La maladie périodique, ou fièvre méditerranéenne familiale, est une affection héréditaire atteignant le plus
souvent les sujets originaires de l’Est méditerranéen, Juifs séfarades et Arméniens en particulier.
Son pronostic
est dominé par le risque d’amylose dont la fréquence varie selon les groupes ethniques et dont la survenue conduit à
l’insuffisance rénale terminale.
Le traitement continu par la colchicine, utilisé depuis 1972, permet dans la grande
majorité des cas de réduire considérablement la fréquence et la gravité des accès et a permis de transformer le
pronostic en prévenant le développement de l’amylose.
Caractères généraux :
La maladie périodique est une affection
chronique, caractérisée par la survenue à
intervalles irréguliers de crises brèves autolimitées,
associant de manière variable une fièvre persistant
pendant 24 à 48 heures et des douleurs abdominales,
thoraciques ou articulaires.
L’identification
récente du gène de cette maladie (Babior BM, New
Engl J Med, 1997 ; 337 : 1548-9) sur le bras court du
chromosome 16 devrait permettre dans un avenir
proche d’obtenir une confirmation formelle du
diagnostic, fondé essentiellement jusqu’à présent sur
le caractère spontanément régressif et récurrent des
accès et sur la notion du terrain ethnique.
La maladie périodique touche surtout les Juifs
séfarades, les Arméniens et les Arabes du
Moyen-Orient.
Elle n’est cependant pas
exceptionnelle chez les Juifs ashkénazes, et un
certain nombre de cas ont été rapportés dans
d’autres populations : turque essentiellement, mais
aussi dans plusieurs pays d’Europe.
Les caractéristiques épidémiologiques de la
maladie périodique suggèrent fortement l’existence
d’une anomalie transmise de manière autosomique
récessive, avec une pénétrance incomplète et un
sex-ratio de l’ordre de trois hommes pour deux
femmes.
Il n’y a pas de corrélation entre la fréquence
et l’intensité des accès paroxystiques et la survenue
de l’amylose, et deux expressions phénotypiques de
la maladie peuvent être rencontrées : dans le
phénotype I, le plus fréquent, les accès
paroxystiques apparaissent les premiers, tandis que
dans le phénotype II, c’est l’amylose qui survient
d’abord, suivie ou non des crises paroxystiques.
Ces dernières années ont été marquées par une
série de travaux ayant permis de localiser le gène de
la maladie périodique, appelé MEF, sur le bras court
du chromosome 16.
Symptomatologie
:
La symptomatologie de la maladie périodique
présente deux aspects : les manifestations
paroxystiques, bruyantes mais d’évolution le plus
souvent favorable spontanément, et l’amylose dont
la survenue éventuelle conditionne le pronostic.
A - Manifestations paroxystiques
:
Les symptômes de la maladie périodique
surviennent une fois sur deux dans les 10 premières
années de la vie et dans plus de huit cas sur dix
avant l’âge de 20 ans.
Dans la grande majorité des cas, l’affection
commence par une crise aiguë abdominale, posant le problème d’une
urgence de type chirurgical.
La fréquence des différentes manifestations
paroxystiques dans les séries les plus importantes, ainsi que de
leurs associations.
Les accès apparaissent brusquement, atteignant
leur acmé en quelques heures, et régressent
habituellement en quelques jours.
Ils se répètent de
manière totalement imprévisible, parfois déclenchés
par certains facteurs : activité physique inhabituelle,
traumatisme, émotion ou période menstruelle
notamment.
1- Accès fébrile
:
Il se traduit par une élévation brusque de la
température qui atteint 38 à 39 °C (parfois 40 °C) en
quelques heures.
Il peut être isolé, « pseudopalustre »
ou accompagner une manifestation viscérale.
La
fièvre s’atténue habituellement en 12 à 24 heures,
mais peut persister jusqu’à 5 jours, voire plus
longtemps, en particulier lorsqu’il existe une atteinte
articulaire.
2- Accès péritonéal :
Il est la manifestation la plus caractéristique et,
avec la fièvre, le symptôme le plus fréquent de la
maladie périodique.
Il simule une urgence
chirurgicale, avec parfois défense, voire véritable
contracture pariétale, ou aspect radiographique
évoquant une occlusion intestinale.
Lorsqu’un tel
tableau est inaugural, ce qui se produit dans plus d’un cas sur deux, l’intervention chirurgicale est
presque inévitable. En l’absence d’intervention, la
douleur commence à régresser après 6 à 12 heures
et sa disparition, complète en 24 à 48 heures,
s’accompagne souvent d’une diarrhée
transitoire.
Le diagnostic différentiel avec une urgence
chirurgicale est souvent très délicat, reposant sur une
analyse sémiologique rigoureuse et sur une
surveillance soigneuse.
La prolongation de la crise
pendant plus de 24 heures doit faire reconsidérer le
diagnostic et renforcer la surveillance pour ne pas
laisser passer l’heure d’une intervention
chirurgicale.
