Stratégie antibiotique probabiliste au cours des infections respiratoires basses de l’adulte (immunodéprimé exclu)
Cours de pneumologie
Introduction
:
L’antibiothérapie au cours d’une infection respiratoire est d’une
relative simplicité si le micro-organisme responsable est identifié et
l’antibiogramme connu.
Le choix du produit, parmi les familles
d’antibiotiques actifs in vitro, dépend des contre-indications
éventuelles liées au malade et d’une évaluation globale de
l’acceptabilité de la molécule.
La conduite de l’antibiothérapie est plus difficile en l’absence d’un
diagnostic bactériologique, soit parce que l’agent infectant n’a pas
été isolé, soit parce qu’il n’a pu être recherché.
L’absence d’une
méthode d’identification microbiologique des infections respiratoires
simple, rapide, sensible, spécifique, non invasive et peu onéreuse,
rend cette éventualité fréquente en milieu extrahospitalier.
En effet,
en pratique, seul un prélèvement obtenu en court-circuitant la flore
commensale des voies aériennes supérieures est d’une bonne
fiabilité : ponction transtrachéale, brossage protégé sous fibroscopie,
ponction transthoracique.
Ces méthodes invasives sont cependant à
réserver aux pneumopathies infectieuses ayant un potentiel de
sévérité (pneumonies communautaires graves, pneumonies
nosocomiales, infections opportunistes du poumon).
L’examen
bactériologique du crachat, techniquement simple, est grevé d’un
pourcentage de faux positifs et de faux négatifs trop élevé en
routine.
Quant aux autres méthodes, elles ne sont rentables que dans
des situations cliniques particulières (hémocultures au cours des
pneumonies bactériémiques, prélèvement direct au sein d’un foyer
septique extrapulmonaire), ou bien elles sont inconstantes, tardives
ou trop onéreuses (méthodes immunoenzymatiques, sérodiagnostic,
techniques de biologie moléculaire).
L’orientation empirique du traitement antibiotique se fonde sur
deux sources d’informations : des données épidémiologiques et
séméiologiques et un ensemble de critères portant sur l’acceptabilité
des antibiotiques.
La confrontation de l’ensemble de ces données est
à la base d’une stratégie de probabilité du meilleur choix de
l’antibiotique (traitement probabiliste).
Des consensus, des
recommandations sur les modalités de cette stratégie ont été publiés
dans plusieurs pays (et en France) au cours de ces dernières années,
émanant de sociétés scientifiques internationales et nationales et
d’organismes divers (Agence du médicament, Caisse nationale
d’assurance maladie).
Bases du traitement empirique :
A - DONNÉES ÉPIDÉMIOLOGIQUES :
1- Au cours de la bronchite aiguë
:
L’étiologie virale est largement prédominante, dans 50 à 90 % des
cas.
Les agents sont nombreux (environ 200 virus),
principalement Myxovirus influenzae et Adénovirus chez l’adulte,
virus syncytial et para-influenzae chez l’enfant.
La prévalence de Mycoplasma pneumoniae varie considérablement d’une étude à
l’autre, de 6 à 59%.
Dans une population d’étudiants et de
recrues militaires, 5 à 10% des bronchites aiguës sont attribuées à Mycoplasma pneumoniae, Chlamydia pneumoniae serait en cause
dans 5 à 10% des cas.
La prévalence des infections à Legionella
est inconnue (des signes de bronchite aiguë sont présents dans la
fièvre de Pontiac). Un petit nombre de cas sont attribués à Bordetella
pertussis.
Une colonisation et une surinfection bactérienne
s’observent dans les formes traînantes, en particulier dans le
contexte d’un tabagisme et de facteurs de comorbidité : les
principaux micro-organismes sont Haemophilus influenzae,
Streptococcus pneumoniae et Moraxella catarrhalis.
2- Au cours de la bronchite chronique
:
La fréquence des infections virales est diversement évaluée ; elles
seraient responsables de 25 à 50 % des exacerbations ; 40% d’entre elles ne s’accompagneraient pas d’une exacerbation
clinique.
Il est bien établi qu’elles favorisent une colonisation
bactérienne secondaire.
L’isolement des bactéries à concentration
infectante dans les sécrétions bronchiques au cours d’une
exacerbation a été établi de longue date. May retrouvait, il y a un
peu plus d’une quarantaine d’années, la présence dans un cas sur
deux d’Haemophilus influenzae et/ou de Streptococcus pneumoniae.
