Maladie de Still de l'adulte
Cours de médecine interne
La maladie de Still de l’adulte (MSA) se manifeste typiquement par une fièvre élevée hectique, des arthralgies
ou des arthrites, et une éruption cutanée fugace. Les nombreuses manifestations systémiques qui peuvent
diversement s’associer à cette triade rendent compte du polymorphisme de cette affection.
Épidémiologie
:
La MSA a été rapportée dans la plupart des
ethnies et plus de 600 observations ont été publiées
dans la littérature depuis sa description en 1971.
L’incidence annuelle de la maladie est de l’ordre de
0,1 à 0,2 pour 100 000.
La MSA peut se présenter de
façon inaugurale chez l’adulte, ou être la résurgence
à l’âge adulte d’une maladie de Still ayant évolué
dans l’enfance.
La MSA débute entre 16 et 35 ans
chez environ 70%des patients.
Étude clinique
A -
Fièvre
:
Il s’agit d’une fièvre élevée et intermittente, le plus
souvent vespérale, à 39-40 °C.
Cette fièvre hectique
s’accompagne fréquemment d’une altération de
l’état général avec amaigrissement parfois très
important.
L’enquête infectieuse est négative.
B - Éruption cutanée :
D’allure morbiliforme, elle se traduit par de petites
macules rosées non prurigineuses, de quelques
millimètres de diamètre, qui siègent avec
prédilection à la racine des membres, au tronc et
dans les zones d’appui.
L’une des caractéristiques
essentielle de cette éruption est d’être évanescente.
Elle est maximale au moment des pics fébriles et
disparaît souvent totalement pendant les périodes
d’apyrexie.
Les biopsies cutanées ne montrent qu’un
oedème du derme superficiel et moyen ainsi qu’un
infiltrat polymorphe diffus ou à prédominance périvasculaire.
C - Atteinte articulaire
:
Les manifestations articulaires sont constantes
mais peuvent apparaître de façon retardée.
Dans
la majorité des cas il existe de véritables arthrites
avec synovite ou épanchement articulaire.
Il s’agit le
plus souvent d’une polyarthrite bilatérale et
symétrique intéressant plus volontiers les
grosses articulations. Le liquide articulaire est
inflammatoire et contient en moyenne plus de
10 000 éléments/mm3.
Les biopsies synoviales
ne montrent qu’une synovite aiguë et non
spécifique.
Cette atteinte articulaire peut récidiver
lors de poussées ultérieures de la maladie et même
passer à la chronicité.
Les radiographies des
articulations atteintes montrent alors souvent des
destructions majeures, plus particulièrement aux
hanches et aux genoux.
L’ankylose du carpe,
généralement non érosive que l’on observe sur les
radiographies des poignets chez plus de 50% des
patients après 1 ou 2 ans d’évolution est très
caractéristique de laMSA.
D - Autres manifestations cliniques :
1- Atteinte musculaire
:
Des myalgies intenses et parfois très invalidantes
sont fréquentes.
Elles prédominent dans les
régions proximales des membres et les régions
lombaire et cervicale. Un déficit et une atrophie
musculaires sont rares.
Il n’y a généralement pas
d’élévation des enzymes musculaires.
L’électromyogramme
et les biopsies musculaires sont normaux.
2- Douleurs pharyngées :
Des douleurs pharyngées qui contribuent souvent
à égarer le diagnostic peuvent inaugurer la maladie,
mais également survenir lors des poussées
ultérieures.
L’examen clinique ne montre qu’une
pharyngite non exsudative et les prélèvements de
gorge sont négatifs.
3- Adénopathies et splénomégalie
:
Un peu plus de 60% des patients présente des
adénopathies mobiles et de volume modéré.
Il s’agit
d’adénopathies superficielles, le plus souvent
cervicales.
Dans quelques observations, une hypertrophie ganglionnaire considérable ou une
localisation profonde, ont fait évoquer un diagnostic
de lymphome malin.
L’aspect histologique le plus
souvent rapporté est celui d’une hyperplasie
réactionnelle non spécifique.
Cependant, il existe
parfois une hyperplasie immunoblastique diffuse
paracorticale, constituée de lymphocytes T et B et
d’immunoblastes, qui peut faire discuter un
lymphome. Une splénomégalie, souvent
seulement mise en évidence par une échographie
abdominale, est fréquente.
