Les dépôts de cristaux d’urate de sodium siègent principalement
dans les articulations et les structures articulaires comme les tendons
et leurs gaines mais aussi le cartilage des oreilles et la médullaire
des reins.
On peut aussi trouver ces dépôts dans la sclère et la
cornée, ainsi que dans les corps caverneux, le larynx, le péricarde
et les valvules cardiaques.
Les dépôts d’urate de sodium sont de
couleur blanche, de consistance molle, ferme ou crayeuse.
Leur taille
varie : certains dépôts sont invisibles à l’oeil nu, d’autres atteignent
le volume d’une orange.
On voit encore de nos jours de tels dépôts
lorsque le traitement hypo-uricémiant n’est pas suivi ou l’est
incomplètement.
Pour préserver les cristaux d’urate de sodium sur
les pièces anatomiques, on doit utiliser non pas des fixateurs hydroformolés et usuels mais l’alcool absolu qui ne dissout pas les
cristaux.
On procède ensuite à une coloration argentique comme
celle de de Galantha ; les dépôts uratiques sont noirs avec souvent,
en bordure, des cristaux aciculaires isolés très caractéristiques.
En
lumière polarisée, les cristaux uratiques se reconnaissent à leur
morphologie, à leur forte biréfringence négative.
Quand on utilise
les fixateurs hydroformolés qui dissolvent les cristaux on voit la
silhouette des dépôts uratiques sous forme de fentes étroites dans
une matrice anhiste colorée en gris-bleu par l’hématoxyline-éosine.
Autour du dépôt, il y a une mince couche d’histiocytes et de cellules
géantes, et souvent aussi une coque mal limitée de tissu conjonctif
fibreux.
Les dépôts uratiques peuvent être visibles et palpables sous la peau.
Certains réservent le nom de tophus à ces dépôts perceptibles
cliniquement, bien que la plupart des auteurs appellent tophus tous
les dépôts uratiques.
Il est classique d’admettre que la fréquence et le volume des tophus
augmentent avec l’ancienneté de la goutte.
Cependant, on peut
observer l’apparition de tophus avant tout accès aigu, en particulier
à la pulpe des doigts ou au pourtour des articulations interphalangiennes distales.
La fréquence des
tophus n’augmente pas seulement avec l’ancienneté de la goutte
mais aussi avec le degré de l’hyperuricémie.
Le risque de les voir
apparaître est d’autant plus grand que le taux de l’uricémie est plus
élevé.
Les sièges d’élection des tophus sont les oreilles, les coudes, les pieds
et les mains.
La peau qui recouvre les tophus peut être normale,
mais, assez souvent, la teinte blanche du dépôt uratique est visible à
travers la peau amincie.
L’épiderme qui recouvre les tophus des
pieds ou des mains peut s’ulcérer ou encore à la suite d’un
traumatisme.
La bouillie blanchâtre qui s’écoule de ces tophus
ulcérés est de l’urate de sodium. Paradoxalement l’infection
secondaire de ces tophus ulcérés est rare.
Aux oreilles, les tophus
siègent sur l’hélix, surtout à sa partie supérieure, sur l’anthélix ou
dans la gouttière qui les sépare, exceptionnellement à la face interne
du pavillon.
Habituellement, les tophus de l’oreille forment des
nodules arrondis, blancs ou jaunâtres, gros comme une tête
d’épingle ou un pois.
Les tophus des oreilles sont souvent
les premiers à apparaître, ils peuvent rester la seule localisation des
dépôts d’urate de sodium.
Les tophus de l’oreille doivent être
distingués des tubercules cartilagineux de l’hélix et des kystes
sébacés.
Aux coudes, les tophus sont habituellement bilatéraux. Ils
apparaissent souvent à la suite d’une ou plusieurs crises de bursite
goutteuse rétro-olécranienne.
C’est au coude que les dépôts peuvent
atteindre un volume considérable.
Ils adhèrent plus au moins aux plans profonds, et la peau qui les recouvre a une coloration normale,
ou légèrement rosée.
Les tophus des coudes s’ulcèrent très rarement,
ils sont donc habituellement peu gênants, excepté lorsque leur
volume est particulièrement important.
Aux pieds, les tophus siègent souvent à la base du gros orteil.
Ils
peuvent encore siéger au dos du pied sous forme d’une nodosité
sous-cutanée mobile sur les plans profonds, ou sous forme d’une
masse dure au bord externe du pied, à la cheville, au talon, dans le
tendon d’Achille.
Les tophus du pied peuvent s’ulcérer, surtout ceux
du gros orteil et du talon.
Aux mains, les tophus siègent au pourtour des articulations des
doigts et au dos de la main.
Ils se développent un peu aux
articulations interphalangiennes distales, et ils peuvent ressembler à
des nodosités d’Heberden, mais ils s’en distinguent
habituellement par une morphologie moins régulière.
Ils s’associent
d’ailleurs relativement souvent aux nodosités d’Heberden, en
particulier chez la femme âgée chez qui l’on a montré que leur
formation était favorisée par un traitement diurétique.
Au
pourtour des articulations interphalangiennes proximales et à la face
dorsale des métacarpophalangiennes, les tophus forment des
nodosités le plus souvent adhérentes en profondeur.
Sur le dos de la
main, ils forment des bosses plus ou moins volumineuses, les dépôts uratiques prenant naissance dans les tendons ou leurs gaines.
Les
tophus de la main s’enflamment assez souvent et ceux des doigts
s’ulcèrent fréquemment.
De surcroît, on voit quelquefois à la face
palmaire des doigts et, beaucoup plus rarement, à la paume de la
main, des dépôts uratiques intradermiques qui peuvent s’ulcérer.
Les tophus des genoux sont devenus très rares, ne s’observant que
dans des gouttes très anciennes et particulièrement sévères, non
traitées.
Ils forment une ou plusieurs bosses au voisinage de la rotule
et de la tubérosité tibiale.
Ils peuvent se développer dans le creux
poplité, et réaliser un pseudokyste de Baker.
Des dépôts d’urate de sodium peuvent infiltrer la médullaire des
reins.
Ils jouent un rôle prédominant dans la pathogénie de la
néphropathie goutteuse.
Les dépôts uratiques apparaissent lorsque
la concentration d’urate de sodium dans les liquides interstitiels
dépasse la limite de solubilité.
On ignore cependant pourquoi ils se
forment dans certains tissus et non dans d’autres.
On peut
remarquer leur prédilection pour les régions froides du corps (les
oreilles, doigts, orteils), et pour les tissus mal vascularisés comme
les cartilages ou les tendons.
On a montré que la solubilité de l’urate
de sodium dans l’eau diminue avec la température.
De surcroît
l’abaissement du pH tissulaire est de nature à favoriser les dépôts uratiques.
Enfin, les dépôts d’urate de sodium peuvent créer des lésions ostéocartilagineuses appelées arthropathies uratiques. Ils siègent
électivement dans les cartilages et la synoviale.
Les dépôts
intéressent la partie superficielle des cartilages articulaires puis
l’infiltration uratique s’étend en profondeur.
La détérioration des
cartilages qui en résulte est caractérisée, comme celle de l’arthrose,
par un démasquage fibrillaire, une fissuration, des érosions, des
ulcérations qui peuvent aller jusqu’à l’os sous-chondral.
Au-delà, les
dépôts uratiques pénètrent dans les extrémités osseuses, creusent
des cavités et des encoches.
2- Arthropathies uratiques :
Les arthropathies uratiques siègent électivement aux mêmes
articulations que l’inflammation goutteuse.
Elles ne se signalent
cliniquement que plusieurs années après le premier accès goutteux,
et leur fréquence augmente avec l’ancienneté des gouttes non
traitées.
Généralement, les arthropathies goutteuses apparaissent à peu près
en même temps que les tophus.
Mais certains goutteux peuvent
souffrir d’arthropathie uratique sans avoir de tophus cliniquement
décelables, et de nos jours on voit surtout des tophus des oreilles et
du coude chez des goutteux n’ayant pas d’arthropathie uratique
douloureuse.
Les arthropathies uratiques se signalent cliniquement par une
raideur douloureuse lors de la mobilisation des articulations
atteintes, disparaissant au repos, s’accentuant à la marche prolongée.
La mobilité articulaire est souvent diminuée, l’enraidissement
articulaire est l’origine d’une impotence fonctionnelle plus ou moins
marquée.
Les articulations périphériques atteintes sont le siège d’un
gonflement ferme, discret ou modéré perceptible cliniquement.
