Des médecins grecs,
les Asclépias, lui donnaient le nom de podagre qui signifie « prise
au piège par le pied ».
Parmi eux, Hippocrate notait sa prédilection
pour l’homme et sa rareté chez l’enfant et chez la femme avant la
ménopause.
Il insistait aussi sur l’influence néfaste de la
suralimentation et sur le rôle de l’hérédité.
Au fil des siècles, les
écoles de médecine romaines, byzantines, arabes apportèrent leur
contribution à la description de la podagre.
C’est vers le IXe siècle
que le mot goutte apparaît pour expliquer qu’un poison contenu
dans les humeurs pénètre « goutte à goutte » dans les jointures.
En
fait, le mot goutte concernait non seulement la podagre mais aussi
d’autres maux puisqu’on parlait, par exemple, de goutte sciatique et
même de goutte paralytique.
C’est en 1683 que Thomas Sydenham fit paraître une autodescription
de l’accès goutteux restée célèbre à juste titre compte tenu de sa
perfection et de sa minutie.
Un siècle plus tard, le Suédois Scheele
découvrait l’acide urique dans des calculs urinaires, et l’Anglais
Wollaston l’identifiait dans un tophus retiré de sa propre oreille.
Au XIXe siècle, la description clinique de la goutte s’acheva avec le
livre d’Alfred Barring-Garrod The nature and treatment of gout and
rheumatoid gout et en France avec les Cliniques de Trousseau et le
Traité de Lecorché.
Simultanément, la morphologie des dépôts uratiques des goutteux était étudiée dans des travaux anatomiques
de Charcot, Cornil et Ranvier.
En 1854, Garrod montra par un procédé ingénieux que le sang des
goutteux contenait en excès une substance qui restait à analyser.
Ce
procédé extrêmement simple consistait à plonger une fibre végétale
dans du sérum de goutteux contenu dans une cupule de verre.
Au
bout de 24 heures, la fibre était incrustée de cristaux alors que le
phénomène ne se produisait pas avec le sérum des non-goutteux.
Pour la première fois, était donc décelé ce poison qui pénétrait
« goutte à goutte » dans les articulations, produisant leur
inflammation et s’accumulant dans d’autres tissus pour former les
tophus.
On donna à ce poison son nom chimique, l’acide urique,
dont Fischer fait connaître la formule au début du XXe siècle.
À n’en
plus douter, l’excès d’acide urique dans les humeurs était le
constituant des tophus des goutteux.
Si, à la fin du XIXe siècle, on avait porté plus d’attention aux travaux
de Freudweiler, on aurait compris, comme le soupçonnait Garrod,
que l’accès goutteux était une inflammation articulaire aiguë due à
la présence de cristaux d’urate de sodium.
Freudweiler avait en effet
découvert que le liquide retiré d’une jointure enflammée par la
goutte contenait des cristaux d’urate de sodium et que leur injection
provoquait une inflammation locale.
Enfin, à partir de 1913, grâce
aux travaux de Folin et Denis qui mirent au point une méthode de
dosage de l’acide urique dans les liquides biologiques, on put
montrer que nombre de goutteux sont hyperuricémiques.
En fait, le
rôle de l’hyperuricémie dans le déclenchement de l’accès goutteux
resta mis en doute en raison de la difficulté à reproduire
expérimentalement l’inflammation tissulaire, après injection locale
d’acide urique en solution.
C’est seulement en 1961 que Mac Carthy
et Hollander redécouvrirent dans le liquide synovial de l’arthrite
goutteuse des microcristaux d’urate de sodium dont l’injection intraarticulaire
chez l’animal et l’homme reproduisait l’inflammation
aiguë.
C’est grâce aux premières études isotopiques de Stetten et al
qu’on découvrit que l’hyperuricémie est due dans la majorité des
cas à une hyperproduction d’acide urique comme l’atteste
l’hyperincorporation dans la molécule d’acide urique de la glycine
et d’autres molécules entrant dans la constitution du noyau
purinique.
Bien que depuis des siècles on ait reconnu le caractère souvent
héréditaire de la goutte, la nature de la ou des perturbations du
métabolisme des purines à l’origine de l’hyperuricémie reste
inconnue, excepté dans le cas d’enzymopathies rares.
L’une d’entre
elles a été décrite chez l’enfant par Lesch et Nyhan.
Trois ans plus
tard, Seegmiller et al ont découvert que la maladie de Lesch et
Nyhan était due à un déficit total ou quasi total d’activité d’une
enzyme, l’hypoxanthine-guanine-phosphoribosyltransférase
(HGPRT), déficit qui, lorsqu’il est partiel, peut être cause de goutte sévère de l’adulte jeune.
Depuis 1983, plusieurs mutations
ponctuelles du gène de HGPRT à l’origine de l’enzymopathie ont
été découvertes.
L’histoire de la goutte serait incomplète sans celle de son traitement,
en particulier sans l’histoire de la colchicine.
C’est probablement Aretaeus de Cappadoce qui, au IIe siècle, découvrit le premier que
l’hellébore blanc, plante voisine du colchique, avait sur l’accès
goutteux une action spécifique qui l’emportait sur son effet purgatif.
De là, l’idée de l’employer dans la goutte. Le mot colchique semble
avoir été créé par Dioscoride par référence à la contrée d’origine
supposée de la plante, laquelle, selon cet auteur, se situait dans
l’antique Colchis, district d’Asie mineure.
Les effets des colchiques
contre les effets goutteux étaient bien connus des médecins
byzantins.
Alexandre de Tralles fut un des premiers à le prescrire
vers l’an 600.
Par la suite, le colchique cessa d’être utilisé
probablement en raison de ses inconvénients digestifs et de sa
réputation de poison.
S’il était tombé en disgrâce auprès des
médecins, le colchique restait connu des botanistes et des herboristes
du Moyen Âge.
Le colchique fut remis à l’honneur par le baron
Anton von Storch, médecin de l’impératrice Marie-Thérèse.
Want,
en 1814, montra que cette plante était le principe actif d’un remède
secret répandu par un officier de l’armée napoléonienne : l’eau de
Nicolas Husson.
La colchicine, l’alcaloïde du colchique, fut
découverte au début du XIXe siècle par Pelletier et Caventou qui
parvinrent à isoler du bulbe de la plante une substance blanche et
pulvérulente qui était une forme dénaturée de la colchicine.
En 1884,
Alfred Houdé isola la colchicine sous sa forme cristallisée à partir
de semences de colchique, grâce à l’utilisation de solvants
organiques tels que le chloroforme et l’éther de pétrole, jusque-là
inconnus.
En 1924, Windans fit la première analyse de la colchicine et reconnut
l’agencement tricyclique de la molécule.
De nos jours encore, la
colchicine est extraite du colchique ou d’autres plantes voisines telles
que Gloriosa superba, plante tropicale qui produit des quantités
importantes de colchicine.
En fait, la colchicine, si elle a une action brillante contre
l’inflammation goutteuse, ne fait pas diminuer l’uricémie et elle est
donc incapable de modifier l’évolution naturelle de la goutte.
Le
premier hypo-uricémiant efficace et bien toléré a été le probénécide,
un uricosurique introduit dans le traitement de fond de la goutte en
1951 par Gutman et Yü.
Par la suite, d’autres uricoéliminateurs ont
été découverts, en particulier la sulfinpyrazone et, le plus puissant,
la benziodarone d’abord utilisée contre l’insuffisance coronarienne
et dont Nivet et al remarquent, en 1965, l’effet hypo-uricémiant.
Cependant, la benziodarone fut à l’origine de quelques cas de
dysthyroïdie en raison de la présence d’iode dans sa molécule.
C’est
pourquoi cet uricosurique a été remplacé par la benzbromarone qui
reste encore actuellement le meilleur uricosurique.
Les uricosuriques
ont cependant l’inconvénient de favoriser la lithiase urique.
C’est
pourquoi, en 1963, on accueillit avec grand intérêt l’allopurinol,
analogue chimique de l’hypoxanthine dont l’action hypouricémiante
résulte d’une diminution de l’uricoformation.
L’allopurinol a transformé le traitement et le pronostic de la goutte
qui, de nos jours, peut être considérée comme à peu près vaincue.
Épidémiologie de l’hyperuricémie
et de la goutte primitive
:
Les méthodes de dosages enzymatiques (uricase) automatisées qui
mesurent la production d’H2O2 générée par l’oxydation de l’urate
sont d’une meilleure spécificité et d’une meilleure reproductibilité
que les méthodes colorimétriques.
Néanmoins, en pratique courante,
les méthodes colorimétriques adaptées à l’autoanalyseur d’exécution
plus simple et dont la reproductibilité est facile à contrôler restent
très utilisées.
