Diagnostic :
DIAGNOSTIC POSITIF :
Le diagnostic positif est essentiellement clinique, la biologie
n'ayant qu'un faible intérêt (du moins pour les trois premiers
stades).
On décrit habituellement quatre stades de sevrage, selon une
gravité croissante, les deux premiers étant peu impressionnants
et rapidement réversibles (par le traitement ou
l'alcoolisation), alors que les deux suivants nécessitent des
thérapeutiques énergiques, le dernier mettant même en jeu le
pronostic vital.
Chaque stade peut se poursuivre par le suivant, en l'absence de
traitement adapté.
Premier stade :
Le premier stade (I) est souvent observé dans la vie
quotidienne, hors des cabinets médicaux.
- Il associe sueurs nocturnes ou matinales et discrets
tremblements des extrémités.
- C'est dire la nécessité du dépistage précoce et d'une
information du patient dans un but préventif.
Deuxième stade :
Le deuxième stade (II) est appelé également syndrome
hyperesthésique-hyperémotif.
- En quelques heures après la dernière ingestion d'alcool
(maximum 24 à 36 heures) apparaissent :
- sueurs abondantes, soif inextinguible, bouche sèche.
- tremblements : des mains, mais aussi des lèvres, plus ou
moins des paupières (tremblement cinétique, fin et distal,
prédominant aux extrémités), quelquefois myoclonies.
- nausées, diarrhées, vomissements, épigastralgies.
- besoin impérieux de boire (“ craving ”).
- crampes, paresthésies.
- agitation inhabituelle, anxiété, irritabilité, humeur
dépressive.
- troubles du sommeil (insomnie, cauchemars).
- L’état général n'est pas altéré (pas de fièvre, pas de
confusion mentale et pas de signe neuropsychiatrique majeur).
- Dès ce stade, la survenue de crises convulsives
tonicocloniques est possible (épilepsie de sevrage).
- La survenue d'une épilepsie peut annoncer un délire subaigu ou
aigu.
- Elle doit faire craindre une autre étiologie de convulsion
(hypoglycémie, complications neurologiques...).
- L'ensemble de ces signes :
- régressent après alcoolisation.
- régressent après 5 à 7 jours en l'absence de délire subaigu ou
aigu.
- imposent une réhydratation, une sédation et une
vitaminothérapie (voir traitement).
Les stades suivants, c'est-à-dire III et IV, se voient
généralement en cas d'intoxication alcoolique importante et
ancienne chez des sujets ayant déjà présenté des symptômes des
stades I et II et le plus souvent lors d'un sevrage brutal
volontaire ou involontaire en raison de circonstances
déclenchantes ou précipitantes comme :
- un excès de boisson pendant plusieurs jours.
- un traumatisme accidentel.
- une situation postopératoire ou postanesthésie.
- une hémorragie digestive, une infection intercurrente
(rénale, érysipèle de la face, pneumonie, méningite, angine).
- un surmenage, une exposition au froid, à la chaleur, une
émotion intense, etc.
Troisième stade :
Phase de “ pré-delirium tremens ” ou délire alcoolique
subaigu chez un alcoolique sevré.
Rarement avant 30 ans, le plus souvent chez les hommes après 40
ans.
Cette phase évolue de la 12e à la 48e heure après le sevrage
brutal.
- Majoration des signes des stades I et II :
- en particulier accentuation du tremblement ample, diffus, et
irrégulier.
- anxiété majeure.
- insomnie totale.
- sueurs profuses.
- anorexie importante, etc.
- Apparition de signes neuropsychiatriques :
- céphalées.
- hypertonie extra-pyramidale.
- désorientation spatiotemporelle, parfois même confusion
mentale.
- et surtout hallucinations visuelles, auditives ou même
tactiles qui s'exacerbent la nuit (obscurité et assoupissement)
et qui sont à thèmes professionnels ou zoopsiques, à caractère
vécu et persécutif.
- Fréquence des crises convulsives avec risque d'état de mal
convulsif, l'épilepsie pouvant annoncer le passage au stade de
delirium tremens.
- Pas d'altération notable de l'état général ou du bilan
biologique (quelquefois tachycardie ou hypertension artérielle
modérée).
Quatrième stade :
Stade de delirium tremens marqué par un renforcement des
symptômes du stade III.
- Souvent précipité par un facteur déclenchant (infectieux,
traumatique ou autre) et quelquefois annoncé par une crise
d'épilepsie tonicoclonique généralisée.
- Syndrome confusionnel très net avec prédominance de
l'onirisme (delirium) et des tremblements (permanents,
généralisés : tremens). Les hallucinations sont surtout à thème
animal et l'agitation est incessante.
- Sur le plan neurologique :
- dysarthrie et ataxie évidentes.
