Traitement des lymphomes cérébraux primitifs
Cours de Neurologie
Introduction
:
Les LCP sont des tumeurs lymphomateuses intracérébrales survenant chez un
patient sans antécédant de lymphome non hodgkinien et ne présentant pas
d’autres localisations lymphomateuses en dehors du système nerveux central,
des méninges ou de l’oeil.
Il s’agit dans 80 % des cas d’un lymphome malin
de type B diffus à grandes cellules (classification REAL).
Les LCP sont considérés comme des tumeurs rares.
On estime classiquement
qu’ils représentent environ 5 % de l’ensemble des tumeurs cérébrales.
Cependant, les études épidémiologiques récentes mettent en évidence une
augmentation importante de l’incidence des LCP dans les pays occidentaux
(approximativement d’un facteur 10 sur les années 1980).
L’existence
d’une immunodépression est un facteur favorisant clairement établi, qu’elle
soit congénitale ou acquise (syndrome de l’immunodéficience acquise [sida],
patients transplantés sous immunosuppresseurs, maladies de système).
La
propagation de l’épidémie du sida n’explique qu’en partie cette augmentation
car elle se retrouve aussi chez les sujets apparemment « immunocompétents
».
Si le virus Epstein-Barr (EBV) semble impliqué dans le
développement des LCP du sujet immunodéprimé, la physiopathogénie des
LCP du sujet immunocompétent reste mal comprise.
Les LCP sont
caractérisés par un polymorphisme clinique et radiologique, et une sensibilité
toute particulière aux traitements qui justifient leur place à part au sein des
tumeurs cérébrales malignes primitives.
D’excellentes revues générales ont
été consacrées aux LCP.
L’objectif de ce chapitre est de faire le point
sur la prise en charge thérapeutique des LCP qui a sensiblement évolué ces
dernières années. Nous nous intéresserons surtout au sujet
immunocompétent.
Spécificités des lymphomes cérébraux primitifs
et facteurs pronostiques :
Comme pour les lymphomes systémiques, le traitement repose sur la
radiothérapie et la chimiothérapie.
Cependant, les LCP posent des problèmes
spécifiques en raison de la barrière hématoencéphalique qui constitue un
obstacle à la diffusion des chimiothérapies et la faible tolérance du tissu
cérébral à la radiothérapie et a fortiori aux traitements combinés.
En outre, les LCP concernent des populations particulièrement exposées aux
complications neurologiques des traitements.
En effet, les patients
immunocompétents sont en majorité âgés (âge moyen : 55 ans) et les patients VIH+, s’ils sont plus jeunes, sont généralement à un stade tardif de leur
maladie et présentent déjà, pour la plupart, des troubles cognitifs.
L’âge constitue également, avec l’indice fonctionnel de Karnofsky, l’un des
deux critères majeurs à prendre en considération dans l’évaluation
pronostique des patients.
Un patient âgé de plus de 60 ans ou ayant un
indice fonctionnel Karnofsky initial inférieur à 40, a trois fois moins de
chance de survie au-delà de 2 ans qu’un sujet de moins de 60 ans ou ayant un
score de Karnofsky supérieur à 70.
D’autres facteurs tels que l’existence
d’une hyperprotéinorachie ou l’augmentation des lacticodéshydrogénases ont
été proposés par certains auteurs comme étant des facteurs de mauvais
pronostic, mais méritent d’être confirmés.
L’histologie ne semble pas avoir
de valeur pronostique.
Les progrès récents viennent moins de la découverte
de nouvelles molécules actives que d’une meilleure définition des stratégies
thérapeutiques à adopter dans les LCP.
Chirurgie
:
Des observations de patients longs survivants (plusieurs années) ont été
rapportées dans la littérature après une simple exérèse chirurgicale sans autres
traitements complémentaires.
Mais ces cas demeurent exceptionnels.
La
chirurgie d’exérèse ne fait plus partie de l’arsenal thérapeutique des LCP.
En
effet, en raison du caractère très infiltrant et multifocal du LCP, la chirurgie
n’augmente pas de manière significative la durée de vie des patients.
La
médiane de survie ne dépasse pas 3 mois après chirurgie seule.
Corticothérapie
:
Les corticoïdes possèdent une activité cytolytique propre sur les cellules lymphomateuses et font partie intégrante de la chimiothérapie des LCP.
Ils
entraînent une réponse tumorale objective dans environ un tiers des cas dont 10 % de réponses complètes.
Le délai de réponse peut être très court et
varier de quelques heures à plusieurs jours.
En cas de réponse, la
symptomatologie clinique s’améliore souvent de manière spectaculaire.
À la
phase diagnostique, l’administration de corticoïdes doit donc être évitée dans
la limite du possible, car elle peut faire disparaître la cible à biopsier et/ou
rendre l’examen anatomopathologique ininterprétable.
La réponse ne persiste
pas habituellement au-delà de quelques semaines.
Des rémissions prolongées
de plusieurs années ont toutefois été décrites.
Radiothérapie seule
:
La radiothérapie est un traitement de référence des LCP.
L’irradiation inclut
l’encéphale in toto.