Aux concentrations de sodium présent dans les liquides
extracellulaires, la limite théorique de solubilité de l’urate monosodique dans le sérum à 37 °C qui est environ de 65 mg/L
(390 µmol/L ; pour les conversions en µmol/L, le facteur de
conversion est X 6, c’est-à-dire : 1 mg/L = 6 µmol/L) permettrait
théoriquement une définition physicochimique de l’hyperuricémie.
Le fait que, dans les populations occidentales, la distribution des
valeurs de l’uricémie soit approximativement normale, avec
toutefois une tendance à s’étaler dans la zone des uricémies élevées,
a incité certains à proposer une autre définition de l’hyperuricémie :
valeur de l’uricémie supérieure à celle qu’on obtient en ajoutant
deux écarts-types à la valeur moyenne.
Il se trouve que dans
plusieurs études de population générale comme par exemple celle
de Framingham, la limite supérieure de l’uricémie normale qui a
été trouvée était proche de 70 mg/L (420 µmol/L) chez l’homme
adulte.
En revanche chez les femmes de Framingham, l’uricémie
moyenne était de 40,1 mg/L (± 9,4), c’est-à-dire inférieure d’environ
10 mg/L à celle de l’homme ; c’est donc autour de 60 mg/L que
certains auteurs ont pu proposer de définir l’hyperuricémie chez la
femme.
Pourtant, la femme n’aura la goutte que pour les mêmes
valeurs de l’uricémie qui l’engendrent chez l’homme.
Il n’y a
donc pas lieu de définir l’hyperuricémie différemment chez la
femme et chez l’homme.
Au surplus cette définition statistique de
l’hyperuricémie se heurte aux variations de distribution de
l’uricémie selon les populations.
Dans l’étude de Framingham par
exemple, 23 % des hommes avaient une uricémie égale ou
supérieure à 60 mg/L, 5 % avaient une uricémie égale ou supérieure
à 70 mg/L et 1 % égale ou supérieure à 80 mg/L.
En France, la
distribution de l’uricémie n’a été étudiée que dans certains groupes
professionnels.
L’uricémie était par exemple nettement plus élevée
chez les gardiens de la paix parisiens.
Dans la population étudiée
qui comprenait 23 923 sujets, l’uricémie moyenne était de 58,8 mg/L
(± 11,9), égale ou supérieure à 60 mg/L chez 43,2 % d’entre eux, à
70 mg/L chez 17,6 %, à 80 mg/L chez 5,4 %.
Chez les cadres
parisiens la distribution de l’uricémie était assez proche de celle
rapportée chez les gardiens de la paix. Dans les populations
masculines occidentales, la fréquence de l’hyperuricémie est donc
assez élevée.
Elle l’est beaucoup moins chez la femme.
Ainsi,
seulement 0,5 % des femmes de Framingham avaient une uricémie
égale ou supérieure à 70 mg/L, très rare était celles dont l’uricémie
atteignait ou dépassait 80 mg/L.
Enfin, dans certains groupes
ethniques comme les Maoris de Nouvelle-Zélande, les valeurs
moyennes de l’uricémie sont nettement plus élevées que dans les
populations occidentales et la prévalence de la goutte est
respectivement de 10 % chez l’homme et de 4 % chez la femme.
Au
contraire, dans d’autres populations comme la population chinoise
de Taïwan, l’uricémie moyenne est moins élevée et l’hyperuricémie
est moins fréquente que dans les populations occidentales.
Parmi
les nombreux facteurs influençant l’uricémie de l’adulte, il y a certes
les facteurs ethniques mais aussi des facteurs anthropomorphiques
sociaux influençant par exemple le poids corporel, la distribution
des graisses, la pression artérielle, la consommation d’alcool
et de médicaments et enfin la fonction rénale.
L’uricémie de l’enfant est nettement inférieure à celle de l’adulte, de
l’ordre de 10 mg/L, elle s’élève vers 15 ans pour atteindre vers
20 ans les valeurs observées chez l’adulte.
Chez la plupart des
hommes, l’uricémie est constituée au début de l’âge adulte ou même
depuis la puberté.
Après 20 ans, l’uricémie peut être considérée
comme stable.
L’étude longitudinale de Gresser et al montre que,
chez l’homme, l’uricémie augmente assez peu avec l’âge passant de
48,6 mg/L en 1962 à 60 mg/L en 1971 et à 59 mg/L en 1989.
Chez
les gardiens de la paix, elle passait de 57,9 mg/L entre 20 et
30 ans à 59,5 mg/L entre 50 et 60 ans. L’uricémie de la femme s’élève
d’environ 5 mg/L vers 45 ans au voisinage de la ménopause et se
stabilise ensuite.
L’analyse longitudinale de Gresser et al ne
montre pas de variations significatives de l’uricémie chez la femme
après la ménopause.
Compte tenu de ces données, il est certainement préférable que la
définition de l’hyperuricémie soit dictée par le souci de fixer la
frontière entre les concentrations plasmatiques d’urate de sodium
qui font courir un risque réel de goutte et celles pour lesquelles un
tel risque est nul ou très faible.
Plus de 90 % des goutteux ont une
uricémie d’au moins 70 mg/L et la répétition des dosages annule presque complètement la proportion (moins de 10 %) de ceux chez
qui l’uricémie se tient entre 60 et 70 mg/L.
En pratique clinique, il
est donc admis de ne parler d’hyperuricémie que lorsque l’uricémie
de l’homme ou de la femme est égale ou supérieure à 70 mg/L.
L’incidence annuelle de la goutte est estimée à 0,20 à 0,35 pour
1 000 personnes et a une prévalence globale de 2 à 3 pour 1 000 aux
États-Unis et en Europe.
Par exemple, parmi les gardiens de la paix
âgés de 35 à 44 ans, la prévalence de la goutte était de 11 pour 1 000
chez les hommes âgés de 35 à 39 ans et de 20 pour 1 000 chez ceux
de 40 à 44 ans.
Quoi qu’il en soit, le risque de goutte augmente
avec le degré de l’uricémie.
Il est faible pour les uricémies comprises
entre 70 et 80 mg/L ; il est élevé pour les uricémies supérieures à
90 mg/L.
Le risque de goutte augmente aussi avec la durée
de l’hyperuricémie.
Si importante que soit l’hyperuricémie, la goutte
ne survient, en règle générale, que plusieurs années après son
installation.
La goutte idiopathique ne commence habituellement
qu’après 30 ans alors que l’hyperuricémie est présente depuis le
début de l’âge adulte.
Parfois, cependant, l’hyperuricémie et les
accès goutteux surviennent après quelques semaines seulement
d’hyperuricémie induite par la pyrazinamide au cours des
traitements antituberculeux.
Comme le risque de goutte est
fonction non seulement du degré mais aussi de la durée de
l’hyperuricémie, la prévalence de la goutte augmente avec l’âge
moyen de la population étudiée.
Par exemple, dans la population
masculine de Framingham elle était de 0,2 % à l’âge moyen de
44 ans et de 1,5 % 14 ans plus tard.
À l’âge de 58 ans, la prévalence
de la goutte atteignait 16,7 % pour les uricémies de 70 à 79 mg/L,
de 25 % pour les valeurs de 80-89 mg/L et de plus de 90 % pour les
uricémies supérieures ou égales à 90 mg/L.
Dans une étude
prospective menée à Boston pendant une période de 14,9 années,
l’incidence de la goutte s’établissait à 4,90 % pour une uricémie
supérieure ou égale à 90 mg/L, à 0,5 % pour une uricémie comprise
entre 70 et 90 mg/L et à 0,1 % pour une uricémie inférieure à
70 mg/L.
Chez les gardiens de la paix parisiens dont l’âge moyen était
de 45 ans, la prévalence de la goutte était de 4,9 % pour les uricémies
comprises entre 70 et 80 mg/L, de 9,6 % pour les uricémies
comprises entre 80 et 89 mg/L et de 30 % pour les uricémies égales
ou supérieures à 90 mg/L.
Dans les populations où l’hyperuricémie
est plus fréquente que dans les populations occidentales, la
fréquence de la goutte l’est aussi, comme on pouvait s’y attendre.
Elle est de 10 % chez les Maoris de Nouvelle-Zélande dont
l’uricémie moyenne est de 70,6 mg/L.
Comme l’hyperuricémie, la goutte est plus rare chez la femme que
chez l’homme.
Aux États-Unis, la prévalence de la goutte féminine
serait de 0,10 %, et la proportion des gouttes féminines par rapport
à l’ensemble de la population des goutteux certainement très
supérieure à 5 %.
