Liquide synovial normal et pathologique Cours de l'appareil locomoteur
Introduction
:
L’analyse du liquide articulaire est un examen clé de la démarche
diagnostique en rhumatologie, qui permet de distinguer parmi les
arthropathies les affections mécaniques et inflammatoires et de faire
le diagnostic de certitude d’une infection articulaire ou d’une
arthrite microcristalline.
L’analyse du liquide synovial comporte en pratique plusieurs temps
incontournables.
L’analyse cytologique donnant la cellularité en
nombre de globules blancs par mm3 permet le principal aiguillage
étiologique.
La formule leucocytaire a moins d’intérêt.
L’analyse
bactériologique et la recherche de microcristaux sont les deux autres
composants de la triade incontournable des examens à demander
pour analyser un liquide articulaire.
Les autres explorations,
biochimiques et immunologiques, ne seront ici abordées que
rapidement en raison de leur manque d’intérêt en pratique
quotidienne.
Pour des raisons d’intérêt clinique et médicolégal, il est souhaitable
de faire examiner le liquide articulaire chaque fois que l’on pratique
un geste sur une articulation siège d’un épanchement (infiltration,
arthrographie, arthroscopie, lavage articulaire, biopsie de synoviale).
Les contre-indications sont exceptionnelles et souvent relatives :
l’infection cutanée dans la zone de ponction doit faire choisir une
autre voie ou faire surseoir à ce geste étant donné le risque de
contamination articulaire ; les traitements anticoagulants par antivitamines K ne constituent qu’une contre-indication relative à
une ponction articulaire faite par un opérateur entraîné utilisant une
aiguille fine.
Liquide synovial normal
:
Le liquide synovial normal, peu abondant, très visqueux et
transparent est difficile à aspirer.
Son apparente similitude avec le
blanc d’oeuf a fait parler de synovia depuis Paracelse à la fin du XVe
siècle.
Sa composition est schématiquement celle d’un ultrafiltrat
du plasma, avec une composition ionique identique.
Il est pauvre
en protéines et en cellules mais enrichi de hyaluronate synthétisé
par les synoviocytes de type B.
Liquide synovial
des diverses arthropathies :
A - ASPECT MACROSCOPIQUE
:
Au cours des arthropathies dégénératives, le liquide jaune paille ou
jaune citrin revêt une consistance visqueuse collant à l’aiguille ou
au doigt si l’on y dépose une goutte.
Au cours des arthropathies inflammatoires, le liquide est fluide et
coagule spontanément.
Au cours des arthrites septiques, le liquide peut être puriforme mais
souvent simplement d’aspect « inflammatoire ».
Les hémarthroses doivent être différenciées des petits saignements qui
peuvent survenir au cours de toute ponction : dans ce dernier cas, le
liquide n’est pas hémorragique mais le devient et coagule dans le
tube.
De petites particules blanchâtres en « grains de riz » peuvent être
observées dans le liquide articulaire.
Ces formations composées
d’agrégats de fibrine et de débris synoviaux sont classiquement
rencontrées dans la polyarthrite rhumatoïde.
Elles peuvent aussi
être présentes dans des liquides arthrosiques, où elles contiennent
généralement des cristaux calciques et parfois des débris
cartilagineux.
Les grains de riz ne peuvent être observés que lorsque
le liquide est ponctionné avec une aiguille suffisamment large, et
leur fréquence est, de ce fait, vraisemblablement sous-estimée.
B - CYTOLOGIE : CELLULARITÉ
ET FORMULE :
1- Cellularité :
*
Technique
:
La cellularité du liquide articulaire intéresse grandement le clinicien
car des résultats de cet examen découle un véritable aiguillage
étiologique.
Le liquide articulaire doit être recueilli sur un
anticoagulant, afin d’éviter un regroupement des éléments, alors
difficiles à compter.
La numération doit être effectuée rapidement
après la ponction articulaire.
Au bout de quelques heures, au moins
lorsque le liquide est recueilli sur héparine, ce qui est le cas le plus
général, la cellularité décroît du fait de la lyse des cellules, et le
compte est sous-estimé, ce qui peut amener à considérer comme
mécanique un liquide faiblement inflammatoire.
Le recueil du
liquide articulaire sur acide éthylène diamine tétra-acétique (EDTA)
permettrait de conserver plus longtemps les cellules.
Le liquide
doit être dilué avec du sérum salé et non avec le liquide
habituellement utilisé pour la numération sanguine, qui contient de
l’acide acétique susceptible de coaguler l’acide hyaluronique présent
dans le liquide.
Le compte doit être fait manuellement à la cellule
de Malassez et Vignal et non par automate.
L’utilisation de
bandelettes urinaires permet d’apprécier rapidement, au lit du
malade, la cellularité des liquides ponctionnés et d’avoir une
première idée de leur caractère mécanique ou inflammatoire.
Outre
le fait que cette technique ne permet pas une mesure précise de la cellularité, elle ne prend que très mal en compte les lymphocytes et
peut être mise en défaut dans l’analyse des liquides lymphocytaires.
* Résultats :
Les liquides contenant moins de 1 000 cellules/mm3 s’observent dans
des affections dites mécaniques telles que, par exemple :
dérangement interne du genou, pathologie dégénérative arthrosique, ostéonécrose épiphysaire, algodystrophie.
Les liquides contenant plus de 2 000 cellules/mm3 sont dits
inflammatoires et se rencontrent dans les rhumatismes
inflammatoires, les arthrites septiques, les arthrites microcristallines.
Entre 1 000 et 2 000 éléments/mm3, l’orientation diagnostique est
incertaine.
Le plus souvent, il s’agit d’une affection inflammatoire,
mais dans quelques cas une affection mécanique est possible.
Un compte cellulaire supérieur à 100 000/mm3 est très évocateur
d’arthrite septique qui peut aussi contenir moins d’éléments.
De tels
liquides peuvent cependant, bien que rarement, s’observer dans des
liquides provenant d’arthrites microcristallines, goutte en particulier
ou plus exceptionnellement dans la maladie périodique.
2- Formule
:
La formule du liquide articulaire a moins d’intérêt.
Elle n’est
facilement réalisable que dans les liquides inflammatoires.
Elle est
difficile et n’a que peu d’intérêt dans les liquides mécaniques.
Selon
le type de cellules prédominant, une orientation diagnostique peut
être prise, sans toutefois aucune spécificité.
* Prédominance des polynucléaires neutrophiles
:
Dans les liquides inflammatoires, la prédominance des
polynucléaires est habituelle et n’a pas de valeur d’orientation si
elle reste inférieure à 95 %.
