Suppurations péripharyngées
Cours d'ORL (Oto-rhino-laryngologie)
Introduction
:
Les suppurations péripharyngées sont le plus souvent secondaires à
une infection pharyngée ou dentaire ou à l’ingestion d’un corps
étranger.
Elles sont plus rarement secondaires à un traumatisme lors
d’un examen endoscopique.
On différencie, que ce soit chez l’adulte ou chez l’enfant, les
infections localisées qui peuvent être collectées (phlegmons) ou non
(cellulites), des infections extensives à point de départ pharyngé
(fasciites nécrosantes ou cellulites extensives).
Ces infections sont
caractérisées par la très grande fréquence de responsabilité des
streptocoques bêta-hémolytiques du groupe A et des germes anaérobies
et par la nécessité d’un drainage chirurgical lorsqu’il existe un abcès
constitué ou une infection extensive.
Les différentes aponévroses cervicales délimitent des espaces cellulograisseux ou viscéraux et jouent à la fois un rôle dans la
limitation et dans la propagation du processus infectieux.
Les
différents espaces anatomiques peuvent être atteints de manière
isolée ou associée.
Le phlegmon périamygdalien est le plus
fréquemment observé, les suppurations des espaces parapharyngés
viennent ensuite par ordre de fréquence, que ce soit chez l’adulte ou
l’enfant.
Les phlegmons rétropharyngés sont les moins fréquents ;
ils sont essentiellement observés chez les très jeunes enfants.
Ces suppurations péripharyngées guérissent le plus souvent sous
traitement adapté.
La mise en jeu du pronostic vital est liée à
l’obstruction de la filière respiratoire ou à l’extension à des espaces
vitaux (atteinte médiastinale ou vasculaire jugulocarotidienne).
Anatomie. Physiopathologie
:
Le pharynx est un conduit musculomembraneux vertical continu de
15 cm, étendu de la base du crâne jusqu’au bord inférieur de la sixième vertèbre cervicale.
Il est constitué de trois parties : le
rhinopharynx, l’oropharynx (de part et d’autre du voile du palais)
et l’hypopharynx.
Il est prolongé par l’oesophage.
Ses parois sont
constituées de dedans en dehors par la muqueuse, une couche
conjonctive sous-muqueuse appelée fascia pharyngobasilaire, une
couche musculaire constituée par le chevauchement des muscles
constricteurs supérieurs, moyens et inférieurs ; enfin, une lame
conjonctive appelée fascia péripharyngé.
L’oesophage cervical est un conduit musculomembraneux de 4 à
5 cm, naissant au bord inférieur du cartilage cricoïde.
Il est constitué
d’une muqueuse, d’une sous-muqueuse et d’une musculeuse.
L’os hyoïde permet de séparer schématiquement trois espaces
pouvant être le siège de collections ou de suppurations.
A - RÉGION SOUS-MAXILLAIRE
(EN AVANT DE L’OS HYOÏDE) :
Elle est appelée région submandibulaire dans la nouvelle
nomenclature.
Sa partie profonde, située entre la mandibule et l’os
hyoïde, est schématiquement limitée d’avant en arrière par le ventre
antérieur du muscle digastrique, le muscle mylohyoïdien, le muscle
hyoglosse et le ventre postérieur du muscle digastrique
(accompagné du muscle stylohyoïdien).
Cette région communique
avec la région sublinguale (trajet du canal de Wharton) en dedans
du bord postérieur du muscle mylohyoïdien.
Ceci explique la
possibilité de diffusion des infections du plancher.
En revanche, la
loge sous-maxillaire est séparée de la loge parotidienne par la
cloison intermaxilloparotidienne, diminuant les possibilités
d’extension infectieuse.
Outre la glande sous-maxillaire, le nerf
hypoglosse (grand hypoglosse) et les vaisseaux faciaux, la loge sousmaxillaire
contient des ganglions lymphatiques de part et d’autre
des vaisseaux faciaux et de la glande (pré- et rétrovasculaires et préet
rétroglandulaires).
L’infection locale, en général d’origine dentaire
(plus rarement par plaie du plancher) peut entraîner une diffusion
directe de l’infection par le plancher buccal ou la suppuration d’une
adénopathie satellite.
B - RÉGION PARAPHARYNGÉE
(AU-DESSUS DE L’OS HYOÏDE)
:
Elle répond à la loge parotidienne en dehors.
Cette dernière peut
être le siège de tuméfaction d’origine infectieuse et de suppuration,
entre autres à partir des noeuds lymphatiques intraparotidiens.
La région profonde s’étend de la base du crâne (os sphénoïdal) à
l’os hyoïde.