3- Crises articulaires :
Elles touchent surtout les grosses articulations,
notamment le genou, la cheville, la hanche et
l’épaule.
Il s’agit habituellement d’une monoarthrite,
plus rarement d’une oligoarthrite ou d’une
polyarthrite. Les accès articulaires peuvent se
présenter sous deux formes.
Les accès aigus, les plus
fréquents, réalisent un tableau d’arthrite, avec parfois
épanchement fugace constitué d’un liquide d’aspect
clair, trouble ou puriforme, contenant de 200 à
1 000 000 d’éléments par mm3, polynucléaires
neutrophiles non altérés essentiellement.
La crise
atteint son acmé en 2 à 3 jours, puis régresse en 1
semaine environ, le plus souvent sans aucune
séquelle. Les formes prolongées sont moins
fréquentes et intéressent surtout le genou et la
hanche.
Le tableau est celui d’une monoarthrite
chronique qui s’accompagne souvent d’une attitude
en flessum et d’une déminéralisation osseuse,
souvent importante.
Les symptômes ne
commencent à régresser qu’après un délai de
plusieurs mois à 1 an et finissent par disparaître, le
plus souvent sans séquelle.
Parfois néanmoins, une
arthropathie destructrice chronique se développe au
genou et surtout à la hanche, compromettant alors
le pronostic fonctionnel.
4- Accès thoraciques :
Ils réalisent un tableau de pleurésie aiguë fébrile
régressant totalement en 24 à 48 heures.
5- Signes cutanés :
Ils se traduisent surtout par un érythème érysipélatoïde siégeant aux membres inférieurs, ou
par diverses autres lésions, avec parfois une
vascularite, qui peuvent prendre l’aspect d’une
véritable périartérite noueuse ou d’un purpura
rhumatoïde.
Sont encore signalées la survenue d’une orchite
aiguë unilatérale chez les garçons âgés de moins de
16 ans, et exceptionnellement d’une méningite
périodique aseptique ou d’une péricardite.
6- Anomalies persistant dans l’intervalle
des crises
:
Une hépatomégalie, une splénomégalie, la
présence d’anomalies thyroïdiennes ou du fond
d’oeil sont signalées dans quelques cas.
Les néphropathies amyloïdes représentent la
très grande majorité des néphropathies observées
au cours de la maladie périodique.
Toutefois, un petit
nombre de néphropathies non amyloïdes ont été
rencontrées au cours de cette affection.
B - Amylose de la maladie périodique :
1- Caractères généraux de l’amylose
:
La survenue d’une amylose au cours de la
maladie périodique transforme une affection
invalidante mais bénigne en une maladie mortelle
quasi certaine.
Son incidence est élevée chez les Juifs
originaires d’Afrique du Nord et chez les Turcs et plus
faible chez les Arméniens, les Arabes et les Juifs
ashkénazes.
Dans la majorité des cas décrits, l’amylose touche
des sujets jeunes, souvent avant la 20e année, et
vient compliquer une maladie périodique déjà
connue.
La substance amyloïde de la maladie
périodique est formée de fibrilles identiques à la
protéine AA de l’amylose secondaire, et elle
intéresse de manière diffuse la paroi de toutes les
artérioles, sauf celles du système nerveux central ;
cette répartition est dominée par la localisation
rénale qui est la plus précoce et la plus constante.
L’apparition d’une protéinurie au cours de la
maladie périodique constitue une très forte
présomption d’amylose.
La confirmation
histologique peut être apportée par la biopsie rénale,
la biopsie rectale (positive dans 75 à 85% des cas),
voire par la biopsie médullaire.
2- Manifestations cliniques liées à l’amylose :
L’amylose rénale est de loin la plus précoce et la
plus fréquente des localisations viscérales de
l’amylose associée à la maladie périodique, et son
évolution passe par plusieurs phases successives.
La phase préclinique est définie par la latence de
l’amylose.
La phase protéinurique, asymptomatique,
est caractérisée par l’existence d’une protéinurie
modérée ; sa durée moyenne est de 3 à 4 ans.
La
phase néphrotique, caractérisée par l’apparition d’un
syndrome néphrotique clinique et biologique, laisse
place, après en moyenne 1 ou 2 ans d’évolution, à la
phase urémique avec insuffisance rénale, qui
progresse en règle rapidement, pour atteindre son
stade terminal 12 à 18 mois plus tard.
Avant l’ère de
l’hémodialyse, la durée de survie était en moyenne
de 7 ans après l’apparition de la protéinurie et de
3 ans après celle de l’insuffisance rénale.
Les patients atteints de maladie périodique et
d’insuffisance au stade terminal sont de bons
candidats à l’hémodialyse et à la greffe rénale.
Le
risque essentiel est alors la poursuite du processus
amyloïde dans les autres organes (coeur, intestin et
surrénales notamment) et sa récidive éventuelle sur
le greffon, complications dont la survenue pourrait
être évitée ou freinée par la poursuite du traitement
par la colchicine.