Il existe un certain parallélisme entre la cellularité et le pourcentage de polynucléaires neutrophiles.
Un
pourcentage supérieur à 95 % évoque cependant fortement une
arthrite septique.
Notons que les polynucléaires neutrophiles sont
altérés en cas de sepsis, mais le sont souvent aussi en dehors du
sepsis, du fait de la faible durée de vie des polynucléaires.
* Prédominance lymphocytaire :
Cette prédominance évoque classiquement une arthrite virale ou
une tuberculose.
Elle peut en fait s’observer dans de nombreuses
affections en particulier la polyarthrite rhumatoïde qui, dans ses
formes débutantes et peu sévères, peut comporter un liquide
articulaire modérément cellulaire et à prédominance lymphocytaire.
Des liquides lymphocytaires ont également été rapportés dans le
lupus érythémateux disséminé, dans le rhumatisme poststreptococcique, dans les hydarthroses intermittentes et d’autres
affections.
Des arthrites inclassées peuvent aussi avoir un liquide
lymphocytaire.
Ainsi Amor et al. n’ont pu classer l’arthropathie
dans 25 cas sur 54 liquides lymphocytaires qu’ils avaient répertoriés.
Il s’agissait alors en règle générale d’adultes jeunes, porteurs
d’arthrite chronique intermittente, relativement bénigne car non
destructrice et dont le compte cellulaire du liquide articulaire était
modérément élevé.
Le bon pronostic à long terme de ces oligoarthrites lymphomonocytaires pauvres en polynucléaires a été
récemment confirmé par la même équipe chez 12 patients suivis plus
de 10 ans.
Soulignons ici que, contrairement à l’opinion
fréquemment répandue, la tuberculose articulaire s’accompagne
rarement d’une lymphocytose articulaire importante.
* Prédominance monocytaire :
Les liquides monocytaires sont évocateurs d’une arthrite virale, mais
cela n’est pas spécifique et, là encore, de nombreux rhumatismes
inflammatoires peuvent conduire à des épanchements
monocytaires : polyarthrite rhumatoïde, arthrite réactionnelle, lupus
érythémateux disséminé, rhumatisme psoriasique, sarcoïdose.
La monocytose synoviale n’est pas spécifique.
Comme pour les
arthrites lymphocytaires, les rhumatismes inflammatoires
responsables d’un tel épanchement se caractérisent par une absence
de chondrolyse.
* Richesse en éosinophiles
:
Les liquides riches en éosinophiles sont rares.
Ils peuvent être
observés au décours d’arthrographies iodées, au cours d’arthrites
parasitaires ou dans des épanchements chez des sujets allergiques.
La maladie de Lyme peut, rarement, s’accompagner d’un liquide
riche en éosinophiles.
Là encore, la cause de l’arthropathie n’est pas
toujours trouvée.
Les liquides hémorragiques sont à distinguer des piqûres
vasculaires : soit piqûre veineuse rapportant un sang coagulant
facilement dans la seringue, soit traversée d’un petit vaisseau qui
aboutit à une répartition inhomogène du sang dans le liquide
articulaire.
Les principales causes des liquides hémorragiques sont
les épanchements post-traumatiques notamment ceux qui font suite
à une fracture sous-chondrale, les troubles de l’hémostase
(hémophilie ou traitement par antivitamine K), les arthrites
septiques dont la tuberculose, les hémangiomes synoviaux et les
synovites villonodulaires, les arthropathies destructrices et certaines
arthroses qui conduisent à des ulcérations de l’os sous-chondral qui
est généralement la structure qui saigne dans l’articulation.
Certains
épanchements post-traumatiques sont reconnaissables par
l’existence d’un niveau liquide séparant le sang au-dessous d’une
couche de graisse provenant de la moelle osseuse, parfois
identifiable dès la radiographie.
3- Recherche de cellules particulières
:
La recherche de cellules particulières telles que les ragocytes, les
cellules LE, les cellules de Reiter est peu à peu tombée en désuétude.
Les ragocytes et les cellules de LE n’ont rien de spécifique ; la
recherche de cellules
LE n’est plus guère pratiquée car le diagnostic
de lupus se fait maintenant essentiellement sur les examens
sérologiques.
La recherche de cellules malignes garde, en revanche, un intérêt.
La
présence de blastes s’observe parfois au cours des atteintes
articulaires des leucémies de l’enfant.
De même, les exceptionnelles
métastases synoviales peuvent être reconnues sur l’existence de
cellules malignes à la coloration de Papanicolaou.
Certains
lymphomes conduisent à la présence de clones dans le liquide
synovial, reconnus par des méthodes immunohistochimiques.
4- Analyse des populations lymphocytaires
:
L’identification des populations lymphocytaires présentes dans le
liquide synovial, avec établissement du rapport T4/T8, est possible.
Cependant, ces analyses n’ont pas d’intérêt dans l’exercice clinique
quotidien et ne sont pas de pratique courante.
C - BACTÉRIOLOGIE :
1- Généralités :
L’examen du liquide articulaire est fait à la recherche d’une arthrite
septique, et l’examen bactériologique du liquide articulaire est un
élément clé de ce diagnostic.
La ponction de l’articulation est une
absolue nécessité : elle doit être effectuée sans délai, avant toute
antibiothérapie, et le liquide articulaire doit être immédiatement
acheminé au laboratoire de bactériologie.
Le tableau d’arthrite
septique n’est parfois pas évident pour le clinicien et la mise en
évidence d’un germe dans un tableau clinique non évocateur peut
poser le problème d’une contamination par des germes saprophytes
de la peau ou au laboratoire.
Si le liquide est par ailleurs mécanique,
l’hypothèse d’une contamination est hautement probable.
Mais
lorsque la cellularité dépasse 2 000 éléments /mm3, la suspicion
d’arthrite septique est grande et le clinicien doit tenir le plus grand
compte du résultat, en fonction toujours du contexte clinique.
Il doit
alors réunir les arguments en faveur du diagnostic (syndrome
inflammatoire biologique, notamment élévation de la C reactive
protein [CRP] sérique, recherche du germe dans une éventuelle porte
d’entrée et surtout dans les hémocultures, répétition de l’examen du
liquide articulaire, voire biopsie synoviale) mais l’association d’un
liquide inflammatoire et de la mise en évidence d’un germe est un
fort argument en faveur du diagnostic d’arthrite septique et entraîne
généralement la mise en place rapide d’une antibiothérapie adaptée
et prolongée.
L’examen bactériologique est une étape clé de l’étude du liquide
synovial.
Cette analyse comporte toujours un examen direct et la
mise en culture du liquide synovial.
