Effets indésirables neurologiques causés par les médicaments
Cours de Neurologie
Introduction
:
Reconnaître et établir le rôle d’un médicament dans la survenue d’un
symptôme neurologique s’avère difficile en raison des caractéristiques mêmes
de ce type de pathologie.
Les troubles s’installent le plus souvent de façon
insidieuse ;
le tableau d’origine médicamenteuse ressemble fréquemment à
la maladie neurologique idiopathique ; le médicament n’agit parfois que
comme révélateur de la maladie neurologique sous-jacente ; enfin, notre
éducation et notre culture médicales ne conduisent pas à rechercher
systématiquement, devant toute pathologie, une étiologie médicamenteuse.
La pharmacovigilance correspond à la détection, l’évaluation, la
compréhension et la prévention des risques d’effets indésirables des
médicaments délivrés avec ou sans ordonnance.
Elle est une étape
indispensable dans l’étude de tout médicament après sa commercialisation.
En effet, si les essais cliniques sont adaptés à la validation de l’efficacité
clinique du médicament, ils ne permettent pas la détection des effets
indésirables de faible fréquence (en général inférieure à 1/1 000 traitements).
La pharmacovigilance, par ses méthodologies expérimentales, cliniques ou
épidémiologiques, permet l’optimisation du rapport bénéfice/risque de tout
médicament.
L’approche diagnostique et étiologique des effets indésirables neurologiques
médicamenteux doit être facilitée par les centres régionaux de
pharmacovigilance.
Ceux-ci, à côté de leur rôle d’information du prescripteur
sur les effets indésirables, établissent des critères d’imputabilité qui
constituent un outil analytique permettant de préciser la relation de cause à
effet entre la survenue de l’effet indésirable et la prise du médicament.
En combinant deux types de critères, chronologiques et sémiologiques, on
détermine l’imputabilité intrinsèque (i) classée en cinq catégories :
« paraissant exclue » (i0), « douteuse » (i1), « plausible » (i2),
« vraisemblable » (i3), « très vraisemblable » (i4).
Les critères
chronologiques tiennent compte du délai d’apparition de l’effet indésirable et
de son évolution par rapport à l’administration et/ou la suppression du
médicament suspect.
La récidive de l’effet indésirable lors de la réadministration du médicament suspecté constitue un excellent argument
diagnostique.
On établit les critères sémiologiques sur l’exclusion d’autres
causes possibles et sur la recherche d’éventuels caractères spécifiques au
médicament responsable.
On complète enfin l’analyse de pharmacovigilance
par l’imputabilité extrinsèque correspondant à la connaissance
bibliographique de la survenue de l’effet indésirable en cause lors de la prise
du médicament.
Il existe une obligation légale de signalement au centre régional de
pharmacovigilance pour tout médecin ayant constaté un effet indésirable
« grave » (c’est-à-dire, selon la définition officielle : létal, susceptible de
mettre la vie en danger, entraînant une invalidité ou une incapacité ou
provoquant ou prolongeant une hospitalisation) ou « inattendu » (c’est-à-dire
non mentionné sur le dictionnaire Vidal).
En dépit de cette obligation, en l’absence d’exhaustivité, beaucoup d’effets
indésirables ne sont pas notifiés.
Il devient dès lors impossible d’estimer
l’incidence réelle d’un effet indésirable.
Seules les enquêtes pharmacoépidémiologiques type cohorte ou cas-témoin permettent d’évaluer
cette dimension.
Malheureusement, elles restent rares car longues et
coûteuses.
Dans le cas des effets indésirables neurologiques, on ne dispose
dans la majorité des cas que d’observations ponctuelles sans notion
épidémiologique concluante.
Céphalées causées par les médicaments
:
Les céphalées causées par les médicaments posent par leur fréquence un
problème de santé publique qui reste toutefois mal évalué, faute d’enquêtes
épidémiologiques satisfaisantes.
La responsabilité d’un médicament dans
l’apparition d’une céphalée, symptôme très répandu dans la population
générale, n’est pas toujours facile à établir.
Avec l’International Headache
Society (IHS), on peut distinguer plusieurs circonstances d’apparition
d’une céphalée après utilisation d’un médicament.
La céphalée peut survenir
lors de l’utilisation aiguë d’un médicament prescrit pour tout autre symptôme,
ou bien survenir dans un contexte d’utilisation chronique de médicaments.
Dans ce dernier cas, il s’agit d’une consommation chronique, souvent abusive
et par automédication, de médicaments à visée symptomatique prescrits pour
une céphalée préexistante.
La céphalée peut alors être liée à la prise du
médicament ou bien à son arrêt brutal (céphalée de sevrage).
A - Céphalées liées à l’utilisation aiguë de médicaments
:
L’appréciation d’un lien de causalité entre la prise d’un médicament et la
survenue d’une céphalée s’avère difficile dans les études de
pharmacovigilance du fait de biais méthodologiques : méconnaissance du
nombre total de patients utilisant ce médicament, peu ou pas de description
de la céphalée, antécédents de céphalées non mentionnés (la survenue de la
céphalée pourrait être fortuite), absence d’étude contre placebo.
Pour l’IHS,
les critères retenus sont : la survenue de la céphalée dans un intervalle de
temps donné après la prise d’une substance (médicamenteuse ou autre), la
nécessité d’une dose minimale, la survenue de la céphalée au moins trois fois,
et dans au moins la moitié des prises, et enfin la disparition de la céphalée
quand la substance est éliminée.
Les exemples donnés sont la céphalée induite
par les nitrates ou nitrites (céphalée du « hot-dog »), par le glutamate monosodique (syndrome du « restaurant chinois »), par le monoxyde de
carbone et l’alcool.
Il n’est pas fait mention de médicaments dans ces critères
IHS.
À travers la littérature, les médicaments incriminés sont nombreux et
appartiennent à des classes très diverses, suggérant une grande variété de
mécanismes à l’origine de la céphalée.
La céphalée induite par les
médicaments peut être isolée, ou s’intégrer dans des tableaux neurologiques
tels que méningite aseptique ou hypertension intracrânienne bénigne.
1- Médicaments en cause :
Dans une étude de pharmacovigilance, portant sur près de 10 000 cas de
céphalées induites par les médicaments, les quatre médicaments le plus
fréquemment responsables sont par ordre décroissant l’indométacine
(Indocidt), la nifédipine (Adalatet), la cimétidine (Cimétidinet, Tagamett)
et l’aténolol (Aténololt, Ténorminet).
