Luxations carpométacarpiennes Cours de l'appareil locomoteur
Introduction
:
Les luxations carpométacarpiennes sont moins rares à l’interligne
trapézométacarpienne qu’aux quatre doigts longs, et correspondent, dans tous
les cas, à des traumatismes violents.
Le pronostic fonctionnel est plus réservé
pour la colonne du pouce, où la mobilité carpométacarpienne est sollicitée
quelle que soit la prise.
Nous diviserons ce chapitre en commençant par la
luxation trapézométacarpienne pour aborder ensuite les luxations
carpométacarpiennes des doigts longs, rarement associées à celle du pouce.
Luxation trapézométacarpienne :
La luxation traumatique trapézométacarpienne reste rare par rapport aux
fractures de la base du premier métacarpien, le nombre de cas rapportés par
série dépassant exceptionnellement la quinzaine.
Elle intéresse en règle le
sujet jeune, et son diagnostic est en principe facile, d’abord clinique, puis
radiologique.
À l’origine d’instabilité de la première colonne, elle est
potentiellement génératrice de rhizarthrose.
Le traitement d’une luxation
fraîche reste controversé, les auteurs étant divisés entre les tenants du
traitement orthopédique et ceux de la réparation chirurgicale, voire de la ligamentoplastie d’emblée.
A - Anatomie :
L’articulation trapézométacarpienne joue un rôle fondamental dans
l’orientation spatiale du pouce et donc l’opposition.
C’est une articulation
constituée de deux surfaces en forme de selle, située l’une sur le trapèze,
l’autre sur la base du premier métacarpien (M1).
Celles-ci ne peuvent
s’emboîter que grâce à une rotation de 90° de l’une par rapport à l’autre,
faisant coïncider la courbure convexe de l’une à la courbure concave de
l’autre.
L’articulation trapézométacarpienne est entourée d’une capsule lâche,
cependant renforcée par une structure ligamentaire complexe, divisée en
quatre ligaments principaux, les trois ligaments trapézométacarpiens
vrais comportant :
– le ligament collatéral radial tendu du tubercule dorsoradial du trapèze à la
base du premier métacarpien ;
– le ligament dorsal oblique qui naît du tubercule dorso-ulnaire du trapèze,
cravate la base de celui-ci en passant la première commissure et se termine
sur le tubercule palmaire et ulnaire de la base du premier métacarpien ;
– le ligament palmaire oblique reliant le tubercule palmaire de la base du M1
au trapèze ;
– le ligament de suspension de la base de M1 ou ligament intermétacarpien
tendu entre le tubercule palmaire de M1 et la base du deuxième métacarpien
(M2).
Les contraintes dans l’articulation trapézométacarpienne sont importantes,
d’où l’importance de ces stabilisateurs passifs, et il convient de rappeler que
la pince pouce-index réalisant une pression de 1 kgf applique une force de
10 kgf sur l’articulation trapézométacarpienne, certaines prises pouvant
même atteindre 120 kgf sur la base du pouce.
B - Physiopathologie et classification
:
Latéralisée et hypermobile, l’articulation trapézométacarpienne est beaucoup
plus vulnérable aux contraintes luxantes que les articulations
carpométacarpiennes des doigts longs.
Le mécanisme lésionnel est souvent difficile à préciser, soit traumatisme
direct par choc sur l’éminence thénar emportant M1 en arrière et en dehors,
soit mécanisme indirect par compression axiale sur M1 en rétropulsion, ou
par cisaillement commissural (accident de volant ou de guidon de vélo) avec
application des forces surM1de dedans en dehors, ce mécanisme semblant le
plus fréquent.
Ainsi, la luxation trapézométacarpienne est le plus souvent
postéroexterne, la base M1 saillant en arrière dans la tabatière
anatomique, et correspond à une rupture du ligament intermétacarpien.
La
luxation antéroexterne, plus rare, serait due à la rupture associée du ligament
palmaire oblique.
Un seul cas de déplacement interne est rapporté dans la
littérature.
Les lésions associées, outre la fracture parcellaire de la base du M1 de type
« fracture-luxation de Benett » sortant de notre sujet, correspondent soit à des
microarrachements osseux témoins des dégâts capsuloligamentaires, soit à
une fracture du trapèze verticale ou en « coin », soit à des lésions
étagées de la colonne du pouce, entorse ou luxation métacarpo- ou
interphalangienne.