Dans quelques cas particulier,
la mise en évidence du génome microbien est aujourd’hui possible
et utile pour confirmer des diagnostics difficiles.
Au cours des arthrites virales par infestation directe de la membrane
synoviale, l’examen au microscope électronique du liquide synovial
peut montrer des particules virales intracytoplasmiques ou
intranucléaires.
Les arthrites mycosiques sont rares.
Elles s’observent surtout chez
les immunodéprimés. Dans ces cas, l’examen direct peut montrer
des spores à la coloration par l’acide périodique Schiff (PAS).
La
culture doit se faire sur milieu de Sabouraud.
Dans la grande majorité des cas, les arthrites septiques sont dues à
des germes banals ainsi qu’aux mycobactéries.
2- Examen direct :
Il doit être fait très rapidement après la ponction articulaire, du fait
de la fragilité de certains germes (gonocoque par exemple).
L’examen direct d’un culot de centrifugation permet parfois
l’identification du germe alors que la culture est négative.
D’après Freemont et Denton, cette situation n’est pas rare puisque ces
auteurs trouvent que la culture est positive dans 56 % des cas
d’arthrite septique alors que l’examen direct l’est dans 87 % des
cas.
Cet examen doit être fait très attentivement afin d’augmenter
les chances d’identification du germe.
Les deux colorations suivantes
sont faites systématiquement : coloration de Gram et coloration de Ziehl pour l’identification des bacilles acido-alcoolo-résistants.
3- Mise en culture
:
La mise en culture est dans tous les cas nécessaire pour tenter
d’isoler un germe et effectuer un antibiogramme.
Elle peut justifier
pour certains germes inhabituels un milieu adapté d’où l’absolue
nécessité de toujours orienter clairement le bactériologiste sur la
nature de l’agent infectieux suspecté et le contexte de survenue
(sujets immunodéprimés) afin d’utiliser la technique et le milieu de
culture adaptés.
La rapidité de l’ensemencement est un autre facteur qui conditionne
le succès des cultures.
Une partie du liquide articulaire peut ainsi
être directement ensemencée, au lit du malade, dans des flacons
d’hémocultures.
4- Mise en évidence du génome microbien
:
Les techniques d’amplification génique comme l’amplification
génique in vitro ou polymerase chain reaction (PCR) peuvent
permettre la mise en évidence du génome microbien dans différents
liquides biologiques, dont le liquide articulaire, pour des agents
bactériens de culture lente et difficile.
En rhumatologie, la PCR peut être utile dans le diagnostic de
maladie de Lyme, d’arthrite gonococcique de maladie de
Whipple et de tuberculose.
Dans la maladie de Whipple, la mise en évidence de l’acide
désoxyribonucléique (ADN) de Tropheryma whippelii est actuellement
réalisable.
Il est exceptionnellement possible de détecter Tropheryma
whippelii par PCR à partir des prélèvements articulaires en dehors
d’une maladie de Whipple avérée.
Le diagnostic de maladie de
Whipple ne saurait donc reposer sur cette seule détection mais sur
une confrontation clinique-biologique.
En cas d’infection à pyogènes, la recherche de germe par PCR peut
aussi avoir un intérêt.
L’utilisation de la PCR dans les arthrites réactionnelles, en recherche,
a permis, par ailleurs, de progresser dans la compréhension des
mécanismes physiopathologiques avec notamment mise en évidence
de matériel génomique de Chlamydia trachomatis.
D - MICROCRISTAUX :
1- Généralités :
La recherche de microcristaux dans le liquide articulaire est l’un des
examens clés pour le clinicien, car il permet un diagnostic rapide et
fiable d’arthropathie microcristalline par l’identification des cristaux
pathogènes dans le liquide examiné.
C’est cependant un examen dont la réalisation est source de
difficultés, techniques et humaines, rendant parfois incertaine la
fiabilité des résultats qui peuvent grandement différer d’un
laboratoire à l’autre y compris au sein des laboratoires hospitaliers.
Il peut être fait au cabinet du rhumatologue et l’Union Européenne
des Médecins Spécialistes a demandé que cet examen soit inclus
dans les objectifs de formation des rhumatologues.
La recherche de microcristaux ne doit cependant jamais faire oublier
une possible et bien classique coexistence avec une arthrite septique.
Les cristaux calciques peuvent être, par exemple, délogés de leur
site cartilagineux ou même osseux pour l’apatite par les destructions
induites par l’arthrite septique.
La coexistence d’une goutte et d’une
arthrite septique est beaucoup plus rare mais peut aussi s’observer.
L’examen du liquide articulaire ne doit donc jamais négliger l’étude
bactériologique, même dans les cas où des microcristaux sont
identifiés.
L’examen du liquide articulaire se fait traditionnellement sur un
liquide frais.
C’est un examen qui doit être rapidement pratiqué, en
plaçant entre lame et lamelle une goutte du liquide articulaire et en
l’examinant rapidement au microscope.
La technique de routine de recherche des microcristaux dans le
liquide articulaire consiste en l’observation du liquide synovial à
l’aide d’un microscope à lumière polarisée.
Cet examen permet
l’identification des microcristaux par leur forme, et surtout par leur
pouvoir de déviation de la lumière qui est dû à l’organisation
régulière et répétitive des molécules formant le cristal, et qui diffère
selon les propriétés intrinsèques du cristal observé.
C’est une
technique a priori simple, peu coûteuse, et rapide, dont la valeur
diagnostique reste excellente, même lorsque la ponction articulaire est faite en dehors des phases d’inflammation.
La fiabilité de cet
examen pose cependant problème, comme le savent bien les
cliniciens et comme l’ont montré plusieurs études au cours
desquelles des résultats divergents ont été obtenus en confiant le
même liquide articulaire à plusieurs laboratoires.
Une optique
de qualité, une certaine rigueur dans la réalisation de l’examen afin
d’éviter les artefacts, de la patience et, incontestablement, une
certaine expérience sont les quatre conditions de la réussite.
Les contrôles de qualité sont rares en ce domaine et le clinicien
doit pouvoir compter, pour cet examen essentiel en pratique
rhumatologique, sur l’expertise de l’homme de laboratoire, qui doit
être bien au courant des particularités techniques de cet examen,
être correctement équipé et doit s’attacher à s’entraîner à cet examen
malgré la relative rareté de sa réalisation en pratique de ville.