- tremblements généralisés aux membres, à la face et au
tronc.
- déglutition perturbée, hypertonie oppositionnelle et abolition
des réflexes achilléens (dans les cas graves).
- Syndrome neuro-végétatif associant :
- hyperthermie d'origine centrale pouvant dépasser 40 °C
en l'absence de toute infection concomitante.
- sueurs constantes.
- signes de déshydratation intracellulaire et
extra-cellulaire (soif, plis cutanés, sécheresse des muqueuses,
perte de poids, hypotension artérielle, tachycardie et
oligurie).
- Sur le plan biologique :
- déshydratation sévère.
- hypokaliémie.
- hypernatrémie avec natriurèse basse.
- acidose métabolique (élévation des corps cétoniques
sanguins et urinaires).
- Au niveau électroencéphalographique :
- pas de signe spécifique.
- quelquefois signes d'intoxication chronique cérébrale (tracé
rapide et plat surchargé de rythme rapide) ou ralentissement de
l'électroencéphalogramme, en relation avec une pathologie
neurologique surajoutée.
DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL :
Stades I et II :
Dans les stades I et II, le premier risque est de méconnaître le
terrain alcoologique et donc le syndrome de sevrage.
Stades III et IV :
Pour les stades III et IV, le diagnostic différentiel se fera
avec :
- toutes les causes d'état confusionnel (métabolique ou
psychiatrique).
- les états d'agitation d'origine psychiatrique.
- et les délires hallucinatoires.
Terrain alcoologique connu
Lorsqu'on reconnaît le terrain alcoologique, le diagnostic peut
être confondu avec :
- une ivresse aiguë (d'autant plus qu'un syndrome de sevrage
peut être concomitant d'une alcoolémie élevée).
- ou une complication neurologique de type :
- traumatisme crânien.
- hématome sous-dural.
- encéphalopathie de Gayet-Wernicke ou encéphalopathie
porto-cave.
- et chez le sujet jeune, hypoglycémie.
Évolution :
ÉVOLUTION A COURT TERME : LE SYNDROME DE SEVRAGE AIGU :
Stades I et II :
L'évolution est variable d'un cas à l'autre, selon l'importance
de la dépendance physique.
- Spontanément et rapidement favorable, sans signe clinique
particulier après 1, 2 ou 3 jours d'évolution.
- Cette évolution dépend beaucoup des circonstances
psychologiques du sevrage et d'un éventuel traitement de soutien
psychothérapique et chimiothérapique. Lorsque ce soutien est
important, il n'y a quasiment jamais de passage aux stades III
et IV.
Stades III et IV :
En l'absence de traitement, le delirium tremens est mortel dans
30 % des cas, mais les progrès de la thérapeutique et de
l'hospitalisation dans un service de soins intensifs ont permis
de diminuer la mortalité à 5 à 10 % des cas.
La phase de confusion mentale ne dure que 3 à 4 jours en général
mais les complications restent nombreuses, dominées par :
- les infections nosocomiales (pneumonie, septicémie à
staphylocoque).
- et les séquelles neurologiques à type de syndrome cérébelleux
ou de Korsakoff.
ÉVOLUTION A MOYEN TERME : LE SYNDROME SUBAIGU DE SEVRAGE :
Clinique :
Sur le plan clinique, on note essentiellement des troubles
d'ordre psychique.
- Après 4 à 5 jours lorsqu'il n'y a plus de signes physiques
apparents de sevrage, et même après 4 ou 5 semaines lorsque
l'état général est revenu à la normale, des problèmes
psychologiques personnels, familiaux ou socioprofessionnels
peuvent persister pendant 4 à 6 mois : dépression, irritabilité,
instabilité, etc.
- Des troubles de la mémoire peuvent persister pendant quelques
mois.
Biologie et neurophysiologie :
Les signes d'imprégnation alcoolique persistent pendant
plusieurs semaines.
L'hypo-GABA-ergie et l'hyperadrénergie sont présentes pendant 3
à 6 mois.
Sur le plan neurophysiologique, on note des signes
d'hyperexcitabilité du système nerveux central sans aucune
traduction clinique persistant pendant des mois en même temps
que diminuent, à la tomodensitométrie, les images d'atrophie
cérébrale.
ÉVOLUTION A LONG TERME :
- Modification des comportements alimentaires :
- surconsommation de produits sucrés (prise de poids notable).
- augmentation des quantités de boissons ingérées et en
particulier de boissons stimulantes (café ou boissons à base de
réglisse), pendant plus de 3 mois.
- Troubles des fonctions sexuelles : impuissance plus
fréquente chez l'homme durant le plus souvent de 1 à 6 mois.
- Autres toxicomanies par transfert de dépendance et du
fait d'un terrain addictif (en particulier le tabac et les
psychotropes).