C - Formes récentes :
1- Diagnostic :
La luxation trapézométacarpienne est de diagnostic souvent clinique évoqué
devant une déformation en « dos de fourchette » de la trapézométacarpienne
(signe deTillaux), avec sensation de piston lors de la traction sur la colonne
du pouce.
Le type de traumatisme, l’examen du pouce controlatéral, et la
sensation d’instabilité de la trapézométacarpienne orientent le diagnostic
confirmé par l’examen radiologique.
Vue avec retard, la luxation entraîne un
oedème volumineux de la base du pouce effaçant la saillie de la base de M1,
qui impose de toute façon un bilan radiographique.
Celui-ci doit comprendre
des incidences spécifiques de face et de profil vraies de la trapézométacarpienne, répondant à des critères stricts de réalisation :
– le cliché de face est pratiqué avant-bras et main reposant sur leur bord
cubital, poignet porté en légère pronation et extension de 15°.
Le cliché est
réalisé lorsque le plan de l’ongle du pouce est parallèle à celui de la table.
Ainsi, les trois pièces de la colonne du pouce sont vues strictement de face et
les sésamoïdes métacarpophalangiens se projettent de façon symétrique sur
la tête métacarpienne ;
– le cliché de profil est réalisé poignet en extension de 20° dans le
prolongement du bord radial de l’avant-bras, main en pronation et avant-bras
posé sur la table.
Ainsi les deux phalanges du pouce sont vues de profil, les
deux sésamoïdes sont superposés et la ligne articulaire du premier
métacarpien est régulièrement concave, correspondant à la ligne convexe de
la face trapézienne.
Ces deux incidences perpendiculaires sont nécessaires et suffisantes pour
objectiver la luxation et rechercher une fracture associée (fracture du trapèze, microarrachement ostéoligamentaire).
Les radiographies dynamiques sont inutiles aux urgences, mais seront
pratiquées systématiquement au bloc opératoire et sous scopie après
réduction, pour rechercher une instabilité sur des incidences en hyperabduction, rétropulsion, et flexion-compression axiale.
Arthrographie et arthroscanner, comprenant des coupes longitudinales, ne
sont utiles que dans les instabilités chroniques et n’ont pas de justification en
urgence.
2- Traitement
:
* Méthodes et conduite à tenir :
La luxation est presque toujours réductible à foyer fermé, parfois sur les lieux
même de l’accident ou aux urgences, mais de préférence au bloc opératoire
sous anesthésie.
Cette réduction doit être contrôlée sous scopie, permettant
de démasquer une instabilité franche.
La contention est alors assurée soit par un simple gantelet de type résine,
immobilisant la colonne du pouce jusqu’à l’interphalangienne non comprise,
soit par un brochage percutané longitudinal transfixant la
trapézométacarpienne ou intermétacarpien.
Les différentes ligamentoplasties que certains proposent en urgence, seront
détaillées dans les instabilités chroniques.
* Indications :
En dehors de la luxation réduite et stable, avec indication d’une simple
immobilisation contrôlée régulièrement pendant les 6 semaines de contention
stricte, la sécurité impose de pratiquer le plus souvent un brochage en position
de réduction de la trapézométacarpienne, complété soit par un gantelet
en résine, soit par une attelle commissurale, et de toute façon conservé 6
semaines.
Alors que certains prônent la réalisation d’une ligamentoplastie d’emblée,
nous ne la pratiquons qu’en cas d’instabilité postréductionnelle franche,
d’irréductibilité ou de récidive de la luxation au cours du traitement
orthopédique.
Le type de ligamentoplastie est fonction du type d’instabilité
résiduelle (postéroexterne, externe pure, antéroexterne).
* Résultats :
Correctement réduites et en règle stabilisées par brochage, les résultats des
publications récentes des luxations trapézométacarpiennes sont
favorables au bilan clinique (douleur, mobilité, force) et radiographique à
long terme.
D - Formes anciennes :
1- Diagnostic :
La luxation invétérée trapézométacarpienne est exceptionnelle, nécessitant
réduction par voie sanglante, stabilisation par brochage intermétacarpien et
ligamentoplastie complémentaire de principe.
