Neurotoxicité des substances naturelles
Cours de Neurologie
Introduction
:
Le but de ce chapitre est d’aider le clinicien à évoquer une cause
toxique naturelle devant une histoire neurologique aiguë ou
chronique, et de fournir un inventaire des « neurotoxiques »
environnementaux.
Cependant, cet inventaire ne peut prétendre être
exhaustif.
Spencer et Schaumburg, en 2000, dans un manuel
encyclopédique sur la neurotoxicologie expérimentale et clinique,
recensent plus d’une centaine de familles de toxines naturelles
connues à ce jour.
Leur description des plantes neurotoxiques est
basée sur les ouvrages de référence de Bruneton, qui décrit la toxicité
de plusieurs centaines de plantes, chez l’homme et l’animal.
De
plus, de nombreuses plantes contiennent vraisemblablement des
neurotoxines non connues à ce jour.
Il en est de même pour les
neurotoxines synthétisées par certaines espèces d’insectes, ou
d’animaux marins.
Par exemple, les acétogénines, puissantes
neurotoxines inhibant le complexe I de la chaîne respiratoire
mitochondriale (qui seront évoquées plus loin), viennent d’être
découvertes chez une espèce marine : le stolonica, et dans des
larves d’insectes.
Enfin, la mise en évidence d’une toxicité chronique est souvent le
fait du hasard et sa confirmation est particulièrement laborieuse.
Prouver la toxicité à long terme de substances naturelles chez
l’homme nécessite non seulement une démonstration
épidémiologique claire, mais aussi la création d’un modèle animal
reproduisant à la fois le syndrome clinique et les lésions neuropathologiques.
Sur l’île de Guam dans l’archipel des
Mariannes, où la prévalence de la sclérose latérale amyotrophique
et de syndromes parkinsoniens atypiques fut jusqu’à 100 fois
supérieure à celle des États-Unis ou de l’Europe, de nombreuses
hypothèses étiologiques ont été émises, et furent la source d’un
débat scientifique international.
L’hypothèse d’une
toxicité de la farine des graines de cycas circinalis a été battue en
brèche, après avoir été défendue pendant plus de 20 ans ; c’est le
meilleur exemple de la difficile tâche des neurotoxicologues
cliniciens.
Syndromes neurotoxiques d’allure
épidémique :
La toxicité de plantes alimentaires a été reconnue depuis plus de
2000 ans, avec le lathyrisme.
Le cassavisme fut décrit ultérieurement.
Les neuromyélites optiques tropicales dont l’origine toxique n’est
pas formellement prouvée constituent un groupe hétérogène
d’affections, dans lesquelles prédomine tantôt l’atteinte myélitique,
tantôt l’atteinte périphérique.
Enfin, le syndrome « lytico-bodig » de
l’île de Guam représente un modèle très intéressant de pathologie
d’origine environnementale, bien que la cause exacte demeure
mystérieuse pour la plupart des observateurs.
A - LATHYRISME
:
Les plantes légumineuses ou fabales, dont de nombreuses espèces
sont toxiques, constituent un groupe de 17 000 espèces d’aspect très
différent.
Elles se divisent en deux groupes principaux : d’une
part, des plantes tropicales (dont la neurotoxicité sera évoquée plus
loin), d’autre part des plantes européennes, qui sont le plus souvent
de petites herbacées dont les fruits sont des gousses ou « légumes ».
Les graines de ces gousses permettent la fabrication d’une farine.
Celles de certaines espèces : jarosse (Lathyrus sativus), gesse chiche
(Lathyrus cicera), gesse pourpre (Lathyrus clymenum) furent (et sont
encore parfois) l’aliment de base en période de grande famine.
La
consommation de cette farine est à l’origine du lathyrisme, déjà
décrit par Hippocrate au IVe siècle avant JC, puis par Pline l’Ancien
et Galien.
C’est un syndrome médullaire stéréotypé marqué par une paraparésie spastique isolée, sans trouble sensitif, ni ataxie.
Les
anciens auteurs avaient déjà mis en évidence le lien entre le
syndrome clinique et la plante toxique.
Au XVIe, en Allemagne,
un édit du duc de Wurtemberg en interdit la consommation.
Malgré cela, la consommation de farine de lathyrus s’est pérennisée
au cours des périodes de famine du XVIe au XVIIIe siècle. De
nombreuses « pseudoépidémies » de lathyrisme surviennent en
Italie entre 1690 et 1873.
Durant cette période, Cantani décrit pour la
première fois la maladie sous le nom de lathyrisme.
De nombreux
cas surviennent aussi en Inde vers 1860, bien corrélés à l’importance
de la vente de lathyrus sur les marchés, qui devient un index de la
pauvreté des villages ou des familles.
Des survivants de camps de
concentration, victimes du lathyrisme et vivant actuellement en
Israël ont été décrits avec précision et suivis au long cours.
Une
atteinte de la corne antérieure a été mise en évidence dans certains
de ces cas.
Les manifestations neurologiques de la phase aiguë ne
sont pas seulement liées à un facteur toxique, mais aussi aux
profondes carences alimentaires et vitaminiques.
Il ne s’agit donc
pas d’un modèle neurotoxique « pur ».
Le lathyrisme n’a pas
disparu : en 1999, une nouvelle épidémie fut décrite en Éthiopie.
Le diagnostic repose sur quatre critères :
– la consommation de farine de lathyrus comme base de
l’alimentation durant les mois précédents ;
– le développement d’une paraparésie pure ;
– la stabilisation clinique après l’arrêt de la consommation de lathyrus ;
– l’absence d’autre cause évidente.
S’il n’existe pas de doute sur les dangers de l’alimentation par la
farine de gesse, en revanche, il n’est pas certain que la toxine
candidate, extraite de la graine du Lathyrus soit la cause de la
maladie.
Il s’agit d’un dipeptide : l’acide bêta-N-oxalylamino-L-alanine (BOAA), dont l’administration à l’animal reproduit de
façon très inconstante un syndrome clinique apparenté au syndrome
médullaire de l’homme.