Elle est séparée en deux régions, oro- et rhinopharyngée,
sans qu’il existe de réelle barrière.
1- Région rhinopharyngée :
Elle est peu en cause dans les suppurations péripharyngées pour
plusieurs raisons.
Tout d’abord par l’absence de passage du bol
alimentaire à ce niveau et de la régression précoce des végétations
adénoïdes (qui sont exceptionnelles après 10 ans).
* Parois :
La paroi supérieure est adhérente au corps du sphénoïde.
La paroi latérale est séparée de la région parapharyngée par le
muscle constricteur supérieur du pharynx doublé sur sa face interne
par le fascia pharyngobasilaire et sur sa face externe par le fascia
externe du pharynx.
À la partie supérieure, seuls les deux fascia
persistent, accompagnés des muscles de la trompe d’Eustache.
La paroi antérieure est en continuité avec les fosses nasales par
l’intermédiaire des choanes.
* Espaces parapharyngés :
La région rhinopharyngée postérieure est en continuité avec la
région oropharyngée et hypopharyngée postérieure, ce qui facilite
la diffusion de l’infection.
Sa constitution est la même aux deux
étages (rhino- et oropharyngé).
Elle est séparée de la région latérale
par des lames fibreuses, dites lames de Charpy.
Trois espaces de
décollement rétropharyngés sont possibles :
– l’espace rétropharyngé proprement dit, étendu de la base du crâne
à la vertèbre C7 ou T1, est limité par le constricteur en avant et le
fascia péripharyngien en arrière ;
– en arrière du précédent, limité par le fascia péripharyngien en
avant et l’aponévrose prévertébrale en arrière, il existe un espace
que les Anglo-Saxons appellent l’espace dangereux (danger space) en
raison de la possibilité de diffusion de l’infection jusqu’au médiastin.
C’est à ce niveau que se situent les noeuds lymphatiques rétropharyngés.
Les plus importants sont les noeuds rétropharyngés
latéraux, les noeuds rétropharyngés médians étant inconstants ;
– l’espace prévertébral.
La région latérale est occupée par la musculature du voile du palais
et de la trompe d’Eustache qui empêche la diffusion des infections
d’origine pharyngienne.
Toutefois, il existe des noeuds lymphatiques,
situés en avant de l’ostium pharyngien de la trompe d’Eustache, le
plexus prétubaire.
D’autre part, la partie antérieure de la région latérale répond à la
partie postéro-interne de la fosse ptérygomaxillaire (ou fosse
infratemporale) qui peut être le siège de collections, de suppuration
par le biais d’infiltration (anesthésie tronculaire) ou d’adénopathies
suppurées.
2- Région oropharyngée :
C’est la région la plus concernée par les collections parapharyngées,
essentiellement à point de départ amygdalien.
* Parois :
L’amygdale ou tonsille palatine située sur la face latérale de
l’oropharynx est constituée de tissus lymphoïdes.
Elle est entourée
d’une capsule fibreuse qui la sépare de la paroi oropharyngée
latérale constituée par les muscles constricteurs du pharynx.
C’est
dans cet espace de décollement que se constituent les phlegmons périamygdaliens.
Les muscles qui délimitent la loge amygdalienne, palatoglosse en avant et palatopharyngé en arrière, empêchent la
diffusion du phlegmon vers les parois antérieure et postérieure.
La paroi oropharyngée latérale et postérieure est constituée par le
chevauchement en « tuile de toit » de deux muscles plats et fins, les
constricteurs supérieur et moyen du pharynx.
L’existence d’un hiatus entre ces deux muscles et leur faible
épaisseur sont à l’origine de la diffusion parapharyngée des
infections.
Le fascia pharyngobasilaire, qui recouvre la face interne
des constricteurs, constitue une barrière importante contre
l’envahissement tumoral des lésions carcinomateuses de la région,
mais plus faible sur la diffusion infectieuse.
* Espaces parapharyngés :
En regard de l’oropharynx, cette région est divisée en deux par la
partie interne du rideau stylien.
Le rideau stylien est constitué de
dehors en dedans par le ventre postérieur du muscle digastrique, le
muscle stylohyoïdien, le ligament stylohyoïdien et le ligament
stylomandibulaire.
Ces muscles sont reliés par du tissu conjonctif.
La loge préstylienne, directement en contact avec le fascia
pharyngobasilaire, est occupée par les muscles ptérygoïdiens,
l’artère et le nerf maxillaire (interne).
La loge rétrostylienne (région
sous-parotidienne postérieure), en arrière du rideau stylien et en
dehors des lames de Charpy, contient l’artère carotide interne, la
veine jugulaire interne, les quatre dernières paires crâniennes (IX, X,
XI et XII) et le ganglion sympathique cervical.