Enfin, les études prospectives et rétrospectives évaluant les
conséquences de l’hyperuricémie et de la goutte commune sur la
fonction rénale montrent que l’hyperuricémie ne constitue pas de
facteur de risque notable de détérioration de la fonction rénale.
Physiopathologie de l’hyperuricémie
idiopathique et de la goutte primitive
:
A - MÉTABOLISME DE L’ACIDE URIQUE
:
1- Pool de l’acide urique :
On appelle pool de l’acide urique la quantité d’acide urique de
l’organisme dans laquelle l’acide urique radiomarqué injecté par
voie veineuse se dilue rapidement : c’est l’acide urique échangeable.
La technique de mesure du pool miscible de l’acide urique repose
sur le principe suivant : après qu’on ait injecté à un sujet par voie
veineuse une quantité définie d’acide urique marqué par de l’azote
ou du carbone isotopique radioactif, l’acide urique marqué se
mélange avec l’acide urique de l’organisme disponible pour le
mélange, puis la radioactivité spécifique du plasma décroît
exponentiellement en fonction du temps.
En ordonnées les points
de cette courbe exponentielle s’alignent sur une droite : son
extrapolation au temps zéro permet de calculer quelle aurait été la
radioactivité spécifique si la dilution de l’acide urique marqué dans
l’acide urique disponible pour le mélange avait été réalisée dès la
fin de l’injection.
De cette radioactivité initiale théorique Ro, on
déduit aisément, connaissant la quantité de radioactivité injectée Ri,
la quantité d’acide urique « mélangeable », c’est-à-dire le pool
miscible de l’acide urique.
En outre, la pente de la droite est
proportionnelle au taux de renouvellement de l’acide urique dans le
pool, c’est-à-dire à la quantité d’acide urique qui, dans un temps
donné, sort du pool.
Chez le sujet normal, le pool miscible de l’acide urique varie selon
les individus de 600 à 1 600 mg. Environ 65 % de l’acide urique du
pool se renouvelle quotidiennement, les valeurs trouvées allant de
50 à 95 %.
C’est donc environ 650 mg d’acide urique qui pénètrent
chaque jour dans le pool tandis qu’une même quantité en sort.
Chez le sujet normal, il n’entre dans le pool que l’acide urique
nouvellement synthétisé par le foie et il ne sort du pool que de
l’acide urique détruit ou éliminé dans les urines.
Le taux de
renouvellement de l’acide urique correspond donc à la somme de
l’uricolyse intestinale et de l’uricoélimination rénale.
Chez le
goutteux, le pool miscible de l’acide urique est augmenté de 2 à
25 fois, et davantage dans la goutte tophacée ; il est habituellement
de 1 600 à 4 000 mg mais il peut dépasser 30 000 mg et une partie
des dépôts d’urate de sodium participe aux échanges comme le
montre la présence d’acide urique marqué dans la partie
superficielle des tophus après injection intraveineuse.
L’acide urique
des tophus peut constituer d’ailleurs la grande majorité du pool
miscible.
Le taux de renouvellement de l’acide urique du pool est
augmenté lui aussi mais chez le goutteux, l’acide urique arrivant
quotidiennement dans le pool peut provenir non seulement du
métabolisme purinique mais aussi des dépôts uratiques.
L’hyperuricémie qui engendre la goutte primitive commune peut
provenir d’une hyperuricoformation mais un déficit de
l’uricoélimination rénale semble aussi y participer et chez certains
goutteux, il semble même seul en cause.
2- Sources de l’acide urique :
* Purinosynthèse de novo
:
Les sources de l’acide urique sont le catabolisme des acides
nucléiques alimentaires, le catabolisme des acides nucléiques
cellulaires, mais surtout la transformation directe en acide urique
d’une partie des nucléotides puriniques issus de la purinosynthèse de novo.
Un nucléotide purinique est constitué d’une purine libre :
adénine, guanine, xanthine, hypoxanthine, d’une molécule de
ribose et d’une molécule de phosphate.
Les nucléotides puriniques naturels sont l’acide adénylique (AMP), l’acide
guanylique (GMP), l’acide xanthylique (XMP) et l’acide inosinique
(IMP) dont la purine est l’hypoxanthine.
Les acides nucléiques sont
formés de nucléotides puriniques et de nucléotides pyrimidiques.
La purinosynthèse de novo, c’est-à-dire la synthèse des composés
puriniques à partir de divers molécules non puriniques, s’effectue
surtout dans le cytoplasme des cellules du foie.
Elle comprend plusieurs étapes.
La synthèse du phosphoribosylpyrophosphate s’effectue par fixation d’un groupe
pyrophosphate détaché de l’adénosine triphosphate (ATP) sur le
ribose-5-phosphate et est catabolysée par la phosphoribosylpyrophosphate-
synthétase (PRS) dont on connaît au moins trois
isoformes.
Trois acides désoxyribonucléiques (ADN)
complémentaires numérotés 1, 2 et 3 ont été clonés et séquencés
codant pour des polypeptides de longueur identique et de très
grande homologie de structure.
Chaque isoforme de PRS est codé
par un gène PRS séparé.
Les gènes PRS1 et PRS2 sont situés sur
deux régions différentes du chromosome X (Xq22-24 et Xp22,2-22,3)
et sont très largement exprimés.
Le gène PRS-3 situé sur le
chromosome 7 ne semble transcrit que dans le testicule.
La mieux connue est la PRS1-érythrocytaire.
La sous-unité de
l’enzyme érythrocytaire a un poids moléculaire de 34,5 kDa et peut
subir une agrégation contenant 2, 4, 8, 16 et 32 sous-unités
identiques, l’activité enzymatique provenant seulement des deux
multimères les plus grands.
La PRS nécessite impérativement
un phosphate organique comme activateur allostérique, la présence
de magnésium facilite encore l’agrégation des sous-unités.
L’autre
substrat, le ribose-5-phosphate ne modifie pas l’agrégation
enzymatique.
Des variants humains possédant une hyperactivité ont
été décrits chez des malades goutteux.
La première réaction irréversible de la purinosynthèse de novo
consiste en la formation de phosphoribosylamine à partir du
phosphoribosylpyrophosphate et de la glutamine.
Elle est
catalysée par une amidotransférase spécifique.
L’amidotransférase
humaine a deux conformations : les monomères actifs de
133 kDa sont convertis de façon réversible en dimères inactifs de
272 kDa. Les monomères et les dimères sont en équilibre en
l’absence de ribose-phosphate et de nucléotide.
L’interconversion
s’effectue sous l’effet du substrat qui dissocie l’enzyme en ses deux
sous-unités actives.
Le rendement de la réaction est réglé
principalement par le taux intracellulaire des nucléotides puriniques : la réaction est stimulée par l’abaissement de ce taux et
inhibée par son augmentation, l’amidotransférase possédant deux
sites allostériques de fixation des nucléotides inhibiteurs, différents
du site du substrat.
L’effet inhibiteur des nucléotides est bloqué par
l’augmentation de la concentration du phosphoribosylpyrophosphate.
Une fois constitué la phosphoribosylamine, l’organisme dispose en
abondance de substances qui permettent l’édification de l’acide
inosinique selon un processus complexe faisant intervenir différentes
molécules au cours de 11 réactions.
Il s’agit de la glycine, de groupes formyls de la glutamine, de l’acide aspartique et du CO2.
C4, C5 et N7
proviennent de la glycine ; N3 et N9 proviennent de l’amide de la
glutamine ; N1 provient de l’acide aspartique ; C2 et C8 proviennent
de groupes formyls ; C6 vient du CO2.
Notons que l’azasérine empêche la transformation du
formylglycinamide ribotide (FGAR) en formylglycinamidine ribotide
(FGAM).
L’activité de la purinosynthèse de novo peut être évaluée
par mesure de la quantité de carbone ou d’azote isotopiques
incorporés dans l’acide urique urinaire après administration de
glycine-N15 ou 1-C14 ou d’un autre précurseur de purines marqués
par le carbone ou l’azote isotopique.
Après administration de
glycine-N15 à un sujet normal, la courbe d’incorporation atteint son
maximum vers le quatrième jour puis elle diminue lentement.
Un pic précoce au deuxième jour de la courbe d’incorporation
augmentée au bout de 10 jours signale une hyperpurinosynthèse de
novo.
L’acide inosinique issu de la purinosynthèse de novo se transforme
rapidement en acide adénylique et en acide guanylique qui sont les
nucléotides puriniques de l’acide ribonucléique (ARN) et de l’ADN.
Quand ils sont formés en excès, ces nucléotides sont en partie
catabolisés sans être entrés dans la constitution des acides nucléiques
cellulaires, c’est pourquoi cette voie « courte » est dite « voie de
sauvetage » de la purinosynthèse de novo.