Plusieurs études par la suite ont confirmé ces données, objectivant
une relative prédominance d’Haemophilus influenzae, l’association
fréquente des deux germes chez un même malade, et la présence
avec une moindre fréquence de Moraxella catarrhalis.
Dans
une étude portant sur des patients plus graves, en décompensation
aiguë d’une insuffisance respiratoire chronique obstructive, Fagon
et al ont isolé dans des prélèvements obtenus par brossage protégé
des micro-organismes infectants dans 50 % des cas : Haemophilus
influenzae et Streptococcus pneumoniae respectivement dans 14 à
16 % ; mais aussi Haemophilus para-influenzae dans 25 %, une
entérobactérie ou un Pseudomonas dans 18 %, témoignant du
caractère opportuniste de la colonisation/infection sur des bronches
pathologiques.
Dans un travail comparant des patients en
exacerbation et en état stable, des auteurs espagnols ont retrouvé
une proportion habituelle de bactéries infectantes (Haemophilus
influenzae et Streptococcus pneumoniae) dans 50 % des cas chez des
patients en exacerbation ; mais les mêmes germes étaient retrouvés
aux mêmes concentrations chez 25 % des patients en état stable.
Haemophilus influenzae, Streptococcus pneumoniae et Moraxella
catarrhalis sont du reste des commensaux parfois isolés dans les
voies respiratoires de sujets normaux. Mycoplasma pneumoniae
serait en cause dans 1 à 9,5 % des cas, et Chlamydia pneumoniae
dans 4 à 5%.
3- Au cours des bronchectasies
:
Les micro-organismes le plus souvent isolés, en dehors de la
mucoviscidose, sont Haemophilus influenzae (85 %), Streptococcus
pneumoniae (35 %) et Staphylococcus aureus (5 %).
D’après une
enquête nationale française, la population bactérienne endobronchique est proche de celle rencontrée au cours de la
mucoviscidose : Haemophilus influenzae et para-influenzae (34 %),
Staphylococcus aureus (14 %), Streptococcus pneumoniae (25 %),
Pseudomonas aeruginosa (23 %).
La mise en évidence de la présence
ou non de Pseudomonas aeruginosa dans l’expectoration est
essentielle pour le pronostic et la prise en charge thérapeutique.
La
présence d’anaérobies, difficiles à isoler, varie de 0 à 17%.
4- Au cours des pneumonies communautaires
:
Les données de la littérature concordent sur les points suivants : les
principaux micro-organismes responsables sont en nombre limité.
Streptococcus pneumoniae, Haemophilus influenzae, Mycoplasma
pneumoniae, Chlamydia pneumoniae, Legionella pneumophila et les
virus influenzae sont isolés dans environ 90 % des cas confirmés par
un diagnostic microbiologique.
Les
bactéries à Gram négatif de type entérobactéries ou Pseudomonas, et
Staphylococcus aureus, agents les plus fréquents des pneumonies
nosocomiales, sont isolés dans moins de 10 % des cas et sont en règle
associés à des facteurs de comorbidité ; malgré des investigations
microbiologiques exhaustives, aucun agent pathogène n’est isolé
dans 40 à 50 % des cas.
Les données de la littérature sont plus
discordantes quant à la prévalence de ces germes.
Ces discordances
tiennent à l’hétérogénéité des populations étudiées, aux méthodes
diagnostiques employées, à des variations climatiques et
géographiques, à la survenue d’épidémies.
Les plus grandes
disparités s’observent entre les études (les plus nombreuses) portant
sur des patients hospitalisés et des patients traités en ambulatoire.
Sur dix études prospectives récentes, une seule a été
réalisée en milieu extrahospitalier.
Toutes les études hospitalières concordent pour individualiser Streptococcus pneumoniae comme le
premier agent responsable (dans environ la moitié des cas
bactériologiquement confirmés et le tiers de l’ensemble des cas).
Une méta-analyse récente portant sur 7 000 patients pour lesquels le
pathogène était documenté montrait que Streptococcus pneumoniae
était en cause dans deux tiers des cas et deux tiers des décès.
Streptococcus pneumoniae est plus souvent individualisé dans les
séries anglaises et scandinaves où le diagnostic d’infection
pulmonaire à pneumocoque est porté aussi bien sur des données
microbiologiques qu’immunoenzymatiques portant sur le sérum et
même sur l’expectoration.