C - RÉGION CERVICALE (EN DESSOUS DE L’OS HYOÏDE)
:
Cette région répond à l’hypopharynx et à l’oesophage cervical.
Le
larynx et la trachée n’ont qu’une place limitée dans la survenue
d’infections cervicales en raison de leur caractère aseptique.
1- Parois
:
Les sinus piriformes sont séparés de la région cervicale par les ailes
du cartilage thyroïde (en avant) dans laquelle ils s’encastrent.
La
paroi postérieure et la partie la plus postérieure de la paroi hypopharyngée latérale ne sont séparées de la région cervicale que
par les muscles constricteurs moyen et inférieur du pharynx.
L’oesophage cervical est en contact avec la trachée en avant (qu’il
déborde légèrement à gauche).
Il est entouré avec la trachée par la
gaine viscérale, seule barrière (avec la musculature intrinsèque) à la
diffusion cervicale.
Les tuméfactions et les suppurations cervicales sont rarement
consécutives à une diffusion d’origine endoluminale (hypopharynx
ou oesophage).
Elles sont essentiellement dues aux corps étrangers
(arête de poisson) ou aux traumatismes endoscopiques.
2- Espaces parapharyngés :
Dans la région cervicale, il n’existe pas de réelle barrière médiane
(entre les côtés droit et gauche du cou) et inférieure (avec le médiastin supérieur).
Cela explique la possibilité de diffusion des
suppurations cervicales de manière bilatérale et l’atteinte fréquente
du médiastin supérieur.
L’hypopharynx répond directement à la gouttière jugulocarotidienne,
alors que l’oesophage en est séparé par les lobes
thyroïdiens.
Il existe un abondant réseau lymphatique cervical avec les chaînes jugulocarotidiennes, spinales et cervicales transverses.
Ce réseau
correspond au drainage lymphatique de la totalité des régions
précédentes.
Les collections cervicales proviennent donc
essentiellement d’une adénopathie (sous-digastrique en particulier),
conséquence d’une infection locale (amygdalienne ou dentaire, par
exemple).
Bactériologie :
Les bactéries responsables d’infections cervicales sont le plus
souvent des bactéries commensales de la flore oropharyngée.
Ces
bactéries deviennent virulentes et invasives lorsqu’il existe une
rupture de l’équilibre physiologique, notamment une infection virale
ou bactérienne pharyngée, une infection dentaire ou une plaie par
un corps étranger, qui rompt la barrière muqueuse et permet la
diffusion de ces germes dans les espaces cervicaux profonds.
Cette flore oropharyngée et salivaire est composée de germes
aéroanaérobies avec souvent une prédominance de germes
anaérobies.
En fonction de la virulence des germes en cause, mais
peut-être également du terrain (patients immunodéprimés, âgés ou
diabétiques) et/ou des traitements associés (anti-inflammatoires non
stéroïdiens [AINS] et corticoïdes), cette infection peut rester
longtemps localisée, puis se collecter sous forme d’abcès ou évoluer
vers une infection diffuse et extensive parfois nécrosante sous forme
de cellulite cervicale extensive gangreneuse ou adénophlegmoneuse.
Un prélèvement bactériologique est nécessaire lorsqu’il existe une
collection purulente.
Ce prélèvement est théoriquement inutile lors
des phlegmons périamygdaliens du fait de l’efficacité quasi
constante de la pénicilline sur les germes isolés, mais doit être
effectué de principe afin de documenter un éventuel échec du
traitement.
Les modalités de transport et de mise en culture des
germes anaérobies ont une influence majeure sur la fréquence avec
laquelle ces germes sont isolés.
En pratique, l’absence d’isolement
de bactéries au cours d’une suppuration péripharyngée doit faire
suspecter la présence de germes anaérobies qui n’auraient pas été
mis en évidence par les techniques de transport et de culture
utilisées.
L’isolement de germes commensaux non pathogènes de la
flore oropharyngée est fréquent dans ces prélèvements qui sont
souvent polymicrobiens.
Dans les études où les modalités d’isolement d’anaérobies sont
optimales, ceux-ci sont largement prédominants dans la
bactériologie de ces infections ; il s’agit de Bacteroides sp.,
Micrococcus sp., Fusobacterium sp. et Peptostreptococcus sp.
Les
streptocoques aérobies sont les principaux germes aérobies isolés ; il
s’agit le plus souvent de streptocoques bêta-hémolytiques du groupe A
lorsque l’origine de la suppuration est une infection pharyngée.