En l’absence d’étude comparative contrôlée, les doses
optimales à délivrer restent à déterminer.
Quand la radiothérapie est
exclusive, la majorité des auteurs délivrent une dose totale comprise entre
40 à 50 Gy avec un fractionnement classique (dose par fraction quotidienne
de 1,8 à 2 Gy).
Certains auteurs recommandent de réaliser un complément sur
le lit tumoral afin d’atteindre une dose supérieure à 50 Gy en cas de lésion
unique.
La seule étude prospective de valeur est celle du Radiation Therapy Oncology Group (RTOG) ; la radiothérapie délivrait une dose de
40 Gy sur l’encéphale in toto avec un complément de 20 Gy sur le lit tumoral.
Malgré un taux de réponse objective d’environ 80 % (60 % de réponses
complètes), la rémission a été peu durable et la médiane de survie ne dépassait
pas 12 mois.
Le contrôle local était clairement insuffisant, puisque plus de huit
tumeurs sur dix rechutaient dans le site tumoral initial qui avait pourtant reçu
la dose maximale de 60 Gy.
Les autres études de la littérature sont basées
pour la plupart sur des données rétrospectives avec des protocoles
d’irradiation variés ; les médianes de survie varient entre 8 et 21 mois.
Le taux de survivants à 5 ans se situe entre 5 et 15 %.
Une
irradiation spinale complémentaire n’est pas recommandée car son efficacité
n’est pas démontrée en termes de contrôle local ou de survie ; en revanche,
elle compromet la tolérance d’une chimiothérapie ultérieure.
Chimioradiothérapie
:
Les résultats décevants de la radiothérapie exclusive ont amené certaines
équipes à proposer des traitements combinant chimiothérapie et radiothérapie
dès la phase initiale.
Cependant, les premières études combinées furent
décevantes, expliquant que la chimiothérapie ait longtemps occupé une place
de second plan dans le traitement des LCP.
En réalité, la plupart des
chimiothérapies utilisées comportaient des drogues, comme l’adriamycine ou
le cyclophosphamide, connues pour leur activité antilymphomateuse mais
pénétrant difficilement la barrière hématocérébrale.
Si celle-ci apparaît
clairement rompue au niveau de la prise de contraste tumorale à l’imagerie,
elle demeure intacte dans les régions adjacentes et à distance également
infiltrées par des cellules lymphomateuses.
De surcroît, une étude de PET scan a montré que la barrière hématocérébrale initialement altérée dans le lit
tumoral retrouvait très rapidement une perméabilité comparable à celle du
tissu cérébral normal après la réduction tumorale.
Ainsi, les protocoles de type
CHOP, combinés à la radiothérapie n’apparaissent pas supérieurs à la
radiothérapie exclusive.
Le mérite revient à l’équipe du Mémorial
de NewYork (MSKCC) d’avoir montré de manière convaincante l’intérêt de
privilégier des agents capables d’atteindre des concentrations thérapeutiques
dans le tissu cérébral et les méninges. De nombreuses études ont depuis
confirmé l’intérêt d’une telle stratégie.
Les meilleurs résultats ont été obtenus
avec des protocoles utilisant une polychimiothérapie à base de méthotrexate
(MTX) intraveineux à forte dose (supérieure à 1 g/m2).
Celle-ci était
administrée avant la radiothérapie afin de réduire le risque de neurotoxicité
retardée.
La médiane de survie obtenue par la plupart de ces protocoles varie
de 2 à 4 ans. Dans les études qui ont le plus long recul, le taux de survivants à 5 ans est voisin de 20 à 30 %.
L’association PCV
(procarbazine, CCNU, vincristine) utilisée classiquement dans les gliomes
malins a été proposée comme traitement adjuvant après radiothérapie et
hydroxyurée avec des résultats encourageants.
Cependant, l’évaluation de
l’activité spécifique du PCV est difficile à apprécier car la chimiothérapie est
administrée après la radiothérapie.
Dans une stratégie de traitement combiné chimioradiothérapie, le protocole de
radiothérapie optimal à utiliser après la chimiothérapie n’est pas non plus connu.
Il semble possible de réduire significativement la dose d’irradiation sur l’ensemble
de l’encéphale.
Une étude limitant la dose sur l’encéphale à 20 Gy avec une
surimpression de 30 Gy sur le lit tumoral a donné des résultats encourageants.
Chimiothérapie intrathécale
:
À la phase diagnostique, des cellules lymphomateuses sont identifiées dans le
LCR dans 10 à 30 % des cas selon les séries.
Ces taux sous-estiment
probablement la fréquence exacte de la dissémination méningée.
Dans
certaines séries autopsiques, l’existence d’une infiltration des méninges est
quasi constante.
Cette observation justifie l’attitude thérapeutique qui consiste
à associer au traitement une chimiothérapie intrathécale (MTX et/ou
cytarabine [ara-C]) par voie lombaire ou ventriculaire.
L’injection intraventriculaire par l’intermédiaire d’un réservoir d’Ommaya présente le
double avantage d’une meilleure distribution du médicament dans les espaces
méningés et de concentrations plus élevées dans le liquide intraventriculaire.