Quelquefois, le gonflement articulaire est particulièrement important
et son volume, son irrégularité, la présence de bosselures, de
colorations blanchâtres évoquent irrésistiblement la goutte.
Les arthropathies uratiques se signalent radiologiquement par un
pincement de l’interligne articulaire, des images lacunaires et
géodiques dans les extrémités osseuses et parfois une ostéophytose
marginale.
Ces images correspondent à des dépôts uratiques.
Arrondies ou ovalaires, les géodes sont très bien limitées, comme
trouées à l’emporte-pièce.
Dans une extrémité osseuse, on peut en
observer une ou plusieurs.
Certaines ont un diamètre excédant 5 mm
et s’accompagnent d’une soufflure osseuse.
Les géodes fusionnent
parfois et une perte de substance osseuse à contours polycycliques
qui, dans certaines gouttes anciennes, peut être très étendue,
intéresse les os du tarse, du carpe, du doigt et des orteils.
Les géodes
siègent au centre ou à la périphérie de l’épiphyse.
Certaines sont
assez éloignées de la plaque sous-chondrale et peuvent
s’accompagner d’une perforation de la corticale.
Assez souvent aux
mains et aux pieds, il y a des images géodiques de part et d’autre de
l’interligne articulaire.
Les images d’encoche des extrémités osseuses
sont assimilables aux images géodiques.
Elles peuvent siéger
sous le cartilage articulaire ou à la jonction chondropériostée ou
encore à plusieurs millimètres du cartilage.
Les encoches sont plus
ou moins volumineuses et leurs extrémités peuvent être prolongées
par des ostéophytes souvent irréguliers, comme effilochés.
Certaines
images géodiques proviennent de la projection radiologique
d’encoches superficielles.
L’ostéophytose marginale peut dans
certaines articulations être aussi développée que dans une arthrose
sévère.
Malgré la présence de ces images lacunaires ou géodiques,
l’interligne articulaire peut être respecté.
Mais le plus souvent, il
existe un pincement de l’interligne avec ou sans ostéophytose
marginale.
Au pied, l’arthropathie uratique a pour localisation
principale la métatarsophalangienne du gros orteil et, en second lieu,
l’articulation interphalangienne.
Les altérations radiologiques y sont
caractéristiques. D’autres articulations métatarsophalangiennes, en
particulier la cinquième, peuvent être détériorées.
En revanche, les
articulations interphalangiennes des quatre derniers orteils sont
rarement atteintes. Les arthropathies uratiques siègent encore assez
souvent au médiotarse et l’ostéophytose qu’elles provoquent
« hérisse » le dos du pied.
Cet aspect du pied hérissé n’est pas
spécifique de l’arthropathie uratique. Un pied hérissé peut aussi s’observer dans les rhumatismes inflammatoires chroniques ou dans
certaines arthroses médiotarsiennes.
Les arthropathies uratiques
peuvent induire aussi une ostéophytose calcanéenne,
rétrocalcanéenne, astragalienne postérieure et parfois une érosion
postérosupérieure du calcanéum.
L’arthropathie uratique des
chevilles est aussi fréquente.
Elle se signale radiologiquement par
les mêmes altérations.
Les arthropathies uratiques du genou sont rares et difficiles à
distinguer d’une gonarthrose.
En effet, le plus souvent, les goutteux
sont âgés et atteints d’une arthropathie chronique du genou
bilatérale qui ne peut être distinguée cliniquement et
radiologiquement de la gonarthrose.
Les arthropathies uratiques de
la hanche sont exceptionnelles.
La symptomatologie clinique et
radiologique est difficile à distinguer de la coxarthrose.
Le diagnostic
de l’arthropathie uratique ne pourrait être confirmé que par la
présence de dépôts d’urate de sodium dans le cartilage ou la
synovite.
Les arthropathies uratiques de la main se constituent en général
tardivement comme les tophus qui les accompagnent actuellement.
Toutes les articulations peuvent être atteintes : métacarpophalangiennes,
interphalangiennes proximales ou distales, en
nombre variable, souvent asymétriques.
Les arthropathies uratiques
du poignet provoquent quelquefois un syndrome du canal carpien.
Les arthropathies uratiques des coudes sont rares en comparaison
de la fréquence des dépôts uratiques dans la bourse séreuse
rétro-olécranienne.
On a décelé des dépôts uratiques intravertébraux, intradiscaux du
ligament jaune intervertébral et de l’espace épidural lombaire.
Ces dépôts peuvent provoquer une érosion des plateaux
vertébraux de part et d’autre du disque intervertébral ou de
l’articulation sacro-iliaque, et peuvent parfois en imposer pour une spondylodiscite ou une sacro-iliite infectieuse.
On a même
pu rattacher certains cas de compression médullaire cervicale ou
dorsale au développement de dépôts uratiques plus ou moins
étendus.
L’imagerie en résonance magnétique nucléaire
montre des images non spécifiques : lésions arrondies assez
homogènes, de signal intermédiaire en pondération T1 et T2 et
rehaussées en périphérie par l’injection de gadolinium.
En revanche,
les lésions auraient une densité particulière en tomodensitométrie,
autour de 160 UH.
Un geste de libération chirurgicale est
habituellement nécessaire en urgence et la récupération est souvent
satisfaisante.
3- Physiopathologie des tophus et des arthropathies uratiques
:
Cet aspect est mal connu.
La croissance des tophus peut
mécaniquement assurer les lésions lytiques osseuses et
cartilagineuses mais ils stimulent surtout une réaction inflammatoire
chronique identique à celle que produisent des corps étrangers
(couronne d’histiocytes et de cellules géantes).
Ce phénomène est
observé autour des tophus, en particulier dans la membrane
synoviale.
Parfois, la synoviale goutteuse peut proliférer
suffisamment pour former un pannus qui s’infiltre entre les
extrémités osseuses.
Les microcristaux sont susceptibles d’activer les
fibroblastes synoviaux à l’origine d’une production locale d’enzymes
protéolytiques de type métalloprotéases.
La corticothérapie
favorise la constitution des dépôts uratiques comme cela est observé
chez l’homme.
Sa confirmation a été trouvée dans le modèle
expérimental de poche à air dorsale du rat : l’injection de cristaux
d’UMS déclenche une inflammation locale abolie par les
cortisoniques qui favorisent en contrepartie des dépôts tophacés.
À
la surface du cartilage, l’infiltration uratique intéresse d’abord la
partie superficielle où ils se déposent dans la substance
intercellulaire.
Une activation directe des chondrocytes par les
microcristaux d’urate à l’origine d’une arthropathie chronique ne
peut être exclue car cela a déjà été établi pour les cristaux d’apatite :
activation de métalloprotéases en particulier.
Manifestations rénales au cours
de l’hyperuricémie et de la goutte
:
Sous le terme de rein goutteux, on réunit la néphropathie uratique
aiguë, la lithiase rénale, urique ou oxalocalcique, la néphropathie
goutteuse proprement dite, les néphropathies goutteuses juvéniles
familiales.
A - NÉPHROPATHIE URATIQUE AIGUË
:
La néphropathie uratique aiguë correspond à une insuffisance rénale
aiguë liée à la précipitation de cristaux d’urate de sodium et surtout d’acide urique libre dans la médullaire rénale, dans les tubes
collecteurs d’où le terme de néphropathie urique aiguë. Longtemps
utilisé, il entre dans le cas du « syndrome de lyse tumorale aiguë »
qui associe hyperuricémie majeure, acidose lactique,
hyperphosphorémie, hyperkaliémie et hypocalcémie.
La néphropathie uratique aiguë peut compliquer les tumeurs
rapidement évolutives notamment les lymphomes, les leucémies
aiguës et les médulloblastomes avec métastases.
Le
renouvellement cellulaire rapide et surtout le catabolisme des
nucléotides en cours de chimiothérapie sont rapidement
responsables d’une hyperuricémie sévère.
De surcroît,
l’hyperuricémie favorisant la précipitation de phosphate de calcium
dans le rein aggrave l’insuffisance rénale et une véritable
microlithiase peut parfois s’observer.
La néphropathie uratique aiguë
survenait dans les premiers jours suivant la chimiothérapie avant
l’emploi de mesures préventives.
Biologiquement, on pouvait
constater des hyperuricémies souvent supérieures à 200 mg/L, voire
500 mg/L (1 200-3 000 µmol/L).
L’hyperproduction d’acide urique
est attestée par le rapport uricurie/créatininurie supérieur à 1.
L’emploi systématique de l’allopurinol ou d’urate-oxydase associés
à la diurèse alcaline permet actuellement de prévenir la
néphropathie uratique aiguë.