2- Techniques :
* Conditions de recueil et de conservation des liquides articulaires
:
L’assurance d’un résultat correct de la recherche de microcristaux
dans le liquide synovial commence par le recueil et la conservation
du liquide ponctionné, dans des conditions qui permettent d’éviter
l’apparition d’artefacts, la dissolution des cristaux, en particulier
lorsqu’ils sont peu nombreux, et qui facilitent la confection de la
préparation à examiner.
Le recueil du liquide articulaire peut
conduire à un certain nombre d’artefacts qui doivent être connus
des cliniciens.
L’utilisation de gants stériles lors de la ponction d’une
articulation peut être à l’origine d’une contamination du liquide
ponctionné par des particules d’amidon, apparaissant sous forme
de croix de Malte lors de l’examen en lumière polarisée.
La ponction
d’une articulation pour examen du liquide articulaire avant une
injection intra-articulaire de dérivés cortisoniques peut conduire à
l’introduction dans ce liquide de microcristaux cortisoniques si l’on
se sert, pour la ponction, de l’aiguille ayant servi à préparer la
suspension, ce qu’il ne faut, bien sûr, jamais faire du fait du risque
d’erreur d’asepsie auquel cette manoeuvre expose.
Le liquide ponctionné doit être placé dans un tube stérile en
plastique, contenant de petites quantités d’anticoagulant, ce qui est
nécessaire à la numération des éléments qui ne peut se faire que
dans des liquides non coagulés, et facilite le bon étalement d’une
goutte de liquide sur la lame à examiner, surtout en cas de liquide
mécanique peu cellulaire et très visqueux.
Quelques gouttes
d’anticoagulant suffisent : une trop grande quantité peut diluer le
liquide et minorer le compte cellulaire.
Le choix de l’anticoagulant
est important car il peut être à l’origine d’artefacts.
Le meilleur
procédé en vue d’une recherche de microcristaux consiste en
quelques gouttes d’héparinate de sodium ou de citrate.
Les autres
anticoagulants comme l’héparinate de lithium, l’EDTA cristallisé ou
l’oxalate de calcium, peuvent entraîner la présence artéfactuelle de
cristaux, d’autant plus trompeuse que ces cristaux peuvent être
phagocytés in vitro dans les heures qui suivent leur mise en
présence des cellules phagocytaires.
L’utilisation de billes de verre
est déconseillée pour la recherche de microcristaux.
Si celles-ci
étaient utilisées pour le dosage de l’activité complémentaire dans le
liquide articulaire, de préférence à l’héparine dont l’activité anticomplémentaire gênait ce dosage, elles peuvent être à l’origine
de débris fortement biréfringents, ressemblant éventuellement à des
microcristaux et sources d’artefacts gênants, même en microscopie
électronique.
Le tube doit être soigneusement fermé, car le contact du liquide avec
l’air favorise l’apparition de cristaux de brushite et expose aussi à la
contamination in vitro du liquide.
Aspergillus niger, parfois présent
dans l’air hospitalier, peut être une source de contamination du
liquide par des cristaux d’oxalate calcique mono- ou déshydraté, car
il est capable de synthétiser in vitro de l’oxalate.
La recherche de microcristaux doit se faire dans des liquides
articulaires fraîchement prélevés.
Un retard à l’observation du
liquide, surtout lorsqu’il dépasse 12 à 24 heures, peut entraîner la
disparition de cristaux d’urate monosodique ou surtout de
pyrophosphate de calcium hydraté et ainsi négativer l’examen
lorsque ces cristaux sont peu nombreux.
Ce retard peut, au contraire,
induire l’apparition de cristaux d’urate monosodique ou de cristaux
lipidiques en aiguille, provenant des cellules lysées et ressemblant
aux cristaux d’urate.
Quand un examen rapide n’est pas possible, le
liquide doit être conservé au réfrigérateur à + 4 °C, ou, mieux
encore, selon notre expérience, au congélateur à –20 °C, afin de
préserver les cristaux.
L’examen de lames de liquide fixé et coloré peut aussi permettre
l’identification des microcristaux à distance du prélèvement mais la
fixation et la coloration doivent se faire avec des solvants
alcooliques, du fait de la solubilité des microcristaux, urate monosodique en particulier, dans les solutions aqueuses.
De même dans les cas où l’identification des cristaux est incertaine
et demande confirmation par un autre laboratoire, le liquide doit y
être expédié sur de la glace.
L’examen retardé des liquides, réfrigérés
ou non, n’a, en revanche, aucun intérêt pour le compte cellulaire,
car une lyse cellulaire importante survient dans les heures qui
suivent la ponction.
Quelques heures après la ponction, on ne peut
donc plus apprécier les rapports des microcristaux avec les cellules
du liquide.
* Examen en microscopie optique
:
Une goutte du liquide prélevé suffit à effectuer cet examen.
La lame
et la lamelle entre lesquelles on place le liquide doivent être bien
nettoyées à l’alcool à 70° et essuyées avec un papier spécial pour
optique ne laissant pas de fibres sur les lames.
La lamelle couvreobjet
ne doit pas être scellée sur la lame, le vernis servant à ce
scellement pouvant être à l’origine de particules biréfringentes que
l’on peut confondre avec des microcristaux.
L’huile à immersion
peut aussi donner naissance à des artefacts biréfringents.
+ Microscopie optique en lumière ordinaire
:
L’observation en lumière ordinaire permet d’estimer la forme des
cristaux, leur taille et leur position extra- ou intracellulaire.
On
donne plus de valeur pathologique aux cristaux intracellulaires,
notamment de pyrophosphate de calcium.
Cet examen rend de
grands services, même s’il est un peu moins sensible que l’examen
en lumière polarisée pour la détection des urates.
Cela est
particulièrement vrai pour les cristaux de pyrophosphate de calcium
dont beaucoup ne sont pas biréfringents et sont ainsi plus facilement
observés en lumière ordinaire.
L’examen en lumière ordinaire doit
donc toujours représenter le premier temps de la recherche de
microcristaux.
Mais cette étape ne suffit pas à l’identification
complète des cristaux, dont les formes peuvent parfois être
atypiques ou voisines d’une espèce cristalline à l’autre ou peuvent
être mal interprétées par un observateur peu entraîné.
De plus, ce
seul examen méconnaît généralement les liquides mixtes contenant
à la fois des cristaux d’urate de sodium et de pyrophosphate de
calcium dihydraté.
Enfin les formes des cristaux ne permettent pas
toujours une identification certaine.
Par exemple, les cristaux d’urate monosodique n’ont pas toujours l’aspect caractéristique en fines
aiguilles paraissant transpercer les cellules mais peuvent prendre la
forme de bâtonnets courts, aux extrémités coupées, qui peut les faire
confondre avec des cristaux de pyrophosphate de calcium dihydraté,
dont c’est l’aspect le plus typique.