Le BOAA serait un agoniste glutamatergique.
B - CASSAVISME :
Le manioc est une des racines les plus consommées dans les régions
tropicales pauvres.
La farine de manioc ou cassave, est connue en
France sous le nom de tapioca.
Il existe deux principales variétés de
manioc : le manioc doux et le manioc amer.
Le manioc contient un
dérivé cyanogène (le linamaroside), qui se localise dans la variété
douce dans l’enveloppe et est facilement éliminé après épluchage et
lavage.
Dans la variété amère, il est présent dans tout le tubercule et
n’est éliminé qu’après trempages et rinçages itératifs de la pulpe
dans l’eau.
L’intoxication aiguë après ingestion de manioc amer se
traduit par des troubles digestifs, voire un état de choc et parfois un
décès.
Plusieurs pathologies neurologiques ont été associées à la
consommation chronique de manioc amer, malgré sa détoxification
telle qu’évoquée ci-dessus.
Des troubles cognitifs ont été décrits, liés
à une hypothyroïdie résultant d’une inhibition de la fixation de
l’iode sur la thyroïde par le thiocyanate.
Les manifestations le plus
fréquemment rapportées sont des neuropathies et des myélites, avec
atteinte du nerf optique, et parfois d’autres nerfs crâniens.
Les
neuropathies tropicales ataxiantes décrites au Nigeria associent à des
degrés divers une neuropathie sensitivomotrice, une myélopathie,
une atrophie optique bilatérale.
Le konzo, décrit dans différents
pays d’Afrique noire, comporte une paraparésie spastique
d’installation aiguë, associée à une atteinte optique. Plus de
3 700 cas ont été rapportés, surtout en zones rurales.
L’existence de
foyers endémiques, voire épidémiques, a pu faire croire à une cause
infectieuse.
Plus fréquent au Zaïre, le konzo a été décrit également
en Tanzanie, au Sénégal, en Sierra Leone, au Mali, en Côte d’Ivoire,
au Ghana, au Togo, en Ouganda, en Afrique du Sud et au
Mozambique.
Quelques cas ont été observés en Inde.
Plusieurs hypothèses étiologiques ont été discutées.
Si une origine
toxique environnementale est vraisemblable, aucune certitude
n’existe quant au lien avec la consommation de manioc.
De plus,
l’exposition à des dérivés cyanogènes provenant d’autres sources
n’est pas associée à ce type de troubles.
La toxine candidate varie
selon les auteurs.
Pour certains, il s’agit du thiocyanate, pour
d’autres, il s’agit du 2-iminothiazolidine-4-carboxylic acid, dont la
neurotoxicité est avérée in vitro.
Les patients victimes de ces troubles
ne bénéficient habituellement pas des examens morphologiques et
neurophysiologiques qui permettraient d’authentifier les lésions
médullaires et d’obtenir un diagnostic syndromique formel.
Le konzo et la neuropathie ataxiante sont considérés comme deux
formes de cassavisme.
Il est vraisemblable que ce groupe hétérogène
de troubles sensitivomoteurs où prédomine tantôt l’atteinte
périphérique, tantôt l’atteinte médullaire, englobe en fait deux
syndromes distincts : d’une part une neuropathie périphérique,
peut-être d’origine carentielle, d’autre part une myélite avec atteinte
optique, proche des neuromyélites optiques et dont l’origine
pourrait être toxique.
Ces neuromyélites sont très proches de celles décrites dans la
Caraïbe.
C - NEUROMYÉLITES OPTIQUES TROPICALES
DE LA CARAÏBE
:
Les neuromyélites optiques ont bénéficié récemment d’une
redéfinition de leur cadre diagnostique.
Cette pathologie, rare aux
États-Unis et en Europe, semble avoir une prévalence plus
importante sur les îles de la Caraïbe.
L’histoire clinique est marquée
par la survenue d’une paraplégie ou d’une tétraplégie rapidement
spastique, chez une femme jeune, associée à des phénomènes
douloureux sévères, et une neuropathie optique souvent bilatérale
évoluant vers la cécité.
Les patients, après plusieurs épisodes
d’aggravation, le plus souvent par poussées, décèdent de détresse
respiratoire lorsque les lésions médullaires atteignent la moelle
cervicale haute.
Décrites dès 1897 par Strachan à la Jamaïque, les neuromyélites
optiques caribéennes paraissent plus homogènes que celles
rapportées en Afrique.
Les patients, qui sont habituellement
d’origine africaine, développent d’abord des douleurs latérovertébrales, dorsales ou lombaires, puis des paresthésies des
extrémités, une hyperpathie, des douleurs constrictives en ceinture
de topographie abdominale ou thoracique.
Une paraparésie
spastique survient secondairement, dont l’évolution est variable.
Une atteinte optique est fréquemment associée.
En 1964,
Montgomery rapporte dans les petites Antilles (îles de Trinidad,
Barbade, Montserrat et Antigua) une série de 181 cas de myélites
aiguës, dont la sémiologie est très comparable.
L’étiologie reste
mystérieuse.
La « pseudoépidémie » de neuropathies et neuromyélites de Cuba,
au début des années 1990, est, elle, très hétérogène.
Plus de 50 000
personnes développent entre 1992 et 1993 une pathologie
neurologique aiguë ou subaiguë, le plus souvent une neuropathie
optique (près de 70 % des cas), plus rarement une neuromyélite
(24 % des cas), ce qui représente tout de même plus de 10 000 cas !
Les études épidémiologiques menées par des médecins étrangers
suggèrent diverses hypothèses, mais la piste toxique est rapidement
abandonnée au profit d’une étiologie carentielle, qui émeut
l’opinion internationale et permet à Cuba d’obtenir un aménagement
du blocus économique et l’envoi de suppléments vitaminiques du
groupe B par l’aide humanitaire internationale.
Malgré cet apport
vitaminique, il semble persister de nouveaux cas de neuromyélites à
Cuba.
