La maladie de Darier a été décrite de façon indépendante en 1889
par Darier, sous le nom de psorospermose folliculaire végétante et
par White, sous celui de kératose folliculaire.
C’est une génodermatose rare, transmise en dominance autosomique,
associant des lésions papulokératosiques prédominant sur les zones
séborrhéiques et une atteinte acrale avec des lésions unguéales
caractéristiques.
Ces dernières années, les progrès en génétique et
en biologie moléculaire sont à l’origine d’importantes avancées,
grâce à la découverte du gène ATP2A2 sur le chromosome 12,
puis de son implication dans le mécanisme pathogénique, faisant
intervenir une pompe à calcium adénosine triphosphate (ATP)ase
dépendante.
Ces travaux ont aussi permis d’expliquer les formes
localisées, surtout segmentaires, par la théorie du mosaïcisme
cellulaire.
Épidémiologie :
La maladie de Darier est une génodermatose peu fréquente avec un
sex-ratio proche de 1.
Sa prévalence est variable : de 1/100 000 en
Scandinavie à 1/36 000 dans le nord-est de l’Angleterre.
L’incidence est estimée à quatre nouveaux cas par million
d’habitants tous les dix ans.
Les premières manifestations
apparaissent entre 6 et 20 ans, avec un pic à la puberté pouvant être
en rapport avec des modifications de l’excrétion sébacée ou sudorale
et de la flore cutanée, mais la maladie peut se révéler à tout âge.
Les formes sporadiques sont rapportées dans 29 % des cas chez les
163 patients de Burge.
Une étude récente retrouve 14 % de
mutations spontanées dans la population écossaise.
Clinique :
A - FORME CLASSIQUE :
La maladie de Darier se présente de prime abord sous la forme de
nappes brunâtres à contours irréguliers, émiettés, à surface rugueuse
et sèche.
C’est à la périphérie que l’on retrouve la lésion élémentaire :
la papule cornée caractéristique.
La lésion élémentaire est en effet une papule kératosique de 1 à
3 mm de diamètre, qui débute par une petite élevure punctiforme
de couleur peau normale, puis se recouvre d’une croûte brunâtre ou
grisâtre, de siège non exclusivement folliculaire.
Son arrachage
laisse une petite dépression infundibuliforme.
Leur confluence
aboutit à la formation de vastes placards papulokératosiques et
croûteux souvent prurigineux (88 %), donnant à la peau un aspect
sale, « crasseux » et rugueux à la palpation.
L’odeur désagréable,
secondaire à la macération et à la prolifération bactérienne, est à
l’origine d’un handicap social parfois important (44 %).
Il existe aussi des taches pigmentées lenticulaires jaunes brunâtres
non kératosiques bien limitées siégeant en périphérie des plaques,
et pouvant aboutir par confluence à une mélanodermie diffuse.
Elles
semblent indépendantes des formations kératosiques mais, dans
certains cas, elles sont aussi une forme évolutive (précoce ou tardive)
des lésions kératosiques.
Les lésions prédominent au niveau des régions séborrhéiques (92 %), médiothoraciques (87 %) et médiodorsales (85 %), la
lisière du cuir chevelu, particulièrement le front (84 %), les
faces latérales du cou et la région sus-claviculaire (82 %), les tempes,
la région rétroauriculaire et les oreilles (58 %).
L’atteinte
des grands plis (axillaires, inguinaux, sous-mammaires, région
anogénitale) est fréquente, mais modérée dans huit cas sur dix ; à
l’opposé, les formes sévères avec lésions végétantes, papillomateuses et suintantes, sont rencontrées dans 6 % des cas.
Les lésions des extrémités sont très fréquentes (96 %) et peuvent être la
première manifestation de la maladie, notamment chez l’enfant.
Dans
d’autres cas, elles en sont l’unique expression et réalisent alors la
maladie de Darier acrale, mais cette forme peut
secondairement se compléter.
Trois localisations sont évocatrices :
– sur le dos des mains et plus rarement des pieds, on observe des
lésions papuleuses, gris jaunâtre ou de la couleur de la peau
normale, parfois kératosiques comparables à des verrues planes.
Ces papules kératosiques (48 %) peuvent évoquer également
une épidermodysplasie verruciforme de Lewandowsky et Lutz, un
syndrome de Cowden ou, le plus souvent, une acrokératose
verruciforme de Hopf.
