Dissections des artères cervicoencéphaliques extra- et intracrâniennes
Cours de Neurologie
Introduction
:
Les dissections des artères cervicales ont acquis une place de plus en plus
importante en pathologie vasculaire cérébrale depuis une quinzaine d’années.
Elles surviennent le plus souvent chez des sujets jeunes (pic vers 40 à 45 ans),
aussi bien chez l’homme que chez la femme.
On estime actuellement que 10
à 20 % des accidents ischémiques cérébraux des sujets de moins de 45 ans
sont dus à une dissection d’une artère cervicale.
L’incidence annuelle
des dissections, estimée à environ 3 pour 100 000 habitants, est probablement
sous-évaluée en raison de l’existence de formes frustes, voire
asymptomatiques, non diagnostiquées.
Les dissections des artères
cervicales extracrâniennes représentent 90 % des dissections
cervicoencéphaliques.
L’artère carotide interne est atteinte environ quatre fois
plus souvent que l’artère vertébrale.
Les dissections sont multiples dans 15 à
25 % des cas.
Les dissections des artères intracrâniennes sont beaucoup plus
rares, de diagnostic plus difficile et de plus mauvais pronostic.
Les dissections de la carotide primitive sont rares et habituellement associées
à une dissection aortique.
Anatomopathologie
:
Comme les dissections aortiques, rénales ou coronaires, les dissections des
artères cervicoencéphaliques résultent du clivage de la paroi artérielle par un
hématome.
Ce clivage est d’étendue variable, et peut ou non communiquer
avec la lumière artérielle par une déchirure intimale.
Exceptionnellement,
l’hématome peut se rompre à distance de la porte d’entrée dans la lumière,
créant alors un faux chenal.
L’origine de l’hématome reste discutée et il est
impossible de dire si cette brèche intimale est la cause de la dissection ou au contraire une conséquence de l’hématome pariétal se drainant vers la lumière
artérielle.
Néanmoins, l’inconstance de cette déchirure intimale a suggéré la
possiblité d’un saignement spontané dans la paroi de l’artère à partir des vasa
vasorum.
Selon le siège de l’hématome dans la paroi artérielle, on distingue les
dissections sous-intimales et sous-adventicielles.
Dans les dissections sous-intimales, du fait du relatif petit calibre des artères carotides et
vertébrales, la conséquence immédiate de la présence de cet hématome au
sein de la paroi est le rétrécissement important du calibre, voire l’occlusion
de l’artère, expliquant la grande fréquence des accidents ischémiques
cérébraux.
Dans les dissections sous-adventicielles, il se crée une
sorte d’anévrisme augmentant le diamètre externe de l’artère et pouvant
entraîner une compression des structures adjacentes (nerfs crâniens dans leur
trajet cervical ou sympathique cervical).
Ces dissections
n’entraînent que très rarement une rupture de la paroi artérielle et ceci
uniquement lorsque les dissections sont intracrâniennes (essentiellement vertébrobasilaires), pouvant alors entraîner une hémorragie méningée.
En
effet, la structure histologique des artères intracrâniennes est différente de
celle des artères extracrâniennes (paroi plus fine, disparition de la limitante
élastique externe, amincissement de l’adventice et de la média sur les
vaisseaux intracrâniens), expliquant probablement la plus grande fréquence
des dissections sous-adventicielles en intracrânien et le risque plus important
de complications hémorragiques.
Physiopathologie
:
A - Physiopathologie des dissections
:
Schématiquement, les dissections cervicoencéphaliques peuvent être
traumatiques ou spontanées.
L’hypothèse d’une anomalie sous-jacente de la
paroi vasculaire prédisposant à la survenue des dissections spontanées est
depuis longtemps soulevée.
Cette hypothèse a pour origine l’observation de
dissections des artères cervicales dans les maladies du tissu conjonctif.
Plus
récemment, l’association aux dissections des artères cervicales d’anomalies
vasculaires telles que la dysplasie fibromusculaire, les redondances
artérielles, certaines anomalies valvulaires cardiaques ou aortiques et
d’anévrismes intracrâniens, a renforcé cette hypothèse.
Cependant, il n’existe
aucune confirmation d’une atteinte vasculaire unique rendant compte de la
majorité des dissections.
La faible incidence des dissections cervicales
spontanées, les très rares observations histopathologiques, l’impossibilité de
réaliser une biopsie de l’artère impliquée et l’absence de modèles animaux
expliquent que la physiopathologie de cette affection reste mystérieuse.