Dans les Antilles françaises, trois à quatre nouveaux cas de neuromyélite optique surviennent chaque année pour une
population respective de 380 000 et 420 000 habitants.
Vernant et al
ont rapporté en 1997, huit cas de neuromyélite optique, associée
parfois à une endocrinopathie (galactorrhée, hypothyroïdie), et
démontré la sévérité de la maladie (6 décès sur 8), qui ne répond
pas aux traitements immunosuppresseurs classiques. Neuf autres
cas ont été colligés ultérieurement.
En Guadeloupe, dix observations
de neuromyélites optiques ont été recensées entre 1995 et 2000, survenant chez des femmes jeunes, neuf fois sur dix, et consommant
des plantes médicinales de façon régulière.
Un lien avec le SMON
(subacute myelitis with optic neuritis) a été suggéré en raison d’une
communauté sémiologique (myélites, syndrome algique
prédominant) et d’un facteur causal proche.
Le SMON, survenu sur
un mode épidémique au Japon à partir de 1964, associe une myélite,
une neuropathie périphérique et une atteinte optique rétrobulbaire,
dont l’intensité respective est variable.
Le SMON a été
rattaché à la consommation (importante à cette époque au Japon) de
clioquinol, antiseptique intestinal.
Le suivi épidémiologique a
permis de confirmer cette hypothèse, puisque le SMON a disparu
après l’arrêt de la commercialisation du clioquinol.
Il fut rarement
décrit en dehors du Japon, et exceptionnellement après la
consommation d’autres formes d’isoquinolines.
Le mécanisme
toxique pourrait être la formation de complexes lipophiles, formés
par le clioquinol, chélateur de métaux lourds.
Ces complexes
pourraient pénétrer les cellules gliales, et être à l’origine d’une lésion
inflammatoire, primum movens de la maladie.
Des isoquinolines proches du clioquinol sont présentes dans des plantes
médicinales utilisées aux Antilles comme tisanes pour leurs
possibles vertus purgatives et sédatives.
L’origine
environnementale des neuromyélites a été évoquée récemment en
Afrique du Sud.
D - « LYTICO-BODIG » DE L’ÎLE DE GUAM
:
Le « lytico-bodig » recouvre deux affections distinctes et qui n’ont
aucun lien, en apparence, avec les maladies inflammatoires décrites
ci-dessus.
Il fut essentiellement observé sur l’île de Guam, l’île la
plus méridionale de l’archipel des Mariannes, situé à 5 000
kilomètres à l’ouest d’Hawaii, et à 3 000 kilomètres au sud du Japon.
Cette île fut conquise par les Espagnols au XVIe siècle, puis reprise
par les Américains au début du XXe siècle.
Elle est essentiellement
peuplée d’Indiens Chamorros, d’origine indonésienne, mais depuis
50 à 60 ans, les Philippins y représentent le deuxième groupe
ethnique.
Ces derniers ne sont qu’exceptionnellement affectés par la
maladie.
Dès le début du XIXe siècle (vers 1805), une affection
ressemblant à la sclérose latérale amyotrophique (SLA) fut décrite
chez les Chamorros.
Sa prévalence a pu atteindre dans le sud de
l’île, 50 pour 100 000 habitants dans la population masculine.
Pour
une raison inconnue à ce jour, la commune d’Umatac (qui n’a jamais
compté beaucoup plus de 2 000 habitants) fut l’épicentre de la
maladie.
C’est là que la fréquence de la SLA fut jusqu’à 100 fois
supérieure à celle de l’Europe.
Un syndrome parkinsonien
atypique avec démence a été rapporté dans la même zone au cours
de la Seconde Guerre mondiale par des médecins militaires
américains.
Néanmoins, il est vraisemblable qu’il fut contemporain
du syndrome SLA, mais qu’il suscita initialement moins d’intérêt.
En effet, les certificats de décès, disponibles sur l’île depuis plus d’un
siècle, révèlent une cause très fréquente de décès : « la sénescence »
au début du XXe siècle, y compris chez des sujets jeunes, ce qui
pourrait correspondre à une description banalisée du syndrome
parkinsonien atypique avec démence, dans un environnement peu
médicalisé.
Ce complexe Parkinson-démence (PDC) est surnommé
« bodig » par les Chamorros dont la langue s’apparente à l’espagnol.
Le terme « bodig » semble avoir été attribué à un des patients
atteints, qui possédait un bar (ou « bodega »).
Le syndrome SLA fut
surnommé « lytico », toujours par les Chamorros.
Le PDC comporte
un syndrome parkinsonien doparésistant, associé à une démence
sous-corticale.
Le syndrome parkinsonien est habituellement
symétrique, avec une prédominance axiale de la rigidité.
Il s’associe
parfois à une attitude dystonique d’un membre ou du cou,
indépendante de la Ldopa.
Corollaire de la doparésistance, il n’existe
habituellement pas de dyskinésies de milieu de dose.
Le
tremblement est possible, mais inconstant.
La durée d’évolution est
très variable, de quelques années à plus de 20 ans.
En fin
d’évolution, les patients sont encore capables de comprendre les
ordres simples, voire de communiquer, mais ont un syndrome
pseudobulbaire sévère.
Le PDC est exceptionnellement associé à la
forme SLA.
Steele, qui fut en 1964 un des auteurs de la description
de l’ophtalmoplégie supranucléaire progressive ou PSP, a montré
depuis son arrivée sur l’île de Guam en 1983, qu’environ 30 % des
cas de PDC ont aussi une ophtalmoplégie supranucléaire
progressive, suggérant une forte ressemblance avec la PSP.
Le « lytico-bodig » fut également observé dans l’île voisine de
Guam : Rota.
La forme SLA a presque disparu et la prévalence du
PDC ne cesse de diminuer. Parallèlement à la disparition du
« lytico-bodig », l’apparition de cas probables de maladie de
Parkinson depuis quelques années est un fait clinique intéressant ;
sur la base d’un même patrimoine génétique de susceptibilité aux
maladies neurodégénératives, l’exposition à un facteur
environnemental pourrait influencer de façon importante le
phénotype le plus fréquent.
