Corps étrangers des voies aériennes Cours
d'ORL (Oto-rhino-laryngologie)
Épidémiologie
:
A - Prévalence :
Cette pathologie touche environ 1 000 à 1 500 enfants
par an en France.
Il s’agit d’un accident grave devant
être considéré comme une urgence thérapeutique.
La
mortalité liée à ce type d’accident est difficile à évaluer,
elle est d’environ 1 %.
En fait le taux de décès d’enfants
de moins de 4 ans imputable à l’inhalation d’un corps
étranger, par asphyxie fatale, serait de 7 %.
B - Âge et sexe
:
Les corps étrangers des voies aériennes sont beaucoup
plus fréquents chez l’enfant que chez l’adulte.
La majorité
des corps étrangers sont observés entre 1 et 3 ans (75% des cas).
Le risque diminue ensuite pour de nouveau
augmenter vers 6-8 ans (petits jouets).
Il existe une prédominance
masculine (2 garçons pour 1 fille).
Chez l’adulte,
la fréquence de l’accident augmente avec l’âge et survient
à partir de la 7e décennie. Un terrain prédisposé
(maladie neurologique) favorise ce type d’accidents.
C - Localisation :
La localisation du corps étranger est dans la majorité des
cas bronchique mais elle peut être laryngée ou trachéale.
Elle est fonction de la nature et de la taille du corps
étranger mais également de la position du patient lors de
l’inhalation.
La localisation laryngée est rapportée dans
1 à 5% des cas, trachéale dans 6 à 13% des cas et bronchique
dans 86 à 91 % des cas.
La localisation laryngée
se voit chez l’enfant de moins de 1 an, principalement en
raison du calibre du corps étranger ne pouvant franchir
la sous-glotte.
Cependant la rareté de cet accident avant
1 an doit faire évoquer systématiquement un corps étranger
donné intentionnellement.
En cas de localisation
bronchique, c’est la bronche souche droite qui serait la
plus exposée en raison de son plus grand calibre et de
son angle plus ouvert avec la trachée.
Le corps étranger des fosses nasales touche essentiellement
l’enfant.
D - Nature du corps étranger :
La nature du corps étranger chez l’enfant est variable
selon les pays et le type de population.
On distingue les
corps étrangers alimentaires et non alimentaires.
En
France et aux États-Unis, il s’agit le plus souvent de
corps étrangers organiques d’origine alimentaire.
Dans
90% des cas de corps étrangers organiques, il s’agit de
cacahuètes (environ 50 % des cas), de noisettes et
d’amandes. Les corps étrangers d’origine végétale sont
plus souvent rencontrés en Asie, en Afrique ou au
Moyen-Orient.
Cela témoigne de pratiques alimentaires
différentes. Les corps étrangers non organiques (pièces
de jouets en plastique, fragments de papier ou de ballon,
etc.) sont beaucoup plus rares.
Chez l’adulte, il existe une
prédominance de corps étrangers d’origine alimentaire.
Physiopathologie
:
A - Facteurs favorisants :
L’inhalation accidentelle d’un corps étranger est généralement
provoquée par une inspiration brusque et profonde
mettant en défaut le réflexe protecteur des voies
aériennes.
L’inhalation est favorisée par le rire ou les
sanglots alors que l’enfant a un corps étranger dans la
bouche.
La situation la plus caractéristique est celle d’un
enfant qui, tout en jouant, va porter une cacahuète à sa
bouche, l’aspirer puis l’inhaler.
Plusieurs facteurs de
risque apparaissent comme favorisants chez l’enfant de
1 à 3 ans comme sa manière d’explorer l’environnement
(l’enfant porte plus facilement les objets à sa bouche),
son indépendance s’associant à un relatif défaut de surveillance,
le changement d’alimentation qui devient plus
solide et, enfin, la position du larynx et la déglutition qui se
modifient avec un risque d’inhalation persistant lors du
rire et des pleurs.
Pour certains, il s’agit d’une véritable
« pathologie de l’apéritif ».
B - Migration et cheminement
du corps étranger
:
Après inhalation, le corps étranger entre en contact avec
la muqueuse laryngée entraînant un spasme ou une
contraction en fermeture responsable d’une courte
cyanose.
Ensuite, le corps étranger au contact de la
muqueuse trachéale déclenche une toux quinteuse puis
gagne une des 2 bronches.
Plusieurs situations pathologiques
liées à la taille, à la nature du corps étranger et
à l’âge de l’enfant découlent de ce cheminement.
• Blocage complet du corps étranger qui reste enclavé
au niveau laryngé avec tirage inspiratoire associé à une
dysphonie voire une aphonie pouvant provoquer un état
asphyxique aigu.