+ Microscopie optique à lumière polarisée compensée
:
L’identification des microcristaux requiert un microscope à lumière
polarisée, muni d’un compensateur et d’une platine tournante.
Cet équipement permet de définir la
biréfringence, qui peut être faible ou forte, et le signe optique, positif
ou négatif, du cristal.
Le microscope à lumière polarisée comporte
deux filtres polarisants, c’est-à-dire ne laissant passer la lumière que
dans un plan.
Lorsque ces filtres sont placés de telle sorte que ces
deux plans soient perpendiculaires, la lumière ne peut parvenir à
l’oeil que s’il y a entre les deux filtres une particule déviant la
lumière, c’est-à-dire biréfringente.
Les microcristaux sont
biréfringents et vont ainsi apparaître, dans ces conditions, brillants
sur un fond noir.
C’est surtout le cas pour les urates, qui sont
fortement biréfringents et dont la recherche est ainsi nettement
sensibilisée par l’observation en lumière polarisée.
Les cristaux faiblement biréfringents comme les pyrophosphates de calcium dihydratés peuvent être plus difficiles à voir en lumière polarisée
qu’en lumière ordinaire, même si l’utilisation de lumière polarisée
compensée reste utile à leur identification formelle.
L’utilisation
d’un compensateur permet d’obtenir un fond rouge.
Très
schématiquement, celui-ci est dû à la capacité qu’a le compensateur
de dévier la lumière et d’en freiner certaines composantes.
Les
cristaux dévient et freinent aussi certaines composantes de la
lumière et leurs effets viennent ainsi se combiner à ceux du
compensateur.
Ils peuvent le faire schématiquement de deux façons,
selon les propriétés intrinsèques du cristal examiné, définissant une
biréfringence positive ou négative.
Le sens de la biréfringence se
traduit par des effets de couleur qui sont analysés en fonction de la
position du grand axe du cristal par rapport à l’axe du
compensateur qui est indiqué sur celui-ci.
Les cristaux
négativement biréfringents, tels ceux d’urate monosodique,
apparaissent jaunes lorsque leur grand axe est parallèle à l’axe du
compensateur et bleus lorsqu’il est perpendiculaire à cet axe.
Inversement, les cristaux positivement biréfringents, comme ceux de
pyrophosphate de calcium dihydraté, sont bleus lorsque leur grand
axe est parallèle à l’axe du compensateur et jaunes lorsqu’il lui est
perpendiculaire.
L’utilisation d’une platine tournante permettant de
faire tourner le cristal de manière à modifier la position de son grand
axe par rapport à l’axe du compensateur facilite l’analyse du sens
de la biréfringence.
* Coloration par le rouge alizarine S et identification des phosphates
de calcium :
L’identification des cristaux de phosphate de calcium, apatites en
particulier, dans le liquide articulaire pose des problèmes
particuliers, du fait de leur petite taille, qui est inférieure au pouvoir
de résolution de la microscopie optique.
Celle-ci ne peut déceler que
des amas microcristallins dont la forme arrondie peut rappeler les
amas facilement mis en évidence dans le produit de ponction d’une
calcification tendineuse ou bursale, mais qui sont très difficiles à
identifier avec certitude dans le liquide articulaire, et ce d’autant
plus qu’ils ne sont pas biréfringents.
La coloration par le rouge alizarine S colore en rouge vif les amas de
microcristaux d’apatite dont la taille varie de 1 à 15 mm, et constitue
une bonne méthode de dépistage des cristaux de phosphate de
calcium dans le liquide articulaire.
Il faut utiliser une solution
aqueuse de rouge alizarine S à 2 % que l’on amène progressivement
à un pH acide compris entre 4,1 et 4,3, et que l’on filtre une première
fois à travers un filtre millipore 0,22 µm avant stockage à l’abri de la
lumière, et une deuxième fois au moment de l’emploi.
La lecture
doit être rapide, en moins de 3 minutes, et il est prudent d’avoir un
témoin négatif ainsi qu’un témoin positif de manière à vérifier la
validité du colorant et notamment son absence de dépôts spontanés.
Cependant, cette coloration n’est pas spécifique de l’apatite et colore
tous les cristaux calciques et ses résultats doivent, en toute rigueur,
être confirmés par une autre méthode, microscopie électronique à
transmission, par exemple.
* Microscopie électronique :
La microscopie électronique est une technique réservée aux
laboratoires de recherche, car elle demande, en plus d’un matériel
très coûteux, une préparation des prélèvements par des techniques
longues ainsi qu’un temps de lecture prolongé.
La microscopie
électronique à balayage est surtout utile pour identifier les
apatites.
La microscopie électronique à transmission permet aussi d’identifier
les apatites et d’étudier leur rapport avec les cellules.
Elle est parfois
nécessaire à la mise en évidence de cristaux de pyrophosphates de
calcium dihydraté de trop petite taille pour être vus en microscopie
optique.
* Comment améliorer la technique de recherche de microcristaux
en microscopie optique :
Les précautions déjà mentionnées sont importantes à prendre afin
d’éviter des artefacts, sources de résultats erronés : particules
d’amidon provenant des gants stériles, microcristaux cortisoniques
provenant d’une aiguille souillée, vernis biréfringent utilisé pour
sceller la préparation, cristaux d’anticoagulants.
Le matériel employé
doit être parfaitement propre pour éliminer toute contamination par
des particules biréfringentes telles que la poussière, des fragments
de verre, des cheveux ou du plastique.
La lame et la lamelle doivent
être nettoyées avant l’usage à l’alcool à 70 ° et essuyées avec du
papier conçu pour le nettoyage d’optique.
D’autre part, certains gestes facilitent la recherche et l’identification
des cristaux et sont particulièrement utiles dans les liquides qui en
contiennent peu.
Il est ainsi utile de privilégier le prélèvement dans
le tube des zones particulaires ou des petits amas de fibrine, visibles
à travers la lumière, et susceptibles de contenir des cristaux.
De
même, la centrifugation du liquide (10 min à 1 500 t/min) permet
l’obtention d’un culot où les cristaux sont concentrés.
La recherche
de cristaux y est facilitée. Les liquides mécaniques qui sont très
visqueux doivent être centrifugés à haute vitesse car le culot ne se
forme que difficilement (quelques minutes à 15 000 t/min).
La
centrifugation doit être faite dans un tube de verre conique et non
pas dans un tube en plastique qui expose au risque, en prélevant le
culot, de gratter la paroi du tube et d’aspirer des fragments de
plastique fortement biréfringents.