De nombreux arguments plaident en faveur d’une cause toxique
environnementale à Guam : le « lytico-bodig » disparaît, ce
qui n’est jamais le cas des maladies à déterminisme génétique
prépondérant, dès lors que l’espérance de vie permet d’avoir une
descendance.
Il ne survient jamais chez les Chamorros qui sont nés
et ont toujours vécu loin de Guam (comme en témoigne un groupe
important, ayant émigré en Californie).
Diverses hypothèses
environnementales ont été proposées, mais aucune ne fut
démontrée : déficit en calcium et magnésium de l’eau courante,
alimentation riche en aluminium, parasite à tropisme oculaire et
neurologique.
L’hypothèse qui rencontra l’adhésion plus durable est
celle de la toxicité d’un acide aminé potentiellement excitotoxique :
la L-b-N-méthylamino-L-alanine (L-BMAA).
Cet acide aminé
est présent dans la farine des graines de cycas circinalis (espèce
ressemblant à un palmier, mais phylogénétiquement différente).
Cette farine était consommée par les habitants de l’île de Guam,
sous forme de galettes cuites.
Cependant, l’administration de L-BMAA à l’animal ne produit pas les symptômes, ni les lésions
neuropathologiques observées chez l’homme.
De plus, le L-BMAA, thermolabile, disparaît lors de la préparation des galettes.
Plus tard, l’hypothèse de la toxicité de la cycasine, autre toxique de
la graine, fut proposée, mais n’obtint pas l’adhésion des
cliniciens et chercheurs travaillant sur l’île.
La cycasine a une
toxicité aiguë, systémique et non neurologique, bien connue des
Chamorros, et la préparation de la farine de cycas permet d’éliminer
la cycasine.
Pourquoi le « lytico-bodig » a-t-il principalement sévi à
Umatac ?
Aucune réponse ne fut apportée clairement.
Umatac est
un petit village, pauvre, longtemps isolé du reste de l’île, faute
d’axes routiers.
Cette zone, dans le sud de Guam, est aussi la zone
la moins sèche de l’île.
Il y coule plusieurs rivières.
Entre 1968 et
1983, une grande enquête épidémiologique fut réalisée.
Elle
apportait un maigre résultat : le « lytico-bodig » est fortement associé
à un mode de vie traditionnel (consommation de viandes fumées,
de poissons crus...), mais aucun lien précis n’était démontré.
Deux
autres foyers de PDC, d’importance confidentielle, ont été rapportés
dans la péninsule de Kii au Japon et en Nouvelle-Guinée.
La
description d’un nouveau foyer de syndrome parkinsonien atypique
ressemblant au « lytico-bodig » dans les Petites Antilles relance les
interrogations sur l’origine environnementale de ce type de maladie
neurodégénérative.
Séparées par près de 20 000 kilomètres, ces
deux îles ont cependant en commun un climat tropical, et une
occupation plus ou moins longue par les Espagnols, qui y ont
introduit de nombreuses plantes communes, originaires d’Amérique
centrale.
Description des principaux syndromes
neurotoxiques :
A - TOXICITÉ AIGUË :
Des symptômes d’appel très divers peuvent faire rechercher une
cause toxique, mais c’est souvent l’absence d’étiologie qui peut
amener à une hypothèse toxique, après plusieurs jours d’exploration
d’un syndrome neurologique lorsque, ni une anomalie métabolique,
ni une anomalie morphologique n’a été identifiée. Il est alors
souvent trop tard pour détecter un toxique dans le sérum ou dans
les urines.
Il est donc utile de penser à collecter des urines dès l’admission d’un patient ayant un syndrome confusionnel d’origine
indéterminée.
En effet, les manifestations neurologiques les plus
fréquentes des syndromes toxiques sont : confusion, hallucinations,
convulsions et troubles sensitifs ou visuels.
L’interrogatoire précis et
répété de l’entourage, voire du patient permettra parfois de préciser
la suspicion clinique.
D’autres tableaux cliniques sont classiques :
neuropathie périphérique, syndrome associé à un dysfonctionnement
aigu des canaux ioniques avec détresse respiratoire,
syndrome myasthénique et myopathie.
Les signes associés : troubles
digestifs inauguraux, signes cutanés, ou signes végétatifs pourront
parfois orienter vers une origine toxique.
Par exemple, une diarrhée
associée à une hypoesthésie et des dysesthésies péribuccales après
la consommation de poisson font penser à une ciguatera chez un
patient ayant une neuropathie sensitivomotrice aiguë.
Un screening toxicologique large offre rarement la preuve de la
présence d’un toxique dans les liquides biologiques.
De plus, il est
très onéreux.
Il n’existe pas de dosage précis pour la majorité des
substances naturelles, mais des laboratoires expérimentés en
toxicologie peuvent identifier une toxine nouvelle et fournir un
dosage semi-quantitatif, si toutefois la toxine a été isolée et sa
structure caractérisée par spectrométrie de masse ou par imagerie
par résonance magnétique (IRM) en deux dimensions.
Le recours à
ces techniques doit être exceptionnel.
Selon le contexte, il peut être
utile de doser l’activité anticholinestérasique du sérum.
Les examens
morphologiques en IRM ou scanner de l’encéphale n’apportent
habituellement pas d’indice étiologique, sauf dans les rares
observations de nécrose bilatérale des noyaux gris centraux, après
piqûre d’insecte.
B - TOXICITÉ CHRONIQUE :
Il existe très peu de preuves de la toxicité différée, ou à long terme
de neurotoxines environnementales.
Elle est suspectée dans deux
circonstances :
– un foyer de maladies neurologiques a été détecté dans un espace
géographiquement restreint ;
– une neurotoxine avérée est connue dans l’environnement.
Les exemples les plus connus sont ceux décrits plus hauts :
syndrome parkinsonien, myélite ou atteinte du motoneurone.
Dans
un contexte de recherche clinique, il est possible de rechercher le
toxique dans les phanères, mais seules les molécules de petite taille
s’y fixent.