Mais si on rapporte, quand cela est
connu, l’incidence de la céphalée aux quantités de médicaments vendues, on
trouve alors par ordre décroissant la zilminidine, un antidépresseur bloquant
la recapture de la sérotonine, retiré du marché ; l’acide nalidixique
(Négramt), le triméthoprime (Bactrimt, Eusaprimt), la griséofulvine
(Fulcinet, Griséfulinet).
Les médicaments provoquant des migraines sont
dans cette étude, toujours par ordre de fréquence, la cimétidine,
l’éthinylestradiol + norgestrel, l’éthinylestradiol + acétate de noréthistérone,
et l’aténolol.
Ainsi des médicaments aussi variés que des anti-inflammatoires
(indométacine), des inhibiteurs calciques (nifédipine), des inhibiteurs
histaminiques H2 (cimétidine), des antibactériens (acide nalidixique,
triméthoprime), des antifungiques (griséofulvine) et enfin des bêtabloquants
(aténolol) peuvent être à l’origine de céphalées.
La responsabilité de ce
dernier médicament (aténolol) est d’autant plus étonnante, qu’il s’agit d’un
bêtabloquant dépourvu d’activité sympathomimétique dont on a préconisé
l’utilisation dans le traitement prophylactique de la migraine.
Les
contraceptifs oraux (CO) méritent une mention particulière car leur
responsabilité dans la survenue de céphalées, et particulièrement de
migraines, reste controversée.
Les résultats des études à ce sujet sont
contradictoires, suivant qu’elles proviennent de centres spécialisés dans la
migraine ou spécialisés dans la contraception.
Quatre études contre
placebo n’ont pas montré de différence dans la survenue de céphalées entre le
groupe sous CO et le groupe sous placebo.
Sous l’influence des CO, la
migraine est tantôt exacerbée, tantôt améliorée, tantôt inchangée.
La migraine
peut apparaitre pour la première fois à l’initiation de la contraception orale,
particulièrement chez des femmes ayant une histoire familiale de migraine,
mais elle peut aussi survenir après une utilisation prolongée de CO.
Rarement,
les crises surviennent tout au long du cycle, liées à une dose trop faible
d’éthinylestradiol et/ou trop forte de progestatif.
Le plus souvent, les crises
surviennent lors de la semaine d’interruption du CO, pendant laquelle se
produit un effondrement de la stimulation estrogénique, souvent plus brutal
qu’au cours d’un cycle spontané.
La survenue de ces crises est alors
efficacement prévenue par un supplément d’estradiol, administré par voie
cutanée pendant la semaine d’interruption du contraceptif.
Les médicaments peuvent être responsables soit d’une céphalée isolée, soit
d’une complication neurologique dans laquelle s’intègre une céphalée
dominant le tableau clinique.
2- Céphalée isolée : mode d’action des médicaments
Les mécanismes par lesquels un médicament peut induire une céphalée sont
purement hypothétiques.
Ils sont probablement multiples, comme en
témoigne la diversité des médicaments responsables, et nécessitent sans doute
un terrain prédisposé.
* Action sur le calibre des artères cérébrales
:
Les médicaments vasodilatateurs mettraient en jeu des structures sensibles de
la paroi des vaisseaux.
C’est ainsi qu’on explique les céphalées induites par
les dérivés nitrés (trinitrine), certains inhibiteurs calciques, nifédipine
(Adalatet), nitrenpidine (Baypresst, Nidrelt), certains bronchodilatateurs :
théophylline, terbutaline (Bricanylt).
* Action sur les récepteurs histaminiques
:
Par cette action, la mépyramine (Nortussinet, Triaminict) et la cimétidine
(Tagamett) pourraient provoquer une vasodilatation des artères méningées.
Action sur les endothélines
Les endothélines sont des peptides vasoconstricteurs, synthétisés par les
cellules endothéliales.
Des médicaments tels que le lithium, les inhibiteurs de
la cyclo-oxygénase (indométacine, naproxène) ont une action sur
l’endothéline.
Cette action est vraisemblablement complexe, ces
médicaments pouvant causer des céphalées, mais s’avérer efficaces dans le
traitement de certaines céphalées.
* Autres mécanismes
:
Sur des terrains prédisposés, comme les migraineux, certains médicaments
pourraient provoquer des céphalées en agissant sur la production de
monoxyde d’azote (NO) ou de glutamate.
Céphalées s’intégrant dans un contexte neurologique complexe
Des médicaments peuvent être à l’origine de complications neurologiques
réalisant des tableaux cliniques dans lesquels la céphalée est un symptôme
dominant.
* Hypertension intracrânienne bénigne :
Il s’agit d’une cause rare, mais importante à reconnaître en raison du risque
fonctionnel visuel.
Les médicaments en cause sont : la minocycline et
autres cyclines, utilisés dans le traitement de l’acné ; la vitamineAet dérivés
par voie orale : l’isotrétinoïne (Roaccutanet), la trétinoïne (Vesanoïdt) ;
l’acide nalidixique (Négramt) ; l’hormone de croissance biosynthétique ;
le sevrage des corticoïdes.
De nombreux autres médicaments sont cités,
le danazol (Danatrolt), la lévothyroxine (Lévothyroxt), le lithium,
la nitrofurantoïne, les fluoroquinolones, l’amiodarone(Cordaronet),
le cotrimoxazole (Bactrimt), la ciclosporine, la trinitrine.
* Méningite aseptique :
Les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) sont le plus souvent cités,
parfois à l’origine de méningites récurrentes.
Il est impossible d’estimer la
fréquence exacte de cet effet indésirable, nombre de ces médicaments étant
achetés sans ordonnance.
Des antibiotiques : pénicilline, triméthoprimesulphaméthoxazole,
céphalosporines, peuvent être responsables de méningite
aseptique, ainsi que l’azathioprine (Imurelt), la sulfasalazine
(Salazopyrinet), la carbamazépine (Tégrétolt).
Les immunoglobulines
polyvalentes peuvent être à l’origine d’une méningite aseptique, parfois
d’apparition retardée, indépendante du débit de la perfusion et de la spécialité
utilisée.
La méningite aseptique doit être ici différenciée de la céphalée isolée, dose-dépendante, contemporaine de la perfusion et cédant aux antalgiques.
Le terrain semble jouer un rôle dans les méningites aseptiques iatrogènes.
Ainsi la méningite aseptique des AINS se rencontre surtout dans les
connectivites.
