Reconnaître et surveiller une phacomatose chez l'adulte
Cours de médecine interne
Le terme de phacomatoses désigne des entités souvent héréditaires, caractérisées par la présence d’anomalies
congénitales plus ou moins diffuses et multiples du développement, sous forme de malformations, de tumeurs
ou d’hamartomes.
Ces malformations sont en relation avec un trouble portant sur les feuillets embryonnaires
primitifs, intéressant principalement les formations d’origine ectodermique (peau, système nerveux, rétine), mais
non exclusivement.
Introduction :
Certaines génodermatoses peuvent être
regroupées sous l’appellation de phacomatose.
À la
lumière des progrès de la génétique moléculaire,
cette dénomination paraît artificielle, rassemblant
des maladies hétérogènes cliniquement, par leur
physiopathologie et par leur origine moléculaire,
telles les neurofibromatoses, la sclérose tubéreuse
de Bourneville (STB) et la maladie de von
Hippel-Lindau (VHL).
Chacune a des critères
diagnostiques précis et nécessite un suivi particulier
en fonction des multiples atteintes qui les
caractérisent.
Neurofibromatoses
:
A- Nosologie
:
Les neurofibromatoses recouvrent des entités
bien distinctes, n’ayant en commun que certains
signes cutanés.
Ce terme de neurofibromatose regroupe au
moins deux maladies différentes, à transmission
autosomique dominante : la neurofibromatose de
type 1 (NF1) ou maladie de von Recklinghausen, et la neurofibromatose de type 2
(NF2).
B - Neurofibromatose de type 1 :
1-
Épidémiologie et génétique :
La NF1 est la plus fréquente des neurofibromatoses,
avec une incidence d’environ 1/3 000 à 3 500
naissances.
Elle est transmise sur le mode
autosomique dominant.
Son gène a été localisé sur
le chromosome 17, dans la région 17q11.2.
Sa
pénétrance est virtuellement de 100% à l’âge de 5
ans, et les mutations de novo en représentent
environ la moitié des cas.
Son expression
phénotypique est variable, y compris au sein d’une
même famille.
Le produit du gène NF1, la neurofibromine, est une protéine intervenant dans le
contrôle de la différenciation et de la prolifération
cellulaires.
2- Critères diagnostiques :
Parmi ces sept critères diagnostiques, quatre
sont retrouvés à l’examen clinique.
3- Signes cardinaux :
Les taches « café au lait » sont les premières
manifestations de la NF1. Elles sont souvent
congénitales.
À l’adolescence, elles sont présentes
dans plus de 90% des cas.
Elles constituent un des
meilleurs signes diagnostiques de NF1.
Les lentigines ont l’aspect de taches « café au lait »
de petite taille, siégeant électivement dans les plis
axillaires, inguinaux et sous-mammaires.
On
les retrouve dans 80%des cas à l’âge adulte.
Les neurofibromes sont des tumeurs bénignes.
Elles sont molles, mobiles avec la peau,
sessiles ou pédiculés, à type de molluscum pendulum.
Ils n’apparaissent qu’à la puberté et sont
exceptionnellement absents à l’âge adulte (95% des
adultes en sont atteints).
Les neurofibromes plexiformes diffus étaient
autrefois nommés, dans leur forme importante,
« névromes plexiformes » ou « tumeurs royales ».
Ce sont des tuméfactions cutanées et
sous-cutanées de taille très variable (de quelques
centimètres à plusieurs dizaines de centimètres, voire
étendues à tout un segment corporel).
Ils sont
souvent congénitaux et toujours visibles avant l’âge
de 5 ans.
Retrouvés dans un tiers des cas, ils tendent
à se développer à partir de l’adolescence.
Les nodules de Lisch sont de petits hamartomes
iriens qui n’entraînent aucun trouble de la fonction visuelle.
Leur taille et leur nombre augmentent avec l’âge.