Des
staphylocoques et des bactéries à cocci à Gram négatif sont plus
rarement en cause.
Ces derniers germes sont plus particulièrement
à craindre chez les patients hospitalisés ou vivant en institution et
chez les sujets alcooliques ou diabétiques.
Des hémocultures sont également nécessaires chez les patients en
hypo- ou hyperthermie.
Elles doivent être prélevées par paire
(aérobie et anaérobie) et renouvelées deux à trois fois seulement.
Infections localisées :
A - PHLEGMON PÉRIAMYGDALIEN :
C’est la cause la plus fréquente de suppuration péripharyngée, que
ce soit chez l’adulte ou chez l’enfant.
Son incidence est estimée à
30 cas pour 100 000 personnes par an.
Ces phlegmons sont
essentiellement observés chez l’adolescent et chez l’adulte jeune au
décours d’une angine.
La propagation de l’infection se fait à travers
la capsule fibreuse de l’amygdale dans l’espace périamygdalien,
espace virtuel où la constitution d’un abcès décolle l’amygdale du
plan musculaire des constricteurs pharyngés.
Avant la constitution d’un abcès, il existe une première phase
purement inflammatoire qui s’étend souvent à la région oropharyngée (voile, piliers amygdaliens) et parapharyngée.
L’abcès,
lorsqu’il est collecté, est le plus souvent localisé au pôle supérieur
de l’amygdale, plus rarement à la partie moyenne, voire inférieure.
La présentation clinique est typiquement celle d’une angine qui
s’aggrave de manière unilatérale avec une dysphagie qui s’intensifie
et peut aller jusqu’à l’aphagie et une recrudescence de la fièvre.
La
douleur est unilatérale avec une fréquente limitation de l’ouverture
buccale et une voix modifiée par l’inflammation du voile.
L’examen clinique est souvent difficile du fait du trismus.
Le voile
est inflammatoire et oedématié de manière unilatérale, avec une
luette souvent déviée de l’autre côté, parfois elle-même oedématiée.
Les deux amygdales sont augmentées de volume et inflammatoires
avec, du côté du phlegmon, une amygdale parfois masquée par
l’oedème du pilier antérieur.
Les adénopathies cervicales sont fréquemment observées, parfois
unilatérales.
Il peut être difficile d’affirmer le caractère collecté du
phlegmon : l’existence d’un trismus et d’une latéralisation de la
luette sont les seuls signes cliniques évocateurs.
La ponction à
l’aiguille, à l’aplomb de l’oedème (au niveau de la partie supérieure
du pilier antérieur), permet, si elle ramène du pus, de confirmer le
diagnostic.
B - INFECTIONS DES ESPACES PHARYNGÉS LATÉRAUX
(OU PARAPHARYNGÉS)
:
Les phlegmons parapharyngés sont des complications plus rares
dont les mécanismes de survenue sont multiples.
L’infection peut
avoir un point de départ amygdalien, plus rarement parotidien, ou
provenant de la suppuration d’un ganglion qui draine les fosses
nasales ou le pharynx.
L’origine de ces abcès est rarement dentaire.
On distingue, en fonction de la localisation de l’abcès par rapport
au rideau stylien, les phlegmons préstyliens et rétrostyliens.
Le
compartiment antérieur préstylien ne contient pas d’éléments
nobles, seulement de la graisse et du tissu lymphatique.
Il est important de séparer ces deux localisations anatomiques de
l’abcès car la présentation clinique, la gravité de l’infection et la voie
d’abord chirurgicale sont différentes.
Leurs caractéristiques cliniques
communes sont : la fièvre, la douleur à la déglutition, la raideur
cervicale et l’altération de l’état général.
Les abcès pharyngés latéraux (abcès préstyliens ou paraamygdaliens)
surviennent essentiellement chez l’adulte ou le grand
enfant.
Les patients présentant un abcès du segment antérieur se
présentent avec un trismus modéré, une fièvre et une tuméfaction
pharyngée latérale associée à une tuméfaction cervicale douloureuse
en arrière de l’angle mandibulaire, dans la région parotidienne.
La
collection purulente est située en dehors du constricteur pharyngé ;
elle refoule l’amygdale en bas et en dedans avec des signes
inflammatoires locaux et notamment un oedème beaucoup moins
important qu’au cours des phlegmons périamygdaliens.
Le risque
est l’extension aux espaces celluleux de voisinage et notamment à la
région sous-maxillaire.
La ponction pharyngée peut permettre le
diagnostic.
Les abcès du compartiment postérieur (abcès rétrostylien ou sousparotidien
postérieur) sont typiquement caractérisés par
l’importance des signes généraux de toxi-infection, l’absence de
trismus et la discrétion des signes pharyngés locaux, de la douleur
et de la dysphagie.