Le mécanisme de la méningite reste obscur : irritation
chimique directe ou réaction d’hypersensibilité aiguë mettant en jeu une
réponse immune humorale spécifique d’un antigène.
*
Autres
:
Nous ne ferons que citer les thrombophlébites, les accidents vasculaires
cérébraux et autres pathologies neurologiques provoquées par les
médicaments, la céphalée n’étant dans ce cas qu’un élément contingent du
tableau clinique.
B - Céphalées liées à l’utilisation chronique
de médicaments :
Avec l’IHS, on peut distinguer deux types de céphalées : celles liées à l’abus
chronique de médicaments symptomatiques, prescrits pour une céphalée
préexistante, et celles liées au sevrage médicamenteux.
1- Céphalées avec abus de traitements symptomatiques :
L’utilisation abusive et répétée d’antalgiques, ou autres traitements
symptomatiques d’une céphalée préexistante, peut conduire à une céphalée
chronique quasi quotidienne.
Il s’agit d’un véritable problème de santé
publique, encore mal connu, complexe car interviennent la nature de la
céphalée préexistante, l’action de médicaments souvent multiples, des
dispositions psychologiques...
La plupart des centres spécialisés dans les
céphalées rapportent l’existence d’une céphalée chronique avec abus
médicamenteux chez 5 à 10 % des patients.
L’incidence dans la
population générale n’est pas connue avec précision.
Les arguments en faveur du rôle de l’abus médicamenteux dans la
pérennisation de la céphalée sont indirects : le sevrage réduit la fréquence de la céphalée, et l’abus de médicaments peut conduire à une céphalée
quotidienne chronique.
Alors que l’IHS retient une durée de l’abus
médicamenteux devant être supérieure ou égale à 3 mois, la revue de la
littérature montre en fait la très longue durée de l’abus médicamenteux
(10 ans en moyenne) et de la céphalée quotidienne (6 ans en moyenne).
* Médicaments en cause :
L’IHS retient deux catégories de médicaments : l’ergotamine et les
antalgiques et définit les doses nécessaires.
Pour l’ergotamine, la dose
quotidienne par voie orale doit être supérieure ou égale à 2 mg, et par voie
rectale supérieure ou égale à 1 mg.
Pour les antalgiques, la posologie retenue
est une dose mensuelle supérieure ou égale à 50 g d’aspirine ou d’un
antalgique équivalent, ou bien une quantité supérieure ou égale à 100
comprimés d’antalgiques combinés à des barbituriques ou autres composés
non opiacés.
Ces critères semblent en réalité difficiles à appliquer, car selon
les enquêtes épidémiologiques, les patients utilisent en moyenne 5
comprimés ou suppositoires par jour, correspondant à la prise simultanée de
deux à six composés pharmacologiques différents.
Le paracétamol est
l’analgésique le plus fréquemment utilisé, suivi par l’aspirine.
Outre des
antalgiques, ou de l’ergotamine, certains médicaments contiennent de la
caféine, des dérivés pyrazolés, ou des barbituriques. Nombre de ces
médicaments sont achetés sans ordonnance.
De plus, les patients utilisent
souvent d’autres médicaments comme tranquillisants, opioïdes, laxatifs
rendant difficile l’imputabilité de la céphalée aux seuls antalgiques et à
l’ergotamine.
* Caractères cliniques de la céphalée
:
Seule la céphalée liée à l’abus d’ergotamine a été clairement individualisée,
les premières descriptions remontant aux années 1950.
Les critères de cette
céphalée ont été repris par l’IHS : la céphalée est diffuse, pulsatile, se
distinguant de la migraine par l’absence de symptômes associés.
Ces critères
distinctifs entre migraine et céphalée liée à l’ergotamine sont en pratique
difficiles à discerner ; seul l’arrêt de l’abus d’ergotamine permettra de faire la
différence.
Quant à la céphalée liée aux antalgiques, on ne lui reconnaît pas de caractères cliniques particuliers.
2- Céphalées liées au sevrage médicamenteux :
Cette céphalée, suivant les critères IHS, survient après une utilisation
quotidienne à forte dose d’une substance (médicament ou autre) pendant une
durée d’au moins 3 mois.
La céphalée est conditionnée par l’utilisation de
cette substance : survenue de la céphalée dans les heures qui suivent son
élimination, réapparition lors d’une nouvelle introduction, disparition à l’arrêt
total.
* Médicaments et autres substances en cause :
L’IHS retient comme cause de céphalée le sevrage après utilisation chronique
d’ergotamine, de caféine, et d’opiacés.
+ Ergotamine :
La céphalée est précédée d’un abus quotidien d’ergotamine (prise orale
³ 2 mg, prise rectale ³ 1 mg) et survient dans les 48 heures après l’arrêt du
médicament (critères IHS).
+ Caféine
:
Cette substance entre dans la composition d’un très grand nombre de
médicaments contenant de l’ergotamine ou des antalgiques.
Selon les critères
IHS, la céphalée survient, chez un patient consommant quotidiennement de
la caféine en quantité supérieure à 15 g par mois, dans les 24 heures après la
dernière prise de caféine et est soulagée en 1 heure par l’ingestion de 100 mg
de caféine.
Des études bien conduites, en double aveugle, ont confirmé
l’existence d’un syndrome de sevrage avec céphalées, après l’arrêt brutal de
la consommation de caféine, même chez des consommateurs modérés
(2,5 tasses de café/jour).
+ Opiacés :
La céphalée fait partie du syndrome de sevrage, mais les conditions
d’apparition (dosage, délai) ne sont pas précisées.
* Caractères cliniques de la céphalée du sevrage
:
Quelle que soit la substance en cause, ergotamine, caféine, ou autre,
le syndrome de sevrage comporte à des degrés divers suivant les patients, une
céphalée parfois très intense, accompagnée de nausées, vomissements,
troubles du sommeil et de l’humeur.
3- Céphalées induites par les médicaments : nécessité d’une céphalée
préexistante
Certains auteurs refusent le concept de céphalées induites par l’abus de
médicaments.
Un des arguments majeurs est le fait que la céphalée n’est pas
un symptôme plus fréquent chez les patients abusant d’antalgiques pour
d’autres pathologies (par exemple les rhumatismes chroniques) que chez
ceux qui n’en abusent pas.
C’est donc pour traiter une céphalée préexistante
que le patient va abuser de médicaments.
Dans une méta-analyse de 29 études
portant sur 2 612 patients présentant une céphalée chronique avec abus de
médicaments, la céphalée préexistante était, dans la majorité des cas, une
migraine (65 %des cas), loin devant la céphalée de tension (27 %des cas) ou
les autres types de céphalées (8 %).