1- Traumatismes :
Il est classique de classer les dissections cervicoencéphaliques en
« traumatiques » et « spontanées ».
La distinction est facile lorsqu’il existe un
traumatisme cervical ou cérébral franc tel que dans les accidents de la voie
publique, les strangulations, les pendaisons, les manipulations cervicales...
.
Ce type de dissection est qualifié de « traumatique » sans que
l’on puisse cependant exclure la présence d’anomalies sous-jacentes de la
paroi artérielle.
Ces événements traumatiques précèdent de quelques heures à
quelques jours l’apparition des premiers symptômes.
Néanmoins, dans la
majorité des cas, la dissection survient après un traumatisme « mineur » ou
une activité un peu « énergique » impliquant des mouvements de rotation ou
de flexion/extension du cou, voire spontanément.
Ces mouvements pourraient
étirer et comprimer les artères carotides et vertébrales contre les structures
osseuses du rachis cervical supérieur (apophyses transverses ou canal transversaire).
Lorsque le traumatisme est mineur, il importe de
rechercher un facteur favorisant sous-jacent tel qu’une infection ou une
anomalie artérielle évoquant une atteinte du tissu conjonctif.
2- Infections :
Quelques observations ont récemment impliqué les infections des voies
aériennes supérieures dans la survenue d’une dissection des artères cervicoencéphaliques.
Il est possible que des facteurs mécaniques liés aux
efforts de toux ou de vomissements expliquent en partie cette association.
Une
lésion de la paroi artérielle par des agents infectieux, une réaction
inflammatoire au sein de la paroi artérielle ou l’activation de protéases
susceptibles d’endommager l’endothélium ont également été suggérées.
3- Migraine
:
Une étude cas-témoins a montré que la migraine était un facteur de risque de
dissection artérielle cervicoencéphalique.
Dans des études rétrospectives
récentes, 20 à 40 % des patients ayant une dissection étaient migraineux.
Néanmoins, la nature de la relation entre migraine et dissection reste
mystérieuse.
4- Anomalies artérielles
:
Les dissections des artères cervicoencéphaliques ont été rapportées en
association avec des affections héréditaires du tissu conjonctif comme le
syndrome d’Ehlers-Danlos de type IV, le syndrome de Marfan, l’ostéogenèse
imparfaite et le pseudoxanthome élastique.
Les composants de la
matrice extracellulaire altérés dans ces affections impliquent respectivement
le collagène III, la fibrilline, le collagène I et l’élastine.
La fragilisation de la
paroi vasculaire induite par un déficit en l’un des composants fibrillaires peut
entraîner des dissections multiples, souvent gravissimes. Néanmoins, ces
maladies du tissu conjonctif n’expliquent qu’entre 1 et 4 % des dissections cervicoencéphaliques.
La dysplasie fibromusculaire est une anomalie artérielle présente chez 15 à
20 % des patients ayant une dissection cervicale.
Elle siège le plus souvent
sur les artères cervicoencéphaliques et rénales.
Il en existe des formes
familiales, mais son étiologie reste mal connue.
Le diagnostic en est
difficile, souvent fait par l’artériographie seule qui montre une irrégularité
pariétale avec aspect en « pile d’assiettes ».
En effet, les ultrasons et
l’angiographie par résonance magnétique (ARM) ne permettent actuellement
de la détecter que dans environ 50 % des cas.
Les redondances ou tortuosités artérielles (boucle complète ou incomplète,
plicature) ont également été associées à la survenue d’une dissection des
artères cervicoencéphaliques.
Elles sont présentes chez 50 à 60 % des
patients ayant fait une dissection et chez 10 à 20 % des témoins.
Ces
redondances correspondent à une anomalie d’allongement des artères
carotides et vertébrales qui sont « trop longues » et tortueuses.
Lorsqu’elles
surviennent chez un sujet jeune non athéromateux, elles sont probablement
congénitales et parfois liées à un déficit en élastine.
Des anomalies morphologiques des valves cardiaques ou une dilatation de
l’aorte initiale ont été décrites chez des patients ayant une dissection cervicale.
Il s’agit de prolapsus de la valve mitrale, de bicuspidies aortiques et de
dystrophies valvulaires aortiques ou mitrales.