Il peut en revanche exister un oedème
responsable d’une dyspnée et une paralysie des dernières paires
crâniennes.
Les signes caractéristiques sont l’empâtement de la
région rétromandibulaire associé à un épaississement du pilier
postérieur de l’amygdale.
Chez l’enfant, un torticolis peut être révélateur.
Très rarement, leur origine est otologique, secondaire à
un abcès mastoïdien (abcès de Bezold) ou une pétrosite qui se sont
ouverts dans la région sous-parotidienne postérieure.
La gravité des
complications est liée à la présence de la carotide interne et de la
veine jugulaire interne et/ou à la diffusion de l’infection vers le
médiastin.
C - INFECTIONS DE L’ESPACE RÉTROPHARYNGÉ :
L’espace rétropharyngé s’étend de la base du crâne au médiastin
supérieur (au niveau de la première vertèbre dorsale).
Les ganglions rétropharyngés situés en regard de C2, qui forment deux groupes
de part et d’autre de la ligne médiane, régressent entre 2 et 5 ans.
La
plus grande fréquence des suppurations rétropharyngées avant 4
ans provient de l’infection de ces ganglions.
Les suppurations rétropharyngées du plus grand enfant ou de l’adulte sont
secondaires à l’ingestion d’un corps étranger ou à un traumatisme
parfois iatrogène de la paroi pharyngée postérieure (intubation,
endoscopie, contention antérieure du rachis cervical par du matériel
d’ostéosynthèse).
Parfois, elles sont secondaires à la propagation
d’une infection d’un autre espace péripharyngé ou d’une infection
osseuse vertébrale.
La présentation clinique typique associe une douleur pharyngée
fébrile et une dysphagie à une raideur cervicale, voire une hyperextension cervicale, évoquant un torticolis ou une méningite.
Le problème du diagnostic différentiel avec une épiglottite peut se
poser lorsque le patient présente une dyspnée inspiratoire associée
à une hypersalivation et de la fièvre.
L’examen clinique montre un
bombement souvent un peu latéralisé de la paroi postérieure du
pharynx.
Cet examen doit être prudent car, surtout chez le jeune
enfant, il risque d’aggraver la gêne respiratoire et de provoquer un
spasme laryngé.
Il doit être effectué avec une aspiration à portée de
main car il existe un risque d’inondation des voies respiratoires par
rupture de l’abcès, surtout en cas de tentative de palpation de la
collection.
L’atteinte de l’espace prévertébral par extension de l’infection expose
à la diffusion de l’infection dans le médiastin.
Il peut également
exister une collection antérieure compliquant une spondylodiscite, à
staphylocoque le plus souvent, mais qui peut également être une
tuberculose (mal de Pott) ou une coccidioïdomycose.
La présentation
clinique est identique ; la collection est médiane avec des signes
d’atteinte des corps vertébraux adjacents sur la radiographie.
Imagerie :
A - RADIOGRAPHIES STANDARDS :
L’imagerie conventionnelle n’a actuellement plus de place dans le
bilan des infections péripharyngées.
Les incidences cervicales de
profil sont encore utilisées dans le bilan des infections rétropharyngées, notamment chez l’enfant, ou à la recherche d’un
corps étranger radio-opaque.
Au cours d’un abcès rétropharyngé,
les radiographies cervicales de profil montrent une disparition de la
courbure physiologique et un épaississement des tissus mous (avec
une distance séparant la paroi pharyngée postérieure du corps
vertébral supérieure à 7 mm en C2 et supérieure à 14 mm chez
l’enfant et à 22 mm au-delà de 15 ans en C6).
Il peut de plus y avoir
un déplacement de la graisse prévertébrale, parfois de l’air ou un
niveau liquide, voire un corps étranger.
Ces radiologies doivent être
pratiquées en profil strict, effectuées en inspiration, le cou en hyperextension car des images latérales, chez un enfant qui pleure,
ou en expiration, peuvent donner un faux aspect d’épaississement
des parties molles.
Elles sont largement supplantées par le scanner
actuellement, mais elles gardent un intérêt, surtout chez l’enfant en
partie du fait de leur facilité d’obtention et de leur rapidité
d’exécution.
Les images panoramiques dentaires sont utiles dans le bilan
étiologique à la recherche d’un foyer infectieux dentaire.
Un cliché
radiologique pulmonaire est habituellement demandé lorsqu’une
hospitalisation est indiquée, à la recherche d’une infection
pulmonaire associée et/ou d’un élargissement du médiastin
évocateur d’une infection médiastinale.