La dégradation
de l’acide inosinique aboutit à l’hypoxanthine, celle de l’acide
xanthylique à la xanthine et celle de l’acide guanylique à la guanine.
Une désaminase (la guanase) transforme la guanine en xanthine.
La
transformation oxydative de l’hypoxanthine en xanthine et de la
xanthine en acide urique est catalisée par une enzyme abondante
dans le foie et la muqueuse intestinale : la xanthine-oxydase. Des
traces d’activité enzymatiques sont détectables dans d’autres tissus
mais aucune dans les leucocytes, dans les globules rouges, dans les
fibroblastes en culture.
La protéine est détectable par des méthodes immunohistochimiques dans les cellules endothéliales où la
xanthine-oxydase jouerait un rôle dans la défense
antimicrobienne.
La xanthine-oxydase est une métalloflavoprotéine qui possède des
atomes de fer et de molybdène et qui est capable d’oxyder de
nombreuses variétés de purines et de pyrimidines.
C’est la forme
oxydée de la xanthine-oxydase obtenue après oxydation des groupes
thiols de la protéine qui est responsable de la formation de l’acide
urique.
Il faut signaler que cette conversion s’accompagne de la
production de radicaux libres, importants médiateurs de
l’inflammation.
Chez les mammifères autres que l’homme et les
singes supérieurs, une enzyme, l’uricase, transforme l’acide urique
en allantoïne.
L’homme et les singes supérieurs sont
dépourvus d’uricase et, chez eux, l’acide urique est le terme de la
« voie de sauvetage » de la purinosynthèse.
Les concentrations sanguines d’hypoxanthine et de xanthine sont
très faibles : environ 1 mg/L de xanthine et 2 mg/L d’hypoxanthine,
de même que leur débit urinaire quotidien : environ 6 mg de
xanthine et 10 mg d’hypoxanthine.
L’hypoxanthine et la xanthine sont en très grande partie récupérées
pour la synthèse des nucléotides puriniques correspondants grâce à
leur union avec le phosphoribosylpyrophosphate, la réaction étant
catabolisée par une enzyme : l’HGPRT.
L’adénine dérivée de l’acide adénylique n’est pas transformée en
acide urique.
Une petite partie est éliminée dans l’urine.
La presque
totalité de l’adénine est réutilisée pour la synthèse de l’acide adénylique par union avec le phosphoribosylpyrophosphate grâce à
une autre enzyme, l’adénine-phosphoribosyltransférase.
L’organisme possède aussi des enzymes capables de reconstituer les
nucléotides puriniques à partir des purines libres mais il semble que
ces réactions soient normalement très lentes.
Le phosphoribosylpyrophosphate est utilisé non seulement dans la
première réaction de la purinosynthèse de novo (réaction de
formation de la phosphoribosylamine) mais aussi dans la synthèse
des nucléotides puriniques à partir des purines libres.
Les globules rouges jouent un rôle important dans le métabolisme
des purines.
Les purines qui entrent dans le globule rouge sont
rapidement transformées en nucléotides par union avec du phosphoribosylpyrophosphate grâce à la présence dans l’hématie
d’HGPRT et d’adénine-phosphoribosyltransférase.
C’est dans des
lysats de globules rouges que ces enzymes sont habituellement
dosées. Les globules rouges sont dépourvus de xanthine-oxydase.
On peut aussi doser le phosphoribosylpyrophosphate et l’HGPRT
dans les fibroblastes de la peau dont le cytoplasme contient aussi les
enzymes nécessaires à la purinosynthèse de novo.
Après addition
au milieu de culture d’azasérine, qui bloque la purinosynthèse de
novo au stade FGAR, la quantité produite de FGAR reflète
l’activité de la purinosynthèse de novo.
3- Uricolyse :
Les sorties d’acide urique du pool se font par uricolyse et
uricoélimination rénale.
Une certaine quantité d’acide urique est
détruite dans l’organisme humain bien qu’il soit dépourvu d’uricase.
Après injection intraveineuse d’acide urique-N15 on ne trouve dans
l’acide urique urinaire qu’environ 75 % de l’isotope.
Le reste de
l’acide urique injecté est catabolisé et l’azote isotopique dont il était
porteur est incorporé dans l’urée et l’ammonium urinaires et dans
l’azote fécal.
D’autre part, en régime apurinique, le taux de
renouvellement de l’acide urique dépasse l’uricurie des 24 heures
d’environ 200 mg qui sont donc détruits ou éliminés par voie
extrarénale.
L’uricolyse est presque entièrement intestinale ; elle
porte surtout sur l’acide urique entrant dans l’intestin avec les
sécrétions digestives.
Elle est le fait des sécrétions intestinales qui
sont pourvues d’uricase, et dont le rôle est prouvé par la réduction
considérable de l’uricolyse intestinale à la suite de l’ingestion
d’antibiotiques.
Il y a probablement aussi une uricolyse
cellulaire mais de faible importance.
Les leucocytes contiennent en
particulier une peroxydase capable de dégrader l’acide urique et
de dissoudre les cristaux d’urate de sodium.
4- Uricoélimination rénale
:
Tandis que dans le sang l’acide urique est à l’état de mono-urate de
sodium, dans l’urine une importante proportion de l’acide urique est à l’état libre.
Cette proportion dépend du pH urinaire : à pH 5,8
la moitié de l’acide urique est à l’état libre, à pH 7,4 il est presque
entièrement à l’état d’urate de sodium.
L’acide urique libre est
17 fois moins soluble dans l’eau que l’urate de sodium.
C’est
pourquoi l’acidité urinaire qui augmente la proportion d’acide
urique libre est un facteur de lithiase urique.
Il est à noter que l’acide
urique est deux à trois fois plus soluble dans l’urine que dans l’eau
en raison de la présence de certaines substances telles que l’urée ou
les mucoprotéines urinaires.
Chez le sujet normal, la clairance de l’acide urique est en moyenne
de 8 mL/min mais elle varie notablement selon les sujets.
En
régime apurinique, l’uricurie varie selon les sujets de 250 à
600 mg/j.
On admet qu’en régime apurinique la limite
supérieure de l’uricurie normale est de 600 mg/j.
Chez l’adulte
normal, le rapport uricurie/créatininurie est en moyenne de 0,3 et il
est toujours inférieur à 0,50.
L’uricurie augmente avec l’uricémie
d’abord lentement puis rapidement et linéairement à partir de 90 à
100 mg/L.
À partir de ces mêmes valeurs de l’uricémie, la clairance
de l’acide urique augmente rapidement.
L’uricurie et la clairance
de l’acide urique augmentent aussi avec le débit urinaire.
La physiologie de l’excrétion rénale de l’acide urique est complexe
et comprend plusieurs mécanismes.
Le fait que la fixation
glomérulaire de l’acide urique soit quasi complète et que le rapport
clairance de l’acide urique sur clairance de la créatinine soit de
l’ordre de 7 à 10%implique une réabsorption tubulaire de 90 à 93 %
de l’acide urique filtré.
Cependant dès 1950, l’hypothèse d’une uricosécrétion tubulaire était soulevée par Pretorius et Kirk qui
découvrirent que la clairance de l’acide urique d’un sujet était
supérieure à la filtration glomérulaire.
De surcroît, Gutman et
al montrèrent que la clairance de l’acide urique pouvait
expérimentalement être supérieure à la filtration glomérulaire
lorsque des sujets recevaient de fortes doses de probénécide et une
perfusion d’acide urique et de mannitol.
Enfin une autre preuve de
l’uricosécrétion tubulaire est fournie par le fait que le chien
dalmatien (qui comme l’homme est dépourvu d’uricase) a une
clairance de l’acide urique beaucoup plus élevée que les autres
chiens.
Le caractère bidirectionnel des transferts tubulaires actifs de l’acide
urique (réabsorption et sécrétion) permettrait de comprendre les
effets opposés selon les doses de diverses médications (acide
acétylsalicylique, phénylbutazone) sur l’uricurie : elles la
diminueraient à faibles doses parce que ces substances entraveraient
alors exclusivement ou surtout l’uricosécrétion tubulaire, elles
l’augmenteraient à fortes doses parce que leurs effets inhibiteurs sur
l’uricoréabsorption l’emporteraient sur leur action inhibitrice sur
l’uricosécrétion.
En résumé, il y a probablement filtration glomérulaire,
complète ou presque complète de l’acide urique, réabsorption
tubulaire proximale, sécrétion tubulaire probablement proximale
mais siégeant peut-être aussi plus en aval dans le tubule.
L’importance respective de ces transferts tubulaires reste néanmoins
impossible à préciser.