- Un véritable équilibre psychoaffectif n'est parfois rétabli
qu'après de longues années d'abstinence, ainsi que des
changements dans la vie socioprofessionnelle et familiale.
Traitement :
Premier stade :
Après avoir repéré le terrain alcoologique, la première démarche
sera d’informer le patient sur sa dépendance et sur ses
conséquences, d'en débattre avec lui afin d'évaluer sa
motivation à se sevrer.
Le sevrage peut se faire en ambulatoire.
Psychothérapie et soutien chimiothérapique
La psychothérapie est l'élément essentiel du traitement, aidée
par un soutien chimiothérapique dans les premiers temps :
- benzodiazépines :
- de type Valium*, 20 mg/j pendant 5 jours.
- ou Tranxène*, 50 mg/j pendant 5 jours.
- puis à doses rapidement dégressives.
- tétrabamate (Atrium* 300), 900 mg/j pendant 5 jours à
doses rapidement dégressives ;
- si le sujet est motivé pour se sevrer et si la psychothérapie
est bien menée, on peut rapidement diminuer et supprimer
l'appoint chimiothérapique.
Autres mesures
- On conseillera une hydratation per os importante.
- La vitaminothérapie n'est pas nécessaire à ce stade ; parfois
prescrite : vitamines B1-B6 per os : 2 comprimés matin, midi et
soir pendant 15 jours.
Deuxième stade :
Le traitement doit être instauré avant (traitement préventif) ou
dès les premiers signes de sevrage.
Il se fera souvent dans le cadre d'une hospitalisation mais il
peut encore se faire à ce stade-là, en ambulatoire.
Il est évident qu'il sera mis en place si le sujet est d'accord
pour se sevrer.
La suspension de l'activité professionnelle (arrêt de travail)
n'est pas toujours nécessaire si l'on s'arrange pour faire
coïncider avec un week-end de repos le passage à l'arrêt total
de l'alcoolisation.
Association thérapeutique
Il comporte l’association habituelle :
- réhydratation : 3 l/j pendant 3 à 4 jours per os ou en
perfusion avec 4 g de NaCl et 2 g de KCl/l (corriger en
particulier une hypomagnésémie et une hypocalcémie).
- sédation jusqu'à disparition des symptômes
neuropsychiatriques (pendant environ 5 à 6 jours) :
- diazépam (Valium*), 20 à 40 mg/j.
- clorazépate (Tranxène*), 50 à 100 mg/j.
- alprazolam (Xanax* 0,5), 2 à 4 mg/j.
- tétrabamate (Atrium* 300), 900 mg à 1 800 mg/j.
- le choix d'une benzodiazépine ou du tétrabamate permet, en
même temps que la sédation, la prévention d'une éventuelle
épilepsie de sevrage chez le sujet prédisposé.
- vitaminothérapie :
- vitamine B1 : 1 g/j pendant 8 jours par voie
intramusculaire, puis relais per os ou, le plus souvent, à ce
stade, per os : Terneurine* (vitamines B1, B6, B12) : 1
comprimé trois fois par jour ; ou vitamines B1-B6 : 2 comprimés,
trois fois par jour pendant 8 jours, puis 1 comprimé, trois fois
par jour pendant 3 à 4 mois ;
- acide folique : 10 à 30 mg/j.
Épilepsies de sevrage
Le traitement des épilepsies de sevrage comporte trois aspects :
- le traitement de la crise elle-même qui est symptomatique par
anticonvulsivants d'action rapide :
- diazépam (Valium*) : 1 ampoule de 10 mg par voie intraveineuse
lente de 2 minutes, puis relais par 40 mg sur 6 heures dans 500
cc de glucosé à 5 % ; puis 20 mg sur 18 heures ;
- clonazépam (Rivotril*) : 1 ampoule de 1 mg par voie
intraveineuse lente de 2 minutes, puis relais par 2 mg sur 6
heures à la seringue électrique.
- le traitement préventif d'une épilepsie de sevrage, chez un
sujet ayant déjà eu des crises d'épilepsie au cours d'un sevrage
antérieur, se fait par le choix d'un traitement par
benzodiazépine ou par tétrabamate à des doses un peu plus
élevées que pour l'obtention d'une sédation dans les premières
heures du sevrage, par exemple :
- Valium* 20 mg ou Tranxène* 50 mg, à renouveler une fois au
tout début du sevrage.
- Atrium* 300, 900 mg.
- en cas d'atteinte hépatique sévère : lorazépam (Témesta*), 2
mg renouvelable une fois au tout début du sevrage.
- le traitement antiépileptique au long cours à établir après le
sevrage chez un patient porteur d'une épilepsie, maladie
antérieure à l'alcoolo-dépendance.