B - LITHIASE URIQUE :
Dix à 25 % des goutteux sont lithiasiques. L’incidence de la lithiase
rénale est estimée à 1 % dans la goutte constituée et à 0,27 % dans
l’hyperuricémie asymptomatique.
Le risque de lithiase rénale chez
le goutteux augmente certes avec le degré d’hyperuricémie.
En
fait, les trois facteurs de risque lithogène reconnus sont
l’hyperuricurie, l’hyperacidité urinaire permanente et la réduction
de la diurèse.
La goutte commune s’accompagne dans 20 à 30 % des
cas d’hyperuricurie (600 mg/j - 3,6 mmol/j).
Un autre facteur
important de lithiase urique est le pH urinaire qui est souvent bas
chez le goutteux.
Selon Gutman et Yü, plus de 48 % des
goutteux lithiasiques ont un pH urinaire inférieur ou égal à 5 alors
qu’il n’en est ainsi que chez 15 % des témoins.
Or, plus bas est le pH
urinaire, plus faible est la proportion d’urate de sodium dans l’urine
et plus forte celle d’acide urique libre, 17 fois moins soluble dans
l’eau que l’urate de sodium.
L’insuffisance de la diurèse est un facteur commun à toutes les
lithiases.
Ici, elle abaisse encore le pH urinaire tout en augmentant
le rapport acide urique libre/urate de sodium.
Dans environ 75 % des cas, les calculs sont composés d’acide urique
pur ou d’urate de sodium ou d’ammonium.
Le plus souvent, les
calculs sont petits, lisses ou rugueux. Ils sont radiotransparents.
Ils
sont mis en évidence par l’urographie intraveineuse lorsque leur
taille dépasse 3 mm.
La tomodensitométrie rénale est parfois
nécessaire pour distinguer les calculs uratiques de caillots ou d’une
tumeur de la voie excrétrice.
Dans les autres cas, les calculs uratiques sont mixtes, contenant à la fois de l’acide urique, de
l’oxalate ou du phosphate de calcium.
Ils sont alors radio-opaques.
La lithiase urique se signale cliniquement par des coliques
néphrétiques typiques comme dans les autres lithiases rénales.
Elle
peut être suivie de l’émission spontanée et très évocatrice de calculs
ou de sable de couleur orangée ou rougeâtre.
Les premières coliques
néphrétiques surviennent assez souvent avant le premier accès
goutteux.
Autrefois, au contraire, elles ne survenaient qu’après lui.
Sa fréquence est très variable d’un cas à l’autre. L’hématurie peut
encore révéler la lithiase urique.
La présence de cristaux d’acide
urique lors de l’examen microscopique des premières urines du
matin permet aisément de reconnaître l’origine de l’hématurie.
C - NÉPHROPATHIE GOUTTEUSE CHRONIQUE
:
En l’absence de traitement hypo-uricémiant, la goutte peut se
compliquer d’altérations rénales.
Au minimum, il s’agit de
protéinurie avec ou sans hématurie, puis d’insuffisance rénale avec
souvent hypertension artérielle.
Même dans les gouttes sévères non
traitées, l’aggravation de l’insuffisance rénale des goutteux est en
règle générale extrêmement lente.
La spécificité des lésions du rein goutteux reste incertaine.
Seuls les
dépôts d’urate de sodium sont réellement spécifiques de la
néphropathie goutteuse. Ils siègent dans l’interstitium des
pyramides.
Ils sont constitués d’urate de sodium, et non d’acide
urique et entourés, comme les dépôts uratiques d’autres sièges,
d’histiocytes et de tissu fibreux.
Dans la physiopathologie de la néphropathie goutteuse
interviennent non seulement l’hyperuricémie et les dépôts d’urate
de sodium, mais aussi l’hypertension artérielle, l’athérosclérose
artérielle et les anti-inflammatoires non stéroïdiens.
D - NÉPHROPATHIES GOUTTEUSES JUVÉNILES FAMILIALES
:
Ce terme a été appliqué à des familles chez lesquelles
l’hyperuricémie et la goutte surviennent précocement dans la vie,
chez plusieurs membres des deux sexes en association avec une
hypertension artérielle et une insuffisance rénale progressivement
sévère nécessitant la mise en hémodialyse.
La stabilisation de
l’insuffisance rénale par le traitement hypo-uricémiant est en effet
inconstante.
Il se peut qu’une perturbation primitive de
l’hémodynamique rénale marquée initialement par un abaissement
du taux d’excrétion d’acide urique soit à l’origine de l’hyperuricémie
et de la goutte.
La néphropathie est transmise comme un caractère
autosomique dominant.
Le défaut d’excrétion d’acide
urique peut être démontré par la diminution de la clairance
fractionnée de l’acide urique chez les membres de la fratrie ayant
une hyperuricémie.
On a pu localiser une anomalie génique sur le
bras court du chromosome 16.
D’autres néphropathies héréditaires s’accompagnent
d’hyperuricémie et de goutte, notamment la polykystose rénale et la
maladie de Cacci et Ricchi.
E - REIN ET GOUTTE FÉMININE
:
Comme l’hyperuricémie, la goutte est plus rare chez la femme, et
plus souvent secondaire.
Elle est rare avant la ménopause,
et survient alors dans des circonstances particulières (insuffisance
rénale, transplantation d’organe).
La goutte de la femme
ménopausée ne diffère pas sensiblement de celle de l’homme.
Chez
la femme plus âgée, elle survient souvent après un traitement au
long cours par des diurétiques thiazidiques.
La goutte féminine des diurétiques est caractérisée par l’intensité
plus faible des accès et par leur localisation préférentielle aux
articulations des doigts et des poignets ; les tophus sont assez
fréquents.
Dans certains cas, elle est même révélée par des tophus
d’installation silencieuse siégeant aux articulations interphalangiennes distales arthrosiques et à la pulpe des doigts.
Gouttes par enzymopathie :
A - MALADIE DE LESCH-NYHAN :
Un défaut complet de l’activité de l’HGPRT est la cause de la goutte
des enfants atteints de la maladie décrite par Lesch et Nyhan en
1964.
Il s’agit d’une enzymopathie de transmission autosomique
récessive.
Son incidence est estimée à 1 pour 380 000.
L’enzymopathie est due à l’altération d’un gène porté par le
chromosome X.
Le syndrome de Lesch-Nyhan s’observe presque
exclusivement chez le garçon quoique quelques cas féminins aient
été signalés. Les enfants ont un aspect clinique normal à la
naissance.
La maladie se manifeste vers l’âge de 3 mois par un
syndrome neurologique complexe : atteinte motrice pyramidale et
extrapyramidale, hypertonie, mouvements choréoathétosiques,
retard mental parfois difficile à distinguer d’une difficulté de
communication due à une dysarthrie sévère.
La manifestation
clinique la plus caractéristique est en fait la survenue d’épisodes
d’automutilation ; les automutilations sont très particulières :
les malades se mordent les lèvres jusqu’à y créer de vastes pertes de substance, et les doigts jusqu’à l’amputation, de telle sorte que l’on
est amené à leur faire porter des gants ou même de leur immobiliser
les mains en permanence.
Le retard psychomoteur est évident vers
l’âge de 6 mois et les crises d’automutilation s’atténuent après l’âge
de 10 à 12 ans.
Dès la naissance, l’hyperuricémie est considérable, en règle générale
supérieure à 100 mg/L (600 µmol).
Au début, quand les enfants
n’étaient pas traités, l’hyperuricémie pouvait engendrer une goutte
sévère avec crises fréquentes et tophus.
L’hyperuricémie
s’accompagne d’une hyperuricurie (39,6 ± 13,9 mg/kg/j) qui a pour
conséquence une lithiase urique. Dans le syndrome de Lesch-Nyhan
le rapport uricurie/créatininurie est de 3 ± 1, soit 10 fois sa valeur
normale.
Une insuffisance rénale chronique s’installait
secondairement chez les enfants non encore traités par l’allopurinol.
L’hyperuricémie de la maladie de Lesch-Nyhan est due à une
absence quasi complète de l’HGPRT, enzyme nécessaire à l’union de
l’hypoxanthine et de la guanine avec le phosphoribosylpyrophosphate
pour la constitution des nucléotides puriniques
correspondants.
Il en résulte une accumulation de l’hypoxanthine et
de la guanine et leur transformation en xanthine puis en acide
urique.
À l’hyperuricoformation participe une importante
augmentation de la purinosynthèse de novo.