B - DE L’HYPERURICÉMIE À LA GOUTTE
:
Dans plus de 90 % des cas, l’hyperuricémie est dite idiopathique,
c’est-à-dire qu’elle résulte soit d’une hyperproduction d’acide urique
sans perturbation identifiée du métabolisme des purines (en particulier sans perturbation enzymatique de la purinosynthèse de
novo), soit d’une diminution de l’excrétion rénale de l’acide urique,
soit des deux mécanismes à la fois.
L’hyperuricémie idiopathique
est d’abord asymptomatique, et elle le reste le plus souvent
indéfiniment.
Dans 20 à 30 % des cas elle finit par entraîner la goutte
d’autant plus souvent et d’autant plus tôt qu’elle est plus élevée.
On
parle alors de goutte primitive ou goutte commune.
Goutte commune
:
* Goutte commune et perturbation du métabolisme de l’acide urique
:
Environ 20 % des patients atteints de goutte commune ont une uricurie qui dépasse 600 mg/j en régime apurinique.
L’hyperuricémie de ces goutteux dits hyperexcréteurs résulte donc,
au moins en partie, d’une hyperuricoformation.
La courbe
d’incorporation dans l’acide urique urinaire de l’azote ou du
carbone isotopiques marquant un corps purinoprécurseur fait la
preuve de la responsabilité d’une hyperpurinosynthèse de novo
chez les goutteux hyperexcréteurs.
Non seulement
l’incorporation est supérieure à la normale mais la courbe a un pic
très précoce qui signale la transformation directe en acide urique
d’une partie excessive des nucléotides puriniques issus de la
purinosynthèse de novo.
La pathogénie de cette hyperpurinosynthèse
est obscure.
Soixante-dix à 80 % des sujets atteints
de goutte commune sont normoexcréteurs : l’uricurie est normale
en régime apurinique.
Cela signifie qu’une réduction de
l’uricoélimination rénale concourt à leur hyperuricémie.
Même
quand leur filtration glomérulaire mesurée par la clairance de la
créatinine est normale, les goutteux ont une clairance de l’acide
urique en moyenne inférieure à celle des témoins.
De surcroît, la
clairance de l’acide urique des goutteux est nettement inférieure à
celle des témoins dont l’uricémie a été portée expérimentalement
(par ingestion d’acide ribonucléique) à la même valeur que celle des
goutteux, ou encore inférieure à la clairance de l’acide urique de
malades dont l’hyperuricémie provient d’une hémopathie.
En
réalité, les frontières entre ces trois variétés physiopathologiques de
la goutte sont imprécises, et leurs fréquences respectives sont mal
fixées.
* Goutte commune et facteurs génétiques
:
Le caractère héréditaire et familial de la goutte est reconnu depuis
l’Antiquité.
Au moins 30 % des goutteux se connaissent au moins
un parent goutteux, leur père ou un de leurs frères le plus souvent.
L’hyperuricémie asymptomatique est nettement plus fréquente chez
les membres de la famille d’un goutteux que dans la population
générale.
Le fait que dans la plupart des populations étudiées la
distribution des valeurs de l’uricémie soit approximativement
gaussienne avec une tendance à s’étaler dans les zones d’uricémie
élevée est en faveur d’une hérédité plurigénique.
* Goutte commune et alimentation :
Le rôle de l’alimentation dans l’hyperuricémie est certain, quoique
limité.
Les goutteux sont plus souvent obèses que les témoins.
Il y a
une corrélation positive significative entre l’uricémie et le poids
corporel, ou divers index pondéraux, y compris chez les sujets
âgés.
Un régime de restriction purinoprotidique, lipidique et
calorique entraîne une diminution de l’uricémie qui rend compte de
la relative rareté de la goutte dans les pays sous-développés et de sa
raréfaction pendant les périodes de guerre.
Il semble que sous
régime antigoutteux, l’abaissement de l’uricémie, variable selon les
sujets, soit en moyenne de 10 mg/L.
Une diminution de cet ordre
de grandeur suffit pour corriger l’hyperuricémie, si elle n’atteint pas
80 mg/L, mais ce régime est insuffisant pour ramener à moins de
70 mg/L l’uricémie de la plupart des goutteux.
Inversement une
élévation de l’uricémie d’environ 10 mg/L par régime
hypercalorique suffit à rendre hyperuricémique, et donc expose à la
goutte, les nombreux hommes dont l’uricémie est comprise entre 60
et 70 mg/L.
Les mécanismes par lesquels les habitudes alimentaires
entraînent une élévation de l’uricémie sont complexes et mal connus.
Depuis l’Antiquité, la goutte est réputée favorisée par l’alcoolisme.
Une hyperuricémie quelquefois considérable dépassant 100 mg/L
peut accompagner l’éthylisme aigu, et durer plusieurs jours, elle
est due à une réduction de l’uricoélimination rénale probablement
par hyperlactacidémie.
En revanche l’influence de l’alcoolisme
chronique sur l’uricémie est plus incertaine.
* Goutte commune et maladies associées
:
Les sujets atteints de goutte commune sont plus souvent atteints
d’hypertension artérielle que les témoins.
Cela tient
vraisemblablement au fait que différents facteurs, notamment le
poids corporel, influencent la pression artérielle.
Les associations
entre hyperuricémie et obésité et la corrélation significative entre
uricémie et triglycéridémie persistant même à poids corporel
constant, sont bien établies.
L’hyperuricémie des hypertendus
et des hypertriglycéridémiques pourrait peut-être faire partie du
syndrome « X » ou syndrome de Reaven.
Ce syndrome
génétiquement déterminé associe une hypertension artérielle, une
résistance à l’insuline avec une résistance à la captation du glucose
et hyperinsulinémie, une dyslipidémie définie par une
hypertriglycéridémie, et un taux plasmatique élevé du high density
lipoprotein (HDL) cholestérol.
Dans ce syndrome, il y a une
corrélation significative entre l’uricémie et le degré
d’insulinorésistance.
De surcroît, ce syndrome X est associé à
l’insuffisance coronarienne.
Goutte primitive : description clinique
A - ACCÈS GOUTTEUX :
1- Circonstances déclenchantes
:
L’accès de goutte survient le plus souvent sans cause apparente.
Toutefois certains facteurs déclenchants sont parfois allégués : excès
alimentaires ou alcooliques, traumatismes portant sur la jointure,
parfois aussi traumatismes à distance, microtraumatismes répétés
comme ceux qui résultent d’une marche prolongée, efforts
musculaires intensifs, expositions au froid ou à l’humidité, infections
aiguës traitées ou non par les antibiotiques.
Les médicaments hyperuricémiants, notamment les diurétiques, peuvent déclencher
une crise de goutte.
À l’opposé, les accès goutteux survenant au
début d’un traitement hypo-uricémiant sont une des principales
causes d’interruption de ce traitement lorsque les malades ne sont
pas prévenus.
Un accès goutteux peut survenir quelques jours après
une intervention chirurgicale ou après un infarctus du myocarde.
La responsabilité de ces facteurs ne paraît guère douteuse même si
leur mécanisme d’action est mal connu.
En fait, l’effet de certains
d’entre eux, en particulier des diurétiques, s’explique par l’élévation
plus ou moins importante de l’uricémie qu’ils produisent.
À
l’opposé, la baisse de l’uricémie induite par un traitement hypouricémiant
favorise probablement la mobilisation et la dispersion
dans la cavité articulaire de dépôts uratiques intracartilagineux.
2- Accès de goutte du gros orteil
:
La crise de goutte survient le plus souvent sans symptôme avantcoureur
mais, quelquefois, divers prodromes, d’ailleurs souvent les
mêmes pour un même malade, annoncent la crise de goutte.
Il peut
s’agir de manifestations extra-articulaires : irritabilité, insomnies,
céphalées, troubles digestifs divers survenant 1 à 3 jours avant
l’accès proprement dit.
Beaucoup plus souvent, il existe une gêne
discrète au siège de l’articulation qui va être frappée 24 à 48 heures
plus tard.
On pourrait d’ailleurs considérer cette gêne initiale comme
le début de la crise.
Elle a l’intérêt de prévenir la survenue de la
crise proprement dite par la prise de 1 à 2 mg/j de colchicine
pendant quelques jours.
Il arrive enfin que ces manifestations
considérées comme prodromiques ne soient pas suivies d’accès
goutteux.
L’accès de goutte du gros orteil est particulièrement caractéristique,
très souvent inaugural.
Il débute brusquement et en quelques heures l’inflammation devient maximale.
La douleur est atroce faisant
redouter le moindre contact et marquée par des recrudescences
nocturnes qui entraînent l’insomnie.