4- Douleurs abdominales :
Des douleurs abdominales, généralement
diffuses, ne sont pas exceptionnelles.
Si ces
douleurs sont généralement modérées, elles
réalisent parfois un tableau d’allure pseudochirurgicale
avec signes péritonéaux.
5- Atteinte hépatique :
Il s’agit de l’une des manifestations potentiellement
les plus graves de la maladie.
Des
perturbations biologiques sont présentes chez les
deux tiers des patients.
Elles peuvent être
spontanées, témoignant d’une hépatopathie propre
à cette affection, ou bien être déclenchées
par un traitement par les anti-inflammatoires non
stéroïdiens (AINS).
Il s’agit fréquemment d’une
cytolyse. Ces anomalies biologiques sont souvent
modérées et régressent avec le contrôle de la
maladie.
Les biopsies hépatiques ne montrent
qu’un infiltrat inflammatoire des espaces portes
constitué de cellules mononucléées.
Il faut
cependant insister sur le risque de survenue
d’hépatites cytolytiques majeures, compliquant
généralement un traitement par AINS.
Dans ces
observations, la biopsie hépatique montre une
nécrose hépatocytaire massive, et si l’évolution est
parfois favorable sous corticoïdes à fortes doses,
au moins sept patients sont décédés d’insuffisance
hépatocellulaire.
La gravité de ces observations
justifie une surveillance particulièrement
rigoureuse des fonctions hépatiques dans laMSA.
6- Atteinte cardiaque et vasculaire :
Il s’agit le plus souvent d’une péricardite, parfois
révélatrice de la maladie.
Elle se traduit le
plus souvent par une simple douleur thoracique et
par un frottement, ou n’est découverte que par une
échographie cardiaque systématique.
Cependant, plusieurs observations de tamponnade
ont été rapportées.
Le liquide péricardique est un
exsudat.
L’examen histologique du péricarde ne
montre que des lésions inflammatoires non
spécifiques.
L’évolution vers la constriction n’a été
rapportée que deux fois. Une atteinte myocardique
est possible et se traduit par des troubles du rythme,
de la repolarisation ou de la conduction
intraventriculaire, voire dans les formes les plus
graves par une insuffisance cardiaque congestive.
L’évolution peut être défavorable malgré la
corticothérapie avec développement d’une
cardiomyopathie dilatée. Une atteinte valvulaire
aortique ou mitrale n’a été rapportée
qu’exceptionnellement.
7- Atteinte pleuropulmonaire :
Elle se traduit le plus souvent par un
épanchement pleural uni- ou bilatéral, de petite ou
moyenne abondance.
Le liquide pleural est
exsudatif et l’examen histologique de la plèvre ne
montre qu’une inflammation aiguë non
spécifique.
Une atteinte parenchymateuse, sous la
forme d’infiltrats habituellement labiles, est observée
chez environ 13%des patients.
Cette atteinte est
souvent asymptomatique et d’évolution favorable
spontanément ou sous corticoïdes.
Les biopsies transbronchiques montrent des lésions de
pneumopathie ou de fibrose interstitielles.
Un
syndrome restrictif et des troubles de la diffusion
paraissent fréquents lors des études systématiques
de la fonction pulmonaire, mais une insuffisance
respiratoire chronique restrictive est exceptionnelle.
Quelques observations de syndrome de détresse
respiratoire aiguë ont été rapportées.
8- Manifestations plus rares :
Les manifestations ophtalmologiques décrites au
cours de la MSA sont très polymorphes : syndrome
sec oculaire, ou même véritable syndrome de
Gougerot-Sjögren, uvéite, épisclérite ou conjonctivite.
Les atteintes neurologiques, méningite ou méningoencéphalite, ne sont pas fréquentes mais
peuvent parfois engager le pronostic vital.
Quelques
neuropathies périphériques et plusieurs
observations de paralysie des nerfs crâniens, ont été
rapportées.
De rares observations de néphropathies, tubulo-interstitielle ou glomérulaire, ou d’amylose
rénale ont été publiées.
Signes biologiques :
L’hyperleucocytose lorsqu’elle est franche, à plus
de 15 000/mm3 avec polynucléose, est évocatrice
du diagnostic ; elle est présente chez 60% des
patients.