Dans ce dernier cas, l’histologie rectifie le
diagnostic en ne retrouvant ni dyskératose ni acantholyse, mais une
hyperkératose orthokératosique circonscrite en « clocher d’église ».
Ces lésions sont asymptomatiques, rarement prurigineuses et plus
exceptionnellement douloureuses.
Il ne semble pas exister
d’aggravation au soleil ;
– sur les paumes et les plantes, il existe très souvent de minuscules
puits (pits) avec aspect d’hyperkératose ponctuée (84 %) ;
– sur les ongles (92 %), l’atteinte est caractéristique, réalisant une
alternance de bandes longitudinales rouges sombres et blanches de
la lunule jusqu’au bord libre de l’ongle.
Les ongles sont
fragiles, ont un aspect strié (onychorrexhie) et présentent une
encoche distale en V (onychoschizie) ainsi qu’une hyperkératose
sous-unguéale cunéiforme occasionnant une gêne à l’habillage.
Plus
rarement, il a été décrit des hyperkératoses périunguéales, voire des
périonyxis inflammatoires.
L’atteinte unguéale est localisée en
général à deux ou trois ongles, touchant plus les doigts que les
orteils.
De façon anecdotique, on a rapporté des modifications
des dermatoglyphes, deux cas d’hyperkératose palmoplantaire
filiforme ou des kératodermies plantaires diffuses ou
circonscrites.
Des macules hémorragiques palmaires sont
retrouvées dans 6 % des cas de la série de Burge ;
exceptionnellement, ces lésions ont été la seule expression de la
maladie au sein d’une famille consanguine.
B - FORMES CLINIQUES :
Toutes les formes cliniques peuvent s’observer, l’expression
phénotypique est variable, allant de l’atteinte isolée des ongles à la
forme floride de la maladie.
Schématiquement, les lésions sont
discrètes dans 26 % des cas, modérées dans 65 % des cas et sévères
dans 9 % des cas.
1- Formes topographiques :
En dehors de la forme acrale, certaines localisations donnent un
aspect plus particulier.
* Muqueuses :
L’atteinte des muqueuses est présente dans 13 à 50 % des cas.
Toutes
les muqueuses malpighiennes peuvent être touchées : buccales,
pharyngées, laryngées, oesophagiennes, bronchiques, anogénitales et
rectales.
L’atteinte buccale est la plus fréquente, prédominant
sur les gencives, la face interne des joues, le palais membraneux
plus que le palais osseux.
Il s’agit d’efflorescences blanchâtres
punctiformes ou lenticulaires, mais parfois maculopapuleuses
érythémateuses et ombiliquées.
Elles sont tantôt isolées, tantôt
coalescentes en nappes d’aspect pavimenteux.
La langue peut être
villeuse ou fissurée ou blanche parsemée de points rouges.
L’atteinte
peut se localiser également au niveau des glandes et des canaux
salivaires, responsables d’une hypersialorrhée ou d’une xérostomie,
et parfois de lithiase sous-maxillaire ou parotidienne (8 %).
La
localisation aux muqueuses anogénitales est exceptionnelle, sous
forme de papules rosées molles.
* Cuir chevelu
:
L’atteinte est fréquente (69 %), et se caractérise par des placards squamocroûteux d’où émergent des cheveux intacts en bouquets ou
en poils de brosse.
Elle peut se limiter à de simples petites élevures
cornées spinulosiques, ou au contraire être très étendue à surface
vermoulue et plus rarement cérébriforme.
L’alopécie reste
exceptionnelle et doit faire rechercher une surinfection
bactérienne.
2- Formes atypiques
:
Des formes inhabituelles de la maladie ont été rapportées de
manière anecdotique dans la littérature :
– les formes débutantes, parfois trompeuses, sont marquées par une
simple modification de couleur et de texture de la peau qui apparaît
sale et rugueuse, par de petites élevures lichénoïdes peu
kératosiques ou à type de verrues planes ;
– les formes vésiculobulleuses, voire pustulobulleuses sont rares ; les
bulles de petites tailles surviennent le plus souvent sur certaines
plaques, mais peuvent se localiser en peau saine.
Ces lésions
bulleuses sont parfois prédominantes, et leur rupture réalise des
placards érodés suintants, croûteux à bordure circinée.
Elles
prédominent sur le cou et les grands plis, pouvant simuler une
maladie de Hailey-Hailey.
Les immunofluorescences directe et
indirecte sont négatives, et ces bulles sont l’expression majeure des
fentes acantholytiques.