Legionella pneumophila est au second rang
des agents responsables de formes graves hospitalisées en unité de
soins intensifs, surtout dans les pays du Bassin méditerranéen ;
parmi l’ensemble des malades, la prévalence excède rarement
5 %. Haemophilus influenzae, souvent au second rang, est présumé
surestimé compte tenu de la colonisation fréquente des voies
respiratoires basses par ce germe, notamment chez les fumeurs,
contrastant avec un isolement exceptionnel en hémoculture.
La
prévalence de Mycoplasma pneumoniae et Chlamydia pneumoniae est
notablement plus élevée dans les séries extrahospitalières.
Dans
certaines publications, ils se situent au premier rang avant Streptococcus pneumoniae.
Ces agents sont plus souvent
responsables de pneumonies atypiques bénignes ou de gravité
moyenne des sujets jeunes, quoique des formes graves et du sujet
âgé puissent être observées.
Bon nombre de pneumonies
communautaires non bactériologiquement confirmées pourraient
être en relation, soit avec une infection à pneumocoque « décapitée
» par une antibiothérapie préalable, soit avec un agent des
pneumonies atypiques dont l’identification sérologique parfois
tardive est inconstamment faite.
Les données épidémiologiques sont
modifiées par le terrain.
Dans les populations de patients âgés de
plus de 60 ans et surtout de plus de 75 ans, la prévalence des
infections à Staphylococcus aureus et à bacilles à Gram négatif
(entérobactéries) est plus élevée, principalement s’il s’agit de
patients institutionnalisés et/ou atteints de maladies chroniques ;
mais il n’y a pas de différence significative dans certaines séries,
anglo-saxonnes en particulier, portant sur des patients âgés en bonne
santé apparente.
La prévalence de quelques germes est plus
élevée dans certains contextes : Streptococcus pneumoniae,
Haemophilus influenzae et Staphylococcus aureus au cours des
pneumonies postgrippales ; Streptococcus pneumoniae, Klebsiella
pneumoniae (et autres entérobactéries), Staphylococcus aureus en cas
d’alcoolisme ou de diabète ; Staphylococcus aureus et
Pseudomonas sp. chez les bronchectasiques.
Au cours des
pneumonies compliquant une bronchopneumopathie chronique
obstructive (BPCO), les quatre principaux micro-organismes isolés
sont Haemophilus influenzae, Streptococcus pneumoniae, Legionella
pneumophila et Chlamydia pneumoniae.
Quelques études récentes
ont attiré l’attention sur la prévalence de Chlamydia pneumoniae au
cours des pneumonies des BPCO.
La prévalence des germes
anaérobies est inconnue en raison des difficultés d’isolement : elle
va de 0 à 33% selon les études.
Certaines pneumopathies non bactériologiquement confirmées pourraient être dues à des infections
à anaérobies.
L’éventualité de pneumonies mixtes n’est pas
exceptionnelle, pouvant atteindre jusqu’à 38 %, qu’il s’agisse
d’infections virobactériennes ou d’une association de deux bactéries ;
tous les cas de figures sont possibles, l’un des deux microorganismes
étant souvent Streptococcus pneumoniae.
5- Au cours des pneumonies nosocomiales
:
Les données épidémiologiques sont difficiles à analyser (s’agissant
particulièrement de patients ventilés) en raison de l’absence de
spécificité des signes radiocliniques (il y aurait entre 10 et 50 % de
faux diagnostics de pneumonie) et des aléas du diagnostic
microbiologique : la flore microbienne isolée par un prélèvement
endobronchique peut être colonisante et polymicrobienne ; de sorte
qu’il est difficile de déterminer parmi les micro-organismes
individualisés le ou les agents responsables de la pneumopathie.
Des
critères microbiologiques très stricts ont été proposés lors de
conférences de consensus en France et aux États-Unis, privilégiant
deux méthodes diagnostiques invasives de référence : le
prélèvement par brossage avec la présence d’au moins 103 CFU
(colony forming unit)/mL et un examen direct après coloration de
Gram concordant ; le lavage bronchoalvéolaire avec une
concentration bactérienne d’au moins 104 CFU/mL et la présence
de plus de 5 % de cellules hébergeant des micro-organismes
intracellulaires ou un examen direct après coloration de Gram
concordant.
Ces critères sont controversés.