En revanche, l’instabilité ou la subluxation trapézométacarpienne post-traumatique sont plus fréquentes,
génératrices d’arthrose à moyen et long terme, et la conséquence d’une
insuffisance de réduction ou de stabilisation initiale.
Cliniquement, le symptôme principal est la douleur de l’articulation trapézométacarpienne survenant dans les pinces pollicidigitales, en
particulier dans la tenue des petits objets, associée à une diminution de la force
de serrage de la main.
Le bilan radiologique avec les incidences de Kapandji peut être normal ou montrer une simple subluxation de la
trapézométacarpienne, de toute façon démasquée par les clichés dynamiques
comparatifs de l’articulation.
Le scanner ou l’arthroscanner avec coupes longitudinales est utile mais non
systématique, permettant d’apprécier l’étendue des lésions
capsuloligamentaires, l’éventuelle dégradation cartilagineuse et l’existence
de lésions ostéochondrales.
2- Traitement
:
* Méthodes :
Au stade d’instabilité non arthrosique, l’indication d’une ligamentoplastie de
stabilisation ne se discute pas.
Trois procédés sont plus fréquemment utilisés.
+ Technique d’Eaton-Littler :
C’est la plus connue, utilisant la moitié du tendon du flexor carpi radialis
(FCR ou grand palmaire), prélevé sur 10 à 12 cm de l’avant-bras et gardant
son insertion distale sur M2.
L’articulation trapézométacarpienne est abordée par une incision de type
« Gedda-Moberg », longitudinale le long du bord externe de M1,
s’incurvant en proximal vers le poignet, le long du bord externe du FCR.
Par
voie sous-périostée, la partie antérieure de la base de M1 et la capsule
articulaire trapézométacarpienne sont exposées, et un tunnel transosseux est
foré au niveau de la base de M1, perpendiculairement au plan de l’ongle du
pouce.
La languette tendineuse de FCR est introduite de dedans en dehors
dans ce tunnel transosseux puis classiquement passée sous l’abductor pollicis
longus (APL ou long abducteur du pouce) pour cravater alors le FCR laissé
en place et être enfin retournée vers la base de M1.
La mise en tension de la
plastie est réalisée après positionnement du premier métacarpien en
opposition et la stabilisation de la colonne du pouce assurée par un brochage intermétacarpien corrigeant la subluxation
de M1.
Après fixation du transplant,
l’immobilisation postopératoire par brochage et attelle
commissurale de complément est conservée 4 à 6 semaines.
+ Ligamentoplastie de Brunelli :
Elle utilise un faisceau du tendon de l’APL prélevé par une voie d’abord
longitudinale au niveau de la tabatière anatomique.
S’il existe, comme il est
habituel, plusieurs languettes tendineuses de l’APL, c’est la principale qui est
utilisée, alors que s’il n’existe qu’un seul tendon, celui-ci est divisé
longitudinalement pour en prélever la moitié.
Ce transplant est sectionné à
6 cm en amont de son insertion distale puis récupéré en aval de sa coulisse ostéofibreuse.
Un tunnel transosseux est préparé à la mèche à travers la base
de M1, parallèle à sa surface articulaire, donc au plan de l’ongle du pouce et
dirigé vers la base de M2.
Une contre-incision est faite au point d’émergence
de la mèche en dehors de M2.
Le transplant de l’APL est alors passé à travers
ce tunnel transosseux puis suturé (en réduction de la trapézométacarpienne),
au périoste de M2 et à l’aponévrose interosseuse avoisinante.
La colonne du
pouce est maintenue en opposition par un brochage intermétacarpien complété par
une attelle commissurale, tous deux gardés 4 à 6 semaines.
+ Ligamentoplastie de Péquignot et Allieu
:
Elle consiste à prélever une languette de l’extensor carpi radialis longus
(ECRL ou premier radial) servant de poulie de réflexion au tendon de l’APL
dorsalisé.
Typiquement l’incision dorsale en « V » permet un abord large de la trapézométacarpienne.
Par cette incision, l’APL, souvent plurifasciculé, est
désinséré pour un de ses faisceaux puis dorsalisé en transosseux sur la partie
médiane de la base de M1.
Le fragment prélevé aux dépens de l’ECRL est
décroisé du paquet vasculaire radial et passé au-dessous de l’extensor pollicis
longus (EPL ou long extenseur du pouce), suivant ainsi le trajet du faisceau
ligamentaire intermétacarpien.