Les cheveux, dans la région occipitale, peuvent être le
témoin d’une exposition à un toxique durant les 6 mois qui
précèdent.
Les poils pubiens qui se renouvellent plus lentement
peuvent refléter une exposition à une toxine durant les 12 à 24 mois
qui précèdent le prélèvement.
La technique est identique à celle
réalisée pour la recherche de cocaïne ou de crack dans un contexte
médico-légal.
Données épidémiologiques
sur les intoxications par les plantes :
En France, les principales sources d’information sur les intoxications
par les plantes sont les centres antipoisons.
Près de 5 % des appels y
sont relatifs à des intoxications par les plantes.
La moitié de ces
appels concernent des baies et fruits bacciformes et l’ingestion est
survenue chez des enfants de moins de 3 ans.
Ces chiffres sont
variables selon les pays, mais les intoxications par les plantes
représentent habituellement 5 à 10% des cas enregistrés par les
centres antipoisons d’Europe, sauf en Espagne où les intoxications
par les plantes seraient très rares.
Cependant, ces intoxications ont exceptionnellement des
conséquences graves.
Sur 598 décès par empoisonnement d’enfants
recensés en 20 ans en Angleterre, deux seulement étaient liés aux
plantes.
Recherche d’imputabilité
:
Cinq critères ont été définis pour établir l’origine toxique d’un
syndrome neurologique.
– La présence du toxique est confirmée par l’anamnèse, et/ou par
sa mise en évidence par l’analyse chimique de tissus biologiques ou
de l’environnement.
– La date de début des troubles est corrélée à la période d’exposition
au toxique et la sévérité des symptômes à l’intensité de l’exposition.
– Les troubles sont régressifs lorsque l’exposition au toxique est
interrompue.
– D’autres cas similaires ont été rapportés et le lien avec le toxique
déjà évoqué.
– L’existence d’un modèle animal et/ou cellulaire de toxicité
apporte seule la certitude du lien entre le toxique et les
manifestations cliniques.
Cependant, la relation dose-effet n’est pas toujours patente, et peut
être modulée par des facteurs endogènes : âge, sexe, poids,
conditions prémorbides, en particulier pathologies rénales ou
hépatiques.
Par exemple, les troubles sensitifs de la ciguatera
peuvent persister plusieurs mois ou années après l’intoxication
initiale, voire être réactivés.
Une intoxication peut être responsable
d’une affection asymptomatique, telle qu’une paraparésie très
discrète, observée chez des fermiers indiens, exposés aux toxines du
lathyrisme.
Une interaction avec une seconde toxine ou une carence
alimentaire peut aussi modifier l’expression clinique.
Différents
syndromes cliniques peuvent résulter de l’exposition à une seule et
même neurotoxine.
Enfin, la structure chimique n’est pas toujours
prédictive d’un effet neurotoxique.
Phytothérapie, médecines
traditionnelles et risque neurotoxique
à travers le monde :
La médecine par les plantes ou phytothérapie est une pratique
ancestrale.
Au cours des trois dernières décennies, en dépit d’un
exceptionnel enrichissement de la pharmacopée chimique classique,
de nombreux extraits de plantes nouvelles ou déjà connues sont
arrivés sur les étalages des pharmacies et des supermarchés,
parallèlement à l’engouement des pays occidentaux pour les
médecines dites naturelles.
Cependant, les herboristes ont peu à peu
disparu en France, et il n’existe plus de diplôme d’herboriste
officiellement reconnu dans notre pays.
Que les plantes soient
commercialisées par une officine d’herboriste ou de pharmacien, on
peut regretter que la commercialisation des spécialités contenant des
plantes ne soit pas conditionnée à une évaluation scientifique des
effets thérapeutiques et du risque iatrogène aussi rigoureuse que
pour les substances de synthèse, et à un dossier d’autorisation de
mise sur le marché aussi exigeant.
Dans les pays pauvres, en
particulier en Afrique noire et en Haïti, l’accès aux médicaments
fabriqués par les pays industrialisés est très limité.
Le recours à la
médecine traditionnelle par les plantes est logiquement préconisé.
L’usage des plantes est transmis par la tradition orale, dans les zones
rurales et pauvres.
Cet usage fait l’objet d’un recensement
minutieux. Les modalités d’emploi des plantes, leurs
indications thérapeutiques sont décrites avec précision.
Cependant,
aucune évaluation scientifique de la toxicité à long terme, ni de la
réelle efficacité (étude randomisée, double aveugle...) n’a pu être
menée à ce jour.
Dans les Antilles françaises, la médecine traditionnelle reste très
présente.
La connaissance des plantes médicinales est
véhiculée par la culture et la langue créole, mais aussi par des
ouvrages de synthèse de plus en plus nombreux.
Ces ouvrages sont
écrits par les membres du groupe TRAMIL qui regroupent les
spécialistes de pharmacognosie (science de l’identification des
plantes et de leur composition chimique) et de phytothérapie de l’arc
antillais (îles sous influence anglaise, espagnole ou française).
Il existe cependant quelques différences d’utilisation entre les îles :
une même plante peut avoir une indication traditionnelle totalement
différente d’une île à l’autre.
La plante la plus utilisée pour soigner un symptôme fréquent (troubles digestifs, troubles du sommeil) peut
varier d’une île à l’autre.
Le groupe TRAMIL, sur la base d’études
sommaires de toxicité animale, ou d’efficacité thérapeutique, en
particulier antiparasitaire, a tenté de séparer les plantes tropicales
en trois groupes : celles qui ont un intérêt thérapeutique, celles qui
sont toxiques, et celles sur lesquelles les connaissances sont
insuffisantes.
Ce travail préliminaire est cependant long et
ambitieux, en raison de la grande richesse de la flore tropicale.
Par
exemple, l’étude de la flore de Guadeloupe (dont le territoire est
300 fois plus petit que celui de la France métropolitaine) a permis de
dénombrer un nombre total d’espèces végétales équivalent à celui
de l’hexagone.