Des études plus
récentes tendraient à réhabiliter l’aspiration endotrachéale non
protégée, d’une sensibilité supérieure et de spécificité proche, sous
réserve d’une culture quantitative objectivant plus de 106 CFU/mL.
Les principaux micro-organismes responsables sont des
bacilles à Gram négatif (BGN) et des staphylocoques (Staphylococcus
aureus et Staphylococcus epidermidis).
Parmi les
bacilles à Gram négatif, Pseudomonas sp. occupe une place
prédominante, Acinetobacter sp. a une prévalence croissante tandis
que l’incidence des bactéries appartenant au groupe KES (Klebsiella
pneumoniae, Escherichia coli, Serratia marcescens) tend à décroître.
Les agents fongiques ont une place croissante (Candida sp.,
Aspergillus sp.).
Le rôle des anaérobies est certainement sousévalué
.
Les légionelles, rarement en cause, peuvent être
responsables d’épidémies favorisées par les dispositifs de
climatisation.
Les épidémies d’infections virales ne sont pas
exceptionnelles.
Environ 30 à 40 % des pneumonies nosocomiales
sont plurimicrobiennes.
D’une manière générale, il faut distinguer les pneumonies
nosocomiales précoces et tardives.
Au cours des pneumonies
nosocomiales précoces (avant le cinquième jour d’hospitalisation),
les germes sont habituellement sensibles et proviennent du milieu
extrahospitalier : Streptococcus pneumoniae, Haemophilus influenzae,
Staphylococcus aureus méti-S, Escherichia coli.
Au cours des
pneumonies nosocomiales tardives (après le cinquième jour
d’hospitalisation), les germes sont en général multirésistants,
sélectionnés à l’hôpital : Pseudomonas sp., Acinetobacter sp.,
Staphylococcus méti-R, entérobactéries du groupe KES.
Le risque de
développer une pneumonie à ces germes est d’autant plus grand
que le patient est ventilé mécaniquement et que la ventilation est
prolongée (le risque passe de 6,5 % à 10 jours de ventilation à
30 % après 30 jours).
6- Au cours des pneumonies d’aspiration
:
Des germes anaérobies sont présents dans 90 % des cas : Prevotella
sp., Porphyromonas sp., Bacteroides sp., Fusobacterium sp.,
Phytostreptococcus sp.
Parmi les germes aérobies, les bacilles à Gram
négatif sont prédominants et parmi les pathogènes à Gram positif, Staphylococcus sp. et Streptococcus pneumoniae.
B - DONNÉES CLINIQUES :
L’histoire clinique, le terrain, les données de l’examen peuvent-ils
apporter une orientation vers une étiologie microbienne ?
Peut-on,
sur le seul constat radioclinique, cibler l’antibiothérapie ?
D’autre
part, y a-t-il des critères pragmatiques permettant de décider la
conduite du traitement au domicile ou à l’hôpital ?
1- Au cours d’une bronchite aiguë :
Les seuls arguments en faveur d’une origine bactérienne sont
l’existence d’un foyer microbien chronique des voies respiratoires
hautes ayant pu, par contamination, infecter les voies basses et/ou
des signes de suppuration bronchique d’évolution traînante.
2- Au cours d’une exacerbation de bronchite chronique :
Il est tout aussi difficile de faire la part entre une origine virale et
une infection bactérienne.
Par convention, on admet que la triade
symptomatique associant une augmentation du volume de
l’expectoration et de la dyspnée et une purulence des crachats est
prédictive d’une origine bactérienne, en se référant à une étude
d’Anthonisen et al.
Ces auteurs ont démontré un bénéfice
significatif d’un antibiotique versus un placebo lorsque ces trois
symptômes (type 1) étaient réunis au cours d’une exacerbation.
Toutefois, le bénéfice de l’antibiotique n’était que de 24 %
supérieur au placebo, aucun des symptômes n’étant en soi
significatif d’une infection bactérienne.
Cette étude n’a jamais été
confirmée par un deuxième protocole prospectif.
La confirmation
du diagnostic microbiologique en routine extrahospitalière demeure
aléatoire en raison de la fréquence de faux positifs et de faux négatifs
nombreux à l’analyse cytobactériologique de l’expectoration.
On admet, à l’examen du crachat après coloration de Gram
(grossissement x 1 000), que la présence par champ microscopique
de plus de huit Streptococcus pneumoniae, 12 Haemophilus influenzae
et 18 Moraxella catarrhalis est en faveur de la nature infectante de
ces micro-organismes.