• Blocage partiel du corps étranger dans la trachée
responsable d’une bradypnée inspiratoire et expiratoire
variable, entrecoupée de quintes de toux.
La dyspnée est
plus ou moins bien tolérée.
• Migration du corps étranger dans une bronche provoquant
une reprise inspiratoire difficile ou une régression
complète des symptômes avec normalisation clinique.
Dans ce dernier cas, si le syndrome d’inhalation dit « de
pénétration » a été méconnu, l’accident peut totalement
passer inaperçu.
• Mobilité du corps étranger dans l’axe trachéo-bronchique
avec risque de blocage secondaire lors d’efforts de toux.
• Expulsion spontanée du corps étranger et normalisation
clinique.
Diagnostic
:
A - Diagnostic positif :
Le syndrome de pénétration est l’élément essentiel du
diagnostic.
Il traduit le cheminement du corps étranger
le long des voies aériennes.
Il représente la réponse au passage laryngé et trachéal du corps étranger quelle que
soit sa localisation ultérieure.
• La forme typique associe un accès de suffocation
aiguë, brutal et spasmodique accompagné de quintes de
toux.
L’enfant est cyanosé pendant l’accès de suffocation.
Un état de gêne respiratoire s’installe ; il est de durée
variable en fonction de la localisation du corps étranger.
• Les formes atypiques comprennent : un syndrome de
pénétration limité à une toux quinteuse ; un syndrome de
pénétration suivi d’un état asphyxique aigu; un syndrome
de pénétration passant totalement inaperçu.
• Dans les formes frustes, c’est l’interrogatoire détaillé
de l’entourage qui permet de retrouver la notion de
syndrome de pénétration.
• L’existence d’un syndrome de pénétration fait le
diagnostic de corps étranger des voies aériennes.
B - Formes cliniques :
1- Diagnostic précoce de corps étranger
des voies aériennes :
Il repose sur l’existence d’un syndrome de pénétration.
Ce diagnostic impose un geste de libération des voies
aériennes.
• Soit le tableau est alarmant : l’enfant présente un état
de détresse respiratoire aiguë.
Il est cyanosé, en position
assise. La dyspnée est obstructive associant bradypnée
et tirage inspiratoire.
L’extraction du corps étranger doit
se faire en extrême urgence, au mieux en milieu spécialisé
après transport médicalisé (SAMU) ou si l’état de
l’enfant se dégrade par la manoeuvre de Heimlich.
• Soit le tableau est moins alarmant : l’état général de
l’enfant est conservé. La dyspnée est modérée voire
absente.
Des accès de toux ou d’aggravation de la dyspnée
peuvent apparaître en cas d’agitation de l’enfant.
L’état ventilatoire permet le transfert de l’enfant par SAMU
vers un milieu spécialisé où l’extraction pourra s’effectuer
dans des conditions optimales par endoscopie.
L’examen clinique doit être réduit au minimum.
• Soit le tableau clinique s’est normalisé : l’état ventilatoire est normal, la toux est modérée ou absente.
L’examen clinique peut retrouver une diminution de
l’ampliation d’un hémithorax associé à une abolition
unilatérale du murmure vésiculaire ou être parfaitement
normal.
La normalité clinique n’élimine pas le diagnostic
qui est porté sur la notion d’un syndrome de pénétration
survenue dans les heures précédentes.
Un transfert en
milieu spécialisé pour extraction endoscopique du corps
étranger doit être effectué en urgence.
En effet, le possible
déplacement secondaire du corps étranger impose le
caractère urgent de l’extraction.
• L’examen radiographique n’est généralement pas
pratiqué en cas de diagnostic précoce de corps étranger.
En effet, il présente le risque de retarder l’extraction
endoscopique, de mobiliser le corps étranger lors des
manipulations de l’enfant et, enfin, il est souvent normal
en cas de réalisation précoce et dans tous les cas ne permet
pas d’éliminer le diagnostic.
S’il est pratiqué, il peut mettre en évidence le corps étranger si celui-ci est radioopaque
(environ 10 % des cas).
Des signes indirects
d’obstruction peuvent être retrouvés avec typiquement
emphysème pulmonaire unilatéral et atélectasie localisée
d’un lobe ou de tout un champ pulmonaire.
L’emphysème
obstructif est bien mis en évidence par la comparaison
des clichés de face du thorax en inspiration et en
expiration.
La radiographie peut également montrer un
pneumothorax localisé adjacent à un lobe collabé ce qui
traduit un signe d’obstruction bronchique.
2- Diagnostic tardif de corps étranger
des voies aériennes :
Le syndrome de pénétration est passé inaperçu ou n’est
pas signalé par l’entourage.
