• Le foie est dur, à bord inférieur tranchant, à surface
irrégulière, plus souvent micronodulaire (nodules
< 3 mm) que macronodulaire (nodules > 3 mm).
• Son volume est variable : hypertrophique, atrophique
ou atropho-hypertrophique (variation d’un lobe à un
autre).
• Sa coloration est variable, souvent plus claire du fait
de la stéatose associée ou brun rouille en rapport avec
une surcharge ferrique.
2- Aspect microscopique :
• La lobulation normale du foie a disparu du fait d’une
fibrose annulaire, mutilante, qui réunit les veines centrolobulaires
entre elles et aux espaces portes.
• Le parenchyme fonctionnel est formé par les nodules
de régénération différents du parenchyme normal, car
les travées hépatocytaires ont perdu leur disposition
régulière et sont séparées par des bandes de sclérose.
• Des lésions de stéatose et d’hépatite alcoolique
(nécrose hépatocytaire avec corps hyalins de Mallory,
infiltrat à polynucléaires neutrophiles) peuvent s’associer
à ces lésions chroniques irréversibles en cas d’intoxication
alcoolique persistante.
3- Conséquences physiopathologiques :
Elles sont variables d’un malade à un autre : absence de
désordre majeur du fonctionnement du foie et de la circulation intrahépatique bien que la cirrhose soit
présente ; insuffisance hépatocellulaire chronique ;
hypertension portale avec ses complications
habituelles : ascite et hémorragie digestive ; état précancéreux
avec risque de développement d’un carcinome
hépatocellulaire.
Diagnostic de la cirrhose
non compliquée :
1- Circonstances de découverte :
Elles sont variables : examen systématique devant une
hépatomégalie ; affection intercurrente (pneumopathie)
ou altération de l’état général (anorexie, asthénie, amaigrissement)
; autre complication de l’alcoolisme ou
d’une hépatite alcoolique ; le plus souvent, lors d’une complication,
surtout ascite et (ou) hémorragie digestive.
2- Examen clinique :
• Hépatomégalie : elle n’est pas constante, dans plus de
la moitié des cas le foie ayant une taille normale ; elle
doit être mesurée sur la ligne médio-claviculaire ; plus
que la taille, ce sont les caractéristiques de ce foie qui
sont évocatrices.
C’est un foie dur, à bord inférieur régulier
et tranchant, indolore, dont la face antérieure est
lisse ou parfois granuleuse (micronodules).
• Signes d’hypertension portale : splénomégalie de
volume variable, inconstante ; circulation veineuse collatérale
abdominale sus-abdominale et dans les flancs,
rarement péri-ombilicale (en cas de perméabilité de la
veine ombilicale) réalisant le classique syndrome de
Cruveilhier-Baumgarten.
• Signes cutanés d’insuffisance hépatocellulaire : angiomes stellaires, siégeant dans le territoire de la
veine cave supérieure ; érythrose palmaire liée à une
vasodilatation des capillaires sous-cutanés ; agrandissement
de la lunule de l’ongle (ongles blancs).
• Ainsi, le diagnostic de cirrhose est fortement suspecté
sur l’examen clinique, d’autant plus qu’il existe un
contexte d’alcoolisme chronique.
L’importance de la
consommation alcoolique est souvent difficile à préciser
à l’interrogatoire ; les autres manifestations de l’alcoolisme
sont : l’anorexie pour les viandes, les pituites
matinales, les varicosités des pommettes, l’hypertrophie
parotidienne, la maladie de Dupuytren, la polynévrite
des membres inférieurs, la névrite optique rétrobulbaire,
les délires, la pancréatite chronique.
Le diagnostic sera
confirmé par les examens complémentaires.
3- Examens complémentaires :
• Exploration fonctionnelle hépatique : peut être normale
n’excluant pas le diagnostic de cirrhose ou révéler
une hypergammaglobulinémie et souvent un bloc bêtagamma
; une ascension du taux sérique de la gamma-GT
même en l’absence d’intoxication alcoolique depuis
plusieurs semaines.
L’ascension est plus marquée lorsqu’il
existe une hépatite alcoolique surajoutée ; dans ce
cas, elle est souvent associée à une augmentation des
transaminases qui prédomine sur les ASAT (rapport
ASAT/ALAT > 1).