Cette plastie entoure la partie dorsale de
l’articulation, en passant au-dessous du tendon de l’APL transloqué, pour être
ensuite amarrée en tension à la capsule latérale et aux faisceaux restés en place
de l’APL.
Ainsi l’abducteur dorsalisé assure la congruence articulaire alors que le
transplant de l’ECRL joue le rôle de « verrou » et surtout sert de poulie de
réflexion active du tendon dorsalisé.
L’immobilisation complémentaire de la trapézométacarpienne est identique à celle des deux autres ligamentoplasties.
* Indications :
Le type d’instabilité, et plus précisément sa direction, conditionne le procédé
de ligamentoplastie à utiliser, l’indication chirurgicale étant formelle pour
prévenir la survenue d’une rhizarthrose post-traumatique :
– l’instabilité postéroexterne, la plus fréquente, due principalement à la
rupture du ligament intermétacarpien, est une indication de plastie d’Eaton-Littler au FCR, puisque l’axe du transplant reproduit celui du ligament lésé,
perpendiculaire au plan de l’ongle ;
– l’instabilité externe ou radiale pure est une indication de ligamentoplastie
d’Eaton-Littler ou de renforcement selon Péquignot et Allieu ;
– l’instabilité antéroexterne secondaire à une lésion de l’appareil
ligamentaire antérieur justifie une ligamentoplastie de type Brunelli, où l’axe
du transplant est parallèle au plan unguéal.
Enfin, au stade de rhizarthrose post-traumatique évoluée, l’indication
opératoire et la technique chirurgicale appropriée rejoignent celles des
arthroses primitives (trapézectomie, implant ou arthrodèse
trapézométacarpienne).
Luxations carpométacarpiennes
des doigts longs
:
Si la colonne du pouce et les articulations digitales sont vulnérables en raison
de leur situation anatomique, les lésions des articulations carpométacarpiennes des doigts longs sont rares (environ 300 cas recensés
dans la littérature) et souvent méconnues.
La fréquence des luxations
intéressant l’interligne carpométacarpien serait de 1,93 % de l’ensemble des
traumatismes du poignet et du carpe.
Les premières observations reviendraient à Cooper et Roux au XIXe siècle.
Masquelet collige 215 observations publiées jusqu’en 1986, dont la plupart
sous forme de cas isolés.
Enfin, les séries les plus nombreuses reviennent à Guimaraes avec 26 cas et Gérard avec 30 cas.
A - Anatomie
:
Les trois métacarpiens moyens (M2, M3, M4) sont unis au carpe par des
interlignes en « créneaux » relevant d’un emboîtement réciproque serré
(carpométacarpien et intermétacarpien) et donc stable.
Ces
articulations communiquent entre elles et avec l’articulation carpométacarpienne du cinquième rayon.
La base de M2 s’articule par trois
facettes aux trapèze, trapézoïde et grand os.
Celle deM3 s’articule par sa face
supérieure avec le grand os et par ses faces latérales avec M2 et M4.
La base
de M4 s’articule par sa face supérieure à l’os crochu et le grand os et
latéralement à M3 et M5.
Au niveau de M5, sa base convexe dans le sens dorsopalmaire répond à la face concave de l’os crochu avec fréquemment une
facette complémentaire pour le grand os.
Par une facette médioradiale, elle
s’affronte à M4, empêchant toute inclinaison radiale.
La solidarisation de l’ensemble des métacarpiens moyens est assurée par une
enveloppe capsuloligamentaire à la fois épaisse et courte leur autorisant peu
de mobilité :
– à la face antérieure des métacarpiens moyens, elle comprend des ligaments
palmaires minces et un très fort ligament qui part de la crête du trapèze et
rejoint obliquement M2 et M3.
De la même façon, part du grand os un
ligament qui s’épanouit en trois branches vers M2, M3 et M4 ;
– à la face palmaire de M5, un assemblage ligamentaire en triangulation,
constitué par les ligaments pisi- et uncimétacarpiens, absorbe les principales
contraintes lors de l’aplatissement de l’arche métacarpienne ;
– à la face dorsale des métacarpiens moyens, l’appareil est plus épais, court,
solide et doublé par les tendons terminaux des muscles radiaux.Au niveau de
M5, un fort ligament postéro-interne est tendu entre l’os crochu et la base de
M5 ;
– les ligaments intermétacarpiens (ou interosseux) unissent les bases
articulaires des métacarpiens; leur intégrité est un facteur de stabilité
réductionnelle.
