Lacune corticale métaphysaire Cours de l'appareil locomoteur
Introduction
:
La lacune corticale métaphysaire (LCM) est une lésion osseuse
bénigne, faisant partie du groupe des tumeurs fibreuses de l’os.
A - HISTORIQUE :
Considérée comme une ostéomyélite fibreuse chronique par Phemister en 1929, elle fut réellement reconnue et rapportée pour
la première fois par Sontag et Pyle en 1941.
Dans une étude
radiographique de la croissance squelettique chez 200 enfants, les
auteurs ont observé des images lacunaires de la métaphyse distale
du fémur, souvent sur son versant médial.
L’atteinte était souvent
bilatérale.
En 1942, Jaffe et Lichtenstein ont décrit une tumeur
fibreuse bénigne de l’os, similaire dans sa présentation clinique et
radiologique aux cas rapportés par Sontag et Pyle, et lui ont donné
le nom de fibrome non ostéogénique de l’os.
En 1955, Caffey la
désigna sous le terme de defect fibreux cortical des os tubulaires en
croissance.
C’est finalement Selby, en 1961, qui lui donna le nom
de LCM.
B - TERMINOLOGIE :
Cette lésion tumorale est désignée par des termes différents selon
les auteurs.
Fibrome osseux, fibrome non ossifiant, fibrome non
ostéogénique, defect fibreux cortical, defect osseux cortical, LCM,
defect fibreux métaphysaire, représentent en réalité le même
désordre anatomopathologique de l’os.
C - ÉPIDÉMIOLOGIE :
La fréquence de la LCM est difficile à établir avec certitude, étant
donné que la plupart de ces lésions restent asymptomatiques et ne
sont découvertes que fortuitement à l’occasion d’une radiographie
faite pour une autre cause.
Plusieurs publications font état d’une
atteinte avoisinant le tiers des enfants âgés entre 4 et 12 ans.
Cependant, de rares cas sont observés chez l’adulte : dans la série
de la Mayo Clinic, le plus vieux patient était âgé de 37 ans.
Il
existe une prédominance masculine modérée (1,5-2/1) et une
certaine tendance familiale.
D - ÉTIOPATHOGÉNIE :
Ces defects fibreux de l’os sont plutôt en rapport avec une
perturbation localisée de la croissance osseuse que la traduction
d’une prolifération néoplasique réelle.
Localisations :
La lésion siège le plus souvent aux os longs des membres inférieurs,
et très rarement aux membres supérieurs et à la clavicule.
Les os
courts des pieds et des mains, ainsi que les os plats sont très
rarement atteints.
Comme son nom l’indique, cette lésion est corticale métaphysaire.
En fait, elle prend naissance dans les régions où un tendon s’insère
sur le périchondre de la plaque épiphysaire et migre avec la
croissance vers la métaphyse.
Elle siège dans la grande majorité des
cas à la métaphyse distale du fémur, dans sa partie postéromédiale,
et atteint rarement le cortex latéral (10 %).
Le tibia est, par ordre de
fréquence, le deuxième site de prédilection, avec une nette
prédominance à la métaphyse proximale.
À ce niveau, elle peut être
antérieure, postérieure, médiale ou latérale.
Les autres os longs sont
rarement touchés, et par ordre décroissant, on peut citer la fibula, le
fémur proximal, l’humérus proximal et les côtes.
Exceptionnellement, cette lésion peut être diaphysaire (deux cas
dans la série de la Mayo Clinic).
Ceci est probablement lié à la
croissance osseuse qui attire avec elle la lésion de la métaphyse vers
la diaphyse.
Étude clinique :
La LCM est asymptomatique et souvent découverte fortuitement.
Une douleur localisée est rarement présente, probablement
en rapport avec des microfractures pathologiques.
Dans les rares cas
où la lésion est de grande taille, avec expansion sous-périostée, une
légère douleur intermittente peut survenir, liée à la pression directe
sur le périoste.