L’hyperpurinosynthèse
provient peut-être en partie d’un déficit en nucléotides puriniques
dont le taux règle l’activité de la première réaction irréversible de la
purinosynthèse de novo, mais elle est probablement due à une
disponibilité accrue de phosphorybosylpyrophosphate dont la
concentration dans les globules rouges et les fibroblastes est
supérieure à la normale.
Une anémie macrocytaire et mégaloblastique est parfois observée
chez ces enfants.
Il peut exister aussi une anémie hémolytique et
des anomalies morphologiques plaquettaires.
La physiopathologie du syndrome neurologique de la maladie de Lesch-Nyhan n’est pas élucidée.
Des études suggèrent qu’un
développement insuffisant des neurones dopaminergiques du
système nigrostrié pourrait être impliqué dans la survenue de
l’atteinte cérébrale.
Normalement, il existe un équilibre entre les
mécanismes suppresseurs et facilitateurs dopaminergiques du
système moteur extrapyramidal.
La destruction ou le
dysfonctionnement de noyaux extrapyramidaux, noyau caudé et putamen en particulier, lié au déséquilibre dopaminergique ainsi
déclenché, pourrait être responsable des mouvements involontaires.
L’étude autopsique de tissus cérébraux de malades atteints de
syndrome de Lesch-Nyhan montre que les concentrations de
métabolites de la dopamine et l’activité des enzymes-clés sont basses
chez ces enfants.
Il n’existe aucun traitement spécifique de ces
manifestations neurologiques.
L’activité de l’HGPRT peut être dosée
dans des lysats de globules rouges, dans les fibroblastes de la peau
ou dans les bulbes pileux. Chez les sujets atteints de maladie de
Lesch-Nyhan, les taux trouvés sont extrêmement faibles, compris
entre 0,2 et 1,5 %.
B - DÉFICITS PARTIELS
EN HYPOXANTHINE-GUANINEPHOSPHORIBOSYLTRANSFÉRASE :
Lorsque le déficit en HGPRT est partiel, il se signale par diverses
manifestations cliniques.
Quoique les études initiales aient montré
une faible corrélation entre le phénotype clinique et la quantité
d’activité enzymatique, des méthodes modernes de mesure de
l’activité de l’HGPRT indiquent une bonne corrélation.
On a
donc classé les phénotypes en trois groupes.
D’une part les enfants
ayant un déficit complet d’activité de l’HGPRT et atteints du
syndrome neurologique décrit ci-dessus, considérés comme atteints
de la maladie de Lesch-Nyhan classique ; d’autre part, les enfants
ayant 1,5 à 8 % d’activité enzymatique résiduelle, une
hyperproduction d’acide urique, des anomalies neurologiques mais
sans troubles du comportement tels que les crises d’automutilation ;
ces patients sont considérés comme atteints d’une variante atténuée
de la maladie de Lesch-Nyhan.
Enfin, certains patients ont une
activité enzymatique résiduelle de plus de 8 % et aussi une
hyperproduction d’acide urique, mais pas de syndrome
neurologique.
Ce sont ces patients que l’on classe dans le troisième
groupe : les hyperuricémiques avec déficit d’HGPRT.
1- Phénotypes des déficits partiels
:
Dans la forme atténuée, les patients ont des manifestations cliniques
de sévérité variable.
Les manifestations les plus sévères sont
similaires à celles des patients atteints de maladie de Lesch-Nyhan
classique, tel qu’un syndrome pyramidal et extrapyramidal sévère
qui les oblige souvent à rester confinés dans un fauteuil.
À l’opposé,
les cas les moins sévères n’ont pas de manifestations neurologiques
évidentes, en dehors, pour plusieurs d’entre eux, d’une dysarthrie
plus ou moins marquée.
Bien que des manifestations neurologiques
soient présentes très tôt dans l’enfance, le diagnostic de la maladie
n’est généralement pas évoqué jusqu’à ce que l’hyperproduction
d’acide urique soit identifiée.
L’hyperproduction d’acide urique est
en général moins sévère que dans la forme classique.
Une anémie
mégaloblastique, une atteinte rénale discrète et une dysfonction
testiculaire ont aussi été rapportées.
Dans le troisième phénotype de cette enzymopathie figurent les
patients atteints de goutte sévère, de lithiase rénale et d’insuffisance
rénale.
L’hyperuricémie par hyperproduction d’acide urique est
quasi constante chez les adultes.
Il est à noter que seulement 20 %
de ces patients hyperuricémiques ont les caractéristiques de la
goutte commune. Quelques patients de ce groupe ont tout de même
quelques difficultés d’élocution qu’on ne décèle que par un examen
soigneux.
Ce déficit partiel en HGPRT est certainement une cause
très rare de goutte, représentant moins de 3 % des cas.
En fait, il est probable que l’individualisation de ces trois groupes
soit artificielle puisque dans une certaine mesure, il existe un
continuum de manifestations neurologiques, comportementales et
métaboliques associées au défaut d’activité de l’HGPRT.
L’éponyme : « syndrome de Kelley-Seegmiller » a été parfois
appliqué aux patients atteints d’un des défauts partiels d’HGPRT.
2- Maladie de Lesch-Nyhan chez la femme
:
La maladie de Lesch-Nyhan résulte d’un défaut génétique de
transmission récessive porté par le chromosome X de telle sorte que
les femmes sont rarement affectées puisqu’il est nécessaire que le
déficit soit exprimé sur les deux allèles pour produire un déficit
enzymatique suffisamment sévère pour être symptomatique.
Le
premier cas féminin comprenant toutes les manifestations cliniques
et biologiques de la maladie de Lesch-Nyhan a été rapporté. Le cas
avait en fait une microdélétion du gène de l’HGPRT dérivé de la
mère, une inactivation du chromosome X dérivé du père.
Quatre
autres cas ont été rapportés et deux d’entre eux étaient dus à une
mutation ponctuelle sur un allèle, et une diminution marquée de
l’expression de l’ARN messager de l’autre allèle. Donc, la maladie
de Lesch-Nyhan peut survenir chez la femme mais, compte tenu du
mode de transmission, cette éventualité est particulièrement rare.
L’allopurinol à la dose de 10 mg/kg/j avec une dose maximale de
800 mg/j peut améliorer considérablement, voire guérir la goutte et
la lithiase rénale des sujets atteints de la maladie de Lesch-Nyhan
ou de déficit partiel en HGPRT.
C - ALTÉRATIONS MOLÉCULAIRES
DANS LES DÉFICITS
EN HYPOXANTHINE-GUANINEPHOSPHORIBOSYLTRANSFÉRASE :
Diverses altérations moléculaires de l’enzyme ont été identifiées
quand le gène de structure de l’HGPRT a pu être connu.
Il est situé
à l’extrémité distale du bras long du chromosome X (Xq26-27).
Il est
constitué de 45 kb et comprend neuf exons.
Il code pour une
protéine monomérique de 217 acides aminés et a un poids
moléculaire de 24,47 kDa.
Le démembrement moléculaire des
déficits en HGPRT s’est poursuivi en faisant appel à la polymerase
chain reaction (PCR). En août 1999, 202 mutations étaient identifiées.
Les modèles animaux de déficit en HGPRT ouvrent la
possibilité de mise au point de thérapie génique.
Il est cependant
curieux d’observer que les souris mâles avec déficit complet en
enzyme ont un phénotype normal sans aucune manifestation
neurologique du syndrome de Lesch-Nyhan.
Déjà, le transfert d’une
molécule d’ADN complémentaire exprimant l’HGPRT dans des
cellules déficientes a été réalisé en 1983.
L’expression de l’ADN
complémentaire humain dans les fibroblastes cultivés d’un malade
atteint d’une maladie de Lesch-Nyhan a permis la correction du
trouble métabolique in vitro.
Une greffe de moelle de cellules
infectées par un virus contenant l’ADN complémentaire humain
codant pour l’enzyme a été pratiquée chez un malade de 22 ans.
La
greffe a pris mais l’état neurologique du malade ne s’est pas
amélioré.
Néanmoins, la maladie de Lesch-Nyhan continue de servir
de modèle au développement de la thérapie génique.
L’absence d’activité de l’hypoxanthine-phosphoribosyltransférase
dans les cellules amniotiques mises en cultures permet le dépistage
prénatal de la maladie de Lesch-Nyhan.
D - GOUTTE PAR HYPERACTIVITÉ
DE LA PHOSPHORIBOSYLPYROPHOSPHATESYNTHÉTASE :
Le phosphoribosylpyrophosphate est un substrat intervenant dans
la synthèse de tous les nucléotides et est un important régulateur de
la purinosynthèse de novo.