De telles anomalies sont
fréquemment observées au cours des maladies héréditaires du tissu conjonctif
et suggèrent donc à nouveau une altération du tissu de soutien (matrice
extracellulaire) chez certains patients ayant une dissection.
Les anévrismes intracrâniens sont plus fréquents chez les patients ayant une
dissection des artères cervicales (5,5 %) que dans la population générale
(1,1 %).
De plus, comme pour les dissections, il y existe une association entre
dysplasie fibromusculaire, redondances artérielles et anévrismes
intracrâniens.
Il y a également quelques familles dans lesquelles sont
survenues des dissections cervicoencéphaliques et des anévrismes
intracrâniens, suggèrant l’existence d’une artériopathie sous-jacente
commune aux deux affections.
5- Formes familiales :
Les formes familiales de dissections des artères cervicoencéphaliques sont
rares et sont estimées à moins de 3 % des cas de dissection.
B - Dissections artérielles multiples
:
Les dissections des artères cervicoencéphaliques sont multiples dans 15 à
25 % des cas, pouvant impliquer deux, trois, voire les quatre axes
cervicoencéphaliques.
Les artères viscérales, notamment les artères
rénales, peuvent également être disséquées dans le même temps.
C - Dissections récidivantes
:
Les dissections des artères cervicoencéphaliques sont exceptionnellement
récidivantes (environ 1 % par an) et les rares récidives ne se produisent
pratiquement jamais au même endroit.
Les principaux facteurs de risque
de récidive sont un âge jeune, une histoire familiale de dissection et une
maladie héréditaire du tissu conjonctif sous-jacente.
Ce faible risque de
récidive est très surprenant.
En effet, si l’on considère que les patients ayant
une dissection spontanée d’une artère cervicale ont probablement une
artériopathie sous-jacente, il est difficile d’expliquer pourquoi la dissection
ne récidive pas plus souvent.
Certains ont suggéré le caractère possiblement
asymptomatique de certaines récidives, expliquant la sous-estimation de leur
fréquence.
De plus, la cicatrice pariétale fibreuse postdissection pourrait
compenser la fragilité pariétale intrinsèque.
Il est également possible qu’une
dissection ne survienne sur une artère « constitutionnellement fragile » qu’à
la faveur d’un facteur déclenchant tel qu’une infection ou un traumatisme
mineur.
Présentation clinique
:
Les dissections des artères cervicoencéphaliques entraînent deux types de
symptômes et signes :
– les signes dits « locaux » (au premier rang desquels la douleur), directement
en rapport avec la dissection qui lèse ou comprime les structures
avoisinantes ;
– les signes d’ischémie cérébrale ou oculaire secondaires soit à un accident
thromboembolique à partir d’un thrombus formé sur l’artère disséquée et sténosée, soit à un accident hémodynamique, provoqué par une baisse
majeure de débit sanguin en aval de la sténose ou de l’occlusion résultant de
la dissection.
Exceptionnellement, une hémorragie méningée peut être secondaire à la
rupture d’une dissection sous-adventicielle intracrânienne.
La présentation clinique varie selon l’artère intéressée et selon le siège de la
dissection extra- ou intracrânienne.
Dans les dissections post-traumatiques, il
existe une séquence extrêmement évocatrice : traumatisme crâniocervical
suivi, immédiatement ou avec un délai pouvant aller jusqu’à plusieurs
semaines, de signes locaux (céphalées, cervicalgies notamment), eux-mêmes
suivis dans un délai allant de quelques heures à environ 1 mois de signes
ischémiques.
En l’absence de traumatisme, la succession de signes
locaux et de signes ischémiques demeure très évocatrice du diagnostic de
dissection.
A - Dissections de l’artère carotide interne extracrânienne :
Ce sont les plus fréquentes des dissections cervicoencéphaliques.
Le
plus souvent, la dissection commence 1 ou 2 cm après le bulbe carotidien et
remonte, selon les cas, soit jusqu’à l’entrée dans le canal carotidien où la
carotide retrouve son calibre normal, soit jusqu’au segment pétreux ou
jusqu’en intracrânien.
Plus rarement, elle peut se limiter à un petit
segment artériel comme la région sous-pétreuse.
Les signes locaux sont dominés par les douleurs.
Il s’agit de céphalées
(souvent frontales, périorbitaires et autour de l’oreille) et de cervicalgies qui
sont présentes dans 75 % des cas et révèlent la dissection chez 60 % des
patients.