Ils sont présents dans plus de 90% des cas après
16 ans.
Le gliome des voies optiques est la tumeur
intracérébrale la plus fréquente au cours de la NF1.
Son incidence estimée est proche de 15 %. Sa
recherche dans un but diagnostique est rarement nécessaire.
À l’inverse, la découverte d’un gliome des voies
optiques commande une enquête diagnostique NF1 (25 % des gliomes des
voies optiques sont associés à une NF1).
Les atteintes osseuses spécifiques sont les
dysplasies des os longs, les dysplasies des ailes sphénoïdes, les
dysplasies vertébrales.
4- Démarche diagnostique :
Chez l’adulte, le diagnostic de NF1 est en règle
facile sur les données de l’examen clinique.
Le diagnostic moléculaire, parfois possible, est
exceptionnellement nécessaire.
Il peut être fait dans les formes familiales, par
analyse de ségrégation des polymorphismes de l’acide
désoxyribonucléique (ADN).
5- Complications :
Chez l’adulte, la plus redoutable
des complications est le neurofibrosarcome, ou
tumeur maligne des gaines nerveuses.
6- Suivi des malades :
En dehors du traitement des manifestations
cutanées qui constitue la demande prioritaire des
malades adultes, un suivi est nécessaire pour la
détection précoce des complications de la NF1.
La
NF1 est une maladie dont la gravité augmente
généralement avec l’âge. Nous ne disposons
d’aucun signe prédictif de l’évolution.
Même devant
des formes de NF1 qui paraissent bénignes, un suivi
doit être proposé.
Ce suivi est essentiellement
clinique.
Les examens effectués à titre systématique sont peu rentables pour le malade.
L’examen
clinique peut facilement identifier des complications,
telle une hypertension artérielle liée à une sténose
de l’artère rénale ou à un phéochromocytome.
Les
examens complémentaires ne sont effectués que sur
des arguments cliniques.
Compte tenu de la diversité
des atteintes et des problèmes rencontrés au cours
de la NF1, le suivi multidisciplinaire, dans des centres
spécialisées, en relation étroite avec le médecin
généraliste et/ou le pédiatre, est souhaitable.
C - Neurofibromatose de type 2 :
1-
Épidémiologie et génétique
:
La NF2 était anciennement dénommée
« neurofibromatose acoustique ».
Son incidence est
de 1/33 000 à 40 000 naissances.
Le gène de la NF2
a été identifié sur le chromosome 22 dans la région
22q12.2.
C’est un suppresseur de tumeur.
La
pénétrance du gène est complète à l’âge de 60 ans
et les mutations de novo représentent environ 50%
des cas.
2- Critères diagnostiques
:
Le diagnostic de NF2 est porté :
– soit devant des tumeurs bilatérales de la
huitième paire de nerfs crâniens (visualisées par
tomodensitométrie [TDM] ou imagerie par
résonance magnétique [IRM]) ;
– soit devant l’association d’un parent au premier
degré atteint de NF2 et d’une tumeur unilatérale du
nerf vestibulocochléaire, ou de deux des signes
suivants : neurofibrome, schwannome d’une autre
localisation, méningiome, gliome épendymaire,
cataracte juvénile postérieure.
3- Manifestations cliniques :
Les taches « café au lait » sont présentes dans
environ la moitié des cas, beaucoup moins
nombreuses qu’au cours de la NF1, généralement au
nombre de deux.
Les tumeurs cutanées, schwannomes et moins
fréquemment neurofibromes sont présentes chez
environ 70 % des malades ; elles sont peu
nombreuses, moins d’une dizaine.
Les anomalies oculaires sont fréquentes.
Soixante-dix pour cent des malades ont une
cataracte juvénile postérieure.
Les schwannomes vestibulaires sont quasiment
constants (90 % des cas).
Le diagnostic en est
généralement fait à la troisième décennie.
Des méningiomes sont présents dans 50% des
cas.