La macération, l’exposition solaire, la prise
de rétinoïdes, un geste chirurgical sont des facteurs aggravants.
L’important est d’éliminer avant tout une surinfection virale,
notamment herpétique.
– les formes dyschromiques affectent principalement les
mélanodermes. Associées à une atteinte classique, ces
maculopapules leucodermiques, hypopigmentées, prédominent au
niveau du tronc et à la racine des membres chez l’enfant ou
l’adolescent.
Initialement considérées comme un phénomène postinflammatoire, ces lésions sont en fait des formes frustes,
précoces de la maladie, comme le confirme l’histologie avec
acantholyse dans les zones d’hypomélanose ;
– les formes hyperkératosiques sous forme de plaques verruqueuses,
exophytiques siègent sur les faces d’extension des membres dans
cinq observations.
L’atteinte isolée des mamelons et de la région
aréolaire est également possible ;
– les formes hypertrophiques malodorantes s’observent avant tout
dans les grands plis et sont favorisées par la macération ;
– les formes comédoniennes, essentiellement localisées à la face et sur
le cuir chevelu, s’associent à des pits palmaires et à une
onychopathie.
Les lésions ne sont pas aggravées par l’exposition
solaire, et siègent également en zone non photoexposée.
Elles sont à
différencier d’une dyskératose acantholytique comédonienne.
3- Formes localisées et segmentaires :
La maladie de Darier peut être localisée à une seule région
tégumentaire, ou plus curieusement systématisée en bande ou
zoniforme.
Ces formes segmentaires sont rares, et représentent
environ 10 % des formes de la maladie.
L’âge de survenue est
plus tardif, aux environs de 30-40 ans, sans prédominance de
sexe.
L’atteinte cutanée est de sévérité variable, et se traduit par
des lésions papulokératosiques unilatérales blaschkolinéaires.
Cependant, dans certains cas, il existe une atteinte
unguéale, des pits palmoplantaires, des lésions papuleuses du dos
des mains, voire une atteinte des muqueuses confortant son
rattachement à la maladie de Darier.
Ces lésions sont parfois
aggravées par les ultraviolets B (UVB) ou la chaleur. Cette
forme systématisée linéaire est appelée par Happle forme
segmentaire de type 1.
Elle s’expliquerait par une mutation postzygotique survenant précocement lors de l’embryogenèse.
La mutation postzygotique n’est pas transmissible, sauf
s’il s’associe un mosaïcisme germinal.
Mais à ce jour, il n’existe
pas d’observation de descendant de patient atteint de forme
segmentaire ayant une forme classique de maladie de Darier.
De
manière anecdotique, on a rapporté l’association à une agénésie
rénale controlatérale et à un syndrome de Gardner.
Plus
intrigant sur le plan clinique sont cinq cas de maladie de Darier
associant des lésions diffuses avec des zones de renforcement
segmentaire.
Cette forme trouve son explication dans la théorie
du mosaïcisme qu’Happle individualise sous le nom de forme
segmentaire de type 2.
Le principal diagnostic différentiel, mais qui pose un problème
nosologique, est le nævus acantholytique et dyskératosique à
disposition linéaire, dont l’aspect clinique et histologique est
identique à la maladie de Darier segmentaire.
Happle a été le
premier à suggérer que cet hamartome serait une forme segmentaire
de la maladie de Darier.
Cette hypothèse a été confortée par la
découverte de la mutation du gène ATP2A2 dans les nævus acantholytique et dyskératosique blaschkolinéaires.
La mutation n’a
été détectée qu’en peau lésée.
Elle est absente en peau saine et dans
les leucocytes circulants.
Aussi, cette découverte confirmerait que
le nævus acantholytique dyskératosique ne serait qu’une forme
localisée segmentaire de la maladie de Darier.
Histologie :
Bien que très évocateur, l’aspect histologique n’est absolument pas
spécifique.
A - MICROSCOPIE OPTIQUE :
On observe une acantholyse avec formation de fentes suprabasales
qui s’étendent de façon irrégulière dans le stratum spinosum.
À cette acantholyse s’associe une kératinisation précoce et anormale,
aboutissant à la formation de cellules dyskératosiques dans le corps
muqueux (corps ronds) et dans le stratum corneum (grains).
Les corps ronds sont de gros kératinocytes dont le noyau est
hyperbasophile, irrégulier, parfois pycnotique entouré d’un
cytoplasme fortement éosinophile et vacuolisé.