Le tableau clinique est varié
et dominé par les signes bronchiques.
C’est devant la
persistance ou les récidives d’un tableau bronchopulmonaire
subaigu ou chronique chez l’enfant que le diagnostic
de corps étranger bronchique doit être évoqué.
Un syndrome
de pénétration fruste dans les antécédents ou la
notion d’une situation antérieure à risque (apéritif) doivent
être systématiquement recherchés par l’interrogatoire de
l’entourage.
Les formes cliniques sont variées.
• Les bronchopneumopathies récidivantes sont latéralisées
à un seul côté.
• La bronchite asthmatique rebelle est résistante au
traitement.
• La toux rebelle, résiste au traitement et ne fait pas la
preuve de son étiologie.
• D’autres cas sont l’hémoptysie par perforation bronchique,
l’abcès du poumon, la pleurésie au contact
d’une pneumopathie.
• Un cas particulièrement trompeur est représenté par
un corps étranger bronchique mobile obstruant alternativement
les 2 bronches et provoquant une symptomatologie bronchopulmonaire à bascule.
• L’examen radiographique peut visualiser le corps
étranger s’il est radio-opaque.
Il montre principalement
des images de retentissement parenchymateux et pleural
du corps étranger.
Les images sont variées à type d’atélectasie,
de pneumothorax localisé ou de pleurésie.
Elles
ne sont pas spécifiques d’un corps étranger.
C’est leur
persistance ou leur récidive après traitement qui doit
faire évoquer le diagnostic.
• Des séquelles ventilatoires peuvent être observées en
cas d’extraction tardive d’un corps étranger.
Plusieurs
facteurs favoriseraient les séquelles bronchiques dont la
nature végétale du corps étranger, la localisation bronchique
gauche et surtout l’ancienneté de l’inhalation (durée > 15 j).
3- Syndrome asphyxique aigu
:
Les signes d’asphyxie s’installent soit d’emblée et
immédiatement après le syndrome de pénétration soit à
distance suite à un déplacement puis un enclavement
secondaire du corps étranger dans le larynx ou la trachée.
L’histoire est souvent évidente du fait de l’existence
d’un syndrome de pénétration et du caractère brutal de
l’installation de la détresse respiratoire aiguë.
La gravité
du tableau est marquée par l’apparition d’une cyanose devenant intense, suivie d’une perte de connaissance
reflétant l’anoxie cérébrale.
Le risque de décès immédiat
par asphyxie doit conduire à la réalisation de la
manoeuvre de Heimlich qui est la seule dans cette situation
à pouvoir aboutir à l’expulsion du corps étranger.
La
réalisation d’une trachéotomie en extrême urgence
– si
l’on dispose du matériel nécessaire et d’un praticien
capable techniquement de la réaliser sans délai
– est une
autre possibilité. Les autres manoeuvres d’extraction
(manuelle, mobilisation de l’enfant…) ne sont pas
conseillées.
L’urgence est absolue et il faut d’emblée
choisir les gestes ayant une chance d’être immédiatement
les plus efficaces.
C - Diagnostic différentiel :
Le corps étranger des voies aériennes est le premier
diagnostic à envisager devant un trouble respiratoire
d’installation brutale.
On élimine :
• une laryngite aiguë sous-glottique marquée par le
début nocturne, la toux rauque, la voix claire, une bradypnée
inspiratoire avec cornage;
• une épiglottite marquée par un tableau infectieux, une
hypersalivation avec dysphagie;
• une crise d’asthme avec sémiologie expiratoire, distension
à la radiographie et antécédents ;
• un corps étranger oesophagien pouvant par compression
donner une symptomatologie respiratoire chez le petit
enfant.
En cas de bronchoscopie négative, l’examen
doit être complété par un contrôle oesophagien.
Conduite à tenir et traitement
:
Ils sont conditionnés par la gravité du tableau clinique et
la tolérance ventilatoire.
Le traitement des corps étrangers
consiste en leur extraction, soit par des manoeuvres
d’urgence, soit le plus souvent par la bronchoscopie en
milieu spécialisé.
Plusieurs situations sont à considérer.
A - Urgence vitale marquée
par un syndrome asphyxique aigu :
L’objectif prioritaire est la liberté des voies aériennes.
1- Avant l’arrivée des secours médicalisés
:
La manoeuvre de Heimlich représente un geste simple
de réanimation ventilatoire.
Elle permet la désobstruction
des voies aériennes supérieures obstruées par l’enclavement
d’un corps étranger.
Cette manoeuvre n’est réalisable
que si l’obstruction est totale.