Au Japon, et plus encore en Chine, la consommation de plantes
médicinales est importante et les pharmacies japonaises proposent
de nombreuses spécialités de phytothérapie, dans des catalogues
préconisant l’utilisation de plusieurs dizaines de plantes médicinales
spécifiques, souvent en association.
Inventaire des substances
neurotoxiques issues de plantes :
– L’absinthe : la toxicité de l’huile essentielle d’Artemisia
absinthium est liée à la thyone.
Elle semble avoir un effet
convulsivant, et favoriser la survenue d’une encéphalopathie.
Commercialisée par Henri Louis Pernod, elle fut interdite à partir
de 1915.
D’autres plantes contiennent de la thyone : thuya,
tanaisie, sauge officinale.
D’autres huiles essentielles pourraient
avoir un effet toxique comparable, par exemple le pinocamphome
issu de l’hysope.
– Les acétogénines sont des dérivés aliphatiques, apparentés aux
lipides.
Ils sont essentiellement produits par des arbres tropicaux :
les annonaceae.
Ce sont de puissants inhibiteurs du complexe I de
la chaîne respiratoire mitochondriale, comme le MPTP.
Ils ont un
effet cytotoxique documenté sur différents types de culture
cellulaire.
Leur toxicité, ou cotoxicité est évoquée dans les
syndromes parkinsoniens atypiques anormalement fréquents en
Guadeloupe.
– L’aconitine, alcaloïde issu des aconits, a pu être utilisée par
méprise botanique ou surdosage dans le cadre d’une utilisation phytothérapeutique.
Elle est responsable de troubles sensitifs, et
d’un syndrome myasthénique.
L’intoxication peut être mortelle.
Les
aconits sont employés pour la fabrication des poisons de flèches.
– Les alcaloïdes des fabales : parmi les 17 000 espèces de fabales,
certaines sont cosmopolites, d’autres sont tropicales.
Les alcaloïdes
et autres substances apparentées synthétisés par ces plantes sont très
divers.
Les plantes les plus toxiques sont :
– la jéquirity (responsable de confusion, coma avec mydriase),
– le crotalaria, utilisé comme plante médicinale dans toute la
zone Caraïbe, il induit une encéphalopathie hépatique par
syndrome de Budd-Chiari, souvent mortelle chez l’enfant,
– la cytise dont les effets sont de type nicotinique, avec rarement
un syndrome délirant,
– les lupins dont la toxicité aiguë est de type anticholinergique,
et dont la toxicité chronique pourrait se manifester par un
syndrome SLA et une dystonie.
– Les alcaloïdes des solanaceae : ces alcaloïdes de type tropanique
sont les anticholinergiques de référence.
Les plus connus sont la
belladone, la stramoine ou datura et la jusquiame noire.
Utilisés
dans l’industrie pour la fabrication de l’atropine et de la
scopolamine, ils étaient déjà employés au Moyen-Âge, dans les
pratiques de sorcellerie, et provoquaient des scènes de lévitation et
d’hallucinations collectives.
Le datura, qui est une plante commune
des pays tempérés et tropicaux, est parfois l’arme d’homicides
volontaires, si elle est administrée à fortes doses.
– L’amanite muscaria, ou amanite tue-mouches, parfois cultivée, est
hallucinogène et peut induire des crises convulsives et des
myoclonies.
Une des substances toxiques est l’acide iboténique.
– L’anisatine, issue du badianier du Japon, utilisée comme plante
médicinale en Asie et en Amérique peut induire des convulsions,
par effet antagoniste de l’acide gamma-aminobutyrique (GABA).
La
confusion avec l’anis étoilé est à l’origine d’intoxications récentes
chez l’enfant.
– La bicuculline, qui est une phtalyltétrahydro-isoquinoléine, est
convulsivante.
Elle est présente dans les fumaraceae.
Inhibitrice du
GABA, elle est utilisée dans plusieurs modèles animaux de lésions
focales réversibles, en particulier au niveau des noyaux gris
centraux.
– Le cannabis (cannabaceae) dont le principe actif est le cannabinol,
est connu pour ses propriétés psychoactives, amnésiantes et
hallucinogènes à fortes doses.
Il pourrait prévenir l’effet émétique
des chimiothérapies anticancéreuses, mais la dépendance qu’il induit
est peu compatible avec un usage thérapeutique.
– La ciguë vireuse (apiaceae) plante aquatique des zones humides,
contient dans ses racines, la cicutoxine, responsable d’un état de mal
convulsif, parfois mortel.
L’intoxication n’est pas rare : elle est due à
une confusion avec les racines de ginseng.
Dans la même famille,
l’oenanthe safranée produit les mêmes symptômes.
La grande ciguë
qui contient essentiellement la coniine, bloque la transmission
neuromusculaire. Une intoxication par la grande ciguë aurait
provoqué la mort de Socrate.
– La cocaïne, issue des feuilles de coca, agit en bloquant la recapture
de la dopamine, de la norépinephrine et de la sérotonine.
Elle est
responsable d’encéphalopathies aiguës, de crises convulsives,
d’accidents vasculaires cérébraux ischémiques ou hémorragiques et
d’un syndrome de dépendance.
– La coriamyrtine, issue du redoul (coriaria myrtifolia, arbrisseau
poussant dans le sud de la France) peut induire des convulsions, un
coma avec myosis.
– Les curares naturels ont des structures très différentes en fonction
des familles qui les produisent : ce sont des bisbenzylisoquinoléines
dans la famille des menispermaceae, des benzyltétra-isoquinoléines
tétracycliques dans les erythrina (très toxiques), et des alcaloïdes bisindoliniques
dans les loganiaceae.
Ce sont des poisons de guerre
fréquemment utilisés en Amérique du Sud.
– La digitale qui borde les chemins de campagne en été, contient la
digitaline, isolée par Nativelle en 1868.
Si ses effets bradycardisants et inotropes positifs sont bien connus, l’intoxication
comporte aussi des signes neurologiques : troubles de la vision des
couleurs, encéphalopathie aiguë avec convulsion, atteinte du
trijumeau.