Ils siègent dans la
partie supérieure du corps muqueux, dans la couche granuleuse et
au sein des fentes.
Les grains sont de petits kératinocytes au cytoplasme peu abondant,
en général sans noyau.
Ils sont présents au sein des fentes et dans la
couche cornée.
On observe également une papillomatose, et une hyperkératose
associée à des bouchons de kératine au sein des follicules
pilosébacés.
Cependant, l’atteinte palmoplantaire ou des muqueuses
prouve que l’affection n’est pas exclusivement folliculaire.
Les
lésions vésiculobulleuses correspondent à une accentuation du
phénomène d’acantholyse.
Aux niveaux acral et muqueux, le clivage
et la dyskératose sont parfois discrets, nécessitant des coupes sériées
pour être mis en évidence.
Les formes hypertrophiques réalisent
une prolifération pseudoépithéliomateuse s’enfonçant dans le
derme.
Les fentes suprabasales sont remplies d’hématies dans
les formes hémorragiques.
B - MICROSCOPIE ÉLECTRONIQUE :
L’acantholyse résulte de la perte de la cohésion interkératinocytaire.
La microscopie électronique met en évidence une atteinte du système desmosome-tonofilaments avec raréfaction des desmosomes
qui sont rudimentaires et isolés des tonofilaments.
Le contact entre
les kératinocytes s’établit surtout par des replis des membranes
cytoplasmiques avec présence de fentes interkératinocytaires.
La
dyskératose correspond à une agglutination des tonofilaments
autour du noyau, associée à des grains de kératohyaline dans
la couche granuleuse.
L’acantholyse précède la dyskératose,
l’anomalie primitive se situant au niveau du complexe
desmosome-tonofilaments.
C - IMMUNOHISTOCHIMIE :
Il existe un marquage cytoplasmique diffus des protéines de la
plaque desmosomale (desmoplakine 1, 2 et plakoglobine) au sein
des cellules acantholytiques.
Les jonctions d’adhérence (vinculine)
et les jonctions gap (connexine) apparaissent préservées.
Les cadhérines desmosomales (desmogléine et desmocolline) sont
également exprimées dans le cytoplasme de la plupart des cellules
acantholytiques.
L’aspect du marquage semble dépendre du stade
de l’acantholyse ; il est granuleux quand les lésions sont précoces,
puis diffus à un stade plus tardif.
En affinant la technique, Hakuno et Kowalewski ont récemment démontré que le marquage
concernait en fait les épitopes intracellulaires des cadhérines
desmosomales (desmogléine 1, 3, desmocolline).
Hakuno a
également mis en évidence une atteinte des épitopes extracellulaires
de la E-cadhérine des jonctions d’adhérence.
La dissociation des
domaines intra- et extracellulaires des cadhérines desmosomales et
classiques (E-cadhérine) serait caractéristique de l’acantholyse dans
la maladie de Darier et dans le pemphigus bénin familial.
Elle n’est
pas retrouvée dans le pemphigus vulgaire.
Récemment, on a
observé que la P-cadhérine, protéine majeure des jonctions
d’adhérence, était exprimée à la surface des kératinocytes basaux et
suprabasaux en peau périlésionnelle, alors qu’elle était uniquement
localisée à la couche basale en peau non lésionelle.
Cette
surexpression de la P-cadhérine serait liée à des variations de flux
calciques.
Maladies associées
:
Les maladies associées sont relativement rares et dominées par les
troubles neurologiques : épilepsie, retard mental, encéphalopathie,
atrophie cérébrale et manifestations psychiatriques (troubles de
l’humeur, dépression, schizophrénie, psychose maniacodépressive et
suicide).
Le handicap causé par la maladie est un facteur
supplémentaire de repli sur soi et d’isolement.
Les études
génétiques n’ont pas encore mis en évidence de profil mutationnel
spécifique, mais cela reste très discuté.
On a également rapporté
de manière non spécifique des anomalies génito-urinaires (agénésie
rénale et testiculaire), oculaires (lésions cornéennes, rétinites
pigmentaires), deux cas de pelvispondylite rhumatismale, des
taches café-au-lait sans autre élément pour une neurofibromatose, des anomalies osseuses (déminéralisation, kystes osseux
diaphysaires) et de multiples kystes épidermoïdes.