Il semble ainsi que l’histoire naturelle
d’une migraine épisodique, et à un moindre degré d’une céphalée de tension
épisodique, puisse être modifiée par l’utilisation fréquente de médicaments
au point de donner une céphalée quotidienne chronique.
Mathew a
décrit la « transformation » chez certains patients d’une migraine épisodique,
dans la majorité des cas sans aura, en une céphalée plus fréquente où les signes
associés (nausées, phonophobie et photophobie) deviennent moins sévères,
et qui finit par ressembler à une céphalée de tension chronique sur laquelle
peuvent venir se greffer des crises de migraine.
Dans 70 % des cas, il existe
un abus médicamenteux.
Si l’on hospitalise les patients, et on supprime l’abus
de médicaments, dans 60 %des cas, la céphalée quotidienne disparaît.
Mais dans la transformation d’une céphalée épisodique en céphalée
quotidienne chronique, l’abus médicamenteux n’est pas toujours retrouvé.
Certains patients peuvent continuer à souffrir de céphalées chroniques malgré
l’arrêt de l’abus médicamenteux.
Ces faits impliquent l’intervention d’autres
facteurs, au premier rang desquels se situent des facteurs
psychopathologiques : dépression, mais aussi troubles de la personnalité
(hypocondrie, anxiété).
4- Physiopathogénie :
L’utilisation chronique de médicaments met en jeu des mécanismes de
tolérance, d’habituation et de dépendance.
La tolérance est la diminution de
l’efficacité d’un médicament pour une même dose, conduisant à des
posologies plus élevées pour obtenir le même degré d’efficacité.
L’habituation et la dépendance sont respectivement le besoin psychologique
et physique d’utiliser le médicament de manière répétée.
Ainsi s’explique, de
manière générale, la survenue d’abus médicamenteux.
En matière de
céphalées, d’autres éléments interviennent : les médecins recommandent aux
patients de prendre le médicament le plus tôt possible après l’installation de
la céphalée.
Des céphalées, même légères sont ainsi traitées, le patient vivant
dans la crainte de voir ses activités sociales et professionnelles altérées si la
douleur devenait plus intense.
Certains utilisent même les traitements
symptomatiques de manière préventive.
Mais la responsabilité directe de
l’abus médicamenteux dans la chronicisation de la céphalée s’avère
hypothétique, notamment en l’absence d’étude contre placebo.
Les
mécanismes pharmacocinétiques et pharmacodynamiques demeurent
obscurs. Un lien entre demi-vie du médicament et apparition de la
céphalée n’a pas été précisément établi.
Un rebond de la céphalée (sevrage à
court terme), quand le taux sanguin du médicament diminue, créant un cercle
vicieux a été proposé sans preuve scientifique.
Sur le plan
pharmacodynamique, une action discontinue au niveau des récepteurs
pourrait contribuer à l’entretien de la céphalée : sensibilisation périphérique
avec modification des terminaisons nerveuses ou sensibilisation des
récepteurs centraux avec modification de la régulation de la nociception.
Une
action centrale a été également discutée (action sur la noradrénaline, la
sérotonine, les endorphines, action sur la nociception et l’humeur).
L’abus
médicamenteux rendrait inefficace les traitements prophylactiques de la
céphalée préexistante par un mécanisme inconnu.
L’ergotamine pourrait
agir par un mécanisme vasculaire : vasoconstriction artérielle faisant cesser
la céphalée, suivie d’une vasodilatation réactionnelle à l’origine de la
céphalée.
5- Traitement des céphalées avec abus médicamenteux :
Si les buts de ce traitement sont bien établis : arrêt de l’abus médicamenteux,
traitement des symptômes du sevrage et éventuellement mise en route d’un
traitement prophylactique de la céphalée primitive, il n’y a, en revanche, pas
de consensus sur les moyens de ce traitement.
Suivant les auteurs, le sevrage
médicamenteux peut être brutal ou progressif, être réalisé lors de
consultations ou en hospitalisation.
Il n’existe pas d’étude comparant
entre elles ces différentes méthodes.
La prise en charge psychologique
conditionne en grande partie le succès du sevrage.
Les recommandations
thérapeutiques varient considérablement suivant les études.
L’amitriptyline est le médicament le plus largement utilisé, à des doses
variables (10 à 50 mg/j).
D’autres traitements sont proposés,
médicamenteux : cyproheptadine, valproate de sodium, ou non
médicamenteux comme la stimulation électrique.
La céphalée liée au
sevrage peut être traitée par naproxène ou aspirine par voie intraveineuse
(IV).
La voie parentérale s’avère en effet préférable à la voie orale (PO)
qu’utilisait le patient lors de l’abus médicamenteux.
Chez les migraineux, il
est proposé de traiter la céphalée liée au sevrage par la dihydroergotamine par
voie IV ou le sumatriptan par voie sous-cutanée (SC) si ces
médicaments n’étaient pas utilisés auparavant de manière abusive.
Les
nausées du syndrome de sevrage sont habituellement traitées par le métoclopramide par voie IV.
L’introduction concomitante d’un traitement prophylactique adapté à la céphalée préexistante sera discutée.
Le taux de
succès du sevrage (absence totale de céphalées, ou amélioration de plus de
50 % du nombre de jours de céphalées), évalué au bout de 1 à 6 mois est
supérieur à 70 % pour certains auteurs.
Le meilleur traitement est
préventif, nécessitant une éducation attentive des patients visant à limiter
l’usage de l’ergotamine (4 mg par crise, pas plus de deux fois/semaine, moins
de 20 mg/mois) et des antalgiques.
L’utilisation de composés contenant de la
caféine, des barbituriques, de la codéine ou des tranquillisants doit être
restreinte.
L’utilisation d’un seul antalgique est préférable aux associations
de plusieurs d’entre eux.
Enfin, la meilleure prévention reste la prise en charge
optimale de la céphalée préexistante.
Troubles de la mémoire induits par
les médicaments
:
Parce qu’ils correspondent à des situations cliniques différentes et ne
renvoient pas toujours aux mêmes mécanismes physiopathologiques, nous
envisagerons successivement les troubles d’installation rapide ou brutale en
rapport avec une prise médicamenteuse ponctuelle, et les symptomatologies
plus chroniques en relation avec des traitements prolongés.