Des schwannomes du système nerveux central,
d’autre localisation que vestibulaire, des
épendymomes, ou des neurofibromes spinaux sont
fréquents.
4- Pronostic et suivi :
Le pronostic de la NF2 est souvent catastrophique,
avec une espérance de vie de l’ordre de 50
ans. Le suivi doit associer neurochirurgiens et
oto-rhino-laryngologistes.
Sclérose tubéreuse
de Bourneville :
A -
Épidémiologie et génétique
:
La STB (encore désignée sous l’acronyme
d’EPILOIA [epilepsy low intelligence adenoma
sebaceum]) est une maladie génétique à
transmission autosomique dominante.
Son
incidence est d’environ 1/10 000 naissances.
Deux
locus majeurs ont été reconnus sur les chromosomes
16 (16p13) et 9 (9q34).
Plus de la moitié des
cas sont sporadiques, liés à des mutations survenant
de novo.
La pénétrance de la STB est de l’ordre de 95 %,
son expressivité est très variable à l’intérieur d’une même famille.
B - Signes cliniques :
1- Signes cutanés :
Les angiofibromes apparaissent vers 5-7
ans, parfois plus tôt ; 85% des adultes ayant une STB en sont porteurs. Ils sont symétriquement
distribués dans les sillons nasogéniens, sur les joues
et la région péribuccale.
Ce sont de petits nodules
saillants, roses à rouges, avec de fines télangiectasies,
et de consistance ferme. Histologiquement, ils
sont à double composante, fibreuse et vasculaire.
Les fibromes unguéaux ou tumeurs de Koenen sont des excroissances pédiculées, rouges ou
couleur chair, souvent kératosiques à leur partie
distale, qui se développent à partir du lit de l’ongle
(plus fréquemment sur les orteils que sur les doigts).
Ils n’apparaissent en règle qu’à partir de la puberté.
Leur fréquence est estimée, selon les séries, de 20 à
50% à l’âge adulte.
Multiples, ils sont pathognomoniques
de la STB.
Histologiquement, ce sont aussi
des angiofibromes.
Les plaques « peau de chagrin » sont des hamartomes
de type collagène, plaques épaisses, fermes, élastiques, bosselées à
surface en « peau d’orange », de quelques millimètres à plus de 10
cm, de couleur chair, brun clair ou rose, souvent dorsolombaires.
Elles apparaissent à partir de
la deuxième décennie. Leur incidence varie, selon les
séries, de 20 à 80%.
Les taches achromiques, souvent congénitales,
sont des macules d’un blanc très contrasté aux
contours bien tracés, effilées, parfois en confettis.
Elles sont présentes dans plus de 90% des
cas.
Des molluscum pendulum des épaules et du
haut du dos, des tumeurs fibromateuses
gingivales, des puits dentaires, une hyperplasie
gingivale et une macroglossie sont des signes
moins évocateurs.
2- Signes neurologiques
:
L’épilepsie, le plus souvent généralisée, est
fréquente, environ 60% des cas.
Les spasmes en
flexion et l’hypsarythmie (succession ininterrompue
d’ondes lentes et de pointes de très grande
amplitude sur tout le scalp à l’électroencéphalogramme)
sont très évocateurs.
Le retard mental existe dans plus de 50% des
cas.
Des troubles du comportement sont fréquents.
Les tumeurs cérébrales sont présentes dans
80%des cas.
La TDM et l’IRM permettent d’identifier des lésions
très spécifiques : nodules sous-épendymaires
souvent multiples et précocement calcifiés, tubers
cérébraux et cérébelleux, corticaux et sous-corticaux,
plus rarement astrocytomes, spongioblastomes et
gliomes.
3- Autres signes :
Les hamartomes ou phacomes rétiniens sont
présents dans environ 50% des cas à l’âge adulte.
Les angiomyolipomes rénaux multiples sont
présents dans 60 à 80% des cas à l’âge adulte.