Il ne semble
pas exister de prédisposition particulière aux tumeurs, bien que l’on
ait observé des carcinomes sur des lésions cutanées de Darier
(carcinome basocellulaire ou épidermoïde) ou muqueuses
(cancer de l’oesophage).
L’association à un dermatofibrosarcome
est probablement fortuite.
Évolution :
Dans la majorité des cas, l’évolution est chronique, alternant des
périodes de stabilisation et des poussées spontanées ou provoquées.
Cependant dans deux cas sur trois, la maladie s’améliore avec l’âge
ou demeure stationnaire ; à l’inverse, on assiste plus rarement à une
aggravation progressive des lésions, mais le pronostic vital reste
favorable.
Différents facteurs peuvent favoriser les poussées.
A - STRESS (43 %), CHALEUR, SUDATION ET SOLEIL
:
La photosensibilité est fréquente (un cas sur deux dans la série de Burge) mais le caractère photodéclenché est plus rare.
L’apparition de lésions en peau saine après exposition à doses infraérythémales en UVB plaide en faveur d’une action directe du
rayonnement sur la dermatose, car elles surviennent en dehors de
tout érythème actinique.
À doses supraérythémales (10 doses
érythémateuses minimales [DEM]), l’induction des lésions est en
rapport avec un phénomène de Koebner.
En revanche, les UVA n’ont
aucune influence. De façon paradoxale, le soleil peut améliorer
les lésions dans 6 % des cas.
B - MÉDICAMENTS :
Des poussées sont parfois observées après une anesthésie générale
ou la prise de lithium.
Pour ce dernier, le mécanisme est incertain,
mais la diminution d’acide adénosine monophosphorique (AMP)
cyclique kératinocytaire, induite par le lithium, entraîne une
prolifération épidermique.
Des précautions d’emploi sont donc
nécessaires, en cas d’association de maladie de Darier à une
psychose maniacodépressive.
C - AUTRES :
Les règles, la grossesse et la ménopause ne semblent pas être des
facteurs aggravants.
Dans certains cas, la prise d’oestroprogestatifs
permettrait le contrôle des poussées déclenchées par les cycles.
Complications :
Le retentissement psychologique est variable ; le handicap social est
surtout marqué à l’adolescence (63 %) en raison du caractère parfois
affichant de la maladie, et de la gêne secondaire à la macération
(44 %).
À l’âge adulte, l’activité professionnelle n’est perturbée que
dans 16 % des cas.
Les complications sont principalement
infectieuses, et sont suspectées en cas d’aggravation brutale et
douloureuse des lésions.
Il existe une sensibilité particulière aux
infections virales, notamment herpétiques (14 %), avec apparition
d’un tableau de pustulose varioliforme de Kaposi-Juliusberg parfois
généralisé.
Des infections à coxsackie A16, réalisant le même
tableau clinique, ont également été rapportées.
Les surinfections
mycosiques trichophytiques et bactériennes sont possibles ; la
colonisation des lésions kératosiques est en fait fréquente.
La
persistance intrakératinocytaire de Staphylococcus aureus est à
l’origine d’infections répétées et d’échecs thérapeutiques aux
antibiotiques.
Cette susceptibilité aux infections résulterait plus de la perte de l’effet barrière de la peau, que d’une réelle anomalie
de l’immunité.
En effet, il n’existe pas d’altération immunitaire
constante et significative, bien que certains auteurs aient
rapporté un déficit de l’immunité cellulaire.
Ces poussées
inflammatoires d’origine infectieuse sont à distinguer d’une eczématisation ou d’une irritation secondaires à l’application de
topiques, notamment antiseptiques.
Diagnostic différentiel
:
Chez l’adolescent, les formes modérées sont parfois confondues avec
une acné ou une dermite séborrhéique, mais les principaux
diagnostics différentiels sont la maladie de Hailey-Hailey, la maladie
de Grover et, à un moindre degré, la maladie de Galli-Galli.
A - MALADIE DE HAILEY-HAILEY (PEMPHIGUS CHRONIQUE
BÉNIN FAMILIAL)
:
Cette dermatose acantholytique héréditaire à transmission
autosomique dominante est due à une mutation sur un locus du
chromosome 3 en position q21-24 ; le gène ATP2C1 codant pour
une pompe à calcium ATPase dépendante a été récemment
identifié.
La maladie débute à l’adolescence ou à l’âge adulte, et
les lésions prédominent dans les plis et la région cervicale.
Dans
certains cas, l’atteinte peut être plus diffuse et affecter le tronc, les
membres et le cuir chevelu.