Ces derniers sont considérés comme
pathogènes lorsqu’en culture bactériologique quantitative, la CFU
est égale ou supérieure à 107/mL.
3- Au cours d’une pneumonie communautaire
:
On a tenté d’individualiser des tableaux radiocliniques relativement
prédictifs d’un micro-organisme : la pneumonie franche avec un
foyer de condensation alvéolaire (d’origine pneumococcique ?) ; la
pneumonie atypique, interstitielle localisée (d’origine virale, à
Mycoplasma pneumoniae ou Chlamydia pneumoniae ?) ; la
bronchopneumonie à foyers multiples survenant souvent sur un
terrain déficient (à Staphylococcus aureus ou à bacille à Gram
négatif ?) ; et des formes cliniques composites avec troubles digestifs
et neuropsychiques (évoquant une infection à Legionella
pneumophila ?).
Plusieurs études ont démontré l’absence de
spécificité de ces tableaux radiocliniques pour l’orientation du choix
du traitement antibiotique.
En pratique toutefois, la
fréquence relative des pneumonies à pneumocoque au cours des
syndromes alvéolaires aigus infectieux et le risque évolutif
quelquefois fulminant en l’absence d’un traitement rapidement
efficace justifient de cibler Streptococcus pneumoniae en priorité (ou
entre autres germes) dans ce contexte.
À l’inverse, dans les formes
bénignes du sujet jeune, les données épidémiologiques et la présence
de signes de pneumopathie atypique orientent plutôt vers le
traitement en première intention de Mycoplasma pneumoniae et
Chlamydia pneumoniae.
De nombreuses études ont porté sur l’évaluation de la gravité
symptomatique des pneumonies communautaires.
La plupart
d’entre elles portent sur des critères pronostiques après
une hospitalisation du malade (mortalité, opportunité d’un transfert
en unité de soins intensifs) plutôt que sur les éléments de décision
en faveur d’un traitement antibiotique au domicile ou à l’hôpital.
D’une manière générale, la plupart des études recensent : un âge
supérieur à 65 ans ; des signes de gravité symptomatiques
(principalement respiratoire, cardiovasculaire, neurologique et/ou à
type de choc septique) ; une diffusion extralobaire et/ou
extrathoracique des lésions de pneumonie ; des désordres
biologiques portant en particulier sur les cellules sanguines et sur la
fonction des émonctoires, enfin des facteurs de comorbidité (alcoolisme, dénutrition avec hypoalbuminémie et maladie
chronique associée).
Ces facteurs sont hiérarchisés et pris en compte
pour la définition des pneumonies graves impliquant en règle un
élargissement de spectre du traitement probabiliste. Parmi ces index,
le plus utilisé a été mis au point par Fine et al ; toutefois, cet
index pronostique n’est pas applicable au domicile.
Récemment, cet
auteur et son groupe ont proposé un algorithme et une
stratification distinguant des patients à faible risque justifiant un
traitement au domicile et des patients à haut risque.
Cet index permet d’évaluer la proportion de
patients indûment hospitalisés.
Sur la base d’une incidence
croissante de complications à partir de différents facteurs de risques
et de leur association, ces auteurs ont établi des scores : les patients
sont répartis en cinq classes.
La classe I désigne des patients de
moins de 50 ans sans facteur de gravité et sans signe de comorbidité.
Les autres classes sont définies selon le score, sur la base
d’une enquête portant sur 38 000 patients hospitalisés et un peu plus
de 2 000 patients externes.
Les patients des classes I et II ne justifient
pas une hospitalisation, les patients de classe III une hospitalisation
de jour ou de courte durée.
Cet index a des limites et suggère
quelques réserves.
Il n’a pas été évalué prospectivement par des
médecins généralistes auprès de patients traités au domicile ;
certains facteurs de comorbidité, tels que l’insuffisance respiratoire
chronique, élément majeur de gravité, n’ont pas été pris en compte ;
il n’est pas applicable en routine dans la mesure où l’évaluation des
classes II à V suppose la réalisation d’examens complémentaires qui
sont faits exceptionnellement chez des patients traités au domicile.
D’une manière générale, au lit du malade, hors du milieu hospitalier,
en l’absence de tout examen paraclinique, l’expérience et le bon sens
permettent une approche relativement satisfaisante de la gravité
pronostique : un âge avancé, une mauvaise tolérance
symptomatique de l’infection, une insuffisance viscérale associée,
sont autant de facteurs relativement faciles à appréhender.