Lorsqu’on examine un liquide ponctionné quelques heures
auparavant, il faut prélever le fond du tube, c’est-à-dire le dépôt qui
s’est spontanément formé, et non pas le surnageant.
Les cristaux se
trouvent volontiers dans ces amas de fibrine et de cellules.
L’équipement du microscope à lumière polarisée d’une platine
tournante permet d’observer la lame en la faisant pivoter, afin de ne
pas manquer des cristaux qui peuvent se trouver en position
d’extinction, qui se situe entre celle où le cristal est parallèle et celle
où il est perpendiculaire à l’axe du compensateur.
Dans un liquide hématique, l’observation des cristaux est plus aisée
après avoir obtenu une hémolyse par l’ajout au liquide de quelques
gouttes d’une solution de NaCl à 0,3 %.
En cas de cristal difficile à identifier, il faut toujours penser à la
persistance de cristaux cortisoniques éventuellement injectés
plusieurs semaines avant la ponction articulaire.
3- Cristaux rencontrés dans le liquide articulaire
:
* Cristaux d’urate monosodique :
Les cristaux d’urate monosodique les plus typiques apparaissent
sous la forme de fines aiguilles à extrémités effilées et à biréfringence
forte et négative.
Leur taille peut aller jusqu’à 40 µm et ainsi dépasser largement la taille des cellules du liquide.
L’image d’une
cellule paraissant embrochée par le cristal est très typique de la
goutte.
Cette image habituellement interprétée comme celle
d’une phagocytose du cristal pourrait, en fait, correspondre à une
simple adhérence du cristal à la cellule qui apparaît comme posée
sur le cristal.
Les cristaux peuvent aussi être de plus petite taille,
fragmentés, alors souvent visibles en position intracellulaire, gardant
une forte biréfringence négative.
Plus rarement, les cristaux d’urate monosodique ont un aspect en bâtonnets courts, aux extrémités
coupées et, dans ces cas, il est facile de les confondre en lumière
ordinaire avec des cristaux de pyrophosphates de calcium dihydraté.
Leur identification de certitude se fait en lumière polarisée
compensée.
Les cristaux sont habituellement nombreux au
cours des accès aigus de goutte.
Mais ils gardent la même valeur
diagnostique lorsque l’articulation est ponctionnée en phase intercritique.
Beaucoup plus exceptionnels sont les sphérulites uratiques ou les
concrétions de microcristaux provenant généralement de tophus
synoviaux dont l’aspect négativement biréfringent évoque
traditionnellement des ballons de plage lorsqu’on les examine en
lumière polarisée compensée.
*
Cristaux de pyrophosphate de calcium dihydraté :
Le diagnostic de chondrocalcinose peut être fait sur l’existence des
liserés calciques cartilagineux caractéristiques sur les radiographies.
Mais ces liserés peuvent manquer, soit parce que les dépôts sont
peu abondants, soit parce que le cartilage est complètement abrasé.
L’examen du liquide articulaire est alors particulièrement précieux
pour le diagnostic.
Les cristaux de pyrophosphates de calcium sont faiblement
biréfringents et sont parfois mieux vus en lumière ordinaire.
Il s’agit de cristaux quadrangulaires à biréfringence
positive.
Ces cristaux ont été décrits dès les années 1960 peu de
temps après la description des images radiographiques de
chondrocalcinose.
Ils sont de forme et de taille variables.
La forme
la plus typique est celle d’un parallélépipède trapu.
Plus rarement,
les cristaux sont en aiguille.
Dans le liquide articulaire, on observe
le plus souvent un mélange de formes diverses (bâtonnets plus ou
moins longs, carreaux ou cubes, ou encore petits fragments
cristallins aux contours irréguliers).
Les cristaux phagocytés peuvent
apparaître fragmentés à l’intérieur des vacuoles cytoplasmiques ou
avoir la même forme que les cristaux extracellulaires.
La taille des
cristaux de pyrophosphates de calcium hydraté varie de 1 à 20 µm.
Dans les liquides particulièrement riches en cristaux, ils peuvent
s’organiser en formations globulaires.
Les cristaux de pyrophosphate
de calcium dihydraté sont souvent non ou faiblement biréfringents.
Mais l’importance de leur biréfringence dépend de l’épaisseur du
cristal.
Les cristaux de grande taille ou en cube peuvent être
fortement biréfringents du fait de leur épaisseur.
La biréfringence
des cristaux de pyrophosphate de calcium dihydraté est positive.
Le
rouge alizarine S colore les cristaux de pyrophosphate de calcium dihydraté du fait de leur nature calcique, mais cette coloration n’est
obtenue qu’après un délai de 10 minutes environ.
Exceptionnellement, les cristaux sont de trop petite taille pour être
visibles en microscopie optique.
Dans ces cas, ils peuvent être
identifiés par la microscopie électronique à transmission.
* Microcristaux de phosphate de calcium
:
Les phosphates de calcium, dont la forme la plus fréquente est
l’apatite, ne sont pas décelables au microscope optique, même en
lumière polarisée, du fait de leur petite taille.
La coloration par le
rouge alizarine S peut être utilisée pour dépister leur présence dans
le liquide articulaire.
Les amas cristallins d’apatite apparaissent
avec cette coloration sous une forme arrondie, colorée en rouge vif
par le rouge alizarine S, contrastant avec le fond de la préparation
qui reste brun.
En lumière polarisée, les dépôts colorés sont
biréfringents.
La coloration par le rouge alizarine S ne doit faire
soupçonner la présence d’apatite que si cette coloration est très
fortement positive, c’est-à-dire s’il existe plusieurs amas colorés par
champs examinés au grossissement X 100.
La confrontation de
l’examen en microscopie électronique ne montre en effet
généralement pas de microcristaux d’apatite lorsque la coloration
est faiblement positive.
Mais même en cas de résultat fortement
positif, la spécificité de cette coloration n’est pas absolue.
De petits
cristaux de pyrophosphate peuvent aussi être méconnus par la microscopie optique et former des amas colorés par le rouge
alizarine.
De même, les cristaux d’oxalate de calcium sont aussi
colorés par le rouge alizarine mais généralement reconnaissables par
leur forme caractéristique.
La présence de cristaux d’apatite au sein
du liquide articulaire peut être à l’origine d’une arthrite aiguë
microcristalline.
C’est cependant une éventualité très rare et la cause
la plus fréquente de la présence de ces microcristaux dans le liquide
articulaire est la mise à nu de l’os sous-chondral qui libère des
cristaux que les techniques actuelles ne permettent pas en pratique
de différencier de dépôts pathologiques.