La présence d’une myélémie n’est pas
exceptionnelle.
Le myélogramme ne montre qu’une moelle riche et
granuleuse.
L’hyperferritinémie parfois considérable que l’on
peut observer dans la MSA peut avoir un intérêt
diagnostique.
En effet, les valeurs constatées sont
souvent beaucoup plus importantes que ne le
voudrait le seul syndrome inflammatoire, et des taux
supérieurs ou égaux à 10 000, voire 100 000 ng/mL
ne sont pas exceptionnels.
De telles élévations ne
sont cependant pas constantes, et des ferritinémies
supérieures à quatre fois la normale ne sont
trouvées que chez seulement 67% des patients.
Cependant, des données récentes pourraient donner
plus d’importance à ce dosage.
En effet, dans la MSA,
les analyses biochimiques montrent un
effondrement de la fraction glycosylée en deçà de
20%(normale de 60 à 80%).
De nombreuses observations de CIVD
(coagulation intravasculaire disséminée), parfois très
sévères ont été rapportées et viennent souvent
compliquer une hépatite cytolytique grave.
On
trouve souvent comme facteur déclenchant un
traitement par l’aspirine ou les AINS.
Le syndrome
inflammatoire, habituellement très marqué et
constant, s’accompagne d’une anémie parfois
profonde.
La sérologie rhumatoïde est
négative, de même que la recherche des anticorps
antinucléaires et anti-DNA natifs.
Une hypergammaglobulinémie
polyclonale est fréquente pendant
les poussées.
Formes cliniques,
évolution et pronostic :
A - Début
:
Le début de la MSA peut être dissocié et les
observations débutant par une fièvre isolée au long
cours ne sont pas exceptionnelles.
Les signes
articulaires sont fréquemment absents au début de
la maladie.
La classique triade, fièvre, éruption
cutanée et atteinte articulaire n’est observée que
chez un peu moins d’un patient sur deux dans les
premiers mois d’évolution.
B - Modalités évolutives et pronostic
:
Dans la forme monocyclique, la maladie se
résume à une seule poussée, articulaire et
systémique.
Cette poussée peut se prolonger
plusieurs semaines ou mois en l’absence de
traitement.
Environ 25% des patients ont une telle
évolution.
Dans les formes intermittentes, la
maladie évolue par poussées successives articulaires
et/ou systémiques, entrecoupées de périodes de
rémission.
Le nombre et la sévérité des poussées, et
la durée des rémissions sont extrêmement
variables.
Environ un tiers des patients présente
une telle évolution.
La dernière forme évolutive
est celle d’une maladie articulaire chronique sur laquelle viennent parfois se greffer des poussées
systémiques.
Cette forme intéresse un peu moins
d’un patient sur deux.
C’est essentiellement
dans ces formes qu’apparaissent des destructions
articulaires.
Le pronostic fonctionnel est essentiellement
articulaire avec la survenue d’une atteinte
articulaire destructrice chez environ un tiers des
patients. Une étude récente permet cependant de
tempérer ces inquiétudes.
En effet, si la douleur, et
l’incapacité fonctionnelle sont plus importantes chez
les patients que chez les témoins, les scores observés
ont tendance à s’améliorer avec l’ancienneté de la
maladie.
Malgré tout, environ la moitié des patients
reçoit encore un traitement 10 ans après le
diagnostic.
Le pronostic vital est parfois mis en jeu
par la sévérité des manifestations systémiques ou la
survenue d’une amylose.
Une trentaine de patients
ayant une MSA sont décédés du fait de leur maladie.
La majorité des décès est en rapport avec une
atteinte hépatique.
Une complication infectieuse
due à une corticothérapie ou un traitement
immunosuppresseur n’est pas exceptionnelle.
Étiopathogénie :
L’étiopathogénie de cette affection demeure
inconnue, mais l’hypothèse d’une infection agissant
comme facteur déclenchant de la maladie chez des
patients présentant un terrain génétique
prédisposant est souvent proposée.
De tous les
agents infectieux incriminés, c’est le virus de la
rubéole qui retient le plus l’attention. Cependant,
dans une récente étude, il n’a pas été possible
d’identifier un facteur de risque infectieux dans le
déclenchement de la maladie.
L’antigène HLA
Bw35 pourrait être à la fois plus fréquent et associé à
un bon pronostic, mais ces données ont été
controversées.