Il s’agit de douleurs projetées dont l’origine est
probablement au niveau de la dissection extracrânienne elle-même.
Ces
douleurs n’ont pas de caractéristiques cliniques spécifiques.
Elles peuvent
mimer une migraine, une hémorragie méningée, voire une angine.
Les douleurs peuvent être limitées à l’orbite ou à la face, mimant une algie
vasculaire de la face lorsqu’elles sont associées à un syndrome de Claude Bernard-Horner.
C’est leur caractère inhabituel qui doit
alerter le clinicien.
Elles persistent habituellement quelques jours et
régressent en moins de 1 mois.
Des douleurs persistantes doivent faire
rechercher le développement d’un anévrisme.
Leur association à un syndrome
de Claude Bernard-Horner est extrêmement évocatrice du diagnostic de
dissection carotidienne.
Dans la majorité des cas, la douleur est suivie d’autres
signes locaux et éventuellement de signes ischémiques dans les heures ou
jours qui suivent.
Exceptionnellement (moins de 3 %des cas), la douleur peut
rester isolée.
Le syndrome de Claude Bernard-Horner est secondaire à
l’atteinte du sympathique cervical péricarotidien qui est soit comprimé par
l’artère disséquée, soit ischémié par occlusion des vasa nervorum.
Il s’agit
d’un syndrome de Claude Bernard-Horner du troisième ordre (atteinte du
troisième neurone), donc sans anhidrose faciale associée.
Ce syndrome de
Claude Bernard-Horner douloureux est présent dans 40 à 58 % des cas de
dissection de la carotide interne.
Il peut rester isolé dans environ 50 %
ou être suivi de signes ischémiques oculaires ou cérébraux.
La révélation
d’une dissection de la carotide interne par un syndrome de Claude Bernard-Horner douloureux est tellement évocatrice de ce diagnostic qu’il est classique de considérer que « un syndrome de Claude Bernard-Horner
douloureux est une dissection de la carotide interne homolatérale jusqu’à
preuve du contraire ».
Le syndrome de Claude Bernard-Horner
douloureux est souvent associé à des paresthésies du front (territoire de la
première branche du trijumeau [V] homolatéral) mimant un « syndrome de
Raeder ».
Le syndrome de Claude Bernard-Horner persiste souvent plusieurs
semaines ou mois et peut ne pas régresser complètement.
Les acouphènes sont
également très évocateurs de dissection carotidienne.
Ils sont le plus souvent
pulsatiles et unilatéraux, du côté de l’artère disséquée.
Ils sont présents chez
5 à 10 %des patients et sont secondaires à la sténose de l’artère disséquée.
Ils
sont également fréquemment associés à des douleurs et à un syndrome de
Claude Bernard-Horner et précèdent l’apparition de signes ischémiques
oculaires et cérébraux.
Les acouphènes disparaissent lorsque l’artère
disséquée se recanalise.
Les paralysies des nerfs crâniens sont plus rares mais
ont été rapportées chez 12 % des patients ayant une dissection de l’artère
carotide interne extracrânienne.
Presque tous les nerfs crâniens peuvent
être atteints mais surtout les derniers nerfs crâniens : glossopharyngien (IX),
vague (X), accessoire (XI) et hypoglosse (XII).
Des paralysies oculomotrices
par atteinte du nerf oculomoteur (III), du trochléaire (IV) ou du nerf abducens
(VI) sont observées chez 2,6 %des dissections carotidiennes. Les
paralysies du nerf facial (VII) sont exceptionnelles.
Les atteintes de nerfs
crâniens sont homolatérales à l’artère disséquée et sont toujours associées à
d’autres symptômes tels qu’une douleur ou un syndrome de Claude Bernard- Horner.
Le plus souvent, l’atteinte des nerfs crâniens est secondaire à
une compression des nerfs par la carotide disséquée dont le calibre est élargi
(au niveau de l’espace rétrostylien et parotidien postérieur pour les derniers
nerfs crâniens et dans le sinus caverneux pour les nerfs oculomoteurs).
Les
nerfs crâniens peuvent également être ischémiés puisque la vascularisation
du tronc des nerfs dépend essentiellement de la carotide interne.
Les
signes locaux peuvent rester isolés dans 25 %des cas ou être suivis de signes
d’ischémie cérébrale ou oculaire dans au moins 75 % des cas.
Les signes ischémiques sont soit transitoires, soit constitués.