Ces ligaments sont renforcés par les tendons du poignet qui stabilisent
activement les articulations carpométacarpiennes en les pontant :
– sur le versant radial : FCR, ECRLet extensor carpi radialis brevis (ECRB)
ou deuxième radial ;
– sur le versant cubital : flexor carpi ulnaris (FCU) ou cubital antérieur, et
extensor carpi ulnaris (ECU) ou cubital postérieur.
Parmi les éléments anatomiques vulnérables de voisinage, la branche
profonde du nerf ulnaire ou nerf cubital peut être comprimée du fait de sa
proximité en cas de luxation palmaire ou dorsale de la base de M4 ou
M5.
Les quatre derniers métacarpiens unis entre eux par leur base forment une
voûte qui prolonge la concavité palmaire de la gouttière carpienne.
Les
articulations carpométacarpiennes des doigts forment la base de l’arche
transversale métacarpienne de la main dont le pivot central (M2-M3 qui
s’articule avec le trapézoïde et le grand os) est stable.
La fixité du bloc M2-
M3 s’oppose à la relative mobilité de M4-M5 permettant 10 à 20° de flexion-extension et 15 à 20° de supination lors de l’opposition avec le
pouce.
Cette mobilité, bien que modeste, et du même type que celle de
l’articulation trapézométacarpienne, permet une certaine convergence du
cinquième rayon lors des prises pollicidigitales et un creusement antérieur de
la paume favorisant les prises fortes ou cylindriques.
Toute atteinte
d’articulation carpométacarpienne retentira sur la chaîne digitale d’aval, une
luxation négligée laissera persister un raccourcissement ou une déviation
angulaire du métacarpien et donc du doigt correspondant.
B - Physiopathologie et classification
:
La désorganisation de l’emboîtement articulaire carpométacarpien suppose
un traumatisme violent.
On distingue deux types principaux de mécanisme :
– direct : la force est appliquée directement sur la base des métacarpiens
(luxation dorsale ou palmaire selon le sens du vecteur) ;
– indirect : la force est appliquée en regard des têtes métacarpiennes
provoquant une luxation de leur base.
Plus rarement une brusque réduction du diamètre transversal de l’arche
métacarpienne ou un choc sur le bord cubital de la main peut être à l’origine
de l’expulsion dorsale des bases des métacarpiens.
La classification lésionnelle la plus employée reste celle de Costagliola
(1966) qui individualise, comme pour le pied, deux axes architecturaux : le
système columnaire pour la colonne du pouce et le système spatulaire des
quatre doigts longs.
Les lésions sont classées selon leur siège et leur nombre,
puis selon leur déplacement et leur nature (ligamentaire pure ou ostéoligamentaire).
Les luxations spatulaires isolées (30 %des cas).
Elles intéressent un seul
métacarpien, essentiellement M2 ou M5.
Celle de M5 est de loin la plus
fréquente, celle deM4n’a jamais été décrite.
On distingue en fonction du
déplacement :
– les luxations dorsales les plus fréquentes qui sont presque
toujours des fractures-luxations : la force longitudinale du choc détache leM5
et la partie interne de la base qui est attachée au cubital postérieur (ECU).
La
partie externe reste solidarisée à M4 par les puissants ligaments interosseux.
Le déplacement est accentué par la traction du cubital postérieur et du cubital
antérieur (FCU) par l’intermédiaire du ligament pisométacarpien.
La traction
de l’abductor digiti minimi (ADM ou court abducteur de l’auriculaire)
contribue également à l’instabilité de cette fracture-luxation ;
– les luxations palmaires supposent un traumatisme violent et se distinguent,
selon le déplacement, en luxations palmocubitales de réduction aisée à foyer
fermé et luxations palmoradiales difficiles à réduire en raison de l’apophyse
unciforme de l’os crochu qui fait obstacle à la réduction et peut même être
fracturée.
Les luxations spatulaires partielles.
Leur fréquence est diversement
appréciée par les auteurs : beaucoup plus rares que les spatulaires isolées pour
certains, représentant à l’inverse 35 % de l’ensemble des luxations
carpométacarpiennes pour d’autres.