Les
kystes rénaux multiples, plus précoces, sont
également fréquents.
Peuvent apparaître une hématurie, une
protéinurie, une masse lombaire.
La transformation
maligne est exceptionnelle.
La lymphangiomyomatose est une atteinte
pulmonaire exceptionnelle, se développant dans
moins de 1% des cas.
Elle est de survenue tardive et
de pronostic gravissime.
Les atteintes osseuses sont présentes dans les
deux tiers des cas et peuvent être une aide au
diagnostic : images pseudokystiques des phalanges,
ostéosclérose avec aspect pagétoïde de la voûte
crânienne, des autres os plats et des os longs.
C - Diagnostic :
Dans la majorité des cas, à l’âge adulte, les
malades sont porteurs d’une lésion pathognomonique
: angiofibromes faciaux, tumeurs de Koenen, plaques fibreuses du front et du cuir chevelu,
angiomyolipomes rénaux, nodules sousépendymaires
ou tubers corticaux multiples,
hamartomes rétiniens.
D - Suivi des malades
:
Le diagnostic de STB doit être porté pour
détecter et traiter au mieux les atteintes
neurologiques, rénales, cardiaques, voire
pulmonaires, qui sont les causes principales de
décès.
Chez l’adulte, il est conseillé de rechercher et
de suivre les angiomyolipomes rénaux de manière
annuelle par imagerie.
Les manifestations cutanées
affichantes (angiofibromes faciaux) ou gênantes
(tumeurs de Koenen) peuvent être traitées par
chirurgie ou laser.
Maladie de von Hippel-Lindau :
A -
Épidémiologie et génétique :
La maladie de VHL atteint une personne sur
36 000.
C’est une affection héréditaire à
transmission autosomique dominante.
Sa
pénétrance est complète à l’âge de 60 ans.
Le gène VHL est localisé sur le bras court du chromosome 3
(3p25-26).
Il code pour une protéine régulant
négativement l’expression du facteur de croissance
endothélial vasculaire (VEGF).
La mutation germinale
causale est identifiable chez 70 à 100%des patients
et les mutations de novo sont peu fréquentes.
B - Critères diagnostiques :
Le diagnostic doit être porté cliniquement chez
tout patient présentant au moins deux hémangioblastomes,
quelle que soit leur localisation, ou un
hémangioblastome et une autre lésion majeure.
En cas de cancer du
rein bilatéral, de tumeur ou kyste pancréatique, le
diagnostic doit être évoqué et la maladie de VHL
recherchée.
Le diagnostic génétique est maintenant
disponible en routine, et la mutation du gène VHL
causale peut être identifiée dans 70 à 100% des
familles.
Des corrélations génotype-phénotype,
capitales pour la prise en charge des sujets à risque,
sont déjà établies en ce qui concerne le
phéochromocytome.
C - Suivi des malades :
La majorité des tumeurs étant accessibles à un
traitement, le diagnostic précoce de l’affection et la
surveillance régulière sont les clés d’une prise en
charge médicale efficace.
Des explorations
systématiques sont nécessaires chez tout patient
atteint ou suspecté de VHL : dosage des
métanéphrines urinaires, IRM du névraxe, examen
ophtalmologique approfondi, scanner abdominal ou
échographie.
Une surveillance annuelle est
recommandée.
Il existe un groupe national d’étude
de la maladie (Pr Stéphane Richard, hôpital Necker)
et des consultations spécialisées.
Conclusion :
Chacune de ces phacomatoses a des critères
diagnostiques, une évolution et un suivi différents.
À
l’âge adulte, une fois le diagnostic suspecté, une
confirmation auprès d’une équipe experte est le plus
souvent nécessaire.
Les modalités de suivi sont alors
définies et expliquées au malade.
Ce suivi implique
généralement une filière de soins constituée de
spécialistes dans le domaine et du médecin traitant,
en relation avec les associations de malades.