Durée du traitement
Signalons que la durée du traitement chimiothérapique sera
variable selon les cas, surtout en fonction de la dépendance :
- le traitement sédatif peut être dégressif pendant 1 semaine
puis arrêté après la disparition des symptômes psychiques et
somatiques de sevrage.
- mais on pourra également poursuivre la prescription d'un
tranquillisant pendant 2 ou 3 mois si l'on craint la survenue
d'un syndrome subaigu de sevrage et si la psychothérapie ne
semble pas suffisante.
Troisième stade :
Le traitement du pré-delirium tremens (ou délire alcoolique
subaigu) doit être mis en route le plus rapidement possible afin
d'éviter l'apparition d'un delirium tremens : c'est une urgence
médicale.
Hospitalisation systématique
Hospitalisation systématique dans un service de médecine.
Association thérapeutique
Le traitement comporte toujours l'association :
- hydratation : 3 l/j de boissons sucrées ou de bouillon
salé per os ou 3 litres de glucosé à 5 % avec 4 g de NaCl et 2 g
de KCl/l en perfusion.
- alimentation équilibrée riche en protides.
- chimiothérapie :
- Valium*, 10 à 20 mg trois à quatre fois par jour.
- Atrium* 300, 900 à 1 800 mg/j les trois premiers jours, puis
diminution progressive en 8 à 10 jours.
- Equanil*, 1 200 à 2 400 mg/j à doses dégressives en 10 jours.
- Tiapridal*, 100 à 200 mg quatre à six fois par jour à doses
dégressives en 10 jours.
- vitaminothérapie :
- vitamine B1 : 1 g/j par voie intramusculaire pendant 10 jours,
puis relais par vitamines B1, B6, B12 (Terneurine*), 1 comprimé
trois fois par jour.
- et acide folique, 10 à 30 mg/j, pendant 3 à 4 mois.
Traitement du facteur déclenchant
Importance du traitement du facteur déclenchant :
- traumatisme méconnu.
- infection sous-jacente.
- hémorragie digestive.
- diabète.
- autres infections digestives.
- accident vasculaire cérébral, etc.
Surveillance
- Surveillance des constantes cliniques et biologiques.
- Si le tableau clinique n'a pas régressé en 2 à 3 jours, on
doit envisager une autre complication de l'alcoolisme associée.
Quatrième stade :
Le traitement du delirium tremens est une urgence médicale :
- hospitalisation en urgence en service de médecine, voire en
réanimation.
- même démarche étiologique et symptomatique que lors d'un
syndrome confusionnel.
- prise en charge symptomatique habituelle du delirium tremens
(voir ci-dessous).
- traitement du facteur déclenchant : traumatisme, infection,
pathologie digestive, etc.
Traitement symptomatique
Le traitement symptomatique comporte :
- réhydratation :
- orale : 3 à 6 l/j pendant 2 jours (eau, jus de fruit,
boissons salées, supplémentation en sodium, potassium, magnésium
et calcium selon l'ionogramme) ;
- ou parentérale : perfusion en 24 heures de 3 à 6 litres,
selon la tolérance cardiaque et rénale, de glucosé à 5 % avec
pour un litre : 4 g de NaCl et 2 g de KCl, et éventuellement,
selon l'ionogramme, 2 ampoules de chlorhydrate de calcium (10 ml
à 10 %) et 1 ampoule de sulfate de magnésium (10 ml à 20 %) par
24 heures.
- vitaminothérapie pendant 10 jours :
- vitamine B1 : 1 g/j par voie intramusculaire si le taux de
prothrombine le permet ou dans la perfusion.
- vitamine B6 : 500 mg/j par voie intramusculaire ou dans la
perfusion.
- vitamine B12 : 1 000 gammas par jour par voie intramusculaire.
- vitamine PP : 500 mg/j per os.
- nutrition per os à partir de la 48e heure (après
résolution de l'accès).
- chimiothérapie jusqu'à la résolution de l'accès puis à
doses dégressives :
- Valium*, 20 mg par voie intramusculaire toutes les 4 heures.
- Tiapridal*, 600 mg à 800 mg/j.
- ou Equanil* 400, 6 à 8 ampoules par jour.
Surveillance
- Surveillance clinique toutes les 2 heures :
- examen neurologique (conscience, signes neurologiques,
agitation, onirisme) ;
- hydratation (tension artérielle, langue, plis cutanés,
polypnée, cyanose, poids, température, diurèse).
- Surveillance biologie toutes les 12 heures :
- ionogrammes sanguin et urinaire, protidémie, urée et
créatinine sanguines.
- numération formule sanguine.
En l'absence de régression
L'absence de régression du tableau clinique en 2 à 3 jours doit
faire considérer l’association d'une autre complication de
l'alcoolisme.
Nombre d'affichage de la page 148 |