Cette chimiothérapie est recommandée quand la dose de MTX administrée
par voie veineuse ne dépasse pas 3 g/m2 ; en effet, de telles doses ne
garantissent pas l’obtention d’une concentration thérapeutique efficace dans
le liquide céphalorachidien.
Chimiothérapie seule
:
Si le traitement combiné chimioradiothérapie a permis au moins de doubler
la survie des patients atteints de LCP ainsi que le nombre de longs survivants
par rapport à la radiothérapie exclusive, il expose au risque de survenue d’une
leucoencéphalopathie retardée.
Celle-ci peut s’exprimer dès les premiers
mois qui suivent la fin du traitement et se présente sous la forme d’une
démence sous-corticale sévère qui altère considérablement la qualité de vie
des patients par ailleurs en rémission et compromet leur pronostic vital.
Ce
risque apparaît particulièrement important chez les personnes âgées de plus
de 60 ans où il est évalué à plus de 50 %.
C’est pourquoi certaines équipes
ne proposent plus de radiothérapie à ces patients et se limitent à une
chimiothérapie seule à base de MTX à forte dose.
Le taux de réponse
objective à la chimiothérapie est supérieur à 80 %.
Les résultats en
terme de survie semblent comparables à ceux du traitement combiné mais
avec une meilleure préservation des fonctions cognitives et une meilleure
qualité de vie.
D’autres études suggèrent que cette stratégie
thérapeutique pourrait être étendue à tous les patients y compris les sujets
jeunes.
Malgré un taux de réponse élevé et une amélioration souvent spectaculaire
des patients, une rechute survient dans la majorité des cas.
Celles-ci restent
cantonnées dans le système nerveux central (plus de 90 % des cas), et
intéressent dans plus de la moitié des cas des régions à distance du (ou des)
foyer initial.
Une rechute oculaire isolée ou non s’observe dans 10 à 20 %des
cas ; les localisations systémiques (ganglionnaires, testiculaires, médullaires,
hépatiques) sont plus rares (5 à 10 % des cas).
Le pronostic global des LCP reste bien inférieur à celui des lymphomes
systémiques de même type. Ceci souligne la nécessité d’améliorer l’efficacité
de la chimiothérapie.
Si le MTX intraveineux à forte dose semble clairement
être une drogue de choix de la chimiothérapie des LCP, la dose et la séquence
d’administration idéale restent à déterminer.
Le choix du MTX en
monochimiothérapie ou dans le cadre d’une polychimiothérapie et celui des
meilleures drogues à associer restent débattus. Afin d’augmenter la diffusion
de la chimiothérapie dans le parenchyme cérébral, l’équipe de Neuwelt à
Portland a développé un protocole de chimiothérapie après rupture osmotique
de la barrière hématoencéphalique.
Après administration de mannitol, du MTX est injecté par voie intra-artérielle, en plusieurs temps, dans chacune
des carotides et par voie vertébrale afin d’intéresser la totalité du tissu
cérébral.
La tolérance cérébrale à long terme semble bonne et la survie est
comparable à celle des meilleurs protocoles combinés chimiothérapieradiothérapie.
L’intérêt de la voie intra-artérielle par rapport à la voie
intraveineuse reste à démontrer.
L’intérêt d’une intensification de la
chimiothérapie avec greffe de cellules souches périphériques dans les LCP
chimiosensibles constitue également une perspective thérapeutique
intéressante en cours d’évaluation.
Traitement des lymphomes cérébraux
primitifs du sida :
Les LCP des patients atteints du sida surviennent à une phase tardive de la
maladie.
La radiothérapie demeure le traitement de choix de ces LCP, la
chimiothérapie risquant de majorer l’immunodépression.
La médiane de
survie est voisine de 3 à 5 mois ; la majorité des patients décèdent d’une
infection opportuniste.
Des survies prolongées ont néanmoins été
rapportées chez des patients traités par un traitement combiné radiochimiothérapie ou par chimiothérapie seule.
La chimiothérapie
peut être proposée chez des patients sélectionnés dont l’état général et
immunitaire est encore satisfaisant (CD4 supérieur à 200/mm3).
Les LCP du sujet immunocompétent, dont l’incidence augmente pour
des raisons obscures, posent des problèmes thérapeutiques
spécifiques par rapport aux lymphomes systémiques en raison de la
barrière hématoencéphalique et de la faible tolérance du tissu cérébral
à la radiothérapie et aux traitements combinés.
Si la chimiothérapie et la radiothérapie sont des thérapeutiques de référence, le traitement
optimal reste à déterminer.
Des questions aussi capitales que celles
portant sur le choix des meilleurs agents cytotoxiques à utiliser, des
doses de radiothérapie à utiliser ou de l’intérêt d’une chimiothérapie
seule par rapport à un traitement combiné chimioradiothérapie à la
phase initiale, restent débattues.
Pour répondre à ces questions
capitales, il est indispensable d’inclure les patients dans des essais
thérapeutiques prospectifs.
Une attention toute particulière devra être
portée sur la tolérance neurologique et de manière plus générale sur la
qualité de vie des patients.