Quant à
l’indication de l’hospitalisation, elle doit mettre en balance les
bénéfices d’une prise en charge continue avec le support d’examens paracliniques, et le risque nosocomial, en particulier chez la
personne âgée.
4- Au cours d’une pneumonie nosocomiale
:
Le tableau radioclinique, dont on sait qu’il est peu spécifique en
faveur de la pneumonie, l’est encore moins en faveur d’un microorganisme
particulier, en présence d’opacités pulmonaires
hétérogènes souvent multiples de type bronchopneumonique.
L’environnement microbien hospitalier et de l’unité de soins
intensifs où le malade est traité, l’existence d’une maladie chronique
favorisant un tropisme microbien particulier, une connaissance de la
flore de colonisation du malade, des antibiothérapies déjà
administrées (en tenant compte des lacunes du spectre) sont les
meilleurs indices à prendre en compte.
C - DONNÉES MICROBIOLOGIQUES :
Un examen microbiologique fiable et un antibiogramme ne sont pas
toujours disponibles dans le cas d’un malade hospitalisé et le sont
exceptionnellement lors d’un traitement à domicile.
C’est pourquoi
un recueil épidémiologique sur l’évaluation des résistances
microbiennes est fondamental dans la perspective d’un traitement
probabiliste.
On a assisté ces dernières années à une progression de la résistance
aux antibiotiques des principaux germes responsables des infections
respiratoires communautaires, en particulier Streptococcus
pneumoniae.
D’après les données du registre national des
pneumocoques pour 1997, le pourcentage des souches résistantes,
tous prélèvements confondus, était de 34,4 % pour les tétracyclines,
53,1 % pour l’érythromycine, 22,6 % pour le chloramphénicol, 37 %
pour le cotrimoxazole et 48 % pour la pénicilline G, sans disparités
régionales majeures.
Le pourcentage de souches ayant une
concentration minimale inhibitrice (CMI) pour la pénicilline G égale
ou supérieure à 2 mg/L était de 58,5 %.
Toute la classe des bêtalactamines est concernée, certaines molécules se révélant
toutefois plus actives que la pénicilline G (imipenem, cefpirome,
céfotaxime, ceftriaxone, amoxicilline).
Soixante-quinze pour cent des
souches étaient résistantes au moins à trois antibiotiques.
Parmi les
souches isolées en hémoculture au cours des pneumonies, la
résistance était élevée mais à un niveau moindre : 22,8 % pour les
tétracyclines, 31,7 % pour l’érythromycine, 10,1 % pour le
chloramphénicol, 26,2 % pour le cotrimoxazole, 31,5 % pour la
pénicilline G.
D’après les données du registre national des Haemophilus influenzae pour 1997, le pourcentage de souches
résistantes, tous prélèvements confondus, était de 35 % de souches
résistantes bêtalactamases + et 3 % bêtalactamases –, 9,9 % des
souches étaient résistantes aux tétracyclines, 14 % au cotrimoxazole,
1,8 % au chloramphénicol.
Les pourcentages étaient globalement
superposables parmi les souches isolées des sécrétions bronchiques
avec 38 % des Haemophilus influenzae sécréteurs de bêtalactamases.
Environ 90 % des souches de Moraxella catarrhalis sont productrices
de bêtalactamases.
En revanche, moins de 5 % sont résistantes aux
céphalosporines.
Les macrolides, les tétracyclines et le
chloramphénicol sont uniformément actifs.
Ces résultats publiés
aux États-Unis sont superposables en France.
Les pathogènes
« atypiques » (Mycoplasma pneumoniae, Chlamydia pneumoniae,
Chlamydia psittaci) demeurent sensibles aux macrolides, tétracyclines
et fluoroquinolones.
Il n’a pas été décrit de résistances.
Il n’a pas été
décrit non plus de résistances aux antibiotiques de Legionella
pneumophila.
La France est, parmi les pays européens, un des plus concernés par
les bactéries multirésistantes aux antibiotiques en milieu
hospitalier.
D’après l’étude de prévalence EPIIC, effectuée dans
les services de réanimation, 78 % des Staphylococcus aureus étaient
résistants à la méticilline (SARM), 58 % des Pseudomonas aeruginosa étaient résistants à la ticarcilline, et 34 % à la ceftazidime.