La synthèse du phosphoribosylpyrophosphate
(PRS) par les cellules de mammifères est régulée
d’une façon complexe.
Une hyperactivité de la PRS a été initialement décrite par Sperling
et al chez des frères atteints précocement d’une lithiase urique, d’une
goutte associée à une hyperuricémie et à une hyperuricosurie.
L’hyperproduction purinique attestée par l’uricoexcrétion urinaire
de 2 400 mg d’acide urique par jour chez le propositus était associée
à une synthèse accélérée du phosphoribosylpyrophosphate
érythrocytaire.
Dans les familles chez lesquelles une altération de la PRS a été décelée, on a observé soit un défaut de sa régulation
allostérique, soit une hyperactivité catalytique résultant d’une
accumulation de l’isoforme normale, soit la combinaison à la fois du
défaut de régulation allostérique et de l’hyperactivité catalytique
mais aussi une augmentation de l’affinité de la PRS pour le substrat
ribose-5-phosphate.
En fait l’hyperactivité catalytique est le
mécanisme le plus important.
En commun avec la maladie de Lesch-Nyhan, l’hyperactivité de la
PRS est transmise par le chromosome X et est exprimée selon deux
phénotypes.
Dans les familles avec le phénotype le plus sévère, les
hommes atteints ont des manifestations dès l’enfance et des signes
d’hyperproduction d’acide urique associés à des troubles du
développement neurologique incluant fréquemment une surdité.
La goutte peut aussi se développer chez des femmes porteuses
hétérozygotes, et parfois ces femmes sont atteintes elles aussi de
surdité.
L’hétérogénéité génétique suggérée par les diverses
expressions phénotypiques a été confirmée : plusieurs mutations
ponctuelles dans la région transcrite du gène PRPS1 fournissent la
base génétique de l’altération du contrôle allostérique de l’activité
de la PRS.
La RT-PCR des fibroblastes a permis par exemple
d’identifier six substitutions d’une seule base dans l’ADN codant
PRS-1, provenant de six patients de sexe masculin ayant une
hyperactivité de PRS résistante à l’effet inhibiteur des nucléotides.
À l’opposé, la superactivité catalytique de la PRS reflète une
dysrégulation de l’expression du gène PRPS1 de l’isoforme
normale.
La goutte par hyperactivité de la PRS est certainement au moins
aussi rare que celle par déficit partiel en HGPRT.
Gouttes secondaires
:
Les hyperuricémies secondaires ne constituent qu’une très petite
proportion des hyperuricémies dépistées dans la population
générale, au cours des enquêtes épidémiologiques.
Elles représentent
au plus 3 % des hyperuricémies, l’hyperuricémie des diurétiques
n’étant pas prise en compte.
Or, la fréquence de l’hyperuricémie
induite par les diurétiques a augmenté pendant ces dernières
années, et est à l’origine de la majorité des gouttes du sujet âgé.
L’hyperuricémie, si elle est durable, et surtout si elle est importante,
peut avoir pour conséquence une goutte qui est alors dite
secondaire.
Chez l’homme, la proportion de ces gouttes secondaires
reste très faible, certainement inférieure à 5 % ; chez la femme, qui
est beaucoup moins exposée que l’homme à l’hyperuricémie
idiopathique, la proportion de gouttes secondaires est nettement
plus élevée.
A - GOUTTE SECONDAIRE À L’INSUFFISANCE RÉNALE
:
L’insuffisance rénale s’accompagne presque constamment
d’hyperuricémie quand la créatininémie dépasse 270 µmol/L
(25 mg/L).
Cette hyperuricémie peut être très élevée, supérieure à
100 mg/L.
Pour les créatininémies allant de 16 à 25 mg/L,
l’hyperuricémie est inconstante.
L’élévation de l’uricémie dans
l’insuffisance rénale provient d’une diminution de la clairance de
l’acide urique par réduction néphronique.
Cependant au cours de
l’insuffisance rénale la clairance de l’acide urique s’abaisse moins
que celle de la créatinine, la fraction éliminée de l’acide urique filtré
qui est normalement de 7 % peut dépasser 40 % dans l’insuffisance
rénale sévère.
L’hyperuricémie de l’insuffisance rénale chronique
peut aggraver la néphropathie primitive cause de l’insuffisance
rénale, c’est pourquoi on peut proposer en pareil cas de prescrire
l’allopurinol pour diminuer l’uricémie quand elle dépasse 90 mg/L.
Certaines néphropathies sont particulièrement hyperuricémiantes,
c’est le cas de la néphropathie de la toxémie gravidique et de la
néphropathie saturnine.
Dans la toxémie gravidique, la clairance de l’acide urique est
nettement plus diminuée que la filtration glomérulaire.
On a attribué
le défaut d’élimination tubulaire à l’hyperlactacidémie, ou à la
réduction de la vascularisation tubulaire par suite d’une constriction
des artères efférentes des glomérules (réduction plus marquée du
flux sanguin rénal que de la filtration glomérulaire).
L’uricémie est
diminuée, basse, au cours de la grossesse normale ; son élévation
fait craindre la toxémie gravidique.
Ces hyperuricémies de la
toxémie gravidique sont quelquefois très élevées mais de durée trop
brève pour conduire à la goutte.
Elles sont un facteur de mauvais
pronostic pour le foetus.
Dans la néphropathie saturnine, l’élévation de l’uricémie est
particulièrement importante, l’uricoélimination urinaire étant
fortement diminuée.
L’examen histologique rénal montre une
néphropathie tubulo-interstitielle intéressant le tubule proximal avec
fibrose interstitielle, atrophie tubulaire et fibrose adventitielle des
petites artères.
La goutte saturnine est rare en France bien que
cette dernière puisse encore être reconnue chez l’enfant après
intoxication avec des peintures au plomb.
En Australie, la moitié
des adultes atteints depuis l’enfance d’une néphropathie due à
l’ingestion de ces particules de peinture au plomb étaient
goutteux.
La goutte saturnine a été aussi observée en Amérique
du Nord chez des consommateurs de whisky de contrebande,
préparé dans les années 1950, avec un matériel de distillation
contenant du plomb.
En dehors de la néphropathie saturnine, les autres néphropathies
engendrent rarement la goutte.
Sur plus de 1 600 néphropathies avec
insuffisance rénale, Richet et al n’en ont dénombré que 17 (1 à
0,6 %).
Cependant si on ne tient compte que des néphropathies de
longue durée comme la polykystose rénale, on constate que la goutte
y est plus fréquente ; on ne l’observe qu’exceptionnellement chez
les insuffisants rénaux chroniques traités par hémodialyse
périodique, car la dialyse réalise une bonne épuration uratique.
L’insuffisance rénale n’est que très rarement en cause dans les hyperuricémies dépistées dans la population générale ou au cours
des enquêtes épidémiologiques.
Sur 240 hyperuricémies recensées
dans la population de Framingham, cinq au plus provenaient
certainement d’une néphropathie.
Dans les populations de plus de 10 000 hommes étudiées en France, aucune corrélation
signification n’avait été trouvée entre l’uricémie et l’urée
sanguine.
Il arrive que l’insuffisance rénale soit découverte lors du premier
examen d’un goutteux.
Il est alors souvent difficile et même
impossible de savoir si elle est secondaire à la goutte ou si elle en
est la cause.
En faveur de la néphropathie secondaire à
l’hyperuricémie, on peut retenir notamment des antécédents
familiaux de goutte, l’ancienneté de la maladie, les antécédents de
lithiase urique, mais surtout une uricurie supérieure à la normale.
En faveur de la responsabilité de la néphropathie plaide le caractère
très récent de l’affection puisque chez la quasi-totalité des sujets
atteints de goutte commune, il n’y a pas de signe d’atteinte rénale
au moment du premier accès goutteux.
De surcroît, la découverte
d’une atteinte rénale familiale touchant très précocement les deux
sexes doit inciter à rechercher la responsabilité du rein dans la
genèse de certaines hyperuricémies.
GOUTTE DES HÉMOPATHIES
Une hyperuricémie qui provoque parfois la goutte est présente au
cours de nombreuses hémopathies.
Elle peut être considérable,
supérieure à 100 mg/L ; elle est due à une augmentation du
métabolisme des acides nucléiques cellulaires, par production ou
destruction excessive des cellules sanguines intéressées ; c’est par
conséquent une hyperuricémie par hyperuricoformation.
Les
hémopathies habituellement de longue durée sont surtout en cause :
la polyglobulie et la myélosclérose, ou splénomégalie myéloïde. Dans ces deux affections, la prévalence de la goutte semble être
de 5 à 10% et dans quelques cas c’est la goutte qui est la
manifestation révélatrice de l’hémopathie.