A - Syndromes amnésiques aigus :
En dehors des syndromes confusionnels qui caractérisent certaines
encéphalopathies médicamenteuses, la prise, à posologie habituelle, voire
unique, de certains médicaments peut entraîner des troubles isolés et
généralement régressifs des fonctions supérieures et en particulier de la
mémoire.
1- Dérivés halogénés de l’hydroxyquinoléine :
Utilisés comme antidiarrhéiques, tels que l’Intétrixt qui vient d’ailleurs de
faire l’objet d’une restriction d’utilisation, ils ont été incriminés dans
l’installation brutale, souvent au réveil, d’une amnésie globale transitoire
associant oubli au fur à mesure et amnésie rétrograde, parfois accompagnée
d’une désorientation et de troubles du comportement à type d’excitation ou
d’apathie, d’une durée de 1 à 3 jours.
Le mécanisme neurotoxique
s’exercerait au niveau hippocampique.
2- Anticholinergiques :
Ce sont de classiques pourvoyeurs de syndromes confusionnels, mais aussi
de troubles mnésiques aigus et régressifs : la scopolamine entrave
l’apprentissage et le codage de l’information dans la mémoire à long
terme ; de même, le trihexyphénidyle (Artanet) affecte les acquisitions
récentes, ce que démontre la pratique neurologique quotidienne, chez le
parkinsonien âgé, par exemple ; un modèle expérimental utilisant la
scopolamine chez l’animal ou chez l’homme est utilisé dans l’évaluation
pharmacologique de diverses molécules supposées agir sur la mémoire ou
pour expliquer a posteriori certains effets secondaires médicamenteux
constatés cliniquement ; ces effets dysmnésiants des anticholinergiques
confirment, en quelque sorte, le fait maintenant bien établi que l’acétylcholine
est un neurotransmetteur essentiel aux processus de mémorisation comme en
attestent aussi les troubles mnésiques des démences de type Alzheimer et leur
réponse thérapeutique aux inhibiteurs de la cholinestérase.
3-
Antidépresseurs tricycliques :
On en rapprochera, en raison de leurs effets atropiniques, les antidépresseurs
tricycliques qui peuvent, bien que rarement il est vrai, entraîner des déficits
mnésiques paroxystiques.
D’une façon générale, un « syndrome
d’intoxication anticholinergique » commun aux antidépresseurs, aux
antiparkinsoniens et à certains neuroleptiques, a pu être décrit, comportant
diminution de la mémoire des faits récents et désorientation temporospatiale.
4- Antispasmodiques digestifs et urinaires :
Des effets secondaires analogues peuvent se rencontrer également avec les
antispasmodiques digestifs et surtout urinaires (comme le Ditropant) ainsi
qu’avec les antiarythmiques dérivés de la quinidine tels que le Rythmodant
ou l’Isorythmt.
5- Benzodiazépines
:
Mais ce sont surtout les benzodiazépines qui ont fait la preuve de leur action
amnésiante, décrite dès 1957 par Randall comme une des propriétés du
chlordiazépoxide (Libriumt), cliniquement confirmée et recherchée à des
fins thérapeutiques en anesthésie : on a comparé en aveugle les effets du
diazépam et du pentobarbital contre placebo, et montré que 52 %des patients
ayant reçu le diazépam ne gardaient aucun souvenir de la journée de
l’opération, alors qu’une telle amnésie n’était notée que chez 24 % des
patients ayant reçu le barbiturique et 13 %des témoins.
L’effet amnésiant
le plus marqué, en particulier sur la mémoire antérograde, est
incontestablement le fait des benzodiazépines hypnogènes à demi-vie très
courte et pic plasmatique très précoce comme le triazolam (Halciont).
Divers tableaux cliniques, parfois spectaculaires, ont ainsi été décrits
après la prise, souvent unique, en règle à visée hypnotique, de ce
médicament, notamment chez des consommateurs inhabituels de
benzodiazépines et en association à l’alcool ou à d’autres
médicaments inhibiteurs enzymatiques tels que les macrolides.
De même,
en psychologie expérimentale, de nombreuses études sur des volontaires sains
ont mis en évidence, après administration d’une dose unique de
benzodiazépines, une amnésie antérograde (oubli à mesure) sans amnésie
rétrograde associée puisque le souvenir des événements précédant la prise du
médicament était conservé.
Le déficit mnésique, parfois massif, était toujours
transitoire et disparaissait à mesure que le médicament était éliminé.
Il
n’empêchait pas la poursuite d’une activité parfaitement coordonnée, du
moins lorsque celle-ci ne requérait pas le souvenir des informations
récemment acquises et quand la sédation n’était pas trop importante.
L’action amnésiante des benzodiazépines résulte d’un défaut d’acquisition
des informations nouvelles alors que le stockage et le rappel des informations
antérieurement acquises restent préservés, voire même facilités par l’absence
d’interférence avec les informations présentées après la prise du médicament
et de ce fait, non ou mal mémorisées (phénomène de facilitation rétrograde).
Le déficit mnésique semble cependant respecter la mémoire à court terme,
notamment verbale, à un moindre degré visuospatiale.
Cependant,
l’impact réel des benzodiazépines sur la mémoire de travail a été rarement
évalué et demeure controversé.
En revanche, la mémoire à long terme est
toujours compromise mais de façon non homogène : ainsi, en ce qui concerne
la mémoire explicite, c’est la mémoire épisodique, souvenir des événements
autobiographiques à forte charge affective, qui est touchée, alors que la
mémoire sémantique, mémoire plus culturelle des connaissances générales,
est préservée ; s’agissant de la mémoire implicite, les benzodiazépines
peuvent certes ralentir les performances dans les épreuves de mémoire
procédurale, mémoire du savoir-faire s’exprimant dans l’acquisition de tâches perceptivomotrices ou cognitives, mais préservent l’acquisition d’habiletés
tandis que le phénomène d’amorçage, ou priming, serait altéré par certaines
molécules comme le lorazépam (Témestat) mais respecté par d’autres telles
que le diazépam (Valiumt) ou le triazolam (Halciont).
Au total, le profil
de l’amnésie induite par les benzodiazépines, caractérisé par une atteinte de
la mémoire explicite, une préservation de la mémoire implicite et de la
mémoire sémantique, est superposable à celui du syndrome de Korsakoff dont
il pourrait constituer un modèle pharmacologique.
Les benzodiazépines
interviennent vraisemblablement sur la phase de consolidation de la trace
mnésique, en partie sans doute par la réduction du sommeil paradoxal qui joue
un grand rôle dans les processus de mémorisation.