Plus
récemment, on estimait que 20 % des Klebsiella pneumoniae étaient
producteurs de bêtalactamases à spectre étendu, avec passage de la
résistance à d’autres entérobactéries et aux Acinetobacter.
Des cas de Pseudomonas résistants à tous les antibiotiques ne sont pas
exceptionnels.
Le risque d’infection par une souche de Staphylococcus aureus vancomycine résistante est devenu
plausible.
D - DONNÉES ANTIBIOLOGIQUES :
Le traitement antibiotique probabiliste doit prendre en compte
plusieurs critères : la biodisponibilité bronchique et/ou pulmonaire,
le risque toxique et immunoallergique, les conséquences écologiques
et le coût.
1- Biodisponibilité
:
La concentration d’un antibiotique au foyer infectieux est un
élément fondamental de la pharmacocinétique et l’un des plus sûrs
facteurs prédictifs de l’efficacité thérapeutique sur une souche
sensible.
Les bêtalactamines et les aminoglycosides ont des
concentrations tissulaires plus basses que la concentration sérique et
ne pénètrent pas dans les cellules mais l’équilibre qui s’établit entre
le secteur vasculaire et l’interstitium est tel que des concentrations
thérapeutiques sont obtenues dans l’alvéole, la muqueuse et les
sécrétions bronchiques.
Toutefois, en cas de suppuration bronchique
sévère, en particulier au cours des bronchectasies infectées par des
souches mucoïdes de Pseudomonas, les concentrations antibiotiques
au site de l’infection peuvent être insuffisantes justifiant la voie
locale, en particulier pour les aminoglycosides.
Les macrolides ont
un large volume de distribution dans les bronches et les poumons
avec des concentrations intracellulaires très élevées qui en font une
antibiothérapie d’élection des infections à germes intracellulaires
(Legionella pneumophila, Mycoplasma pneumoniae, Chlamydia
pneumoniae, Chlamydia psittaci).
La molécule à cet égard la plus
significative est l’azithromycine, un dérivé de l’érythromycine, dont
le rapport de la concentration pulmonaire à la concentration sérique
après une dose orale unique de 500 mg est de l’ordre de 100.
Une
telle concentration et une libération lente de la drogue font envisager
pour la première fois dans le traitement des infections à pathogènes
intracellulaires un traitement raccourci.
En revanche, les
concentrations sériques faibles du produit limitent son indication en
cas d’infection bactériémique (pneumococcie).
Les fluoroquinolones
diffusent rapidement dans les tissus, l’interstitium et à l’intérieur
des cellules où la concentration dépasse la concentration sérique.
Des travaux expérimentaux ont démontré une bonne corrélation
entre la concentration dans les tissus et l’efficacité clinique.
Mieux
que la CMI qui est un paramètre de bactériostase mesuré in vitro,
l’évaluation des différentes fluoroquinolones disponibles pour le
traitement des infections respiratoires fait appel au rapport AUC
(aire sous la courbe de concentration sérique de l’antibiotique) sur
CMI.
Les nouvelles fluoroquinolones antipneumococciques sont à
cet égard particulièrement performantes.
2- Risques toxiques et immunoallergiques :
À efficacité comparable, la priorité doit être accordée à des molécules
à faible potentiel toxique.
C’est pourquoi les phénicolés dont le
spectre est relativement bien adapté aux infections respiratoires sont,
en raison du risque hématologique, une prescription d’exception
dans les pays industrialisés.
Le risque hématologique,
dermatologique et rénal, bien que rare chez les patients non sidéens,
vient s’ajouter aux lacunes de spectre sur les germes atypiques et
aux résistances croissantes de Streptococcus pneumoniae pour
marginaliser l’indication du cotrimoxazole au cours des pneumonies
communautaires.
Bien que la fréquence des accidents
anaphylactiques à la pénicilline ne soit pas plus élevée chez les atopiques, les bêtalactamines doivent être administrées avec
prudence sur ce terrain.
Il y a une allergie croisée inconstante avec
les carbapenems et les céphalosporines. L’allergie aux
céphalosporines s’observe dans environ 10 % des cas d’allergie à la
pénicilline.
Il n’y a pas de réaction croisée avec l’aztréonam. Le
risque de phototoxicité a considérablement réduit les indications de
la sparfloxacine qui était la fluoroquinolone la mieux adaptée par
son spectre aux infections respiratoires avant que ne soient
disponibles les nouvelles fluoroquinolones antipneumococciques.