La coloration par le rouge
alizarine des liquides articulaires ne mérite donc d’être faite que
dans des centres très spécialisés où l’on peut s’assurer de la présence
de microcristaux de phosphate de calcium par un examen en
microscopie électronique complémentaire.
* Autres cristaux
:
D’autres cristaux peuvent être mis en évidence dans le liquide
articulaire, dans des circonstances cliniques particulières.
+ Microcristaux d’oxalate de calcium
:
Des microcristaux d’oxalate de calcium peuvent être rencontrés dans
le liquide articulaire au cours de l’oxalose primitive, généralement
au stade d’insuffisance rénale traitée par hémodialyse, ou au cours
de l’oxalose secondaire des insuffisants rénaux dialysés.
Ils peuvent
avoir une forme en enveloppe cachetée facilement reconnaissable et
caractéristique de la forme dihydratée (weddelite), ou des formes plus
irrégulières, lorsqu’il s’agit d’oxalate de calcium monohydraté
(whewellite).
+ Microcristaux de cholestérol
:
Les microcristaux de cholestérol sont très rares.
Ils proviennent
généralement de la dégénérescence spumeuse des macrophages,
dont le cytoplasme libère ces cristaux dans le liquide articulaire.
Ils
ont généralement une forme caractéristique en grandes plaques à
bords souvent encochés du fait de la superposition imparfaite de
plusieurs de ces plaques.
Beaucoup plus rarement ils peuvent
prendre la forme de grandes aiguilles négativement biréfringentes.
Ils s’observent essentiellement au cours d’inflammations articulaires
chroniques, notamment dans la polyarthrite rhumatoïde.
Plus
souvent encore, ils s’observent dans des bursites rhumatoïdes.
+ Croix de Malte :
Les croix de Malte sont faites de phospholipides provenant de la
dégradation des membranes cellulaires.
Elles s’observent
généralement au décours d’hémarthroses.
La présence de quelques
croix de Malte dans un liquide articulaire est assez banale et n’a
aucune conséquence diagnostique.
Quelques observations d’arthrite
aiguë associée à des croix de Malte intracellulaires ont été
rapportées, mais il s’agit de faits très rares.
+ Globules lipidiques :
Les globules lipidiques ne sont pas cristallins ni biréfringents.
Ils
proviennent des adipocytes de la moelle osseuse ou de la graisse sous-synoviale et leur présence est intéressante car elle témoigne
généralement d’un traumatisme.
+ Microcristaux cortisoniques
:
Les dérivés cortisoniques peuvent être observés dans les suites de
leur injection intra-articulaire.
Ces dérivés peuvent causer des
arthrites aiguës microcristallines, survenant dans les heures suivant
leur injection, et dont le diagnostic est généralement assez facile.
L’examen met en évidence de très nombreux microcristaux
cortisoniques, très fortement biréfringents, dont la taille et le sens
de la biréfringence varient en fonction du composé en cause, en
localisation intracellulaire.
Le principal problème est alors de ne pas
passer à côté d’une arthrite septique et l’examen bactériologique est
absolument indiqué.
Ces cristaux sont parfois observés plusieurs
semaines après une infiltration, que le clinicien omet parfois de
mentionner sur la feuille de renseignements cliniques, ce qui peut
amener à un diagnostic erroné d’arthropathie microcristalline.
+ Autres cristaux observés de façon exceptionnelle
:
Les cristaux de cryoglobulines sont généralement de grande taille et
fortement biréfringents.
Ils sont colorés par les colorants utilisés en
histologie du fait de leur nature protéique.
Il s’agit de cryoglobulines
monoclonales de type I cristallisées, qui s’observent au cours de
proliférations plasmocytaires monoclonales.
Ils peuvent être associés
à des arthropathies destructrices sévères.
Les cristaux d’hémoglobine ou d’hématoïdine peuvent survenir dans
des liquides très hématiques, où ils apparaissent quelques heures
après la ponction.
Les cristaux d’hémoglobine siègent généralement
au sein des globules rouges et ont une forme carrée ou rectangulaire.
Ils sont biréfringents.
Les cristaux d’hématoïdine apparaissent après
plusieurs jours de stockage et sont caractérisés par leur couleur
jaune brunâtre en lumière ordinaire et par leur forme en cube ou en
losange.
Enfin, dans les épanchements riches en éosinophiles, on peut
rencontrer des cristaux de Charcot-Leyden, formés de phospholipase
provenant des éosinophiles.
Ils ont une forme en losange allongé et
une biréfringence faible, positive ou négative.
E - BIOCHIMIE :
Aucun dosage biochimique n’est aujourd’hui recommandable lors
d’une analyse de liquide articulaire en pratique clinique.
Nous
rappelons cependant ici quelques données classiques ainsi que des
notions plus récentes concernant l’atteinte cartilagineuse.
1- Protéines :
La détermination du taux de protéines dans le liquide articulaire est
inutile et non effectuée en routine, car la numération des éléments
est suffisante, en pratique, à la distinction des affections
dégénératives et inflammatoires.
Les protéines du liquide synovial proviennent soit du plasma, soit
d’une synthèse locale par les cellules de la membrane synoviale.
Les
protéines plasmatiques pénètrent dans la cavité articulaire après
avoir traversé l’endothélium capillaire synovial et la membrane
basale capillaire.
Le liquide articulaire est assimilable à l’espace
interstitiel (il n’est séparé du sang que par une seule membrane
basale).
Le poids moléculaire des protéines est un élément
déterminant de leur passage dans le liquide articulaire normal.
L’inflammation articulaire augmente la perméabilité vasculaire
synoviale.
Inversement, les protéines du liquide synovial peuvent
passer dans la circulation générale par drainage lymphatique.
Tous
ces éléments entrent en compte dans l’établissement de la
concentration des protéines dans le liquide synovial.
Cette
concentration est normalement faible, de l’ordre de 13 à 28 g/l.
L’analyse immunoélectrophorétique montre qu’il s’agit de protéines
trouvées dans le plasma, dont sont exclues les protéines de fort
poids moléculaire.
Au cours des arthropathies mécaniques, la concentration des
protéines dans le liquide articulaire est inférieure à 30 g/l.
Dans les
atteintes inflammatoires, elle s’élève à plus de 40 g/l et des
molécules plus grosses, telles les immunoglobulines (Ig) M ou
certaines lipoprotéines, sont présentes dans le liquide articulaire.
L’augmentation du taux des protéines dans le liquide synovial dans
les arthropathies inflammatoires est expliquée par l’augmentation
de leur passage à travers le tissu synovial, due aux lésions
vasculaires, à laquelle vient s’ajouter une augmentation de
synthèse locale par la membrane synoviale.