B - GOUTTE DE LA GLYCOGÉNOSE HÉPATIQUE
:
Dans la glycogénose hépatique de type I par défaut de glucose-6-
phosphatase, l’hyperuricémie est souvent très élevée, supérieure à
100 mg/L (600 µmol/L).
Maladie génétiquement déterminée de
transmission autosomique récessive, elle peut engendrer le plus
souvent entre 10 et 20 ans une goutte souvent sévère avec des
tophus et une insuffisance rénale secondaire.
L’hyperuricémie
est de mécanisme complexe. Elle provient en partie d’une
diminution de l’uricoélimination tubulaire probablement du fait de
l’hyperlactacidémie et de la cétonémie.
L’hyperuricoformation peut
aussi y participer, attestée par l’hyperuricurie.
En pratique, la
glycogénose hépatique est presque toujours reconnue avant que la
goutte n’apparaisse.
À titre exceptionnel, elle n’a été diagnostiquée
qu’après la goutte chez des adolescents et des adultes jeunes.
C - GOUTTE DES DIURÉTIQUES :
On savait depuis longtemps que les diurétiques thiazidiques et le
furosémide engendraient une élévation importante de l’uricémie.
L’élévation de l’uricémie sous diurétiques est due à une diminution
de l’uricurie par réduction de l’uricoélimination tubulaire qui ne
provient pas directement des diurétiques mais résulte de
l’hypovolémie qu’ils créent.
L’hypovolémie a pour effet une
augmentation de la réabsorption tubulaire de l’acide urique et
probablement une diminution de sa sécrétion tubulaire.
Le rôle
de l’hypovolémie est confirmé par le fait que la diminution de
l’uricurie et l’augmentation de l’uricémie ne se produisent pas si la
déplétion liquidienne extracellulaire est empêchée par la perfusion
d’une solution isotonique.
Toutefois, l’action hyperuricémiante de
certains diurétiques de l’anse provient non seulement de
l’hypovolémie mais aussi de l’hyperlactacidémie qu’ils provoquent.
Les traitements diurétiques au long cours comme ceux que l’on
prescrit au cours de l’hypertension artérielle peuvent engendrer la
goutte au bout de quelques années chez les sujets qui avaient une
uricémie normale auparavant.
Cette cause d’hyperuricémie et de
goutte est particulièrement fréquente au cours de ces dernières
années surtout chez les sujets âgés, notamment chez les femmes.
La goutte n’est souvent découverte qu’au stade des
tophus et des arthropathies uratiques en particulier aux mains.
Ces
tophus se localisent en effet en des sites inhabituels : pulpe des
doigts, nodosités d’Heberden, voire téguments à distance d’une
articulation.
D - GOUTTE ET CICLOSPORINE A
:
La ciclosporine A, un polypeptide cyclique de 11 acides aminés, est
un agent immunosuppresseur dont l’action s’exerce sur le
lymphocyte T, et dont l’emploi a transformé les résultats des
transplantations d’organes.
Dès 1983, on constatait dans le groupe
des transplantés rénaux traités par la ciclosporine une augmentation
de l’uricémie supérieure à celle qui était relevée chez ceux qui
étaient traités par azathioprine et glucocorticoïdes.
Cette hyperuricémie était proportionnelle à l’augmentation de la
créatininémie.
Sous ciclosporine, la prévalence de l’hyperuricémie
est estimée à 84 % chez les transplantés rénaux et à 74 % chez les
transplantés cardiaques alors qu’elle reste inférieure à 30 % sous
azathioprine seule.
L’hyperuricémie induite par la ciclosporine
est due à une réduction de la clairance de l’acide urique parallèle à
celle de la créatinine.
Le degré d’hyperuricémie n’est pas
proportionnel à la concentration plasmatique de ciclosporine.
Les
diurétiques utilisés pour contrôler l’hypertension artérielle et la
surcharge hydrosodée constituent, sans doute, un facteur
d’aggravation.
L’emploi des salicylés à faible dose, pour diminuer
l’agrégation plaquettaire, est un facteur aggravant supplémentaire.
Les altérations fonctionnelles et organiques, notamment tubulaires,
du greffon rénal contribuent enfin à dégrader la fonction rénale et à
majorer encore l’hyperuricémie.
Des crises de goutte interviennent
chez 4 à 18% des transplantés cardiaques et chez 7 à
28 % des transplantés rénaux.
Ces crises de goutte peuvent
émailler l’évolution d’une goutte déjà connue avant la
transplantation.
Le plus souvent, elles surviennent inopinément chez
les transplantés habituellement jeunes de l’un et l’autre sexe.
Les
crises peuvent être typiques, mais souvent l’inflammation articulaire
est atténuée par la corticothérapie générale associée.
Le diagnostic
n’est parfois posé qu’au stade de goutte tophacée compliquée
d’arthropathie uratique.
Une forme particulièrement sévère
d’arthropathie uratique du transplanté cardiaque a été décrite.
Elle est caractérisée par des destructions ostéoarticulaires
d’apparition précoce, frappant plusieurs articulations en moins de
2 ans et associée à des tophus.
L’uricémie est particulièrement
élevée, entre 110 et 165 mg/L, et l’insuffisance rénale est
constamment aggravée.
La responsabilité de la ciclosporine et des
diurétiques explique cette sévérité et cette rapidité d’évolution.
Des
surinfections des tophus, très inhabituelles, ont même été
rapportées.
E - GOUTTE ET PYRAZINAMIDE :
La pyrazinamide, antituberculeux utilisé dans les deux premiers
mois du traitement, élève constamment l’uricémie jusqu’à des
valeurs considérables supérieures à 120 mg/L (720 µmol/L).
C’est
plus exactement son métabolite, l’acide pyrazinoïque, qui exerce son
effet sur le tubule rénal probablement à la fois sur la sécrétion et la
réabsorption de l’acide urique.
Des accès goutteux ont été observés
chez quelques malades après quelques semaines de traitement.
L’allopurinol a pu être proposé à titre préventif mais son emploi
n’apparaît pas logique, car la xanthine-oxydase transforme l’acide
pyrazinoïque métabolite actif, en acide 5-hydroxypyrazinoïque
inactif.
Les uricosuriques peuvent être proposés si la fonction rénale
est normale.
L’hyperuricémie isolée ne nécessite pas de traitement
en raison de la durée de prescription relativement brève de cet
antituberculeux.
Traitement de la goutte
:
Le traitement de la goutte comprend le traitement de l’accès
goutteux et le traitement hypo-uricémiant.
A - TRAITEMENT DE L’ACCÈS GOUTTEUX
:
Le goutteux doit être traité le plus tôt possible dès les premières
heures et quelle que soit la médication utilisée, elle doit être prescrite
à dose forte le premier jour, puis selon les résultats obtenus,
diminuée les jours suivants.
1- Colchicine :
La colchicine est particulièrement efficace contre l’inflammation
microcristalline goutteuse.
L’action spectaculaire de la colchicine
provient de ce qu’elle entrave indirectement la phagocytose des
cristaux d’urate de sodium par les polynucléaires en diminuant leur
mobilité.
La colchicine altère en effet les microtubules du
cytosquelette des leucocytes.
Cette action de la colchicine sur les
microtubules est due à sa capacité à se lier à la tubuline.
Elle se lie à
une ou deux molécules de tubuline pour bloquer ensuite
l’accumulation des autres molécules, qu’elles soient liées ou non à
la colchicine.
C’est par ce mécanisme que la colchicine est un poison
du fuseau cellulaire lors de la mitose.
La colchicine diminue aussi
l’activité métabolique des polynucléaires au cours de la
phagocytose, leur pouvoir d’adhésion, la lyse de leurs
lysosomes, leur chimiotactisme après phagocytose des cristaux
et la production de nombreuses cytokines.
Il est important de
noter que la colchicine n’a aucune action sur le métabolisme de
l’acide urique.
La colchicine est prescrite par voie orale et commercialisée en
comprimés sécables dosés à 1 mg, et aussi en dragées contenant
1 mg de colchicine en combinaison avec 50 mg de méthyle-sulfate
de tiémonium, 15 mg de phénobarbital et 12,5 mg de poudre
d’opium (Colchimaxt).
La colchicine permet de guérir tous les accès
chez plus de 90 % des goutteux si elle est administrée dès le premier
jour, à condition de prescrire 1 mg toutes les heures ou toutes les 2
ou 3 heures, jusqu’à atteindre un total de 4 mg, le Codex français ne
recommandant pas de dépasser cette dose le premier jour.