Elle est indiquée en cas de
risque vital imminent et en l’absence d’autres moyens
de réanimation ventilatoire immédiatement disponibles.
• Mode d’action : cette manoeuvre consiste à exercer
une forte pression de bas en haut sur le diaphragme à
travers la paroi abdominale provoquant une hyperpression
de l’air contenu dans les poumons et les bronches.
La
force pressionnelle permet l’éjection du corps obstruant.
C’est l’augmentation de la pression d’air qui crée l’énergie
cinétique nécessaire à l’expulsion du corps étranger.
• Réalisation : placé en arrière du sujet asphyxique (enfant
assis sur les genoux, adulte debout ou assis) le sauveteur
pratique une compression brusque du creux épigastrique,
de bas en haut, main gauche posée à plat sur son poing
droit fermé.
Il est parfois nécessaire de répéter plusieurs fois
la manoeuvre pour libérer la voie respiratoire.
Chez l’enfant,
il faut diminuer la force du choc sous-diaphragmatique
car le risque de traumatisme hépatique est important.
• Contre-indications : elles sont représentées par toutes
les autres situations d’inhalation d’un corps étranger.
En
particulier, la manoeuvre de Heimlich pratiquée sur une
obstruction partielle risquerait de mobiliser le corps
étranger et de l’enclaver dans l’espace sous-glottique
provoquant l’obstruction totale du passage aérien.
• Après la manoeuvre, il faut vérifier si l’enfant respire
ou non, dégager les voies aériennes en vérifiant si le
corps étranger est extractible sous contrôle de la vue et
débuter si nécessaire une ventilation artificielle.
En cas
d’échec, la manoeuvre de Heimlich est renouvelée en
attendant les secours médicalisés.
2- À l’arrivée des secours médicalisés
:
La laryngoscopie est le 1er geste accompagné de l’oxygénation.
Elle peut visualiser le corps étranger et permettre
son extraction par une pince de Magill de petite taille
(corps étranger laryngé).
Si le corps étranger est non
visible ou inextirpable, une intubation est tentée pour le
repousser dans une bronche souche et ventiler sélectivement
la bronche non obstruée.
En cas d’échec, l’abord trachéal
doit être envisagé soit par ponction trachéale directe,
soit par cricothyroïdotomie ou trachéotomie.
Au terme de
ces gestes de sauvetage, si la fonction cardiocirculatoire
est maintenue, l’enfant est transféré directement vers le
bloc opératoire ORL le plus proche pour faire le bilan des
voies aériennes, compléter l’extraction du ou des corps
étrangers et faire le bilan d’éventuelles lésions associées.
B - Transfert en milieu spécialisé
:
Le corps étranger est diagnostiqué précocement et la
tolérance ventilatoire permet le transfert en milieu spécialisé
qui doit être assuré dans les meilleures conditions
possibles en proscrivant toutes les mobilisations inutiles
de l’enfant.
Plusieurs situations sont envisageables.
• Existence de signes cliniques de gravité : aucun
examen complémentaire ne doit être effectué et une
bronchoscopie au tube rigide sera immédiatement
réalisée au bloc opératoire ORL.
• Absence de signe clinique et radiographie pulmonaire
normale : une fibroscopie souple est réalisée en 1re intention
sans ou avec une anesthésie générale brève.
La fibroscopie
permet rapidement de faire un diagnostic topographique
et étiologique.
Si le diagnostic est confirmé, une bronchoscopie
au tube rigide est réalisée pour extraction.
• Dans tous les autres cas où les signes orientent vers
un corps étranger mais sans signes de gravité, une bronchoscopie
est réalisée éventuellement après une radiographie
pulmonaire.
Dans ce cas, une éventuelle fibroscopie
peut être réalisée juste avant la bronchoscopie pour préciser
la topographie et la nature du corps étranger.
• Après extraction du corps étranger par bronchoscopie,
une vérification par fibroscopie souple de la totalité de l’extraction
est parfois réalisée, en particulier si l’extraction a
nécessité une fragmentation du corps étranger (corps étrangers
végétaux avec migration vers les petites bronches).
L’hospitalisation postopératoire est courte, conditionnée
par le traitement éventuel de complications.
La prescription
d’une antibiothérapie et d’une corticothérapie brève est
conditionnée par l’existence éventuelle de lésions muqueuses
ou de sécrétions trachéobronchiques muco-purulentes.
C - Corps étranger ancien :
L’extraction du corps étranger s’effectue par bronchoscopie
rigide suivant une technique classique.
Parfois,
une antibiothérapie et une corticothérapie peuvent être
prescrites 24 à 48 h avant l’examen endoscopique.