– Les ergolines : l’ergot du seigle (claviceps purpurea), champignon
saprophyte de la céréale, fut responsable des épidémies d’ergotisme,
ou « feu sacré », décrites dès l’an mil en Europe, et jusqu’au début
du XXe siècle en Russie. Le lien avec la consommation de pain de
seigle parasité ne fut démontré qu’à la fin du XVIIe.
L’ergotisme se
manifestait sous deux formes : une gangrène sèche des extrémités
ou une confusion mentale avec délire et convulsions appelé « mal
des ardents ».
– Les euphorbes : de nombreuses variétés contiennent un latex
ayant un effet irritant pour la peau et les muqueuses, et purgatif.
Exceptionnellement, chez l’enfant, l’ingénol, substance toxique de
ce latex peut provoquer des convulsions.
Certaines euphorbes sont
utilisées dans la médecine traditionnelle antillaise.
– Les hypoglycines sont produites par les ackees dont les fruits non
mûrs entraînent des convulsions et un coma.
Le ackee ou blighia
sapida fut importé d’Afrique par Bligh, le capitaine du Bounty.
La toxicité est liée à une inhibition de la voie énergétique
mitochondriale.
– Les isoquinolines : suspectée depuis plus de 20 ans, l’hypothèse
de la toxicité des benzyltétrahydro-isoquinolines (Be-TIQ) est
évoquée en Guadeloupe où une fréquence anormalement élevée de
syndromes parkinsoniens doparésistants a été mise en évidence.
Cette affection ressemble au syndrome de l’île de Guam.
Dans ces deux maladies, des dépôts de protéine tau constituent les principales
lésions cérébrales.
En Guadeloupe, les patients atteints
consomment régulièrement des tisanes et des fruits d’annonaceae
(corossol, pomme-cannelle, cachiman).
Le suivi des patients
pendant 3 à 6 ans a révélé une amélioration ou une stabilisation du
syndrome parkinsonien chez les plus jeunes d’entre eux, après l’arrêt
de la consommation de ces plantes.
Les tisanes réalisées avec les
feuilles des annonacées sont utilisées en médecine traditionnelle
comme purgatifs, hypnotiques ou encore aphrodisiaques, dans de
nombreuses régions tropicales et subtropicales, y compris sur l’île
de Guam.
Feuilles et fruits contiennent des alcaloïdes de type Be-TIQ (concentration inférieure ou égale à 0,5 %).
Les Be-TIQ
de synthèse ont une toxicité spécifique pour les neurones
dopaminergiques in vitro et chez l’animal, et une affinité
spécifique pour les récepteurs dopaminergiques, inhibant la
recapture de la dopamine.
Les alcaloïdes totaux et quelques
fractions purifiées, extraits des annonacées de la Guadeloupe, et
testés sur des cultures de cellules dopaminergiques mésencéphaliques de rat se sont révélés cytotoxiques, et capables
d’inhiber la recapture de la dopamine.
L’alcaloïde le plus toxique
est un dérivé des Be-TIQ : une tétrahydro-protoberberine (THPB),
dont seule l’affinité pour les récepteurs dopaminergiques était
connue, et non la neurotoxicité.
– Le khat, arbuste commun d’Afrique de l’Est et du Yemen, contient
un analogue de la D-amphétamine, la cathinone, anorexigène et
mydriatique, qui crée une dépendance psychologique.
– La mescaline, issue d’un cactus d’Amérique centrale (le peyotl)
est une phénéthylamine hallucinogène dont les effets cliniques sont
proches du LSD.
Elle peut aussi provoquer une encéphalopathie
hypertensive et des hémorragies intracrâniennes.
– Les morphinanes : ces alcaloïdes sont spécifiques des
papaveraceae.
Leur précurseur est la réticuline, présente dans
d’autres plantes, telles que les annonaceae.
La plante la plus connue
dans la famille des papaveraceae est le pavot, utilisée depuis plus
de 4 000 ans.
Le latex du pavot est l’opium qui contient
essentiellement la morphine, la codéine, la narcotine et la thébaïne.
Les effets centraux sont dominés par une analgésie, une dépression
respiratoire, un myosis et un syndrome de dépendance.
– La nicotine, alcaloïde des feuilles de tabac, peut être responsable
en cas d’intoxication aiguë chez l’enfant de crises convulsives, d’un
syndrome confusionnel et d’un coma.
Chez l’adulte, l’intoxication
chronique est anorexigène et entraîne un syndrome de dépendance.
– Les patates douces : les graines de certaines variétés de patates
douce (ipomoea) contiennent des alcaloïdes hallucinogènes.
– Piper methysticum, ou kava poivrier des îles de la Polynésie a
des effets sédatifs et antalgiques, liés aux styrylpyrones qu’il
contient.
– Les protoberbérines : dérivées des tétrahydro-isoquinolines, sont
présentes dans plusieurs plantes médicinales : l’hydrastis, très utilisé
en Amérique du Nord (golden seal), le fumeterre, la chélidoine, la
sanguinaire, le pavot de Californie, les annonacées et diverses
plantes chinoises.
Elles sont inhibitrices dopaminergiques. Leur
toxicité cellulaire a été démontrée récemment.
Chez l’homme,
elles pourraient avoir une toxicité à long terme.
– Les pyréthrines naturelles sont des insecticides et des antiphtiriasiques connues depuis l’antiquité.
Elles sont produites par
différentes plantes : l’artemisia, la lavande, le pyrèthre de Dalmatie...
Elles sont de plus en plus utilisées.
L’intoxication aiguë se manifeste
par une asthénie, des troubles de la conscience et des convulsions.
– La quinine, alcaloïde de l’écorce de quinquina peut provoquer une
encéphalopathie aiguë avec crises convulsives et coma.
Elle est par
ailleurs ototoxique et induit une rétinopathie en cas d’utilisation
prolongée à doses thérapeutiques.
– La ricine serait le poison des parapluies bulgares (des espions de
l’Europe de l’Est), qui ont défrayé la chronique dans les années 1970.