Souvent, le malade est
incapable de marcher et confiné au lit.
Le gros orteil tout entier est
le siège d’un gonflement volumineux qui diffuse souvent au dos du
pied.
La peau est rouge, lisse, luisante, les veines du pied et de la
jambe sont souvent dilatées.
La moindre tentative de mobilisation
du gros orteil est atrocement douloureuse.
Ces signes inflammatoires
locaux peuvent s’accompagner de fièvre, d’hyperleucocytose avec polynucléose neutrophile.
La crise dure généralement 5 à 10 jours.
Ensuite, les signes locaux d’inflammation s’atténuent puis
disparaissent.
Souvent, à la fin de la crise, la peau qui recouvre le
gros orteil desquame et retrouve ensuite un aspect normal.
Cette description correspond en tout point à l’autodescription
historique donnée par Sydenham en 1683.
Pour illustrer l’intensité
de la douleur, Sydenham utilisa des comparaisons « une déchirure
des fibres, la morsure d’un chien qui rongerait les os. »
Il continuait
ainsi : « la partie affectée est d’une telle sensibilité qu’elle ne peut
supporter le poids des draps qui la recouvrent ni souffrir que des
pas trop lourds ébranlent la chambre.
Ce supplice dure toute la nuit
et s’y ajoute un besoin inquiet de tourner de-ci de-là la partie malade
et d’un changement presque perpétuel de position.
Et au bout de
quelques jours, tout se calme au chant du coq. »
3- Caractères généraux de l’accès goutteux
:
L’accès goutteux du gros orteil est évidemment le plus typique.
Les
autres accès goutteux typiques ont en commun un certain nombre
de caractères.
Le premier est la brusquerie d’installation de
l’inflammation goutteuse : c’est en quelques heures seulement
qu’elle atteint son maximum.
Cette brusquerie d’installation est un
caractère important pour la distinguer des autres arthrites, car même
les arthrites septiques pyogènes commencent rarement aussi
brutalement.
L’inflammation articulaire atteignant une intensité
maximale en moins de 24 heures était d’ailleurs l’un des critères
diagnostiques retenus par l’American College of Rheumatology.
Dans 60 % des cas environ le début de la crise est nocturne, ce qui
correspond à la plupart des descriptions cliniques classiques.
Néanmoins, dans 40 % des cas, les accès commencent dans la
journée.
Tous les signes cardinaux de l’inflammation locale sont au
maximum dans la crise de goutte : la douleur est atroce, le
gonflement est souvent volumineux et diffuse au-delà de
l’articulation intéressée.
Dans quelques cas, on observe une
extravasation sanguine sous-cutanée : à la rougeur s’associe un
purpura, voire de petites ecchymoses.
L’intensité de la douleur reste
probablement le plus remarquable de ces caractères d’inflammation
goutteuse aiguë.
La douleur souvent intolérable justifie de
nombreuses comparaisons effrayantes « ceux qui l’ont endurée la
comparent à une sensation d’un clou qu’on enfonce dans la jointure,
au déchirement des chairs par de puissantes tenailles, à la morsure
d’un chien dont les dents leur broieraient les os, à une vigoureuse
pression exercée à l’aide d’un étau » (Cliniques de Trousseau).
La crise de goutte s’accompagne assez souvent de fièvre.
La fièvre,
qui peut être précédée de frissons, est le plus souvent modérée mais
elle dépasse parfois 39 °C, elle est relativement proportionnelle à
l’importance de l’inflammation articulaire, et l’accès de goutte peut
être pris pour une arthrite aiguë infectieuse.
Souvent, la vitesse de
sédimentation globulaire est augmentée de l’ordre de 20 à 60 mm à
la première heure, elle peut dépasser 60 et même 100 mm dans les
crises particulièrement intenses.
Au genou, l’inflammation goutteuse crée un épanchement articulaire
assez abondant pour qu’il puisse être ponctionné facilement.
Le
liquide est souvent opalin, parfois franchement trouble comme dans
une arthrite à pyogènes.
Il contient généralement 5 000 à
20 000 cellules par mm3, quelquefois plus de 30 000 et même plus
de 50 000.
Dans quelques cas, le liquide synovial contenait plus de
100 000 cellules par mm3 comme dans l’arthrite septique.
L’examen
au microscope ordinaire du liquide synovial à l’état frais permet
d’observer presque toujours des microcristaux d’urate de sodium
dont les uns sont libres et les autres inclus dans les leucocytes et
tout particulièrement les polynucléaires où les cristaux subissent une
destruction.
Ce sont des cristaux en aiguilles aux bouts pointus ou
émoussés.
Souvent, ils sont longs et ils peuvent alors embrocher le
polynucléaire de part en part.
Examinés en lumière polarisée, ils
possèdent une forte biréfringence négative.
Avec un compensateur
rouge, les cristaux sont jaunes quand ils sont parallèles à l’axe du
compensateur, et bleus quand ils sont perpendiculaires à cet axe.
La présence de microcristaux d’urate de sodium dans le liquide
articulaire est pathognomonique de l’inflammation goutteuse.
Au
genou, la ponction du liquide articulaire est facile, elle l’est moins
aux autres jointures qu’il faut tout de même s’efforcer de
ponctionner quand le diagnostic de goutte est incertain.
Il est
exceptionnel que les cristaux d’urate de sodium ne soient pas
décelés lorsque leur recherche est soigneuse.
Dans de rares cas,
ils ne sont pas décelés en raison de leur siège para-articulaire (dans
une bourse séreuse, par exemple), ou en raison de leur très petite
taille.
Lorsqu’elle n’est pas traitée, la crise de goutte finit par guérir
spontanément.
Les premières crises ont une durée le plus souvent
de 5 à 10 jours et en tout cas presque toujours de moins de
2 semaines.
La crise de goutte ne laisse pas de séquelle.
Une dernière
particularité est la sensibilité de l’arthrite goutteuse à la colchicine
qui constitue un bon argument diagnostique en faveur de la goutte.
Après le premier accès il s’en produit presque toujours d’autres.
Au
début, ils sont séparés habituellement par de longs intervalles,
6 mois, 1 an, 2 ans.
On cite même des sujets qui n’ont eu qu’une
crise de goutte en 20 ans sans prédilection saisonnière notable. Au
fil du temps, les accès goutteux tendent à devenir plus fréquents.
La
goutte était certainement la cause la plus commune des arthrites
aiguës récidivantes.
4- Accès goutteux atypiques
:
La crise de goutte n’a pas toujours les caractères qui viennent d’être
décrits.
Il est classique de décrire des accès pseudophlegmoneux.
Ce qualificatif peut s’appliquer à tous les accès
suraigus intéressant une jointure superficielle, en particulier la métatarsophalangienne du gros orteil.
À l’opposé, les crises de
goutte atténuées sont relativement fréquentes.
Elles peuvent être
spontanément de faible intensité ou être dues à un traitement
insuffisant.
La douleur devient alors supportable, le gonflement est
modéré.
Après plusieurs années d’évolution, certains accès goutteux
non traités ou insuffisamment traités, au lieu de guérir comme cela
est classique en 5 à 10 jours, peuvent persister plusieurs semaines,
et même toucher plusieurs articulations.
Ces accès polyarticulaires
se prolongent parfois 2 mois, 3 mois, et même plus.
Au bout de
plusieurs années se constituait une raideur douloureuse permanente
ou intermittente des articulations frappées par les accès.
Encore de
nos jours, et dans quelques cas rares, cette raideur douloureuse
permanente a pu s’installer très rapidement dès les tout premiers
accès.
5- Topographie du premier accès goutteux
:
Dans environ deux tiers des cas, le premier accès frappe le gros orteil
d’un seul côté.
Il peut être intéressé initialement seul ou avec
d’autres articulations.
Quelquefois, le premier accès atteint une
autre articulation du pied ou l’articulation tibiotarsienne.
Si on
prend en compte cette atteinte du pied ou de la cheville, environ
80 % des goutteux signalent que le pied ou la cheville avaient été
intéressés lors du premier accès.
Dans moins de 10 % des cas,
l’inflammation goutteuse frappe initialement le membre supérieur,
une articulation des doigts, le poignet ou la bourse séreuse rétroolécranienne.
Dans environ 15 % des cas, le premier accès intéresse
plus d’une jointure.
Le plus souvent, cette polyarthrite goutteuse
concerne les pieds et les chevilles.
Enfin, il faut signaler que les
localisations extrapodales du premier accès goutteux sont souvent
favorisées par une détérioration de l’articulation intéressée, soit par
un traumatisme, soit par des microtraumatismes articulaires.
Un
exemple donné par de Sèze et Ryckewaert illustre cette donnée :
un malade étudié eut sa première crise de goutte au poignet droit
un peu après avoir passé des heures à tailler ses arbres fruitiers.