L’aspect clinique initial est celui de
lésions vésiculobulleuses dont la rupture aboutit à la formation de
plaques érosives et suintantes.
Au niveau inguinal, ces placards sont
parcourus de fissures en rhagades parallèles très caractéristiques.
L’atteinte muqueuse est possible. Des bandes blanches isolées sans
fragilité unguéale sont présentes dans 70 % des cas.
L’influence
saisonnière est de règle et le handicap social parfois marqué,
comparables à la maladie de Darier.
Sur le plan histologique,
l’acantholyse prédomine sur la dyskératose.
L’immunofluorescence
directe est négative.
B - MALADIE DE GROVER (DERMATOSE ACANTHOLYTIQUE
TRANSITOIRE OU PERSISTANTE)
:
Elle débute plus tardivement et touche classiquement l’homme de
plus de 40 ans, généralement pendant la période hivernale.
L’éruption est faite de papules érythémateuses ou violacées, ou de papulovésicules isolées ou regroupées en petites plaques.
Elles
prennent souvent l’aspect de kératose séborrhéique ou actinique
irritée.
Le prurit est fréquent et les lésions siègent dans la région
dorsale, lombaire ou thoracique.
La chaleur, la sudation, la fièvre,
l’alitement, la période postopératoire sont des facteurs aggravants.
Dans la plupart des cas, la maladie est transitoire, mais des
récurrences sont possibles.
La forme persistante est considérée par
certains comme une forme fruste de maladie de Darier, mais aucune
mutation du gène ATP2A2 n’a été mise en évidence.
Sur le plan
histologique, l’acantholyse peut reproduire l’image d’une maladie
de Darier ou Hailey-Hailey.
L’immunofluorescence directe est
négative.
C - MALADIE DE GALLI-GALLI :
C’est une génodermatose rare qui se présente sous forme de nappes
pigmentaires réticulées parsemées d’éléments papulokératosiques
brunâtres, localisée au niveau des grands plis, du cou, des faces
latérales du tronc et du dos des mains.
Cet aspect clinique peut être
trompeur d’autant qu’en histologie, il existe des fentes acantholytiques.
Cependant, la localisation privilégiée au niveau des
grands plis, l’aspect réticulé et l’absence de dyskératose à l’histologie
permettent d’écarter facilement la maladie de Darier.
Cette affection
peu connue est considérée comme la variante acantholytique de la
maladie de Dowling-Degos.
D -
AUTRES
:
Pour les formes topographiques, le dyskératome verruqueux
solitaire, bien qu’ayant une image histologique similaire à celle de la
maladie de Darier, reste une entité bien distincte.
Les formes localisées aux grands plis font discuter l’exceptionnel
intertrigo acantholytique dyskératosique, dont l’authenticité reste
discutée.
Génétique :
A - CHROMOSOME :
Au cours de la dernière décennie, le gène responsable a été localisé
sur le chromosome 12 en position q 23-24,1 sans évidence pour une
hétérogénéité de ce locus.
B - GÈNE ATP2A2 :
Le gène ATP2A2, composé de 21 exons, de 20 introns et de deux
sites d’épissage alternatifs s’étend sur 76 kb approximativement.
Il code pour une protéine appelée SERCA2 (sarcoendoréticulum
calcium), fortement exprimée au niveau kératinocytaire.
C - PROTÉINE SERCA2 :
1- Structure
:
La protéine SERCA2 est une pompe à calcium localisée sur la paroi
du réticulum endoplasmique et sur l’appareil de Golgi des kératinocytes et des fibroblastes.
Cette pompe à calcium présente
cinq domaines fonctionnels, dont quatre sont cytoplasmiques (un
domaine de liaison du calcium, un domaine de phosphorylation, un
domaine de fixation ou de liaison de l’ATP, un domaine charnière)
et un domaine transmembranaire.
2- Rôle
:
SERCA2 agit comme une pompe à calcium ATPase dépendante.
Le
calcium est localisé dans les compartiments extracellulaire (le
cytosol) et intracellulaire (le réticulum endoplasmique).
Le cytosol
ayant habituellement une faible concentration de calcium, les
échanges calciques se font du réticulum vers le cytosol selon un
gradient de concentration.
Ce flux de calcium est dénommé signal
calcique.
Une fois le signal terminé, le retour du calcium dans le
réticulum endoplasmique se fait par l’intermédiaire d’une pompe à
calcium ATPase dépendante comme SERCA2.