B - TOMODENSITOMÉTRIE :
Le scanner est actuellement l’examen de choix dans le
diagnostic et le bilan des abcès cervicaux profonds et des
suppurations péripharyngées.
Il n’est en pratique pas nécessaire
pour les phlegmons périamygdaliens.
Dans les abcès para- ou rétropharyngés, il permet de localiser le site de l’infection et de
délimiter les espaces anatomiques concernés par l’infection afin de
guider le chirurgien dans le geste de drainage chirurgical.
Il permet
de préciser le stade clinique de l’infection et de différencier une
inflammation cellulitique d’un abcès collecté.
La corrélation entre
l’aspect scanographique d’abcès et l’exploration chirurgicale est de
92 %.
Au stade de cellulite, les tissus pathologiques prennent le contraste
de façon diffuse et homogène, avec des contours mal délimités.
L’oedème périphérique ne se rehausse pas avec le contraste.
Au
stade d’abcès collecté, la tuméfaction est arrondie à centre hypodense sans rehaussement après injection de produit de
contraste.
La coque de l’abcès est épaisse et irrégulière et prend le
contraste de manière importante.
Il faut signaler l’importance de la recherche de petites bulles
gazeuses dans les cellulites anaérobies, compte tenu de leur
pronostic.
Les complications vasculaires ou osseuses associées peuvent être
évaluées.
Le foyer d’origine de la suppuration peut parfois être mis en
évidence sur cet examen, notamment s’il s’agit d’un corps étranger.
C - RÉSONANCE MAGNÉTIQUE NUCLÉAIRE (RMN) :
La RMN est moins utilisée compte tenu de son accès plus difficile
en urgence.
C’est l’examen le plus sensible pour l’étude des parties
molles, des tissus inflammatoires, de l’oedème ou des collections
dont le contenu séreux ou mucoprotéinique peut être facilement
évalué en fonction du signal sur les différentes séquences pondérées
en T1 ou en T2.
La prise de contraste après injection de gadolinium est équivalente
à celle retrouvée sur le scanner.
Il faut citer l’intérêt des séquences en saturation de graisse qui
permettent un meilleur repérage des prises de contraste des tissus
inflammatoires non collectés par rapport aux espaces graisseux
environnants.
Prise en charge thérapeutique :
Le traitement des suppurations péripharyngées nécessite une prise
en charge médicochirurgicale.
Une antibiothérapie est nécessaire ;
elle est administrée par voie parentérale.
L’utilisation de la
pénicilline en monothérapie est théoriquement suffisante, surtout
dans le traitement des phlegmons périamygdaliens.
Cependant,
des germes producteurs de bêta-lactamases sont isolés dans 22 % des
cas dans certaines séries.
Il est donc habituel, en France, de
prescrire une association pénicilline A/inhibiteur de bêta-lactamases ou
d’associer du métronidazole dans le traitement des phlegmons
périamygdaliens.
La nécessité d’une antibiothérapie rapidement
efficace incite souvent dans les infections graves à utiliser, en
première intention, une antibiothérapie à large spectre associant une
céphalosporine injectable, un aminoside et du métronidazole et à
réadapter le traitement en fonction des résultats bactériologiques à
la 48e heure.
Les différentes modalités de prise en charge du phlegmon
amygdalien font l’objet de discussions.
La plus classique consiste à
ponctionner l’abcès, à l’inciser si la ponction ramène du pus, et à le
drainer.
Une anesthésie générale peut être nécessaire chez le jeune
enfant ou chez les patients pusillanimes.
Certains auteurs
proposent des ponctions itératives (en général, deux ou trois
suffisent mais le risque de récidive de l’abcès est plus élevé) ou une
amygdalectomie « à chaud » (facilitée par le décollement dû à
l’abcès).
Une antibiothérapie isolée est instituée lorsque la
ponction ne ramène pas de pus.
Après 24 heures de traitement,
l’amélioration ou l’aggravation permet de différencier un phlegmon
non collecté d’un phlegmon en voie de collection qu’il faudra
ponctionner et drainer le cas échéant.
L’hospitalisation est, dans tous
les cas, recommandée si la dysphagie empêche l’alimentation et
surtout l’absorption des antibiotiques ; une administration par voie
intraveineuse des antibiotiques est alors nécessaire.
Une
amygdalectomie à distance (en pratique 5 à 6 semaines après
l’accident aigu) est classiquement recommandée par les auteurs
français.
Une récidive du phlegmon ne survient que chez 10 à 15 %
des patients ; les auteurs anglo-saxons ne proposent donc
l’amygdalectomie qu’aux patients ayant des antécédents d’angines
à répétition, ce qui constitue environ 30 % des patients présentant
un phlegmon périamygdalien.