Les jours
suivants, la dose de colchicine est diminuée en fonction du résultat
sur l’inflammation articulaire.
Le seul inconvénient notable de la colchicine est l’irritation
intestinale qu’elle provoque, donnant très souvent de la diarrhée
dont l’apparition 12 à 48 heures après le début du traitement
coïncide avec l’amélioration de l’inflammation goutteuse.
Il arrive
que la diarrhée soit si intense qu’on ne peut atteindre ou maintenir
la posologie nécessaire pour guérir l’accès goutteux.
La sensibilité
digestive de la colchicine est variable selon les sujets en raison de la
grande variabilité de biodisponibilité du médicament.
La
pharmacocinétique de la colchicine explique sa toxicité lorsqu’elle
s’accumule chez les patients dont la fonction rénale est anormale.
Après prise orale, la colchicine est presque totalement absorbée et le
pic de concentration plasmatique est atteint entre 30 et
120 minutes, elle s’accumule rapidement dans les leucocytes
circulants, 10 % seulement de la colchicine étant excrétée dans les
urines dans les 24 premières heures.
La concentration plasmatique
de la colchicine se stabilise dans les jours suivants.
2- Phénylbutazone :
La phénylbutazone guérit presque toutes les crises de goutte en
quelques jours.
Sa prescription est désormais réservée exclusivement
aux traitements courts de l’accès goutteux (moins de 7 jours), et
éventuellement au traitement au long cours de la spondylarthrite
ankylosante.
La phénylbutazone se trouve dans le commerce en
comprimés de 100 mg, et en suppositoires de 50 mg.
Habituellement,
500 mg de phénylbutazone sont prescrits le premier jour ou les deux
premiers jours, jusqu’à ce que l’inflammation goutteuse ait
nettement diminué.
Comme pour la colchicine, la posologie est
progressivement diminuée jusqu’à guérison de l’accès.
Les
manifestations d’intolérance de la phénylbutazone, lorsqu’elle est
administrée seulement pendant quelques jours, sont rares et bien
connues.
Il est indispensable de conseiller en même temps que la
prescription du médicament un régime peu salé indiquant
lisiblement sur l’ordonnance d’interrompre le traitement en cas de
gastralgies, d’oedèmes, d’éruptions cutanées, et bien entendu
d’hémorragies digestives.
L’ulcère gastrique ou les antécédents
d’ulcère, le traitement anticoagulant constituent des contreindications
formelles à la phénylbutazone.
Cette médication doit être
évitée chez le sujet âgé.
3- Autres anti-inflammatoires non stéroïdiens
:
L’indométacine, le kétoprofène ont aussi une bonne efficacité sur
l’inflammation goutteuse microcristalline.
Comme toujours, de fortes
doses sont souvent nécessaires les premiers jours.
Les
manifestations d’intolérance sont celles de la phénylbutazone, les
contre-indications sont identiques.
4- Glucocorticoïdes :
La prednisone, à raison de 20 à 30 mg au début, a une bonne action
sur l’inflammation goutteuse ; toutefois, quand le médicament est
interrompu, il n’est pas rare d’observer une reprise de l’accès qui
peut conduire à une cortisonothérapie prolongée.
En pratique, il est
préférable de contre-indiquer les glucocorticoïdes dans le traitement
de l’accès goutteux.
Néanmoins les glucocorticoïdes injectables
peuvent être utilisés en cas de contre-indication à la colchicine et
aux anti-inflammatoires non stéroïdiens, car cette voie
d’administration permet en effet d’éviter l’automédication.
B - TRAITEMENT HYPO-URICÉMIANT
:
Le traitement hypo-uricémiant comprend les uricosuriques et les
inhibiteurs de l’uricosynthèse.
La production de médicaments hypouricémiants
efficaces a complètement transformé le pronostic de la
goutte.
On peut même assister à la diminution progressive des
dépôts uratiques dans les gouttes anciennes insuffisamment traitées.
Au bout de quelques années de traitement hypo-uricémiant, on
assiste souvent à la diminution, voire à la disparition de certains
tophus ou de certaines altérations ostéoarticulaires.
Il est important
de noter qu’au début du traitement hypo-uricémiant, les crises de
goutte peuvent être plus fréquentes et même plus intenses
qu’auparavant ; il est indispensable que les goutteux soient avertis
de cet inconvénient temporaire du traitement hypo-uricémiant,
sinon ils risquent de l’interrompre estimant à tort que la survenue
de ces accès sévères est la preuve de l’inefficacité du traitement.
Pour
réduire le risque de survenue de ces accès induits par le traitement hypo-uricémiant, il est nécessaire d’y associer la colchicothérapie à
dose minimale active, par exemple 1 mg le soir au coucher.
Au bout
de 3 à 6 mois, les crises ont tendance à s’espacer et deviennent de
plus en plus rares, de telle sorte qu’après 1 an, parfois 2, la plupart
des goutteux ne souffrent plus d’accès.
1- Objectif du traitement hypo-uricémiant
:
L’objectif du traitement est de maintenir l’uricémie à moins de
60 mg/L (360 µmol/L).
La posologie du traitement hypo-uricémiant
peut être adaptée en fonction du taux de l’uricémie, il peut par
exemple être diminué si elle se maintient à moins de 50 mg/L
(300 µmol/L).
Le traitement hypo-uricémiant n’a qu’un effet
suspensif : s’il est interrompu l’uricémie revient après un temps
variable à son taux antérieur et les accès reprennent.
Le traitement hypo-uricémiant doit donc être indéfini et non interrompu, ni en cas
de crise ni en cas de maladies intercurrentes.
Il est nécessaire
d’expliquer clairement aux goutteux l’objectif du traitement hypouricémiant
et ses servitudes, son efficacité étant fonction d’une
observance rigoureuse.
Il est préférable de débuter le traitement hypo-uricémiant à distance d’une crise.
La dose quotidienne de la
médication hypo-uricémiante est ajustée en fonction des résultats
obtenus sur l’uricémie.
En pratique, la posologie, faible au début,
est augmentée progressivement, par exemple chaque semaine,
jusqu’à obtenir une uricémie inférieure à 60 mg/L (360 µmol/L).
2- Médicaments hypo-uricémiants
:
*
Uricosuriques :
Les uricosuriques, en augmentant l’uricurie, diminuent l’uricémie.
Cette action sur l’uricurie n’est pas sans inconvénient : en
augmentant l’uricurie ils exposent à la lithiase rénale.
Il est donc déconseillé de les utiliser chez les goutteux, qui même sans
antécédent de lithiase rénale, ont une uricurie supérieure à 800 mg/j
(4,8 mmol/j), sous régime alimentaire normal.
Le traitement uricosurique doit associer des boissons abondantes, afin que soit
assurée en permanence une diurèse supérieure à 2 L/j.
L’eau de
Vichy qui permet une alcalinisation relative des urines est conseillée
dans la plupart des cas, en sachant cependant qu’elle peut être
contre-indiquée, compte tenu de sa richesse en sodium.
L’alcalinisation des urines permet en effet de diminuer la formation
de l’urate monosodé en acide urique libre.
Si la diurèse est
abondante, le risque de lithiase urique induit par les uricosuriques
est réduit mais n’est pas nul puisque des coliques néphrétiques
surviennent chez 5 à 10% des goutteux qui, jusque-là, n’en avaient
jamais eu.
Les dérivés du benzofurane sont les uricosuriques les plus
puissants.
La benziodarone, aujourd’hui retirée du commerce, a été
le premier uricosurique réellement efficace.
Il est remplacé par la benzbromarone dans laquelle les atomes d’iode sont remplacés par
des atomes de brome.
La benzbromarone a une puissante action
uricosurique.
Elle est commercialisée sous forme de comprimés
de 100 mg (Désurict).
À la posologie de 100 à 300 mg/j, la benzbromarone permet presque toujours de maintenir l’uricémie à
moins de 60 mg/L (360 µmol/L).
* Allopurinol
:
L’allopurinol est un analogue chimique de l’hypoxanthine.
Il est à
présent introduit dans le traitement de la goutte depuis plus de
40 ans ; l’allopurinol est commercialisé sous deux appellations : Zylorict, et son appellation générique, allopurinol (comprimés à 100,
200 et 300 mg).
La posologie quotidienne recommandée est de 100 à
400 mg ; il arrive que l’on soit amené à prescrire une posologie
supérieure, jusqu’à 600 mg/j.
Elle doit être adaptée à la fonction
rénale et à l’âge, selon les recommandations de la fiche Vidalt.