6- Autres accès
:
L’inflammation goutteuse marque souvent avec le temps une
tendance à s’étendre aux genoux, aux articulations des doigts, aux
poignets, aux coudes.
L’extension aux membres supérieurs, peu
fréquente au cours des 10 premières années, était très fréquente chez
les sujets dont la première crise de goutte remontait à plus de
20 ans.
Les signes classiques d’inflammation goutteuse diffèrent quelque
peu selon la topographie des accès.
À intensité inflammatoire égale,
la douleur est plus intense aux articulations serrées, le gonflement
est beaucoup plus apparent aux articulations superficielles.
Les
articulations des autres orteils : métatarsophalangiennes (la
cinquième surtout) ou interphalangiennes peuvent être frappées soit
en même temps que le gros orteil, soit isolément.
L’atteinte des
articulations médiotarsiennes et tarsométatarsiennes qui est
fréquente se signale par un gonflement du dos du pied volumineux,
chaud et rouge.
La goutte aiguë est aussi une des causes de
tendinite, de tendinobursite achilléenne, de talalgie plantaire.
Dans
les crises atteignant la tibiotarsienne, l’inflammation peut s’étendre
aux gaines tendineuses, rétromalléolaires ou antérieures.
Au genou,
l’inflammation goutteuse est le plus souvent typique. Néanmoins,
une fois l’inflammation disparue il n’est pas rare que le genou reste
douloureux pendant plusieurs semaines et même pendant plus de
1 mois, surtout quand les crises l’ont frappé plusieurs fois.
L’inflammation goutteuse du genou peut s’étendre à la bourse
séreuse prérotulienne, à celle de la patte-d’oie, aux tendons
périarticulaires et il arrive que seules ces structures juxta-articulaires
soient la première localisation de l’inflammation goutteuse.
L’accès de goutte est rare à la hanche.
En règle générale, l’atteinte
de la hanche ne s’observait qu’à une période avancée de l’évolution
au cours d’une polyarthrite goutteuse.
L’accès provoque
généralement une douleur très vive et un blocage de l’articulation.
Les articulations des doigts étaient assez souvent atteintes dans les
gouttes anciennes.
Toutes les articulations pouvaient être intéressées
mais l’accès était habituellement monoarticulaire.
On peut aussi
observer de nos jours de façon non exceptionnelle une inflammation
goutteuse aiguë de la pulpe du doigt (classique panaris goutteux de Sézary).
Un accès de goutte du poignet s’observe encore dans les
gouttes anciennes non traitées.
Le gonflement dorsal du poignet
peut être important et surtout l’inflammation des gaines synoviales
tendineuses est classique.
Dans quelques cas, la ténosynovite paraît
isolée.
Au coude, l’articulation elle-même peut être atteinte mais c’est
surtout la bourse séreuse rétro-olécranienne qui est intéressée.
L’inflammation goutteuse aiguë de l’épaule est très rare, peut-être
encore plus rare que celle de la hanche.
De surcroît, il est important
de noter que chez bon nombre de malades ayant eu une épaule
douloureuse, il s’agissait en réalité d’une épaule douloureuse aiguë
par tendinite calcifiante.
Si l’épaule douloureuse aiguë est réellement
de nature goutteuse, elle fait partie habituellement de la polyarthrite
goutteuse.
L’inflammation goutteuse peut encore frapper, exceptionnellement,
la sternoclaviculaire, la temporomaxillaire, la sacro-iliaque, les
articulations intervertébrales créant un lumbago goutteux ou un
torticolis goutteux.
Ces localisations de la goutte aiguë sont
réellement exceptionnelles et ne doivent être reconnues que si la
seule colchicine les guérit très rapidement.
7- Polyarthrite aiguë goutteuse
:
La goutte aiguë peut être polyarticulaire d’emblée.
Elle semble plus
fréquente chez la femme que chez l’homme.
Par la suite, les
crises deviennent polyarticulaires chez la moitié des goutteux
environ.
La polyarthrite goutteuse intéresse rarement plus de quatre
articulations.
Les articulations des membres inférieurs sont plus
souvent atteintes mais celles des membres supérieurs ne sont pas
épargnées notamment le poignet et les articulations des doigts.
Dans la polyarthrite aiguë goutteuse, les articulations sont parfois
frappées simultanément mais beaucoup plus souvent ne sont pas
atteintes en même temps : c’est l’addition ou encore la succession de monoarthrites qui caractérise la polyarthrite aiguë goutteuse.
La polyarthrite goutteuse de début est certainement moins brutale
et moins intense que les accès monoarticulaires typiques ; en
revanche, les signes généraux y sont plus fréquents.
8- Accès de goutte extra-articulaire
:
La place de la goutte aiguë vasculaire, viscérale et nerveuse, très
importante dans les traités d’autrefois, est en réalité extrêmement
restreinte.
Les phlébites, les conjonctivites, iritis, pharyngites,
laryngites, parotidites goutteuses n’ont en fait aucune spécificité.
L’argument qui était retenu était la relation chronologique étroite de
l’une ou l’autre de ces manifestations avec un accès articulaire,
qu’elle l’accompagne, le précède ou le suive immédiatement.
Dans
ce dernier cas, on parlait autrefois de « goutte remontée ».
En fait
l’inflammation vasculaire ou viscérale qui peut précéder l’accès de
goutte peut en réalité être le facteur déclenchant de l’accès luimême,
par exemple une phlébite ou une pharyngite aiguë
infectieuse.
Si les manifestations aiguës de la goutte viscérale ou vasculaire
deviennent de plus en plus rares et, à plus forte raison, disparaissent
sous l’action des traitements hypo-uricémiants, il est raisonnable de
les considérer comme en rapport avec l’hyperuricémie.
Malheureusement, cela n’a été observé qu’exceptionnellement.
Enfin, le fait qu’à l’autopsie de goutteux on n’ait trouvé
qu’exceptionnellement des dépôts uratiques dans d’autres tissus que
dans les articulations donne à penser que la goutte aiguë viscérale
vasculaire ou nerveuse reste beaucoup plus souvent présumée que
démontrée.
Pourtant, la phlébite goutteuse reste admise par
beaucoup d’auteurs.
On la décrit comme une phlébite superficielle
du membre inférieur, très douloureuse, très inflammatoire, peu emboligène, parfois migratrice, récidivante.
On a même observé des
goutteux dont la phlébite guérissait rapidement sous colchicothérapie.
Des dépôts uratiques ont été trouvés exceptionnellement dans le
péricarde ou dans les valvules cardiaques à l’autopsie de goutteux
et ici encore la péricardite aiguë goutteuse, si elle existe, devrait être
confirmée par la mise en évidence de cristaux d’urate de sodium
dans le liquide péricardique.
L’existence de la conjonctivite goutteuse ne semble pas pouvoir être
mise en doute et d’ailleurs appuyée par quelques observations de
tophus goutteux de la sclère.
Quoi qu’il en soit, la goutte aiguë
oculaire reste tout à fait exceptionnelle.
Certaines parotidites aiguës récidivantes semblent dues à une
lithiase uratique salivaire.
L’inflammation goutteuse peut causer
exceptionnellement une laryngite aiguë guérissant rapidement sous
colchicine, due peut-être à une arthrite goutteuse cricoarythénoïdienne dont la preuve fut apportée par la présence
d’un dépôt d’urates dans la corde vocale droite prélevé sous
laryngoscopie.
Des dépôts uratiques ont aussi été décelés exceptionnellement dans
les testicules, les corps caverneux, la prostate.
On a même rapporté
de très rares observations de prostatite goutteuse.
Quelques observations de sciatique goutteuse, de névralgie cervicobrachiale goutteuse, on été rapportées.
Ces radiculalgies
semblent dues à la compression de la racine par un dépôt uratique
ou encore à l’inflammation provoquée par un dépôt proche de la
racine.
9- Physiopathologie de l’accès goutteux
:
La crise de goutte est une arthrite aiguë « microcristalline ».
Plusieurs étapes doivent être décrites, depuis la formation
des microcristaux d’urate monosodique (UMS) jusqu’à la résolution
spontanée de l’accès inflammatoire aigu.
* Formation des cristaux d’urate monosodique
:
Les microcristaux d’UMS se forment lorsqu’une solution (ou un
liquide biologique) devient sursaturée en urate de sodium.
Dans le
plasma et le liquide synovial, ce phénomène survient à partir d’une concentration de 70 mg/L.
Toute concentration supérieure favorise
le processus de cristallisation.
La solubilité des urates varie aussi
selon la température et diminue ainsi dans les structures les plus
froides comme les articulations périphériques.