Ils surviennent
le plus souvent dans le territoire de l’artère sylvienne et peuvent laisser de
lourdes séquelles neurologiques.
Des cécités monoculaires transitoires
surviennent dans environ 30 % des cas.
Elles sont le plus souvent de
mécanisme hémodynamique, provoquées par le passage en orthostatisme ou
l’exposition à des lumières vives.
Elles sont souvent décrites comme des
scintillements, mimant parfois une « migraine ophtalmique ».
Rarement,
une baisse d’acuité visuelle permanente survient, secondaire à une occlusion
de l’artère ophtalmique, de l’artère centrale de la rétine ou de ses branches, ou
à une neuropathie optique ischémique.
Ces accidents
ischémiques surviennent dans un délai allant de quelques heures à 1 mois
après les premiers signes locaux, mais 80 % d’entre eux surviennent au cours
des 2 premières semaines.
Exceptionnellement, des accidents
ischémiques oculaires ou cérébraux peuvent survenir plusieurs mois après la
dissection.
Ils doivent faire rechercher un anévrisme, une sténose
irrégulière résiduelle ou une récidive de la dissection.
Ainsi, la constatation de signes locaux évocateurs de dissection constitue une
véritable urgence diagnostique et thérapeutique dans le but d’éviter la
survenue d’un infarctus cérébral ou oculaire.
B - Dissections de l’artère carotide primitive :
Elles sont habituellement associées à une dissection de l’aorte, dont elles
traduisent l’extension.
Leur prise en charge est alors celle de la dissection
aortique.
Exceptionnellement, une dissection de l’artère carotide primitive
peut être isolée ; il s’agit toujours, dans ce cas, d’un traumatisme direct de la
carotide primitive.
Ainsi, la découverte d’une dissection de la carotide
primitive doit-elle impérativement faire rechercher une dissection aortique,
notamment avant d’entreprendre un traitement anticoagulant.
C - Dissections de l’artère carotide interne intracrânienne :
Elles ont responsables d’accidents ischémiques cérébraux massifs, le plus
souvent précédés d’une céphalée sévère.
Les dissections de l’artère carotide
interne intracrânienne intéressent habituellement la carotide supraclinoïdienne et peuvent également s’étendre aux artères sylvienne et
cérébrale antérieure.
Exceptionnellement, elles se manifestent comme une
hémorragie méningée qui a toutes les caractéristiques d’une hémorragie par
rupture anévrismale.
Le diagnostic est très difficile du vivant du malade et leur
fréquence est probablement sous-estimée.
En effet, moins d’une centaine de
cas ont été rapportés dans la littérature et elles représenteraient seulement
10 % des dissections cervicoencéphaliques.
D - Dissections de l’artère vertébrale extracrânienne :
L’artère vertébrale extracrânienne est, après l’artère carotide interne
extracrânienne, le siège le plus fréquent des dissections
cervicoencéphaliques.
La dissection siège le plus souvent sur le segment atloaxoïdien (V3) de l’artère vertébrale extracrânienne.
Plus rarement, la
dissection siège sur le segment intratransversaire (V2).
L’atteinte du
segment prétransversaire (V1) est beaucoup plus rare.
Les dissections de
l’artère vertébrale extracrânienne sont bilatérales dans environ un tiers des cas
et sont associées à une dissection de l’artère carotide interne extracrânienne
dans 10 % des cas.
Comme pour les dissections de la carotide interne, la survenue de signes
locaux suivis de signes ischémiques cérébraux dans un délai allant de
quelques heures à quelques semaines est très évocatrice du diagnostic.
Les
signes locaux sont des céphalées occipitales et/ou des cervicalgies qui sont
présentes dans environ 80 % des cas et qui peuvent prêter à confusion avec un
torticolis, au point que certains patients ont pu subir une manipulation
cervicale responsable d’une aggravation dramatique de la dissection ; les
signes ischémiques (transitoires ou constitués) sont cérébraux et de
topographie vertébrobasilaire (bulbe, tronc cérébral, cervelet et lobes
occipitaux).
Exceptionnellement, le tableau clinique peut se résumer à une
hémorragie méningée lorsque la dissection s’étend à l’artère vertébrale
intracrânienne.
Dissections de l’artère vertébrale intracrânienne et du tronc basilaire
:
Les dissections de l’artère vertébrale intracrânienne et du tronc basilaire sont
beaucoup plus rares que les dissections de l’artère vertébrale extracrânienne.