Le traitement des phlegmons parapharyngés et rétropharyngés
dépend du caractère collecté ou non de l’infection.
Il est d’abord
médical puis guidé par les données cliniques, radiologiques et par
la ponction.
Cette ponction est indiquée lorsque l’on soupçonne un
abcès collecté et que celui-ci est accessible, sans danger pour l’axe
vasculaire par voie endobuccale ou par voie externe.
Elle est
effectuée le plus souvent sous anesthésie générale, notamment chez
l’enfant et, si elle ramène du pus, elle indique la nécessité d’un
drainage de l’abcès.
La voie d’abord, externe ou endobuccale, est
guidée par la localisation de la collection et par son extension.
En
pratique, la voie endobuccale est réservée aux collections limitées, à
distance de l’axe vasculaire.
Les phlegmons occupant la loge rétrostylienne (donc en contact avec l’axe vasculaire) et/ou étendus
à plusieurs espaces anatomiques sont préférentiellement pris en
charge par voie externe.
L’abord externe permet le drainage de
la collection et la mise en place de lames, ce qui permet de faire des
lavages.
Lorsque la ponction est blanche, il peut se discuter, si la tolérance
clinique est bonne, de proposer un traitement médical en
hospitalisation et de réévaluer toutes les 24-48 heures l’évolution
clinique locale et générale.
Complications des infections
localisées :
A - COMPLICATIONS VASCULAIRES :
La thrombophlébite de la veine jugulaire interne est une
complication relativement fréquente des infections de l’espace
viscéral du cou.
Cette complication peut passer inaperçue ou être
constatée lors du drainage chirurgical de l’abcès lorsque cette
thrombose est aseptique, réactionnelle à l’infection adjacente.
La
thrombose septique de la jugulaire interne est parfois palpable sous
la forme d’un cordon induré et douloureux en avant du muscle
sterno-cléido-mastoïdien, rarement associée à une atteinte
neurologique du pneumogastrique. Une septicémie peut être le seul
signe évocateur.
Les emboles septiques pulmonaires, ostéoarticulaires sont fréquents.
Il peut y avoir une infection
rétrograde qui se manifeste par un abcès cérébral ou une méningite.
Le diagnostic évoqué cliniquement est confirmé par le scanner avec
injection de produit de contraste.
Un traumatisme local, soit par cathétérisme vasculaire, soit par
injection chez les toxicomanes, peut être à l’origine d’une
thrombophlébite septique primitive de la veine jugulaire interne.
La
symptomatologie est alors identique mais le germe en cause est le
plus souvent Staphylococcus aureus.
D’autres causes plus rares de
thrombophlébite de la veine jugulaire interne sont une propagation
d’une infection de la mastoïde à partir du sinus latéral ou une
infection dentaire.
Le traitement est avant tout médical, reposant sur une
antibiothérapie adaptée.
Les traitements anticoagulants sont
discutés. L’abord chirurgical pour ligature de la veine n’est indiqué
que s’il existe une collection purulente à drainer ou en cas d’échec
de traitement antibiotique avec un état septicémique non contrôlé.
Le syndrome de Lemierre associe une angine et une thrombose de
la veine jugulaire interne responsable d’emboles septiques
pulmonaires dus à Fusobacterium necrophorum.
Initialement décrit
par Lemierre en 1936, ce syndrome est exceptionnellement
rencontré.
Les complications vasculaires artérielles sont heureusement
exceptionnelles.
La rupture de la carotide complique les abcès de
l’espace viscéral du cou ; il s’agit essentiellement de la carotide
interne, plus rarement de la carotide primitive ou de la carotide
externe ou de ses branches.
Elle est particulièrement à craindre lors
des infections de l’espace rétrostylien et justifie le drainage rapide
des abcès de cette localisation.
Elle doit être suspectée devant des
saignements pharyngés mineurs récidivants.
La rupture est souvent
tardive (entre le 7e et le 14e jour) dans l’évolution de l’infection du fait de la résistance de la paroi artérielle vis-à-vis de l’infection et de
la constitution d’un faux anévrisme.
La rupture peut se manifester
par une hémorragie buccale cataclysmique lorsque l’hémorragie
s’évacue au niveau du pilier postérieur de l’amygdale ou
uniquement par un volumineux hématome cervical puis par un état
de choc.
La meilleure attitude actuelle consiste, si le diagnostic est
évoqué précocement, à pratiquer une artériographie qui montre un
aspect de pseudoanévrisme de l’artère et permet dans le même
temps l’oblitération endoluminale de l’artère en cause.