Elles s’accompagnent fréquemment
d’une fracture diaphysaire du métacarpien correspondant ou adjacent.
Toutes les combinaisons sont possibles, mais on observe principalement les
associations M2-M3 pour environ 30 % des cas et surtout M4-M5 pour
environ 45 %des cas, ces dernières étant presque toujours dorsoulnaires.
La fracture souvent associée de la base métacarpienne deM4et/ou
M5 est parfois remplacée par celle de l’os crochu.
Les luxations spatulaires complètes (35 % des cas). Elles sont plus
fréquemment dorsales que palmaires ou divergentes et nécessitent des
traumatismes à haute énergie.
Ainsi, elles concernent le plus souvent des
hommes jeunes au cours d’accident de la route (motocyclette) : le
violent impact palmaire des métacarpiens contre le manche du guidon produit
une contrainte à haute énergie sur la base des métacarpiens qui rompt les
ligaments carpométacarpiens palmaires puis dorsaux, entraînant la luxation
dorsale.
Elles s’accompagnent souvent de fractures des métacarpiens ainsi que de lésions des parties molles (50 %des cas) : ouverture cutanée, lésion de
la branche postérieure motrice du nerf ulnaire ou de l’arcade palmaire
superficielle.
Parmi les lésions associées, en dehors des lésions ostéocartilagineuses quasi
constantes de l’interligne luxé qui risquent de compromettre le résultat
fonctionnel, la luxation simultanée de la trapézométacarpienne est
exceptionnelle et l’on parle alors de luxation columnospatulaire totale ou
partielle.
Elle est alors habituellement associée à des fractures des phalanges
proximales, des métacarpiens ou du carpe témoignant de la violence du
mécanisme.
C - Formes récentes
:
1- Diagnostic :
La douleur et l’impotence fonctionnelle sont constantes.
La déformation n’est
présente que dans les traumatismes vus précocement, en raison de
l’importance de l’oedème qui apparaît rapidement et efface dès lors tout relief.
La palpation de l’interligne carpométacarpien est douloureuse sans
spécificité.
La recherche de complications immédiates est systématique :
compression de la branche motrice ulnaire ou du nerf médian.
Les
radiographies du poignet de face et de profil ne sont pas toujours suffisantes.
Sur le cliché de face, les articulations carpométacarpiennes CM3, CM4 et
CM5 sont normalement bien visibles sans superposition ; en cas de luxation,
il montre la disparition de l’interligne carpométacarpien.
Le profil
(sur planchette) permet de déceler un défaut d’alignement entre métacarpiens
et deuxième rangée des os du carpe, matérialisé par le grand os, mais ne
montre pas directement les interlignes en raison de superpositions.
Ce bilan est optimisé par des incidences obliques modifiant la pronosupination : l’interligne CM2 est dégagé avec 20° de supination,
l’interligne CM5 avec 15° de pronation.
L’incidence à 45° de pronation
dégage au mieux le prolongement des lésions en cas de fracture de la base de
M4 associée à une luxation de M5.
Ces différents clichés permettent de
rechercher en outre des fractures parcellaires des métacarpiens ou des
arrachements osseux carpiens.
En urgence, une imagerie plus performante est
habituellement excessive, bien que des tomographies ou un scanner à
disposition puissent permettre d’analyser au mieux le type de luxation et
d’éventuelles fractures ou lésions ostéochondrales associées.
2- Traitement
:
* Méthode et conduite à tenir
:
Le traitement doit être réalisé en urgence pour réduire la luxation, la
stabiliser, et éviter compression vasculonerveuse ou souffrance cutanée.
La réduction peut être obtenue à foyer fermé par simple traction dans l’axe ou
par doigtier japonais, complétée par une pression manuelle directe sur la base
du (ou des) métacarpien(s) concerné(s).
Elle est suivie d’une immobilisation
plâtrée si la lésion est stable (plâtre circulaire fendu, poignet en légère
extension, métacarpophalangiennes fléchies à 45 °) pour une durée de 4 à
6 semaines.
L’oedème empêchant un modelage parfait, le plâtre devra être
remplacé par un dispositif en résine dès sa disparition.
Les contrôles
radiologiques sont hebdomadaires pendant les 3 premières semaines.