Comme pour les dissections de la carotide interne intracrânienne, le
diagnostic est difficile et leur fréquence probablement sous-estimée.
La
dissection débute le plus souvent près de l’origine de l’artère cérébelleuse postéro-inférieure et peut s’étendre au tronc basilaire.
Les dissections du tronc
basilaire peuvent rester isolées ou exceptionnellement s’étendre aux artères
cérébelleuses supérieures ou aux artères cérébrales postérieures.
Dans la moitié des cas, elles se traduisent par une hémorragie méningée.
Un
infarctus du cervelet, du bulbe ou du tronc cérébral peut survenir soit en
association à une hémorragie méningée, soit isolément.
Une céphalée sévère
accompagne presque toujours les signes ischémiques.
Le pronostic
est fonction de l’existence d’une hémorragie méningée et de la sévérité de
l’infarctus du tronc cérébral qui peut être rapidement fatal.
E - Dissections multiples :
Les dissections spontanées peuvent intéresser plusieurs artères au même
moment : les deux carotides, les deux vertébrales, voire trois, ou les quatre
artères.
Elles sont plus fréquentes en cas d’artériopathie
sous-jacente, mais peuvent également survenir sans artériopathie sousjacente,
ce qui suggère alors fortement l’intervention d’un facteur ponctuel,
infectieux par exemple.
F - Signes généraux
:
Le plus souvent, les dissections des artères cervicoencéphaliques surviennent
de façon isolée sans aucun symptôme ou signe systémique.
Quelques cas ont
cependant été rapportés de dissections cervicoencéphaliques, souvent
multiples, associées à un syndrome fébrile, une asthénie et un syndrome
inflammatoire biologique.
Ces patients avaient également des douleurs
abdominales traduisant un infarctus rénal associé.
G - Profil évolutif :
Les accidents ischémiques constitués sont le premier signe de dissection cervicoencéphalique dans 10 à 15 cas.
Les symptômes inauguraux sont
habituellement des signes locaux, notamment les douleurs qui révèlent la
dissection dans 50 à 70 %des cas.
Les accidents ischémiques transitoires sont
le premier signe de dissection dans seulement 10 à 20 %des cas.
Le syndrome
de Claude Bernard-Horner douloureux est le premier signe dans au moins
20 % des dissections carotidiennes.
Les acouphènes inaugurent les
dissections aussi bien carotidiennes que vertébrales dans 2 à 10%des cas.
Il
est essentiel de reconnaître ces symptômes et signes précocement car ils
doivent être considérés comme signes d’alarme puisqu’ils peuvent annoncer
un infarctus cérébral ou oculaire.
En effet, environ trois quarts des patients
ayant une dissection révélée par des signes locaux ou un accident ischémique
transitoire font un accident ischémique constitué dans le mois suivant
l’apparition des premiers signes locaux.
La très grande majorité (80 %) de ces
accidents ischémiques survient précocement dans les 15 premiers jours.
Examens complémentaires
:
La confirmation du diagnostic de dissection n’est pas toujours facile et repose
sur différentes techniques qui sont complémentaires.
Aucune de ces
techniques ne permet formellement d’éliminer une dissection, aussi doiventelles
souvent être associées.
De plus, ces examens doivent être réalisés
rapidement lorsque l’on suspecte le diagnostic de dissection, car la régression
des images de dissection (reperméabilisation de l’artère qui se normalise) est
fréquente (plus de 50 % des cas) et peut être rapide (2 semaines parfois).
A - Ultrasons :
Technique de choix en première intention, en raison de sa facilité d’accès et
de son caractère non invasif, l’échodoppler cervical et transcrânien permet
souvent de confirmer le diagnostic de dissection extracrânienne, en montrant
la sténose ou l’occlusion de l’artère avec leurs signes hémodynamiques
d’amont et d’aval, l’hématome dans la paroi artérielle et l’élargissement du
calibre externe de l’artère.
Néanmoins, il existe de nombreux faux
négatifs, notamment lorsque la dissection est haut située et donc peu
accessible aux ultrasons.
Le doppler transcrânien permet d’évaluer
l’importance du retentissement hémodynamique intracrânien en aval de la
dissection (amortissement d’une sylvienne ou du tronc basilaire, inversion
d’une ophtalmique), ce qui a des conséquences pronostiques et thérapeutiques
importantes.
