est confirmée par un échodoppler
veineux ou une phlébographie.
Ce
diagnostic amène à l’hospitalisation du
patient pour mise sous anticoagulants et le
plus souvent ablation du cathéter.
– Extravasation d’agent antitumoral.
Elle
survient soit après une malposition de
l’aiguille de Huber au niveau de la chambre
de perfusion, soit après une expulsion de
l’aiguille hors de la chambre de perfusion,
soit et beaucoup plus rarement après une
perfusion sur chambre thrombosée ou sur
cathéter défectueux (cathéter fissuré).
Ses conséquences sont très variables en
fonction de l’agent perfusé mais peuvent
être dramatiques.
L’extravasation se traduit
initialement par une simple douleur qui va
s’exacerbant pour parfois devenir intense et
nécessiter le recours aux antalgiques
majeurs.
À la douleur succède un aspect
inflammatoire local avec rougeur, chaleur et
oedème.
Le risque majeur est représenté par
la nécrose des tissus sous-cutanés avec
extension de la nécrose à la peau.
Ce
phénomène peut être induit par certaines
drogues telles les anthracyclines, les alcaloïdes de pervenche,....
Les complications potentielles de
l’extravasation imposent que le médecin
traitant en fasse le diagnostic afin de réadresser le patient le plus rapidement
possible en milieu spécialisé.
Le traitement
initial représente une urgence thérapeutique
si l’on veut éviter les risques de nécrose.
Le
rôle du médecin traitant peut être, avant
d’adresser le patient en milieu spécialisé :
– d’arrêter la perfusion en cours et d’aspirer
par le dispositif d’injection 5 mL de sang afin
de retirer le maximum de drogue possible ;
– d’injecter 10 mL de sérum physiologique
afin de diluer le médicament ;
– de préciser les contours du territoire
cutané intéressé par l’extravasation ;
– d’appliquer une pommade calmante à la
cortisone ou antioedémateuse (alphachymotrypsine),
ou de l’Hémoclart ;
– de maintenir le dispositif de perfusion en
place jusqu’à ce que des soins spécifiques
locaux aient été effectués.
Le nettoyage
chirurgical du site d’implantation d’une
chambre, quand il est indiqué, doit être
effectué dans les 3 heures.
Le protocole spécifique de traitement de
l’extravasation est variable selon les
prescripteurs et est affaire de milieux
spécialisés où seront employées des
antidotes spécifiques des différents produits
quand ils existent (injection de corticoïdes
dans le dispositif et en périphérie pour les antracyclines, hyaluronidase pour les vincaalcaloïdes,...).
Des sanctions chirurgicales
plus ou moins lourdes peuvent être
proposées à distance de l’épisode aigu
(exérèse des tissus nécrosés ou sclérosés
suivie de greffe).
Conclusion
:
La prescription d’une chimiothérapie doit
toujours s’accompagner d’une extrême
vigilance de la part du prescripteur, du
généraliste et du patient lui-même.
Les signes
d’alarme d’une possible complication sont
représentés le plus souvent par la fièvre, une
réaction cutanée locale ou générale, des signes
respiratoires ou digestifs.
Un traitement
précoce permet en général d’éviter une
évolution plus grave.
Notamment nous
insisterons sur l’urgence d’une antibiothérapie
adaptée devant une neutropénie fébrile.
Les
services prescripteurs ont, dans leur grande
majorité des cas, un médecin de garde ou
d’astreinte 24 heures sur 24, qui peut être
contacté et jugera au mieux, en collaboration
avec le médecin traitant, des indications
thérapeutiques et de la nécessité d’une
hospitalisation en urgence.