L’absorption intestinale de l’allopurinol est rapide, et il se
transforme en oxypurinol sous l’action de la xanthine-oxydase.
L’allopurinol a une demi-vie de 2 à 3 heures, celle de l’oxypurinol
est plus longue, environ 28 heures. L’élimination de l’allopurinol et
de ses métabolites est rénale.
L’effet hypo-uricémiant de l’allopurinol se manifeste au bout de 24
à 48 heures.
Après environ 2 semaines de prise quotidienne, l’effet hypo-uricémiant est maximal.
De surcroît, il existe une relation doseeffet
hypo-uricémiant de l’allopurinol.
À la dose de 100 à 400 mg/j,
il maintient l’uricémie à moins de 60 mg/L chez plus de 90 % des
goutteux.
Contrairement aux uricosuriques, l’allopurinol n’expose
pas à la lithiase urique puisque l’abaissement de l’uricémie provient
d’une diminution de l’uricoformation et donc d’une diminution de
l’uricurie.
De surcroît, l’action hypo-uricémiante de l’allopurinol se
maintient en cas d’insuffisance rénale.
L’inhibition de l’uricoformation tient surtout à ce que l’allopurinol
et son dérivé oxypurinol inhibent la xanthine-oxydase.
Cette
inhibition enzymatique conduit théoriquement à une élévation des
taux plasmatiques d’hypoxanthine et de xanthine.
Toutefois la
clairance rénale de l’hypoxanthine et de la xanthine est élevée (80 %
de la filtration glomérulaire), ce qui explique que leurs
concentrations (3 à 10 mg/L) restent au-dessous de leur solubilité
dans le plasma.
Le traitement prolongé par l’allopurinol ne conduit
donc pas à la formation de dépôts d’hypoxanthine ou de xanthine.
La clairance rénale de la xanthine et de l’hypoxanthine étant élevée,
leur débit urinaire, qui est normalement d’environ 10 mg/j, peut
atteindre 50 à 150 mg/j chez les goutteux traités par l’allopurinol.
Toutefois, le risque de lithiase urinaire xanthique est faible compte
tenu de la solubilité urinaire de ces purines.
Cependant, le risque
n’est pas nul puisqu’une lithiase xanthique a été signalée dans le
traitement d’un lymphosarcome.
L’action hypo-uricémiante de l’allopurinol ne provient pas
seulement de l’inhibition de la xanthine-oxydase mais aussi de la
diminution de la purinosynthèse qui a pu être démontrée sur des
fibroblastes en culture.
Elle est probablement due à l’action
inhibitrice des nucléotides d’allopurinol sur la première réaction de
la purinosynthèse de novo.
En faveur de cette hypothèse plaide le
fait que l’allopurinol ne réduit pas la purinosynthèse de novo chez
les enfants atteints de la maladie de Lesch-Nyhan.
En effet, la
formation des nucléotides d’allopurinol nécessite l’intervention de
l’HGPRT dont l’activité est quasi nulle chez les enfants atteints de
cette maladie.
La tolérance de l’allopurinol est bonne.
Des manifestations
d’intolérance sont signalées dans 5 à 10% des cas mais le plus
souvent ne contre-indiquent pas la poursuite du traitement.
L’allopurinol peut provoquer des troubles digestifs : nausées,
vomissements, diarrhée.
Trois à 5 % des goutteux ont une
intolérance cutanée à l’allopurinol, se signalant par une éruption
prurigineuse érythématopapuleuse ou eczémateuse survenant
habituellement quelques semaines après le début du traitement.
En
cas d’intolérance cutanée plus sévère, l’allopurinol devra être
interrompu bien que des désensibilisations par voie orale ou
veineuse aient été réalisées avec succès.
Exceptionnellement, les manifestations d’intolérance cutanée de
l’allopurinol se signalent par un syndrome de Stevens-Johnson ou
un syndrome de Lyell.
Le syndrome de Lyell a été rapporté dans
plus de 80 observations, 18 cas semblent dus à une réaction immunoallergique qui serait plus fréquente chez les insuffisants
rénaux, et en cas d’administration de diurétiques thiazidiques ou
de furosémide.
La mortalité élevée (environ 20 %) peut être
réduite par l’arrêt le plus tôt possible de l’allopurinol.
On
recommande aussi de réduire notablement la dose d’allopurinol en
cas d’insuffisance rénale (clairance de la créatinine inférieure à 25-
30 mL/min).
Quelques rares cas de leucopénie, de thrombopénie,
d’agranulocytose, de neuropathie périphérique ont été signalés, la résolution est toujours favorable dans un délai de quelques
mois après l’arrêt du médicament.
Il faut rappeler que l’association
de l’allopurinol à l’azathioprine expose à une potentialisation des
effets toxiques sur les lignées sanguines de la 6-mercaptopurine,
métabolite actif de l’azathioprine dont le catabolisme par la
xanthine-oxydase se trouve entravé.
3- Choix de la médication hypo-uricémiante
:
La benzbromarone peut être utilisée s’il n’y a pas d’antécédent de
lithiase rénale, en l’absence d’insuffisance rénale sévère, et si
l’uricurie dosée en régime alimentaire libre est inférieure à 800 mg/j
(4,8 mmol/j). En pratique, la tendance de plus en plus générale est
d’utiliser l’allopurinol de préférence aux uricosuriques.
Il était classique de prescrire le traitement hypo-uricémiant chez tous
les goutteux.
Il a semblé à certains plus raisonnable de ne le prescrire
qu’après la deuxième, voire la troisième crise, surtout si les crises
sont rapprochées.
Certains vont même jusqu’à s’abstenir de
prescrire l’allopurinol aux goutteux qui n’ont que des crises très
espacées surtout si leur uricémie ne dépasse pas 80 mg/L
(480 µmol/L).
Ces patients pourraient simplement bénéficier au
moins au début du régime antigoutteux autrefois classique.
En fait
les mesures diététiques du régime antigoutteux sont
recommandables à tous les sujets qu’ils soient goutteux ou non.
Quel
que soit le traitement hypo-uricémiant prescrit, il doit être poursuivi
toute la vie.
Il est fondamental d’en convaincre le malade en lui
expliquant longuement et clairement tout l’intérêt du traitement hypo-uricémiant, et la différence qui existe entre l’effet de la
colchicine et l’effet du traitement hypo-uricémiant.
C’est souvent au
prix de patientes explications qu’on arrive à convaincre le goutteux
de poursuivre indéfiniment le traitement hypo-uricémiant.
4- Autres thérapeutiques :
Au moment de l’accès goutteux : l’application de glace avec une
protection cutanée pendant 20 minutes, 3 à 4 fois par jour sur
l’articulation enflammée en association avec la prescription de la
colchicine peut raccourcir significativement la durée de l’accès par
rapport à la colchicine seule.
L’urate-oxydase (Uricozymet) est l’enzyme qui, chez presque tous
les mammifères, autres que l’homme et les singes supérieurs qui en
sont dépourvus, transforme l’acide urique en allantoïne.
En injection
intramusculaire, une uricase d’origine fongique accomplit la même
transformation chez l’homme et entraîne de ce fait une forte baisse de l’uricémie.
Elle est quelquefois utilisée dans le traitement
préventif des néphropathies uratiques aiguës au cours des
hémopathies malignes, traitées par cytolytiques.
Elle peut être aussi utilisée dans
le traitement de la goutte des transplantés.
En effet,
le traitement de la goutte des transplantés est particulièrement
délicat.
Aucun anti-inflammatoire non stéroïdien ne peut être utilisé
en cas d’accès goutteux chez les transplantés sous ciclosporine, en
raison des risques d’insuffisance rénale aiguë et de complications cardiopulmonaires.
La colchicine n’est employée qu’à dose réduite
en fractionnant les prises et en surveillant l’hémogramme.
Quant au
traitement hypo-uricémiant, il peut en principe faire appel à
l’allopurinol mais avec le risque de voir augmenter la toxicité
hématologique de l’azathioprine.
On peut donc préférer les uricosuriques lorsque la clairance de la créatinine est supérieure à
25 mL/min.
On peut aussi employer l’urate-oxydase.
Compte tenu du risque de réaction allergique rapportée lors de son
administration intraveineuse, la voie intramusculaire profonde est
préférable.
En effet, plusieurs manifestations allergiques, fièvre,
urticaire, éosinophilie, oedème de Quincke, exceptionnellement des
réactions anaphylactiques sévères, ont été observées avec l’urateoxydase.
La posologie habituellement utilisée est de 1 000 unités/j
pendant une dizaine de jours.