B - Artériographie conventionnelle
:
Jadis méthode de référence pour le diagnostic de dissection, mais non
exempte de faux négatifs en cas de dissection sous-adventicielle, elle est
maintenant de plus en plus souvent remplacée par l’imagerie par résonance
magnétique (IRM).
Les trois aspects évocateurs de dissection de la
carotide interne extracrânienne sont l’occlusion en « flamme de bougie » en
aval de la bifurcation carotidienne, la sténose longue et irrégulière et le pseudoanévrisme.
Exceptionnellement, un flap intimal
ou un faux chenal peut être visualisé sur l’artère disséquée.
Un des
intérêts de l’artériographie est de rechercher une dysplasie fibromusculaire
sur les autres axes cervicoencéphaliques ou sur les artères rénales.
Cependant, son caractère invasif fait qu’elle est de plus en plus remplacée par
d’autres techniques d’imagerie vasculaire.
C - Imagerie par résonance magnétique cérébrale :
Associée à l’échodoppler, elle permet actuellement le plus souvent d’éviter
l’artériographie conventionnelle.
Elle montre directement la dissection car
elle permet de visualiser l’hématome dans la paroi de l’artère disséquée sous
la forme d’un hypersignal en « croissant » excentrique par rapport à la lumière
artérielle résiduelle.
Lorsque la dissection
intéresse l’artère carotide ou vertébrale extracrânienne, il est souvent utile de
demander des coupes axiales cervicales en plus de l’IRM cérébrale.
Néanmoins, il peut exister des faux négatifs, notamment lorsque la dissection
est très localisée ou bas située et ainsi non vue sur une IRM cérébrale.
D - Angiographie par résonance magnétique cérébrale :
L’ARM est un examen atraumatique, de plus en plus utilisé pour le diagnostic
de dissection cervicoencéphalique.
L’ARM montre non seulement la sténose
ou l’occlusion de l’artère disséquée en montrant une « absence de flux » au
niveau de l’artère disséquée, mais également directement l’hématome de
paroi.
Elle permet ainsi d’en préciser la topographie et
la hauteur exactes.
À la différence de l’artériographie, elle ne permet
habituellement pas de mettre en évidence une dysplasie fibromusculaire
associée.
En revanche, l’ARM montre le retentissement intracrânien de la
dissection sous la forme d’une diminution du signal dans l’artère sylvienne
homolatérale.
E - Angioscanner :
Comme l’ARM, l’angioscanner est un examen non invasif utile pour le
diagnostic des dissections cervicoencéphaliques.
Il nécessite cependant
l’injection de fortes doses d’iode.
Exceptionnellement, la dissection peut être visible sur un simple scanner
cérébral.
Pronostic
:
Le pronostic à court terme des dissections dépend avant tout de la présence et
de la sévérité d’un accident ischémique cérébral.
Néanmoins, le pronostic des
dissections extracrâniennes est globalement bon, celui des dissections vertébrales étant meilleur que celui des dissections carotidiennes et ceci
même lorsque les dissections sont multiples.
Ainsi, plusieurs études ont
montré que 70 à 90 % des patients ayant fait une dissection cervicale
récupéraient sans séquelles avec cependant un pourcentage de décès de 2 à
5 %.
Le pronostic à long terme est également bon puisque le taux de survie
à 10 ans était de 85 % dans l’étude de Leys et al et que 75 % des patients
restaient totalement indépendants.
Dans cette étude, 5 % des patients
continuaient à avoir des accidents ischémiques récidivants sous antiagrégants
plaquettaires.
Ces accidents ischémiques tardifs doivent faire rechercher une
dilatation anévrismale persistante, une dissection résiduelle avec brèche intimale, un bas débit cérébral persistant ou une récidive de la dissection.
Les sténoses et occlusions des artères cervicoencéphaliques régressent le plus
souvent spontanément.
La normalisation de la paroi de l’artère peut survenir
très rapidement après la dissection (dans les 15 jours), mais prend parfois
jusqu’à 6 mois.
Dans l’étude de Sturzenegger et al, une recanalisation
complète de l’artère disséquée survenait dans 62 % des occlusions et 90 %
des sténoses.
Après 6 mois, l’artère disséquée ne se modifie plus.
Le risque de récidive (habituellement sur une autre artère cervicoencéphalique) est très faible (1 % par an).