En cas
d’instabilité résiduelle ou de récidive, un brochage à foyer fermé oblique ou
en croix est réalisé en solidarisant le (ou les) métacarpien(s) luxé(s) à la
deuxième rangée du carpe.
Les broches sont retirées à la sixième semaine,
puis la rééducation entreprise.
La réduction sanglante par voie dorsale suivie d’un embrochage n’est
indiquée qu’en cas d’irréductibilité de la luxation : la voie d’abord est dorsale,
volontiers transversale, en regard du ou des interlignes concernés.
Elle permet
de supprimer les interpositions capsulaires, d’enlever d’éventuels petits
fragments ostéochondraux, et de fixer les fractures associées.
Le brochage est
réalisé pour solidariser les métacarpiens luxés aux os du carpe puis aux
métacarpiens voisins.
Les ligaments dorsaux sont ensuite éventuellement
réparés si cela est réalisable, ou sinon simplement rapprochés.
Une contention
plâtrée complémentaire est conservée jusqu’à l’ablation des broches à la
sixième semaine.
* Indications selon le type lésionnel
:
+ Luxations spatulaires isolées
:
En cas de luxation dorsale pure de M5, si la réduction est stable, la contention
est confiée à une simple immobilisation plâtrée ou plus souvent à un
brochage percutané.
À la moindre instabilité réductionnelle, l’alternative à
l’embrochage à foyer fermé est celui à ciel ouvert qui permet de plus de
lever une éventuelle interposition.
Dans les luxations palmaires de M5,
principalement à déplacement radial, l’importance des lésions associées capsuloligamentaires et tendineuses rend la réduction orthopédique
impossible imposant l’intervention à ciel ouvert.
Pour les rares luxations
palmaires à déplacement interne, les ligaments carpométacarpiens et
intermétacarpiens sont rompus mais le ligament pisimétacarpien peut être
intact : la réduction est alors possible, suivie, si elle est instable, d’un
brochage percutané.
En cas de fracture-luxation de M5, le traitement est controversé : pour
certains, l’immobilisation plâtrée après réduction reste suffisante ;
l’instabilité de ce type de lésion conduit d’autres à proposer la fixation
percutanée par broches pour maintenir la réduction, notamment en cas de
fracture simple.
L’abord systématique avec réduction contrôlée à ciel
ouvert peut être nécessaire, notamment en cas de fragments multiples ou
de comminution.
Parfois, celle-ci est telle que la restauration d’un interligne
satisfaisant est impossible au niveau de la base de M5 : une arthrodèse ou une
résection arthroplastique peut alors se discuter d’emblée.
+ Luxations spatulaires partielles de M2 et M3
:
M2 et M3 sont rarement luxés isolément mais plus volontiers ensemble en
dorsal par traction des muscles radiaux.
L’habituelle stabilité après réduction
autorise à se contenter d’une contention plâtrée pour 6 semaines.
En cas de fracture-luxation de M4 et M5 : après réduction, ces lésions restent
le plus souvent instables et la fixation à foyer fermé ou mieux à ciel ouvert devient nécessaire.
En cas de fracture associée, M4 doit être réduit et synthésé d’abord par miniplaque ou brochage multiple, puis M5.
Les
broches prendront appui sur la deuxième rangée et la base de M3.
Le ligament
dorsal carpométacarpien est réparé si possible.
En cas de lésions ostéochondrales majeures, l’abord permet d’opter si
nécessaire d’emblée pour une arthrodèse qui est sans inconvénient pour
M2 et M3 très fixes alors qu’elle diminue les possibilités de creusement de la
paume au niveau de M4 et M5.
L’alternative est la résection-arthroplastie
tendineuse par interposition d’une languette d’extensor carpi ulnaris (ECU
ou cubital postérieur) après stabilisation de M5 : la languette tendineuse
attachée en distal passe dans la base de M5 pour la stabiliser avant d’être
interposée dans l’interligne.
+ Luxations spatulaires complètes
:
Malgré quelques succès rapportés de fixation percutanée, la réduction et la
stabilisation à foyer ouvert par voie dorsale sont indispensables pour la
majorité des auteurs, notamment pour lever une incarcération ou en
cas de retard diagnostique.
L’incision dorsale longitudinale ou transversale
permet le contrôle des quatre articulations, la réduction exacte et le
rapprochement du plan ligamentaire dorsal après fixation.