2- Glucose
:
Normalement, le taux de glucose est voisin dans le sang et le liquide
articulaire.
Il en est aussi ainsi dans les arthropathies non
inflammatoires, alors que, dans les épanchements inflammatoires, le
taux de glucose chute, reflétant l’activité métabolique de
l’articulation.
La baisse de glucose serait plus marquée en cas
d’infection que de rhumatisme inflammatoire mais ce dosage reste
peu utilisé du fait de ses variations, notamment en fonction de la
glycémie, et du délai de dosage, le glucose étant rapidement
métabolisé par les cellules du liquide.
3- Lactate :
Ce dosage, en pratique non réalisé dans le liquide articulaire, a été
proposé comme argument pouvant orienter vers une arthrite
septique en cas de taux élevé à plus de 6 mmol/l.
Le manque de spécificité de ce
dosage a largement contribué au fait qu’il ne soit pas imposé
parmi les dosages utiles.
4- Hyaluronate :
Bien que son dosage ne présente aucun intérêt pratique, nous
l’évoquons ici en raison de son rôle dans la physiologie articulaire.
Sécrété par les cellules synoviales, il est présent dans le liquide
synovial normal sous une forme polymérisée et à des concentrations
voisines de 4 mg/ml.
Cette concentration détermine certaines
propriétés physiques du liquide synovial telles que sa viscosité.
En
effet, la viscosité basse du liquide synovial observée dans les liquides
inflammatoires est liée à la baisse du degré de polymérisation et de
la concentration d’acide hyaluronique dans le liquide articulaire.
5- Lipides
:
Des lipides (cholestérol, triglycérides, phospholipides) sont présents
dans le liquide synovial normal à des taux très inférieurs aux taux
plasmatiques, du fait de la taille importante des lipoprotéines, qui
leur interdit l’accès à la cavité articulaire.
Leur taux augmente en
cas de perméabilité vasculaire synoviale accrue et s’associe souvent
à la dégénérescence spumeuse des macrophages du liquide
articulaire, qui phagocytent les lipoprotéines sans pouvoir
parfaitement métaboliser les lipides que ces protéines transportent
(notamment le cholestérol).
Les traumatismes articulaires avec fracture sous-chondrale
peuvent causer l’irruption de particules graisseuses qui
contiennent des triglycérides.
L’aspect macroscopique des
liquides riches en lipides est laiteux, crémeux ou chylifère.
6- Ferritine :
Sa concentration est élevée dans les arthropathies inflammatoires
mais aussi mécaniques.
Le dosage de la ferritine dans le liquide
synovial n’a donc pas d’intérêt diagnostique.
7- Histamine et facteur de Willebrand
:
Leurs concentrations ont été considérées comme significativement
plus élevées dans les liquides articulaires rhumatoïdes que
mécaniques avec une corrélation positive entre facteur de
Willebrand et leucocytose synoviale.
8- Enzymes et marqueurs de la dégradation du cartilage
:
De nombreuses enzymes ont été détectées dans le liquide synovial
des patients atteints d’arthropathie mécanique ou inflammatoire.
Le
dosage de ces enzymes n’a aujourd’hui aucun intérêt diagnostique
mais a permis de mieux comprendre le mécanisme de la destruction ostéocartilagineuse dans divers types d’arthropathies.
Les taux de
différentes métalloprotéases ont été étudiés sans implication
pratique pour l’instant.
Par ailleurs, le dosage de certaines molécules (protéines matricielles,
enzymes, fragments de dégradation des protéoglycanes) dans le
liquide synovial pourrait renseigner sur le métabolisme
articulaire.
Mais, là encore, ces dosages n’ont pas d’intérêt
pratique et ne sont pas de réalisation courante.
F - IMMUNOLOGIE :
L’étude immunologique du liquide synovial n’a pas, aujourd’hui
encore, d’incidence clinique ou thérapeutique et de ce fait n’est pas
effectuée en pratique courante.
En revanche, elle peut apporter une
aide à la compréhension des mécanismes physiopathologiques de
certaines maladies inflammatoires rhumatologiques.
1- Facteur rhumatoïde :
Sa recherche dans le liquide articulaire, qui est difficile, a connu une
mode du fait d’une production préférentielle de facteurs
rhumatoïdes dans la synoviale qui aurait pu conduire à un
diagnostic plus précoce.
Aujourd’hui cette technique est dans
l’ensemble abandonnée et le diagnostic se fait beaucoup plus sur les
divers marqueurs sérologiques et radiographiques de la maladie.
2- Complément :
Le taux du complément hémolytique total (CH50) dans le liquide
synovial normal est égal à la moitié du taux sanguin.
Il est
souvent abaissé au cours de la polyarthrite rhumatoïde, alors que
les taux sanguins sont normaux, reflétant une consommation
locale.
La non-spécificité de ces résultats rend inutile, en
pratique clinique, le dosage du complément dans le liquide
articulaire.
3- Complexes immuns :
La détection des complexes immuns dans le liquide synovial n’a
aucune spécificité et donc pas d’intérêt.
4- Cytokines
:
Bien que les cytokines pro-inflammatoires jouent un rôle majeur
dans la pathogénie des arthropathies, leur dosage n’est pas effectué
en pratique pour des raisons de difficultés techniques et
d’interprétation.
Les dosages de cytokines dans le liquide synovial seraient plus utiles
que dans le sérum car ils pourraient être le reflet des anomalies
physiopathologiques dans l’articulation touchée renseignant sur le
type et le degré de réaction inflammatoire.
C’est le liquide synovial
qui, parmi les divers liquides biologiques, contiendrait les plus hauts
niveaux de cytokines inflammatoires avec, en particulier,
l’interleukine (IL) 6.
IL1b et tumor necrosis factor (TNF)a auraient des taux élevés dans
les liquides synoviaux des articulations victimes d’arthropathies
sévères alors que leur détermination dans le sérum n’est pas corrélée
à l’activité de la maladie.
L’intérêt de tels dosages dans l’avenir reste
à définir.
Conclusion
:
L’intérêt du clinicien pour l’examen du liquide articulaire se porte
essentiellement sur trois examens de base : l’examen cytologique qui
permet un classement de l’arthropathie en mécanique ou en
inflammatoire, l’examen bactériologique qui est obligatoire pour le
diagnostic des arthrites septiques et la recherche de microcristaux.
De très nombreuses autres recherches et dosages peuvent être effectués
dans le liquide synovial, mais n’ont, encore aujourd’hui, aucun intérêt
en pratique courante.