Elle est contenue dans l’écorce des graines de ricin, mais pas dans
l’huile de ricin.
L’ingestion de quelques graines peut être mortelle
(hépatite fulminante, coma, déshydratation).
– La réserpine est un alcaloïde de la rauwolfia (sarpangandha de
l’Inde).
Cette plante fut utilisée par la médecine ayurvédique,
médecine indienne traditionnelle, pour soigner l’épilepsie.
La
réserpine fut très prescrite dans les années 1950, pour ses effets
antihypertenseurs et neuroleptiques.
Le corollaire est l’induction
d’un syndrome parkinsonien et de dyskinésies orofaciales.
– Les rhododendrons (ericaceae) contiennent des grayanotoxines
(diterpènes tétracycliques), qui bloquent la transmission
neuromusculaire, entraînant une paralysie extensive.
– La roténone, insecticide naturel, est produit par des fabales de
régions tropicales.
C’est un puissant ichtyotoxique, utilisé par les
Indiens d’Amazonie pour pêcher dans les rivières à petit débit.
Elle
est produite par des lianes (derris), par des plantes tropicales
communes et par des plantes asiatiques utilisées dans la
pharmacopée chinoise.
La roténone est un inhibiteur du complexe I
de la chaîne respiratoire mitochondriale.
L’intoxication subaiguë
chez l’animal peut se manifester par un syndrome parkinsonien.
La toxicité à long terme chez l’homme n’est pas connue.
– La solanine, alcaloïde des morelles (plante herbacée) peut
produire des hallucinations et des convulsions.
– La strychnine est un alcaloïde du vomiquier (strychnos nuxvomica).
La dose mortelle chez l’homme est de 0,2 mg /kg.
L’intoxication ressemble au tétanos, avec des spasmes musculaires,
des crises convulsives et une détresse respiratoire.
Enfin, pour d’autres plantes, une neurotoxicité a été démontrée
uniquement chez l’animal (se référer à l’ouvrage de Bruneton),
l’homme n’étant pas exposé à ces toxiques.
Intoxication par des venins
:
Les agatoxines, synthétisées par une araignée (Agelenopsis) ont un
effet insecticide paralysant, bloquant l’activité des canaux ioniques,
il en est de même des latrotoxines.
Les piqûres d’hyménoptères peuvent produire des syndromes
neurologiques divers, par toxicité directe (apamine) ou par réaction
anaphylactique.
Elles peuvent être responsables d’une
encéphalopathie avec nécrose putaminopallidale.
Certaines espèces de tiques ont une salive venimeuse, bloquant la
transmission neuromusculaire.
Des grenouilles de Colombie ou de Nouvelle-Guinée synthétisent
de puissantes neurotoxines : la batrachotoxine, inhibiteur des canaux
ioniques, les histrionicotoxines, inhibiteur des récepteurs
nicotiniques.
Certains concombres de mer dans les eaux tropicales,
sécrètent les holothurines et les holotoxines, inhibant la transmission
neuromusculaire.
Des escargots de mer (Philippines) synthétisent les conotoxines.
Une espèce d’abeille (apis mellifera) et de guêpe (philantus
triangulum) sécrètent la delta-philanthotoxine, inhibant les canaux
calciques et antagoniste glutamatergique.
Différents serpents synthétisent des neurotoxines : la ceruleotoxine,
la nereistoxine, la crotoxine, la dendrotoxine, les fasciculines, la
pelamitoxine, la taicotoxine.
Les neurotoxines des scorpions sont les charybdotoxines,
l’iberiotoxine, la kaliotoxine, la leiurotoxine, la margatoxine, la
noxiustoxine.
Intoxication par des poissons
:
La ciguatera est due à la ciguatoxine synthétisée par une algue
microscopique : Gambierdiscus toxicus, endémique dans les mers
chaudes.
Dans les zones d’endémie, les poissons consomment
l’algue et le toxique est stocké dans le tube digestif.
La
consommation du poisson par l’homme produit dans tous les cas
une gastroentérite durant 24-48 heures.
Dans 60 % des cas, 6 à
12 heures après le repas surviennent des paresthésies distales et périorales, une grande asthénie, une neuropathie sensitivomotrice
aiguë où prédominent le déficit sensitif et les dysesthésies et des
signes dysautonomiques avec hypotension orthostatique.
Cette polyneuropathie aiguë est le plus souvent bénigne et ne nécessite
jamais une ventilation assistée.
Cependant, des séquelles
douloureuses, avec paresthésies et une réactivation des
manifestations neurologiques lors de la consommation de poissons
(y compris non contaminés) est possible.
Les barracudas et les
murènes sont des espèces souvent responsables de la ciguatera, mais
d’autres peuvent l’être aussi.
D’autres algues, moins connues,
contiennent des toxines plus ou moins puissantes : la clupeotoxine
(algue des côtes de Madagascar) est souvent mortelle, la charatoxine
(antagoniste cholinergique), la saxitoxine, l’acide domoïque, et la
neurotoxic shellfish.
La tetrodotoxine, puissant poison stocké dans les
gonades, le foie, la peau ou les oeufs de divers poissons japonais,
plus rarement tropicaux, est mortelle dans 50 % des cas.
L’intoxication se manifeste par une neuropathie aiguë, des
convulsions et une dépression respiratoire.
Il n’existe pas d’antidote.
Conclusion
:
Cet inventaire des plantes neurotoxiques et des principaux venins
démontre que des neurotoxines naturelles peuvent avoir des effets
pharmacologiques aussi puissants et spécifiques que des drogues
synthétiques.
La pharmacognosie est une science qui offre un large
potentiel d’avenir et d’espoir thérapeutiques.
Cependant,
démontrer une origine environnementale et le mécanisme toxique
causal est souvent une gageure, et peut ne jamais aboutir complètement
dans l’analyse de certains foyers de maladies chroniques.
La neurotoxicologie analytique des substances naturelles, actuellement peu
développée, pourrait apporter un éclairage utile à l’étude de ces
affections.