Si les ligaments intermétacarpiens sont intacts, Sedel recommande la synthèse des
métacarpiens fixes au carpe et, s’ils sont rompus, la synthèse des métacarpiens
mobiles aux fixes.
+ Luxations columnospatulaires :
La réduction à foyer ouvert et le brochage sont recommandés pour cette lésion
très rare.
Les associations lésionnelles (traumatisme à haute énergie) sont
fréquentes et peuvent être responsables du retard de traitement.
* Résultats :
Toutes méthodes confondues, les lésions correctement traitées en urgence
donnent 80 %d’excellents ou de bons résultats fonctionnels.
La reprise de
travail sans retentissement fonctionnel s’effectue alors en moyenne à 3 mois.
L’instabilité ou la récidive doivent être dépistées par une surveillance clinique
et radiologique.
Douleur, diminution de force de serrage et de mobilité des chaînes digitales,
en relation avec la survenue d’une arthrose post-traumatique par défaut
d’alignement des interlignes carpométacarpiens et/ou des métacarpiens entre
eux, sont les principales complications.
D - Formes anciennes :
1- Diagnostic :
Les luxations invétérées sont le plus souvent dues à une méconnaissance
initiale, plus rarement à un défaut de réduction ou à une récidive de la
luxation.
La principale gêne fonctionnelle lorsqu’elle existe est le manque de force de
serrage lié principalement à une perte de verrouillage des quatrième
et cinquième rayons.
On peut noter également des douleurs au niveau de
l’interligne carpométacarpien luxé, une marche d’escalier dorsale à
l’inspection, une perte de mobilité carpométacarpienne en flexion et
supination (pour le cinquième rayon) et/ou un raccourcissement entraînant un
défaut d’abduction et d’extension de l’auriculaire.
La mobilisation de
l’interligne carpométacarpien reproduit la douleur et peut déceler une raideur
du métacarpien considéré.
Le bilan radiographique standard est utilement complété par des clichés
dynamiques en « tiroir » ou des tomographies en incidence sagittale précisant
l’importance des déplacements (nombre et situation des fragments osseux en
cas de fracture associée).
Surtout, le scanner apporte en pratique la meilleure
définition avec des coupes frontales et sagittales qui montrent une vue axiale
des interlignes carpométacarpiens et décèlent les lésions carpiennes ou
ostéochondrales concomitantes.
2- Traitement :
Au stade de luxation ou de fracture-luxation fixée, le traitement est discuté,
d’autant que certains patients non gênés ne justifient raisonnablement aucun
traitement particulier.
Le traitement des formes négligées mais
symptomatiques est à l’inverse toujours chirurgical.
L’abord est dorsal,
libérant les différentes structures articulaires du tissu fibreux d’interposition.
La réduction est souvent difficile et stabilisée par un brochage carpométacarpien. Ses indications restent limitées par l’irréductibilité de
la lésion et les destructions articulaires.
En cas de luxation négligée
incoercible, de cal vicieux carpométacarpien ou d’arthrose symptomatique,
l’arthrodèse avec greffon osseux iliaque est idéale pour les rayons peu
mobiles (M2, M3 voire M4).
Au niveau de M5, les indications sont
controversées : l’arthrodèse carpométacarpienne du cinquième rayon
rétablit la longueur, fait disparaître la douleur et permet de
recouvrer une force de serrage d’environ 80 %.
Des interventions de résection-arthroplastie avec interposition tendineuse (palmaris longus ou
ECU) ou de Silastic t ont été proposées dans certains cas.
Enfin, une
technique originale d’arthroplastie stabilisée vise trois objectifs :
supprimer le conflit par résection de la base de M5, rétablir la longueur duM5
par une arthrodèse diaphysométaphysaire latérale M4-M5 et conserver une
certaine mobilité du cinquième rayon.
Les luxations carpométacarpiennes, qu’il s’agisse de la colonne du
pouce ou des autres rayons, engagent le pronostic fonctionnel de la
main en l’absence de traitement initial parfait.
Elles nécessitent un
diagnostic précoce (mais peuvent être méconnues en urgence), la
recherche d’une fracture fréquemment associée (de type fracturearrachement),
ainsi qu’une réduction exacte dont la difficulté peut
justifier un abord chirurgical direct.