Sur le plan neurochimique,
elles interagissent avec le GABA (gamma-amino-butyrique), inhibiteur
neuronal intervenant notamment au niveau du système limbique, et diminuent
la libération d’acétylcholine, en particulier dans l’amygdale ; d’une façon
générale, les benzodiazépines diminuent le taux de renouvellement des
monoamines du système nerveux central, de façon transitoire pour les
catécholamines au niveau du locus coeruleus, de façon durable pour la
sérotonine dans le raphé dorsal. Enfin, cet effet amnésiant des
benzodiazépines semble bien indépendant de leur effet sédatif.
Certes, les
difficultés méthodologiques pour quantifier la sédation ou mesurer le niveau
attentionnel n’en facilitent pas la démonstration, mais les arguments qui vont
dans le sens d’un effet autonome et spécifique des benzodiazépines sur la
mémoire sont nombreux : mise en évidence d’un effet amnésiant propre en
comparaison à d’autres molécules également sédatives telles que les opioïdes,
le pentobarbital ou les butyrophénones ; inégalité de l’impact mnésique de
benzodiazépines chimiquement proches comme l’oxazépam (Sérestat) et son
dérivé chloré, le lorazépam (Témestat), qui ont pourtant la même action
sédative et altèrent de façon similaire les habiletés psychomotrices ;
dissociation des effets sédatif et amnésiant selon la dose administrée ou en
fonction du temps pour la même molécule ; disparition rapide de la sédation
mais persistance ou disparition plus tardive du trouble mnésique après
utilisation d’un antagoniste comme le flumazénil.
Si donc, d’un point de
vue pharmacologique, la réalité de l’effet amnésiant des benzodiazépines ne
fait aucun doute, la survenue, après la prise éventuellement unique ou à faible
dose d’une de ces molécules, d’amnésies transitoires spectaculaires peut
poser au clinicien des problèmes difficiles d’imputabilité du trouble mnésique
au médicament.
Le diagnostic différentiel est essentiellement représenté par
l’ictus amnésique, sachant que, dans ce dernier, il existe un débord
rétrograde qui n’est pas habituel dans l’amnésie induite par les
benzodiazépines et que, surtout, il existe dans le premier un certain degré de
conscience du trouble mnésique, généralement absente de la seconde.
Cette
conscience relative du trouble transparaît dans l’ictus amnésique sous la
forme d’une perplexité anxieuse perceptible derrière les questions itératives
et pressantes du patient à son entourage ; en revanche, tant les observations
cliniques que les évaluations plus systématiques montrent que le déficit
mnésique induit par les benzodiazépines est non ou mal perçu par le sujet luimême,
peut-être du fait de l’action anxiolytique du médicament : de ce fait, il est vraisemblable que la fréquence de cet effet indésirable soit sous-estimée,
seuls étant rapportés les cas où il se montre réellement invalidant.
Enfin,
tandis que le patient atteint d’ictus amnésique reste classiquement eupraxique,
la description, exceptionnelle il est vrai, de troubles du comportement sous
benzodiazépines a fait couler beaucoup d’encre : le triazolam (Halciont), du
moins à posologie relativement élevée (0,50 mg), a notamment été rendu
responsable du « syndrome amnésie-automatisme » qui s’observe surtout
chez des sujets qui ont été réveillés, ou ne se sont pas endormis, après la prise
d’une benzodiazépine hypnotique (pas seulement le triazolam) : le sujet ne
garde aucun souvenir des activités, parfois complexes, qu’il a effectuées dans
les heures suivant la prise de l’hypnotique ; ce comportement peut être
socialement adapté, le plus souvent, ou inadapté, des cas d’agressivité, de
comportements dangereux voire délictueux ayant été rapportés.
Ce
syndrome peut s’observer chez des sujets sans antécédent psychiatrique, non
consommateurs habituels de benzodiazépines.
Il serait notamment lié à leur
effet désinhibiteur qui, chez certains sujets, dépasserait son but :
thérapeutique chez le névrotique anxieux inhibé, il pourrait entraîner des
réactions paradoxales, soit parce que la posologie n’est pas adaptée, soit parce
que les sujets sont particulièrement sensibles à cet effet.
Il existerait en
quelque sorte un seuil dose-dépendant et/ou lié à une susceptibilité
individuelle au-delà duquel l’effet désinhibiteur et la symptomatologie
amnésie-automatisme risquent de se manifester ; en d’autres termes, la marge
de sécurité vis-à-vis des effets amnésiants aigus des benzodiazépines est
étroite et doit donc inciter à la prudence vis-à-vis notamment de nouvelles
prescriptions.
B - Altération durable de la mémoire :
Comme précédemment, elle est surtout le fait des psychotropes et en
particulier des benzodiazépines mais pose en outre le problème de la
pathologie sous-jacente, d’un terrain fragilisant ou, plus physiologiquement,
d’un cerveau « âgé ».
Chez les sujets souffrant de troubles
psychopathologiques, il est particulièrement difficile de savoir si les effets
latéraux du traitement résultent d’un état mental préexistant, des effets, sur
cet état, du médicament ou d’une action directe de celui-ci sur le
comportement cognitif.
Il en va de même chez les patients épileptiques et/ou cérébrolésés.
1- Difficultés de mémorisation
:
Nous citerons rapidement celles décrites après la prise de doses élevées de
pyridoxine (vitamine B6) qui seraient dues à l’augmentation de la production
de GABA.
De même, certains antihypertenseurs comme les
bêtabloqueurs du moins ceux, liposolubles, qui traversent la barrière hématoencéphalique, ou la méthyl-dopa (Aldomett), qui compromettrait la
mémoire verbale, ont été incriminés.
L’isoniazide (Rimifont) pourrait
également, après quelques semaines ou mois de traitement, engendrer un
déficit mnésique, notamment antérograde.
2- Déficits chroniques de mémoire :
Ce sont encore et surtout les benzodiazépines dont l’utilisation au long cours
a été accusée de produire des effets cognitifs délétères et, plus
particulièrement, des déficits chroniques de mémoire.
La survenue
relativement fréquente de ces derniers s’expliquerait notamment par le fait
que le phénomène de tolérance induit par l’administration répétée de la même
molécule, bien démontré et documenté pour les effets sédatif, hypnotique et
antiépileptique des benzodiazépines, plus discuté pour leur effet anxiolytique,
reste douteux pour leur effet amnésiant.