Il est parfois
nécessaire de faire un abord chirurgical vasculaire pour lier l’artère
avec, bien entendu, un risque élevé de séquelles neurologiques
transitoires ou définitives.
Ces complications actuellement
exceptionnelles étaient autrefois mortelles chez 20 à 40 % des
patients.
B - CELLULITES CERVICALES EXTENSIVES À POINT
DE DÉPART PHARYNGÉ
:
Ce sont des complications rares mais sévères de situations
infectieuses résultant d’une contamination transmuqueuse à point
de départ le plus souvent dentaire ou pharyngé.
Pour la grande majorité des patients, des signes généraux et locaux
coexistent lors de l’examen initial.
On constate un syndrome
infectieux avec une température toujours supérieure à 38 °C, des
signes fonctionnels associant une douleur cervicale, une odynophagie ; souvent, une dyspnée laryngée, parfois une douleur
thoracique en cas d’extension médiastinale.
Il faut distinguer deux
formes cliniques de cellulites.
– La forme gangreneuse est la traduction clinique d’une nécrose
tissulaire gazogène responsable d’une crépitation sous-cutanée et, à
la radiographie, d’un emphysème.
Cette forme de cellulite est
remarquable par sa rapidité d’évolution et par des signes généraux
très marqués (température supérieure à 40 °C, faciès grisâtre, sepsis).
– La forme adénophlegmoneuse se manifeste par un empâtement
cervical, au début sous-mandibulaire qui s’étend progressivement
jusqu’au creux sus-claviculaire homolatéral.
Elle réalise au final une
tuméfaction cervicale tendue, rouge, très douloureuse, s’étendant de
la pointe de la mastoïde jusqu’au creux sus-claviculaire.
La diffusion
de l’infection peut franchir la ligne médiane et s’étendre également
jusqu’à la fourchette sternale avec très souvent un érythème
douloureux présternal qui ne préjuge en aucun cas d’une extension
médiastinale haute.
Sur le plan radiologique, on retrouve le plus
souvent des zones de nécroses tissulaires sous forme de bulles d’air
des parties molles.
L’évolution de cette forme clinique est toujours
plus lente que la forme gangreneuse.
L’interrogatoire, dans ce type d’infection, est d’une grande
importance et permet souvent de retrouver une symptomatologie
dentaire ou pharyngée dans les jours ou semaines qui ont précédé
l’hospitalisation.
Les chiffres de la littérature rapportent 70 % de
cellulites à porte d’entrée dentaire et 20 % d’origine pharyngée.
Citons également les cellulites postopératoires après chirurgie
carcinologique oto-rhino-laryngologique (ORL).
Un certain nombre
de facteurs favorisants ont été répertoriés dans les différentes séries,
tels que le diabète, la corticothérapie et l’infection par le virus
de l’immunodéficience humaine (VIH).
La prise d’AINS n’a pu
être formellement incriminée comme facteur favorisant dans les
cellulites cervicales.
L’étude de Solberg et al sur la phénylbutazone
démontrait in vitro la réduction de l’activation de granulocytes, de
la phagocytose et de la destruction intracellulaire de streptocoques
et staphylocoques.
Cependant, les AINS diminuent les premiers
signes de l’inflammation et peuvent de ce fait retarder la première
consultation.
La mortalité se situe entre 20 et 25 % et atteint 40 % en cas
d’extension médiastinale.
L’avènement de l’antibiothérapie
depuis le milieu de ce siècle aurait permis une diminution modeste
du taux de mortalité pour les médiastinites d’origine cervicale.
Les méta-analyses d’Estrera et Wheatley rapportent 40 % de mortalité
pour les patients atteints de médiastinite d’origine cervicale.
Ce
taux élevé de mortalité est à l’évidence dépendant de plusieurs
facteurs tels que le retard de prise en charge, la forme clinique
et la rapidité d’apparition de complications médiastinales, le
traitement chirurgical inadapté, une prise en charge non
multidisciplinaire.
Les patients qui présentent une cellulite cervicale extensive doivent
être pris en charge de façon multidisciplinaire par des chirurgiens
ORL, thoraciques et des réanimateurs.
Une réanimation est
nécessaire en cas de choc septique, de décompensation d’une
pathologie sous-jacente.
Un drainage chirurgical s’impose dans la
très grande majorité des cas ; il est particulièrement urgent dans les
formes gangreneuses.
L’objectif est de mettre à plat toutes les
collections purulentes et d’exciser les zones nécrotiques glandulaires,
musculaires et vasculaires.
Le deuxième temps consiste à mettre en
place un système de drainage et de lavage des différentes loges
explorées.