Une fracture pathologique constitue un mode de
présentation exceptionnel de la LCM.
L’examen physique est très peu utile pour le diagnostic de LCM.
Dans de rares cas où l’os atteint est immédiatement sous la peau, un
léger oedème et un point douloureux localisé peuvent être retrouvés.
Étude radiologique :
A - FORME HABITUELLE TYPIQUE
:
1- Radiologie conventionnelle :
La plupart des LCM ont une présentation radiologique
caractéristique, permettant de porter un diagnostic sans avoir
recours à une imagerie élaborée, et surtout sans avoir besoin de
biopsie.
Elle est presque toujours excentrique, métaphysaire,
produisant souvent une soufflure modérée de la corticale qui est
amincie en regard du defect.
L’image lacunaire
commence à la métaphyse, près ou au niveau de la physe, au point
d’insertion d’un tendon, et semble migrer progressivement vers la
diaphyse au fur et à mesure que l’os grandit, selon une ligne
corticale, parallèle à l’axe longitudinal de l’os.
La limite
médullaire de la lésion est caractérisée par un liseré
d’ostéocondensation, d’épaisseur variable.
Cette image lacunaire est
parfois cloisonnée par de fines crêtes pariétales incomplètes, lui
donnant un aspect polylobé.
La lacune est généralement
allongée dans le sens de la longueur de l’os.
2- Imagerie complémentaire
:
Elle est rarement nécessaire.
Quand elles sont pratiquées, la
tomodensitométrie (TDM) et l’imagerie par résonance magnétique
(IRM) permettent de confirmer le caractère non agressif de la lésion,
son siège cortical, l’interruption de la continuité corticale à son
niveau et la présence du liseré périphérique d’ostéosclérose.
L’IRM
montre un hyposignal en T1 et en T2.
Avec la croissance, la lésion peut devenir diaphysaire. Vers la fin de
la croissance, le phénomène ostéolytique s’arrête et le phénomène
de reconstruction osseuse commence par un épaississement des
parois du defect et son oblitération progressive.
Un remodelage
osseux s’ensuit.
À noter uniquement à titre indicatif
que la scintigraphie osseuse pratiquée pendant cette phase de
réparation peut montrer une hyperfixation, parfois source de
confusion diagnostique.
B - FORMES ATYPIQUES :
Dans de rares cas, la LCM peut simuler d’autres pathologies
osseuses tumorales ou pseudotumorales.
Ceci est en partie
responsable de la confusion retrouvée dans la littérature concernant
sa terminologie.
Elle peut avoir un développement concentrique vers la moelle et
occuper progressivement toute la largeur de l’os, rendant le
diagnostic moins certain et prédisposant à la fracture pathologique.
C’est cette forme qui est le plus communément connue sous le terme
de fibrome non ossifiant.
La lésion peut être découverte à la diaphyse.
Il s’agit probablement
d’une lésion initialement métaphysaire ayant migré vers la diaphyse
avec la croissance.
Bilan d’extension :
Dans la plupart des cas, cette lésion bénigne est spontanément
résolutive, devenant de plus en plus petite avant de disparaître
complètement en quelques années.
À l’opposé, dans de rares cas,
cette lésion peut augmenter de taille et passer d’un siège purement
cortical à une atteinte endostée puis médullaire, avec parfois un
envahissement de toute la largeur de l’os, devenant ainsi
symptomatique et prédisposant aux fractures pathologiques.
Dans
tous les cas, la LCM reste une lésion bénigne, n’ayant pas
d’extension générale et ne se compliquant pas de dégénérescence
maligne. Un bilan d’extension générale, avec recherche d’autres
lésions squelettiques, n’est pas nécessaire.
Cependant, certaines présentations atypiques peuvent comprendre
plus d’une lésion chez le même patient ; sept patients dans la série
de la Mayo Clinic pouvaient rentrer dans cette catégorie : trois
patients avaient deux lésions chacun et quatre autres avaient des
lésions squelettiques multiples (dont deux avec pigmentation
cutanée).