Certes, on n’a jamais mentionné
de sévères épisodes amnésiques chez des sujets consommateurs chroniques
de benzodiazépines et, chez ceux ayant présenté une amnésie transitoire après
prise unique de triazolam (Halciont), le renouvellement de celle-ci n’a pas
entraîné de récidive.
De même, les quelques études expérimentales
disponibles dans la littérature font état de résultats contradictoires : pour
certains, une tolérance après 3 semaines de diazépam (Valiumt) semble se
dessiner vis-à-vis du trouble de la mémoire immédiate, alors que les
performances aux épreuves de mémoire différée restent altérées ; pour
d’autres, il n’existe pas de troubles de la mémoire chez des sujets anxieux
prenant quotidiennement des benzodiazépines mais l’administration aiguë
chez des consommateurs chroniques a pu entraîner une altération de la
mémoire à long terme ; les études les plus récentes montrent des
troubles persistants de la mémoire après plusieurs semaines de traitement par
le lorazépam (Témestat) ou l’alprazolam (Xanax t).
Si donc une tolérance
s’exerce vis-à-vis des troubles mnésiques, elle n’est que partielle, expliquant
que ces derniers puissent se manifester chez des volontaires sains comme chez
les patients traités au long cours.
Cependant, l’intensité et la durée du
déficit dépendent de multiples facteurs liés au traitement (nature de la
molécule, dose administrée, durée du traitement...) ou à l’individu (âge,
charge anxieuse, susceptibilité individuelle).
De nombreuses études
suggèrent notamment que la consommation régulière de benzodiazépines à
demi-vie plasmatique longue est à l’origine d’une sédation et de troubles
mentaux plus marqués que celle de benzodiazépines à demi-vie courte.
Cependant, tout autant que sa vitesse d’élimination, la durée d’action du
médicament dépend de son niveau de distribution tissulaire : ainsi, le lorazépam (Témestat), dont la demi-vie est de 15 heures, engendre un effet
amnésiant bien plus durable que le diazépam (Valiumt) de demi-vie pourtant
plus longue 30 heures, du fait de la moindre liposolubilité du premier qui
rend sa distribution tissulaire beaucoup plus lente.
Mais, plus que du
médicament lui-même, c’est du sujet auquel il est administré que vont
dépendre les effets cognitifs.
L’anxiété que combattent les benzodiazépines
génère elle-même des « trous de mémoire » qui sont d’ailleurs un des critères
diagnostiques de l’anxiété généralisée dans le DSM IV.
Ainsi, le trouble de la
mémoire « induit » par les benzodiazépines sera fonction du niveau d’anxiété
sous-jacent du sujet traité : on a pu montrer que le rappel d’objets était
amélioré par 2 mg de cloxazolam dans des conditions « stressantes » alors
qu’il était altéré dans des conditions peu stressantes, ou que 5 mg de diazépam
amélioraient le rappel chez des volontaires très anxieux et avaient l’effet
opposé chez des sujets peu anxieux.
L’âge semble être un facteur
déterminant : les personnes âgées sont plus sensibles que les sujets jeunes aux
effets comportementaux des benzodiazépines, pour des raisons qui
demeurent obscures tant sur le plan pharmacocinétique (l’absorption et les
taux plasmatiques du diazépam ne varient pas avec l’âge) que
pharmacodynamique (les études chez le rat n’ont pas démontré de
modifications du nombre ou de l’affinité des récepteurs spécifiques aux
benzodiazépines).
Il n’en demeure pas moins qu’une dose aussi faible que
2,5 mg de diazépam altère la mémoire et les performances psychomotrices
des sujets âgés mais pas des sujets jeunes, bien que, dans une autre étude, le
décrément des performances mnésiques après administration de 0,2 mg/kg de
diazépam ait été le même dans trois groupes de sujets d’âge différent.
Cela
tendrait à prouver que, chez le sujet âgé, l’effet dysmnésiant des
benzodiazépines n’est pas plus marqué que chez le sujet jeune mais est plus
rapidement apparent et donc cliniquement détecté du fait de performances
mnésiques moins bonnes au départ.
Outre le fonctionnement cognitif
préexistant, la vulnérabilité du sujet âgé s’explique par la fréquence de la polypathologie et des associations médicamenteuses, en particulier avec
la cimétidine et les autres inhibiteurs enzymatiques (macrolides,
antifongiques) qui augmentent les effets des benzodiazépines transformées
par oxydation en métabolites actifs (diazépam, chlordiazépoxide).
Elle est
aussi liée au ralentissement de la motricité intestinale et à la baisse de
l’albumine sérique, à la diminution de l’eau totale et de la masse maigre
corporelles, alors que la masse graisseuse augmente (sauf chez le grand
vieillard), et à la réduction des débits sanguins ; le volume de distribution des
benzodiazépines, fortement liposolubles, augmente donc avec l’âge, tandis
que leur élimination est retardée par altération de l’excrétion urinaire (par
réduction du flux sanguin, diminution de la filtration glomérulaire et
augmentation de la réabsorption tubulaire en dehors même de toute
insuffisance rénale) et modification du métabolisme hépatique (du fait de la
diminution du cytochrome P 450, du flux sanguin et de la masse hépatique,
corrélés avec la baisse de la clairance hépatique) : ainsi, les benzodiazépines
à demi-vie longue oxydées par le foie atteignent plus lentement l’état stable
et, s’éliminant plus lentement (la demi-vie du diazépam passe de 20 heures à
20 ans à 90 heures à 80 ans), s’accumulent.
On comprendra d’autant plus
l’importance de ces interactions avec le vieillissement que les
benzodiazépines sont, après les diurétiques thiazidiques, les médicaments les
plus prescrits chez le sujet âgé et le sont, dans la moitié des cas, de façon
chronique.
Il existerait enfin une susceptibilité particulière de certains
individus aux benzodiazépines et aux psychotropes en général, peut-être du
fait de variations de leur métabolisme génétiquement déterminées : Trillet et
Laurent citent le cas d’une patiente dont le père et la grand-mère paternelle
avaient présenté une amnésie transitoire comparable à la sienne après la prise
de 1/2 comprimé de triazolam.
3- Antidépresseurs
:
Ils ont, dans leur ensemble, également été rendus responsables de troubles
cognitifs et de la mémoire et ont fait l’objet, à ce sujet, de nombreuses
publications.