Les effets indésirables des fluoroquinolones (neurologiques,
hématologiques, sur l’appareil locomoteur), doivent limiter leur
utilisation itérative, en particulier chez le bronchopathe chronique.
3- Risques écologiques
:
La résistance bactérienne en milieu hospitalier est due
principalement à deux mécanismes : la pression de sélection exercée
par l’utilisation excessive d’antibiotiques à large spectre et la
transmission par manuportage de souches résistantes provenant de
patients infectés.
La prise en compte du risque écologique implique
un dépistage des patients porteurs dès leur admission ou en cours
d’hospitalisation, des mesures d’isolement et une politique
d’utilisation rationnelle des antibiotiques à large spectre.
En
milieu extrahospitalier, le développement exponentiel de résistances,
en particulier de Streptococcus pneumoniae, est la conséquence d’une
prescription excessive et inadaptée des antibiotiques, en particulier
dans le cadre d’indications à visée respiratoire empirique.
Les
infections respiratoires représentent plus des deux tiers des
antibiotiques prescrits en France. Dans la presque totalité des
rhinopharyngites et dans 80 % des angines, l’antibiothérapie est
inopportune car ces infections sont virales.
D’après une enquête du CREDES, les infections respiratoires
basses (qui représentent 12 millions de prescriptions annuelles) sont
composées pour 92 % de bronchopathies aiguës et pour 8 % de
pneumonies.
On sait que dans la majorité des bronchopathies
aiguës, d’origine virale, l’antibiothérapie est injustifiée. Une
prescription quasi monolithique d’une famille d’antibiotiques à
l’échelle d’un pays doit être évitée.
Le traitement par macrolides en
France de toutes les infections respiratoires communautaires, d’après
une recommandation nationale, a eu pour conséquence un taux
record de plus de 50 % de Streptococcus pneumoniae résistant aux
macrolides.
En Espagne, Baquero et al ont bien montré les
corrélations entre la progression de la résistance du pneumocoque à
la pénicilline G et la consommation des aminopénicillines.
Les
indications de chacune des principales familles dans le traitement
des infections respiratoires (bêtalactamine, macrolide, cycline,
fluoroquinolone) sont complémentaires.
La diversification des
prescriptions est essentielle.
L’administration des traitements doit se
faire à posologie adaptée (20 à 30 % des prescriptions sont sousdosées)
sur une durée suffisante mais non excessive.
Le sous-dosage
favorise la sélection de variants résistants parmi les bactéries
infectantes et/ou de la flore commensale.
Des antibiothérapies
répétitives et sous-dosées (principalement par bêtalactamines) au
cours des rhinopharyngites de l’enfant sont particulièrement
inductrices de résistances sur la flore de portage.
Plusieurs facteurs
doivent être pris en compte pour une posologie convenable :
adaptation de la dose au poids, nombre suffisant de prises dans les
24 heures, intervalle correct entre les prises, inventaire des
interactions médicamenteuses éventuelles diminuant l’absorption.
Coût
Les antibioques représentent environ 15 % de la consommation
pharmaceutique.
Le traitement de l’ensemble des infections
respiratoires absorbe plus de 50 % des dépenses pour ces
médicaments.
Dans plus de 50 % des cas, le traitement antibiotique
est inopportun.
La première règle de réduction des coûts est de
formuler des recommandations claires sur les situations cliniques
où l’antibiothérapie n’est pas justifiée, où le médecin peut sans
risque pour son patient prescrire un traitement symptomatique.
Dans la majorité des cas, un traitement antibiotique éprouvé et peu
onéreux est aussi efficace qu’un traitement innovant, plus coûteux.
C’est le cas pour la plupart des infections bronchiques bénignes.
La
réduction des coûts implique une réduction des hospitalisations
injustifiées.
Le coût moyen du traitement d’une pneumonie est entre
17 et 51 fois plus élevé à l’hôpital qu’au domicile, sans compter le
risque nosocomial vital.
La réduction des coûts est étroitement
corrélée à une politique de prévention : par l’observance d’un
ensemble de règles d’hygiène de vie chez les patients atteints d’une
pathologie respiratoire chronique, par la vaccination (grippale et pneumococcique) ; et en milieu hospitalier, par tout un ensemble de
mesures prophylactiques et sur le bon usage des antibiotiques à
l’hôpital.