Une récidive doit faire
rechercher une maladie favorisante sous-jacente et/ou une forme familiale de
dissection.
Prise en charge thérapeutique
:
Comme à chaque fois qu’il existe un risque de bas débit en aval d’une sténose
ou occlusion d’une artère à destinée cérébrale, le premier « traitement » est la
mise en décubitus strict, voire les pieds du lit relevés, afin d’éviter un accident
ischémique hémodynamique.
Ainsi, la surveillance régulière de ces
patients par doppler transcrânien est-elle cruciale dans les premiers jours.
Ceci est valable quelle que soit l’artère disséquée.
1- Dissections extracrâniennes :
Dans les dissections extracrâniennes, le risque élevé de survenue d’un
accident thromboembolique justifie habituellement la prescription d’un
traitement antithrombotique (anticoagulants ou antiagrégants plaquettaires)
à la phase aiguë.
Enfin, certains ont proposé un traitement chirurgical ou endovasculaire des dissections.
Les options thérapeutiques actuelles incluent
donc les anticoagulants, les antiagrégants plaquettaires, le maintien en
décubitus, la chirurgie et les traitements endovasculaires.
Cependant, aucun
essai contrôlé n’a comparé ces différents traitements.
Notre attitude est de maintenir les patients en décubitus strict s’il y a des
accidents ischémiques cérébraux hémodynamiques ou si le doppler transcrânien montre un retentissement hémodynamique sévère sur les artères
intracrâniennes.
Dès la suspicion diagnostique, l’héparine est débutée et un
relais par antivitamines K est réalisé dès le diagnostic confirmé.
Les antivitamines K sont poursuivies 3 à 6 mois, puis sont arrêtées après un
contrôle par ultrasons et IRM/ARM et sont alors remplacées par un
antiagrégant plaquettaire (aspirine 325 mg, ticlopidine ou clopidogrel)
pendant quelques mois.
Lorsque les contre-indications sont respectées,
l’héparine est bien tolérée.
À la différence des dissections aortiques, le risque
d’extension de l’hématome pariétal sous anticoagulants n’a jamais été
démontré dans les dissections cervicales.
Cependant, l’héparine ne prévient
pas la totalité des accidents ischémiques cérébraux et elle ne semble pas
influencer le pourcentage de recanalisation des artères disséquées.
Ce
traitement standard ne s’applique cependant ni aux infarctus cérébraux
massifs, ni aux formes intracrâniennes avec hémorragie méningée qui contreindiquent
l’utilisation de l’héparine.
Un traitement chirurgical ou endovasculaire est parfois effectué dans les cas très
rares où les patients continuent à faire des accidents ischémiques malgré une
anticoagulation efficace, ou lorsque des signes hémodynamiques persistent en
association à une sténose serrée.
De multiples gestes ont été proposés, incluant
l’endartérectomie, la thrombectomie, la mise en place de prothèse, le pontage
intra- et extracrânien, le sacrifice de l’artère disséquée et plus récemment
l’angioplastie avec mise en place de stent.
Cependant, les indications de ces
traitements sont extrêmement rares car le bon pronostic de cette affection et
la normalisation spontanée des artères disséquées (même lorsqu’il existe un pseudoanévrisme) rendent le plus souvent ces traitements inutiles.
2- Dissections intracrâniennes
:
Le risque d’hémorragie méningée et le caractère massif des infarctus
cérébraux secondaires à une dissection intracrânienne rendent l’utilisation des
anticoagulants très controversée.
Le seul traitement est donc essentiellement
symptomatique.
Les antiagrégants plaquettaires peuvent être prescrits à
distance de la phase aiguë.
Le diagnostic de dissection d’une artère cervicoencéphalique doit être
évoqué chez un patient se présentant avec un syndrome de Claude
Bernard-Horner, des acouphènes, une atteinte des derniers nerfs
crâniens, une cécité monoculaire transitoire ou des accidents
ischémiques cérébraux associés à des douleurs céphaliques et
cervicales, a fortiori après un traumatisme cervical ou des
mouvements inhabituels du cou.
La réalisation d’examens
complémentaires en urgence (échodoppler cervical et transcrânien,
IRM cérébrale et ARM) permettent de confirmer le diagnostic et de
débuter un traitement le plus rapidement possible afin d’éviter la
survenue d’un accident ischémique constitué cérébral ou oculaire, qui
peut survenir jusqu’à 1 mois après les premiers signes.