L’apparente contradiction des données de la littérature tient
à de multiples facteurs :
– hétérogénéité des populations étudiées qui concernent aussi bien des
volontaires sains que des patients déprimés, des sujets suivis en ambulatoire
qu’hospitalisés, des enfants « hyperactifs » que des sujets âgés avec des
troubles du comportement ou encore des alcooliques ;
– diversité des molécules proposées, aussi différentes pharmacologiquement
que les tricycliques, les inhibiteurs de la monoamine oxydase ou de la
recapture de la sérotonine ;
– variabilité des posologies et de la durée de traitement, allant de la dose
unique à plusieurs mois de traitement à pleine dose ;
– disparité des instruments de mesure, utilisés en outre à des moments très
différents par rapport au début du traitement ou à la prise médicamenteuse ;
– enfin, fréquente sous-estimation des déficits cognitifs induits par la
dépression elle-même et donc légitimement améliorés par le traitement.
En dépit cependant de ces réserves méthodologiques, il est clairement
démontré que les antidépresseurs modifient les fonctions cognitives et
notamment mnésiques, de manière à la fois indirecte et directe :
– par leur action sédative, particulièrement marquée avec certains produits
comme l’amitriptyline (Laroxyl t) ou la miansérine (Athymilt), surtout
lorsqu’ils sont administrés en aigu, les effets sédatifs s’estompant avec le
temps lors de traitements prolongés, expliquant une apparente meilleure
tolérance au long cours et chez le déprimé qu’après traitement de courte durée
chez des volontaires sains ;
– par les effets antimuscariniques de molécules comme les tricycliques, et
notamment les imipraminiques, qui influenceraient plus la mémoire
secondaire, à long terme, que la fixation immédiate ; toutefois, les
antidépresseurs les plus récents, généralement dépourvus d’effets
anticholinergiques, et notamment les inhibiteurs de la recapture de la
sérotonine, du moins lorsqu’ils ne sont pas sédatifs, n’interféreraient pas avec
les capacités mnésiques, si ce n’est pour améliorer celles-ci par leur effet
antidépresseur.
On constate là aussi des particularités pharmacocinétiques liées à l’âge :
l’augmentation du volume de distribution est discutée, le métabolisme
hépatique est réduit, compromettant notamment les processus d’oxydation,
de déméthylation et d’hydroxylation, ce qui diminue la clairance et donc
accroît la concentration plasmatique en état stable de molécules comme
l’amitryptiline, la désipramine ou l’imipramine.
En outre, le
dysfonctionnement cholinergique, fréquent chez le sujet âgé, exacerbe les
effets du blocage pharmacologique des récepteurs muscariniques
centraux.
4- Neuroleptiques
:
Ils ont fait l’objet de très peu d’études.
Les perturbations observées doivent
vraisemblablement être surtout attribuées au ralentissement psychomoteur et
à la sédation.
À côté de leur antagonisme principal aux récepteurs
dopaminergiques, il existe une certaine action anticholinergique.
Comme
pour les autres classes de psychotropes, la métabolisation hépatique est
ralentie chez le sujet âgé.
5- Antiépileptiques :
Ils ont des effets variables ; la molécule la plus incriminée est la phénytoïne,
accusée notamment de compromettre l’apprentissage verbal et
exceptionnellement d’entraîner une encéphalopathie subaiguë ou chronique
avec détérioration mentale progressive ; le valproate de sodium est rendu
surtout responsable de troubles de la vigilance, mais des troubles
mnésiques, voire un véritable état démentiel réversible à l’arrêt du traitement,
ont été décrits, sans doute en rapport avec une encéphalopathie
hyperammoniémique.
La carbamazépine est la moins en cause et pourrait
même avoir un effet bénéfique sur la mémoire, démontré
expérimentalement.
Les barbituriques sont connus pour leurs effets
sédatifs chez l’adulte, l’enfant réagissant plus souvent par une alternance de
périodes d’excitation et d’apathie.
Parmi les nouveaux antiépileptiques, la gabapentine (Neurotint) et la vigabatrine (Sabrilt) donnent volontiers une
somnolence et le second peut être aussi à l’origine de confusions mentales et
d’états d’agitation.
Chez l’enfant, tous les antiépileptiques ont pu être accusés
de perturber l’apprentissage, par le biais notamment des troubles du caractère
et du comportement qu’ils induisent, eux-mêmes favorisés par la polythérapie.
Certains auteurs ont trouvé des corrélations entre la
concentration plasmatique et le fonctionnement cognitif alors que d’autres
trouvent une concordance entre les aptitudes mnésiques et le taux d’acide
folique intraérythrocytaire, réduit notamment par la phénytoïne.
Un facteur
aggravant est représenté par les associations car les barbituriques, la carbamazépine, la phénytoïne et la vigabatrine sont inducteurs enzymatiques,
y compris entre eux.
Par ailleurs, les barbituriques, liés à l’albumine
plasmatique, peuvent être délogés par les salicylés, lesAINS, les sulfamides...
et voient donc leurs effets accrus par eux, de même que par la diminution de
l’albumine, fréquente chez le sujet âgé.
6- Sels de lithium
:
Leurs effets, notamment sur la mémoire, sont controversés : pour certains, ils
altéreraient le traitement de l’information, pour d’autres le rappel ; pour
d’autres encore, ce serait le codage qui serait ralenti.
La clairance du
lithium diminuant avec l’âge, l’augmentation de la demi-vie en sera aggravée,
de même que par une insuffisance rénale, une déplétion de volume secondaire
à une restriction sodique, à des sueurs profuses, à une diminution de la
consommation en eau, à un traitement diurétique, par la méthyldopa ou
l’indométacine.
Il ne faut pas perdre de vue non plus, chez les malades
psychiatriques, les effets des associations psychotropes diverses et/ou de
l’intrication éventuelle à l’effet amnésiant des sismothérapies.
Conclusion : une meilleure connaissance des troubles mnésiques d’origine
médicamenteuse par le médecin prescripteur peut rendre leur détection plus
aisée.
En outre, les amnésies induites par les médicaments constituent un modèle
pharmacologique d’amnésie organique qui pourrait permettre une meilleure
compréhension neurobiologique de la mémoire normale.
Cela est
particulièrement vrai des benzodiazépines dont l’action amnésiante a permis
de découvrir l’existence de récepteurs GABA-spécifiques, particulièrement
abondants dans l’hippocampe et celle de leurs ligands naturels, les
benzodiazépines endogènes.
On peut ainsi espérer la mise au point
d’agonistes partiels, spécifiques de certains sous-types de récepteurs, ou
d’agonistes inverses qui se fixent sur les mêmes récepteurs que les
benzodiazépines mais auraient un effet opposé promnésiant.