Diagnostic
:
Le diagnostic de la MSA reste difficile en
l’absence de tout signe réellement pathognomonique, et de nombreuses
observations font ainsi état de délais diagnostiques très longs.
Cette situation aboutit à la définition de
critères dont les plus utilisés sont ceux de Yamaguchi et al qui
apparaissent les plus sensibles et les plus spécifiques.
Le
problème le plus difficile est de satisfaire les critères
d’exclusion et d’éliminer les maladies infectieuses,
néoplasiques et systémiques pouvant donner un
tableau clinique proche de celui de la MSA.
Traitement
:
A - Anti-inflammatoires non stéroïdiens
:
Lorsque l’aspirine est utilisée, le traitement doit
être réparti en quatre à six prises sur le
nycthémère.
Il est souvent conseillé d’augmenter
la posologie jusqu’à la dose tolérable la plus élevée
possible, en s’aidant du dosage de la salicylémie (25
à 30 mg/100 mL).
Les doses prescrites sont ainsi
comprises entre 90 et 130 mg/kg/24h. En dehors de
l’aspirine, de nombreux AINS ont été utilisés, et c’est
l’indométacine qui est la plus fréquemment prescrite,
aux doses de 150 à 250 mg/24h.
B - Glucocorticoïdes :
Les doses utilisées, de prednisone dans la
majorité des cas, sont comprises entre 0,5 et
1 mg/kg/24h, et dépendent de la sévérité du
tableau. Dans quelques observations, des bolus de méthylprednisolone ont été prescrits.
L’efficacité des corticoïdes est en général
spectaculaire mais ils n’empêchent pas la
progression des lésions érosives.
Après un
maintien de la dose initiale pendant 4 à 6 semaines,
la corticothérapie est diminuée en quelques
semaines jusqu’à une dose de 15 à 20 mg/24h de prednisone, en deçà de laquelle la décroissance sera
beaucoup plus lente.
C - Traitements dit « de fond » :
De nombreuses observations sont venues
confirmer l’intérêt du méthotrexate (MTX) prescrit à
faibles doses hebdomadaires (7,5 à 15 mg/semaine).
Ce traitement, même lorsqu’il est efficace,
n’empêche pas totalement la survenue des
poussées, et son rôle essentiel est de permettre une
diminution de la corticothérapie.
Une réponse
totale ou partielle au MTX est observée dans 70%
des cas environ.
L’existence de perturbations des
fonctions hépatiques n’est pas une contre-indication
à l’emploi du méthotrexate, mais justifie une
surveillance renforcée du bilan hépatique.
Les
autres traitements de fond sont habituellement
employés dans les formes articulaires chroniques :
sels d’or, D-pénicillamine, tiopronine, antimalariques,
salazopyrine, dapsone ou colchicine.
La sévérité de
la MSA conduit parfois à la prescription
d’immunosuppresseurs : cyclophosphamide,
azathioprine ou chlorambucil. Les immunoglobulines
intraveineuses, utilisées chez quelques patients,
ont paru efficaces et peu toxiques.
D - Traitement local des manifestations
articulaires
:
Le traitement fait souvent appel aux infiltrations
ou aux synoviorthèses.
La mise en place d’une
prothèse de hanche ou de genou est parfois
nécessaire.
E - Indications thérapeutiques
et surveillance du traitement :
Le traitement de première intention doit reposer
sur les AINS en évitant à notre avis l’aspirine, qui n’a
pas démontré clairement une plus grande efficacité,
mais dont l’utilisation est plus délicate, surtout aux
doses préconisées.
Chez environ 70% des patients il
est nécessaire de recourir à une corticothérapie dont
la dose initiale dépend de la gravité des
manifestations.
C’est dans les formes corticorésistantes
ou corticodépendantes que le MTX à faibles
doses hebdomadaires trouve son indication idéale.
Les autres traitements de fond pourraient être utiles
dans les formes articulaires chroniques.
La
prescription des immunosuppresseurs doit rester
du domaine de l’exception.
L’utilisation des AINS
nécessite une surveillance du bilan biologique
hépatique, d’autant plus rapprochée qu’il existe des
anomalies avant le début du traitement.
Le contrôle
régulier en début de traitement du taux des
plaquettes et des tests de coagulation est également
souhaitable.