L’énergie
nécessaire au transport du calcium est libérée par hydrolyse de
l’ATP.
D - MUTATIONS DU GÈNE ATP2A2
:
Plus de 70 mutations ont été décrites au sein de 47 familles
européennes différentes ou dans des cas sporadiques.
Elles
s’étendent tout le long du gène ATP2A2 et sont responsables
d’altérations du fonctionnement des principaux domaines de la
pompe à calcium.
Selon Ruiz-Perez, il existe une majorité
de mutations non-sens et faux-sens.
In vitro, ces
altérations se manifestent par des dysfonctions des sites de fixation
calcique et des anomalies de phosphorylation.
Ces mutations sont
responsables le plus souvent de la synthèse d’une protéine tronquée
ayant perdu son activité normale.
Un seul allèle ne suffit pas pour
répondre aux besoins cellulaires.
Ainsi, une diminution d’environ
50 % du produit du gène entraîne des manifestations au niveau
phénotypique.
Les effets de ces mutations sont donc compatibles
avec le principe d’haplo-insuffisance, car seul l’allèle sauvage code
pour une protéine normale, mais en quantité insuffisante.
Ce fait
explique probablement le mode autosomique dominant de
transmission de la maladie.
En général, il ne semble pas exister
de lien entre le profil mutationnel et l’expression phénotypique de la maladie, sauf pour certaines formes cutanées atypiques
notamment hémorragiques, qui seraient associées aux mutations
faux-sens.
Dans ce cas, les mutations seraient responsables, au
sein des cellules endothéliales, de l’interruption de la fonction de
SERCA2, et/ou de la synthèse de protéines mutantes ayant une
action vasculaire.
E - GÉNÉTIQUE ET FORMES PSYCHIATRIQUES :
Pour les formes psychiatriques ou neuropsychiatriques, certains
suspectent des mutations faux-sens surtout localisées sur la région
3’ du gène, mais cela est très contesté. Jacobsen, notamment, ne
retient pas le gène de la maladie de Darier comme un gène de
susceptibilité de la maladie bipolaire.
F - APPROCHE PHYSIOPATHOLOGIQUE : RELATION ENTRE
PROTÉINE ANORMALE ET PHÉNOTYPE CUTANÉ
Les observations réalisées lors d’études immuno-histochimiques et
en microscopie électronique montrent que des anomalies qualitatives
ou structurales des protéines desmosomales seraient impliquées
dans les phénomènes d’acantholyse et les anomalies de la
kératinisation.
L’identification récente du gène ATP2A2 suggère la
participation du signal calcique dans les mécanismes d’adhésion kératinocytaire et dans la formation des desmosomes.
In vitro, les
cellules épithéliales cultivées en présence d’anticorps inhibiteurs
sélectifs des pompes à calcium ont des anomalies d’adhésion
cellulaire.
Plus précisément, on a pu mettre en évidence un retard
du transport des desmoplakines vers la membrane cytoplasmique,
et une altération des fonctions de régulation de phosphorylation ou
de déphosphorylation de la desmoplakine.
Des travaux
confirment le rôle du signal calcique dans la sélection des
composants de la plaque desmosomale, dans l’assemblage des
protéines ou dans l’ancrage des tonofilaments.
Traitement :
Il n’existe actuellement pas de traitement curatif.
Les mesures,
uniquement suspensives, visent à améliorer la tolérance
fonctionnelle tout en favorisant l’insertion socioprofessionnelle dans
les formes graves.
Des recommandations simples comme l’éviction
solaire ou la photoprotection, le port de vêtements amples, doux en
coton, l’usage de crèmes émollientes, la lutte contre la transpiration
ont une action préventive contre les poussées.
L’utilisation de faux
ongles limite la gêne à l’habillage.
Le patient doit bénéficier d’une
information claire sur l’évolution et les complications possibles de
sa maladie.
Un conseil génétique peut être utile dans certains cas,
afin d’évaluer le risque de transmission.
A - TRAITEMENTS LOCAUX
:
1- Traitements symptomatiques
:
Les crèmes émollientes plus ou moins kératolytiques (urée, acide
lactique) améliorent la trophicité cutanée et soulagent le prurit.
Les antibiotiques topiques peuvent lutter ponctuellement contre les
surinfections.
Les corticoïdes locaux, utilisés sur de courtes durées, peuvent
contrôler une eczématisation.