Anatomie pathologique :
A - BIOPSIE :
Dans la plupart des cas, le diagnostic est donné par la radiographie
standard, devant une lésion aux caractéristiques radiologiques typiques ; dans ces cas, la biopsie n’est pas nécessaire.
Dans les rares
cas où la lésion est atypique, soit par son siège (membre supérieur,
tronc, diaphyse…), soit par son aspect radiologique (grande taille,
non excentrique…), une confirmation diagnostique anatomopathologique
peut devenir nécessaire.
Quand elle est indiquée, la
biopsie peut être faite, selon les cas, à l’aiguille sous contrôle par
amplificateur de brillance, ou à ciel ouvert, avec un curetage excisionnel d’emblée.
B - ASPECTS MACROSCOPIQUES ET MICROSCOPIQUES
:
1- Macroscopie
:
Il s’agit le plus souvent d’un matériel de curetage qui est soumis au
laboratoire ; plus exceptionnellement, une zone de ramollissement
bien circonscrite de la corticale osseuse est retrouvée incidemment
sur une pièce d’amputation pour tumeur maligne.
Le tissu lésionnel
est de couleur jaune-gris ou parfois rougeâtre et de consistance
souple ou élastique.
2- Microscopie
:
On observe une prolifération cellulaire fibroblastique dense sans
évidence de production de substance ostéoïde ou de minéralisation
calcaire.
Les fibroblastes, d’aspect fusiforme, sont disposés en
faisceaux tourbillonnants et montrent des noyaux ovoïdes,
relativement monomorphes, sans atypie cytologique majeure.
De rares figures de mitose sont parfois observées.
La lésion
comprend une quantité variable de fibres de collagène, qui est plus
importante chez le grand enfant et dans les lésions vieillies de
l’adulte.
On retrouve souvent aussi des amas de macrophages
spumeux ou des sidérophages (macrophages teintés d’un pigment
hématique témoignant de remaniements hémorragiques), ainsi que
quelques cellules géantes multinucléées.
La présence d’infiltrats
lymphoïdes, de granulomes épithélioïdes ou de remaniements
kystiques est exceptionnellement signalée dans ce type de lésion.
Diagnostic différentiel
:
A - RADIOLOGIQUE :
Dans la plupart des cas, la présentation clinique (asymptomatique)
et radiologique est typique.
Cependant, dans les defects volumineux,
atypiques dans leur siège ou leur présentation, étendus en région
endostée et surtout s’ils sont étendus en région médullaire, d’autres
diagnostics doivent être évoqués.
Dans le premier cas, il faudrait
penser au chondrome juxtacortical, au neurofibrome périosté, à un
abcès cortical chronique ou à l’ostéome ostéoïde.
Les
diagnostics différentiels d’une LCM atypique, étendue en région
médullaire, peuvent comporter une dysplasie fibreuse monostotique,
un kyste osseux solitaire ou anévrismal, un fibrome
chondromyxoïde, un abcès de Brodie, une neurofibromatose
kystique ou une lésion osseuse secondaire à un hyperparathyroïdisme.
Le diagnostic est apporté par l’imagerie complémentaire (TDM,
IRM, scintigraphie osseuse), et au besoin par la biopsie.
Certains fibromes desmoïdes périostés (FDP) peuvent ressembler à
une LCM, mais l’aspect radiologique spiculé retrouvé dans le FDP
permet de les distinguer.
B - ANATOMOPATHOLOGIQUE :
Il convient de rappeler d’abord que le fibrome non ossifiant est très
rarement observé au laboratoire d’anatomie pathologique, du fait
de la quasi-certitude du diagnostic clinique et de l’abstinence de tout
geste chirurgical qui généralement s’impose dans ce cas.
Face à un
matériel obtenu, soit par suite d’une intervention pour fracture
pathologique, soit pour s’assurer du diagnostic dans un cas douteux,
l’anatomopathologiste devrait exclure les entités suivantes.