Signes biologiques :
Le diagnostic de la maladie périodique reste
encore purement clinique car, malgré de
nombreuses recherches, aucun marqueur
biologique spécifique de l’affection n’a pu être mis
en évidence.
De nombreuses anomalies biologiques
ont néanmoins été signalées, dont les plus courantes
sont l’hyperleucocytose et l’augmentation de la
vitesse de sédimentation globulaire, correspondant
à une augmentation du fibrinogène et des alpha2-globulines.
L’enquête immunologique, et
notamment la recherche d’autoanticorps, est
habituellement négative.
Évolution
:
Après une période de latence, qui dans la majorité
des cas est brève et ne dépasse pas l’enfance, la
maladie est caractérisée par la survenue d’accès
aigus séparés par des périodes asymptomatiques de
durée irrégulière, variant de quelques jours à
plusieurs années.
L’effet bénéfique de la
grossesse sur le cours évolutif de la maladie
périodique est signalé par la majorité des auteurs,
avec une diminution de la fréquence et de la sévérité
des accès, voire une rémission complète, jusqu’à
l’accouchement, qui peut se poursuivre pendant la
lactation.
Le pronostic de la maladie périodique dépend
essentiellement du risque d’amylose et a été
complètement modifié par l’efficacité préventive
de la colchicine.
Si l’amylose n’apparaît pas, le
pronostic est relativement bon, et pour certains
auteurs, la durée de survie serait identique à celle des
sujets normaux.
Critères du diagnostic :
En l’absence de marqueur biologique spécifique,
le diagnostic de la maladie périodique repose sur
une analyse sémiologique rigoureuse, confirmée
éventuellement par un test thérapeutique par la
colchicine.
Dans un proche avenir, l’identification du gène
de la maladie périodique devrait permettre de
porter le diagnostic de certitude dans les cas
difficiles.
Traitement :
Depuis 1972, l’immense majorité des cas de
maladie périodique est traitée de manière continue
par la colchicine.
La posologie habituelle est de
l’ordre de 1 mg/j en 1 ou 2 prises, quels que soient
le poids et l’âge.
Cette méthode thérapeutique
permet, dans la grande majorité des cas, de faire
disparaître totalement, ou tout au moins d’espacer,
les accès.
Tous les auteurs signalent cependant un
certain taux d’échecs, le plus souvent proche de
10 %, même lorsque le traitement est
scrupuleusement suivi.
L’efficacité curative de la
colchicine sur une crise déjà installée est beaucoup
plus inconstante, même en utilisant des doses plus
élevées.
L’utilisation prolongée de la colchicine est
susceptible d’entraîner des effets indésirables tels
qu’une diarrhée et des douleurs abdominales, qui
régressent à la diminution de la posologie et
n’entravent que rarement la poursuite du traitement.
Les craintes majeures concernent les éventuels
risques sur la reproduction que pourrait induire
l’utilisation continue d’un tel médicament chez une
patiente en période d’activité génitale et en âge de
procréer ; ces risques paraissent cependant limités, et
la naissance d’enfants normaux a été observée à
plusieurs reprises alors que l’un ou l’autre des
parents avait poursuivi son traitement sans
interruption au moment de la fécondation ou
pendant la grossesse.
Pour les couples projetant une grossesse alors
qu’un des deux conjoints est traité par la colchicine,
les médecins de l’université de Tel-Aviv, s’appuyant
sur une expérience importante, proposent de
poursuivre le traitement par la colchicine durant la
grossesse et de procéder systématiquement à une
amniocentèse afin de réaliser un avortement si
celle-ci révélait des anomalies chromosomiques
foetales, ce qui n’a été le cas que de manière tout à
fait exceptionnelle chez leurs patientes.
Il est maintenant clairement établi que le
traitement continu par la colchicine prévient, ou
tout au moins retarde de manière significative,
l’apparition de l’amylose dans l’immense majorité
des cas, même lorsqu’il reste sans effet sur la
répétition des accès paroxystiques.
L’action curative
de la colchicine vis-à-vis d’une amylose déjà déclarée
est moins démonstrative mais peut se traduire par la
stabilisation, la régression et même parfois la
disparition de la protéinurie, à condition que celle-ci
ne soit pas trop évoluée et que des posologies
supérieures à 1,5 mg/j soient utilisées.
Ces résultats justifient les recommandations des
auteurs israéliens qui conseillent de soumettre
systématiquement à un traitement continu par la
colchicine, à une dose quotidienne comprise entre 1
à 2 mg, tout malade atteint de maladie périodique,
et ce dès que le diagnostic de l’affection a été porté
avec certitude.
Ce traitement doit être poursuivi
même s’il demeure inefficace sur les accès
paroxystiques, notamment chez les malades en
hémodialyse ou ayant eu une transplantation
rénale, pour prévenir ou retarder le développement
de l’amylose dans d’autres organes que les reins,
ainsi que dans le transplant rénal.
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