2- Traitements spécifiques
:
Les rétinoïdes topiques : l’isotrétinoïne gel à la concentration de 0,05 %
a été efficace en 3 mois en application biquotidienne, au prix d’une
irritation locale parfois importante.
Des concentrations
supérieures à 0,1 % sont mal tolérées et sans bénéfice
supplémentaire.
Le tazarotène gel à 0,05 % (Zoract) associé à un
corticoïde topique améliorait les lésions en 6 semaines.
Des
résultats identiques sans dermocorticoïdes étaient obtenus à la
concentration de 0,01 %.
L’adapalène gel à 0,1 % (Differinet)
utilisé de façon ponctuelle a donné de bons résultats.
Les
émollients améliorent la tolérance cutanée des rétinoïdes qui sont
déconseillés pendant la grossesse.
Le 5-fluoro-uracile à 1 % (Efudixt) a été efficace chez deux patients
sous rétinoïdes oraux.
La guérison des lésions était obtenue en
15 jours avec maintien à 6 mois.
La résorption cutanée est faible
(6 %) sans effet systémique notable.
Les essais sont contradictoires avec le calcipotriol (Daivonext),
efficace pour certains, très irritant pour d’autres.
Tous ces
résultats méritent en fait d’être confirmés sur des séries
contrôlées.
B - TRAITEMENTS GÉNÉRAUX
:
La vitamine A seule (50 000 UI/j) ou en association aux traitements
locaux, a longtemps été le seul traitement proposé et d’efficacité
variable, mais elle exposait aux risques d’hypervitaminose A.
Les rétinoïdes constituent le traitement de référence.
Ils régulent la
prolifération cellulaire, favorisent la différenciation épidermique et
modulent l’expression des gènes kératinocytaires.
L’acitrétine
(Soriatanet) est prescrit à la dose initiale de 0,25 à 0,5 mg/kg/j.
L’isotrétinoïne (Roaccutanet) utilisée à la dose de 0,5 à 1 mg/kg/j
est moins contraignante chez la femme en période d’activité
génitale.
Ces deux molécules semblent avoir une efficacité
comparable, mais il n’existe actuellement pas d’étude comparative.
Le bénéfice est maximal au bout de 2 à 3 mois, mais la fréquence
des effets secondaires, souvent dose-dépendante, peut être un
facteur limitant.
Ainsi, à moyen terme seulement, 60 % des
patients poursuivent leur traitement.
Le but est donc d’obtenir une
dose minimale efficace, généralement comprise entre 10 et 25 mg
d’acitrétine.
Les traitements séquentiels améliorent particulièrement
la tolérance pendant la période estivale.
L’étrétinate a été proposé
en cas d’échec de l’acitrétine mais il n’est plus disponible en
France.
La ciclosporine (3 à 5 mg/kg/j) a des résultats contradictoires
et, malheureusement, ces traitements sont uniquement suspensifs.
L’efficacité des acides gras essentiels mérite d’être confirmée.
C - TRAITEMENTS CHIRURGICAUX
:
Ce sont les seuls traitements radicaux qui exposent cependant au
risque de Koebner ou de récidive à plus long terme.
L’exérèse chirurgicale avec suture directe ou greffe de peau mince est
possible dans les formes limitées.
La dermabrasion est efficace dans les lésions hypertrophiques des
plis ; en région thoracique, elle expose au risque de chéloïde.
La vaporisation au laser CO2 entraîne une cicatrisation lente ; le
laser Erbium-YAG, moins traumatisant, est indiqué dans le traitement
des lésions récalcitrantes.
D - INDICATIONS :
Dans les formes modérées, seuls les traitements locaux (émollients,
kératolytiques, antibiotiques, voire rétinoïdes topiques) sont utilisés.
Dans les formes étendues ou sévères, le traitement repose sur les
rétinoïdes de synthèse, essentiellement l’acitrétine.
Leur utilisation
est difficile en cas de lésions érosives ou bulleuses, car ils peuvent
accroître la fragilité cutanée.
Les formes hypertrophiques des plis répondent mal aux rétinoïdes et
la chirurgie peut être nécessaire.
En cas de complication, la corticothérapie orale à faible dose (20 à
40 mg/j) peut être indiquée dans les formes eczématisées
étendues et vésiculobulleuses après avoir éliminé une
surinfection.
Une antibiothérapie générale adaptée est prescrite en
cas de surinfection bactérienne ; les surinfections herpétiques seront
traitées par aciclovir.