1- Tumeur à cellules géantes de l’os
:
Elle peut être évoquée devant une lésion fibroblastique riche en
cellules géantes multinucléées.
Elle est exclue sur la base de
l’absence d’un contingent de cellules mononucléées et d’un nombre
relativement moins important de cellules géantes multinucléées dans
le fibrome non ossifiant.
2- Granulome à cellules de Langerhans
(granulome éosinophile)
:
Parfois riche en fibroblastes, tissu collagène et cellules géantes multinucléées, il peut aussi être évoqué.
La présence des
cellules pathognomoniques de Langerhans (même en nombre réduit)
doit permettre de redresser le diagnostic.
Il en est de même des
éosinophiles. Dans de très rares cas où il persiste un doute
diagnostique, on pourrait recourir aux marqueurs immunohistochimiques
ou à la microscopie électronique pour établir la
nature « histiocytaire » des cellules de Langerhans.
3- Autres entités
:
D’autres entités, plus rares, peuvent être discutées, mais dépassent
le cadre de cet exposé.
Évolution et pronostic :
La plupart des LCM régressent spontanément.
En l’espace de
quelques années, un épaississement progressif de l’ostéosclérose
périphérique se produit, enserrant la lacune jusqu’à son oblitération
complète, se réduisant à un épaississement focal de la corticale
osseuse.
Certaines lésions continuent à augmenter de taille en s’étendant vers
la cavité médullaire.
Le sort de la plupart de ces lésions reste
cependant identique à celui des précédentes mais en plus de temps.
En effet, il est rare qu’une LCM persiste tard dans la vie adulte.
Le pronostic de ces lésions est en général simple et l’histoire
naturelle rarement compliquée. La complication la plus redoutable
reste la fracture pathologique sur une lésion de grande taille étendue
dans la région médullaire.
Il est difficile d’affirmer avec certitude
si la dégénérescence maligne représente une complication réelle de
la LCM ; cependant, le développement d’une tumeur osseuse
maligne sur un fibrome non ossifiant (LCM dans sa variante étendue
en zone médullaire et de grande taille) ou l’association de ces deux
tumeurs ont déjà été rapportés par certains auteurs.
Traitement :
En cas de certitude diagnostique radiologique (cas le plus fréquent),
et surtout quand l’os atteint n’est pas mécaniquement en danger,
aucun traitement n’est nécessaire.
L’évolution de la LCM est
contrôlée à l’aide de radiographies pratiquées à intervalles réguliers,
d’abord tous les 6 mois, ensuite une fois par an. L’involution
progressive spontanée est souvent la règle.
Dans le cas où les présentations clinique et radiologique ne sont pas
pathognomoniques, le diagnostic et le traitement peuvent être
assurés par le même geste chirurgical : le curetage biopsique excisionnel.
Exceptionnellement, quand la lésion est de grande taille, mettant en
danger l’intégrité mécanique de l’os, un traitement préventif d’une
fracture pathologique est fait et consiste en un curetage, associé ou
non à une greffe osseuse et/ou une fixation squelettique.
Le
traitement d’une fracture pathologique dépend du siège et de la
taille de la lésion et varie de la simple immobilisation plâtrée au
curetage excisionnel associé à l’ostéosynthèse (exceptionnels).
Conclusion :
La LCM est une lésion osseuse bénigne, métaphysaire, souvent
asymptomatique.
Sa découverte sur une radiographie faite pour douleur
ne l’incrimine pas dans la genèse du symptôme en question. Le
diagnostic est facile et souvent donné par la radiographie simple.
Dans
la grande majorité des cas, son évolution est favorable et se fait vers
l’involution spontanée autour de la puberté.
Le traitement est
exceptionnellement nécessaire et serait indiqué uniquement dans les cas
où l’aspect radiologique n’est pas tout à fait typique (biopsie excisionnelle), ou en présence d’une fracture pathologique sur une
lésion de grande taille.