Des facteurs de
solubilisation mal connus inhibent la cristallisation dans le plasma
et pourraient aussi jouer un rôle dans les liquides articulaires
sursaturés en UMS.
À l’inverse, leur diminution pourrait
expliquer la survenue d’accès goutteux chez des sujets normouricémiques
ou, contrairement au dogme, après quelques mois ou
quelques années seulement d’hyperuricémie chronique.
Des facteurs
de nucléation comme la simple albumine contribuent à la formation
du noyau initial autour duquel l’urate va se cristalliser.
* Survenue des accès goutteux
:
Un accès goutteux peut se déclarer quand des microcristaux d’UMS
se détachent de la membrane synoviale ou du cartilage (tophus
intra-articulaire) et tombent dans la cavité articulaire ou lorsqu’ils se
forment dans un liquide synovial en sursaturation.
Cette libération
de cristaux d’UMS peut être provoquée par un traumatisme ou une
diminution rapide de l’uricémie.
À l’inverse, la précipitation de
cristaux peut être due à une élévation brutale de l’acide urique
plasmatique ou intra-articulaire (par réabsorption d’eau libre), par
une variation thermique, de pH ou de concentrations en
facteurs inhibiteurs.
* Pouvoir phlogogène des microcristaux
:
La réponse inflammatoire de l’articulation aux microcristaux dépend
de leur taille et de leurs caractéristiques de surface, en particulier de
l’opsonisation de protéines.
Les cristaux d’urate ont une forte affinité
pour les immunoglobulines (Ig) de type G (IgG) et les protéines du
complément qui leur confèrent un pouvoir phlogogène.
Les IgG se
lient aux cristaux d’UMS selon des forces électrostatiques : le pôle
Fab de la molécule d’IgG chargé positivement se lie
préférentiellement au cristal, alors que le pôle Fc est dirigé vers
l’extérieur.
Toutes les cellules possédant des récepteurs pour le
fragment Fc des IgG comme les polynucléaires, les monocytes et les
cellules synoviales peuvent être activées.
À l’inverse, il est établi que
le remplacement des IgG par d’autres protéines (low density
lipoprotein [LDL], ApoB) s’observe au cours de la résolution de
l’accès chez l’homme et de l’inflammation uratique expérimentale
chez l’animal.
* Phase initiale : déclenchement de l’accès
L’activation cellulaire débute dans la couche bordante, se propage
dans la membrane synoviale puis gagne à nouveau le liquide
synovial.
L’opsonisation des cristaux facilite leur phagocytose par les cellules
spécialisées de la membrane synoviale, probablement de type
macrophagique, porteuses de récepteurs Fc pour les IgG.
Chez le
chien, cette phagocytose des cristaux injectés en intra-articulaire est
l’événement le plus précocement observé dès les 5 premières
minutes.
Une fois activées, ces cellules vont sécréter des cytokines
qui activent les cellules endothéliales : l’expression de molécules
d’adhésion leucocytaire à leur surface va contribuer au recrutement
de monocytes puis de polynucléaires neutrophiles dans la
membrane synoviale avant leur passage dans le liquide articulaire.
Les mastocytes sont aussi présents quelques heures après la mise en
présence des cristaux et dégranulent, libérant précocement de
l’histamine, amine à activité vasodilatatrice et sans doute des
cytokines pro-inflammatoires et des chémokines.
Cette activation
vasculaire a pour conséquence, outre le passage de leucocytes,
l’extravasation de protéines de poids moléculaire de plus en plus
élevé.
Cette activation manque chez l’insuffisant rénal chronique.
* Phase d’amplification
:
Des cellules, au premier rang desquelles les polynucléaires
neutrophiles, vont à leur tour phagocyter des microcristaux libres et
produire d’autres médiateurs (radicaux libres, enzymes, cytokines...).
Les polynucléaires en particulier vont s’autolyser sous l’effet de la
rupture ou la dissolution des membranes des phagolysosomes qui
déversent ainsi dans le cytoplasme leur contenu enzymatique : c’est
le phénomène de « perforation dit de l’intérieur » ou du « sacsuicide
».
Les médiateurs impliqués dans l’accès goutteux sont très
nombreux ; leur production sous la stimulation des microcristaux
d’urate est assurée par les diverses cellules, synoviocytes, monocytes
et macrophages du liquide synovial, polynucléaires neutrophiles
comme cela a été vérifié in vitro sur des cultures ou des explants, ex
vivo dans le liquide synovial chez l’homme et enfin dans des
modèles animaux.
On considère que l’interleukine 8 (IL8) est l’une
des cytokines-clés de l’accès goutteux du fait de son puissant rôle chémotactique vis-à-vis des polynucléaires ; avec d’autres
chémokines comme GRO-a et ENA-78, elle correspondrait pour
Terkeltaub à l’ancien crystal-chemotactic factor ou CCF.
In vivo,
son inhibition au moyen d’anticorps monoclonaux (arthrite du
genou chez le lapin) ou dans des modèles de souris délétées (modèle
de la poche à air injectée avec des microcristaux) du gène d’un de
ses récepteurs, CXC-R2, interrompt l’accès aigu articulaire.
Les
polynucléaires neutrophiles ainsi recrutés constituent la population
cellulaire la plus importante du liquide goutteux alors que les
monocytes représentent celle du tissu synovial.
La production
locale et le passage systémique d’autres cytokines (IL1, IL6 et tumor
necrosis factor [TNF]-a) rendraient compte des signes généraux bien
connus et trompeurs : fièvre, hyperleucocytose, élévation des
marqueurs biologiques de l’inflammation (vitesse de sédimentation
et C reactive protein [CRP]). Le TNF-a rend compte aussi
d’une partie de l’activation endothéliale in vivo.
Fait intéressant,
la cinétique de production synoviale de ces diverses cytokines a été
décrite dans le modèle d’arthrite goutteuse du lapin et montre une
régulation en deux temps : un premier pic de TNF-a, d’IL1-b et d’IL8
est observé dès la 2e heure suivant l’injection et trouve son origine
dans les cellules synoviales, tandis qu’un deuxième pic d’IL1 et
d’IL8 était respectivement mesuré à la 9e et 12e heures et trouvait sa
source dans les leucocytes infiltrés dans la synovite.
* Phase de résolution spontanée :
Curieusement, malgré la présence persistante de microcristaux dans
le liquide articulaire, l’infiltration cellulaire polymorphe à
prédominance de monocytes-macrophages et l’intense activation
cellulaire, l’inflammation aiguë goutteuse va s’interrompre
« spontanément ».
Plusieurs mécanismes régulateurs ont été
proposés et partiellement validés in vitro et in vivo :
dissolution des microcristaux par les variations de pH, modification
du revêtement protéique par des lipoprotéines ou d’autres protéines
encore mal caractérisées, rôle supposé des inhibiteurs naturels de
l’IL1-b présents tardivement, cytokines régulatrices comme le transforming growth factor (TGF)-b, rôle inhibiteur du
monoxyde d’azote sur l’inflammation uratique aiguë in vivo.
Actuellement on considère que les monocytes sont capables de
déclencher une réponse inflammatoire mais qu’ils vont perdre, à la
faveur de leur différenciation en macrophages, leur capacité phlogogène (perte de la production de TNF-a en réponse aux
cristaux avec conservation de leur capacité de phagocytose).
Ce fait est aussi sous-tendu par l’observation d’une moindre
production de cytokines par des monocytes d’hémodialysés en
présence de cristaux d’urate.
Enfin dans le liquide synovial
goutteux, les leucocytes sont entraînés vers la nécrose mais aussi
vers l’apoptose contrairement aux cellules de polyarthrite
rhumatoïde.
* Mécanismes d’activation à l’échelon cellulaire
:
Dans les minutes qui suivent la mise en présence des cristaux
d’urate avec des polynucléaires ou des cellules monocytiques type
THP-1, se déroulent une succession d’événements intracellulaires à
l’origine de l’activation de gènes pro-inflammatoires comme celui
de l’IL8, par exemple ; ces observations suggèrent un
mécanisme dépendant du contact cristal-membrane avant même la
phagocytose des cristaux.
La place des récepteurs du Fc des IgG
n’est pas bien connue.
Il pourrait aussi s’agir d’un mécanisme
mettant en jeu des intégrines comme la protéine CD11b puisqu’un anticorps anti-CD11b empêche l’activation des neutrophiles par les
microcristaux d’urate ou l’activation de récepteurs associés au
cytosquelette.
À partir de tels événements se déclenche l’activation
d’une cascade de phosphorylations de protéines qui modulent les
diverses voies de signalisation pour les gènes de la réaction
inflammatoire.