• Échographie abdominale systématique : elle permet
de préciser les caractères du foie, volume normal, diminué
ou augmenté ; contours normaux ou déformés ; échogénicité normale ou augmentée (en cas de stéatose) ;
elle met également en évidence des signes d’hypertension
portale : augmentation du calibre de la veine porte,
circulation collatérale porto-cave, splénomégalie, ascite
débutante ; elle peut déceler une lithiase vésiculaire qui
est deux fois plus fréquente chez les cirrhotiques que
dans la population non cirrhotique du même âge ; elle
peut dépister un carcinome hépatocellulaire sous forme
d’un nodule, le plus souvent hypoéchogène.
• Une biopsie hépatique nécessite une échographie
abdominale et une crase sanguine préalables ; effectuée
le plus souvent par voie intercostale si la crase est correcte
(taux de prothrombine > 50 %, plaquettes
> 50 000/mm3), sinon par voie transjugulaire.
Elle permet
d’affirmer le diagnostic de cirrhose.
L’origine
alcoolique de cette dernière sera d’autant plus probable
qu’il existe des signes d’hépatite alcoolique surajoutée.
• D’autres examens sont effectués dans le cadre du
bilan de la cirrhose alcoolique : radiographie pulmonaire
à la recherche d’une tuberculose ; examen ORL à la
recherche d’un éventuel cancer, surtout si l’intoxication
alcoolique est associée à une intoxication tabagique ;
endoscopie digestive haute à la recherche de varices
oesophagiennes ou cardiotubérositaires, d’une gastropathie
d’hypertension portale avec son aspect en
« mosaïque», d’un éventuel ulcère gastroduodénal ; une
recherche des marqueurs sérologiques des virus de l’hépatite
B (antigène HBs, anticorps anti-Hbc et anti-HBs) et C (anticorps anti-VHC) ; dosage de l’alpha-foetoprotéine
pour dépister un éventuel carcinome hépatocellulaire.
Au terme de ce bilan, le diagnostic de cirrhose alcoolique
pourra être affirmé.
Une surveillance clinique, biologique
et échographique régulière sera préconisée ainsi
qu’une abstention des boissons alcoolisées.
4- Évolution :
• Chez les sujets atteints de cirrhose alcoolique qui
poursuivent l’intoxication, l’évolution est le plus souvent
compliquée, à la faveur de nouvelles poussées
d’hépatite alcoolique.
• En revanche, chez les sujets qui arrêtent l’intoxication,
la cirrhose reste le plus souvent latente permettant
une vie normale. Une telle évolution ne dispense pas
d’une surveillance médicale régulière qui a un double
intérêt : prise en charge du malade qui constitue le
meilleur moyen de prévention de la récidive de l’intoxication
alcoolique, dépistage d’un éventuel carcinome
hépatocellulaire (échographie abdominale et dosage de
l’alpha-foetoprotéine tous les 6 mois).
5- Diagnostic différentiel :
• Dans un contexte d’alcoolisme chronique, c’est le
problème du diagnostic d’une hépatomégalie qui peut
faire discuter une stéatose et (ou) une hépatite alcoolique
sans cirrhose.
Les caractères cliniques de l’hépatomégalie
permettent d’orienter le diagnostic qui sera
affirmé par la biopsie hépatique.
• Lorsque le contexte d’alcoolisme chronique n’est
pas évident (intoxication alcoolique non déclarée,
absence de complications extrahépatiques de l’alcoolisme),
il faut éliminer une cirrhose non alcoolique : virale
B ou C, auto-immune, biliaire, métabolique.
Dans certains
cas, la cirrhose peut être d’origine mixte, notamment
alcoolique et virale C.
Des antécédents de transfusion
sanguine ou de toxicomanie intraveineuse sont
alors fréquemment retrouvés, et dans le sérum la positivité
des anticorps anti-VHC est associée à la positivité
de l’ARN-VHC par technique PCR (polymerase chain
reaction).
Complications et leur physiopathologie :
Elles sont fréquentes et graves, le plus souvent révélatrices
de la cirrhose et déclenchées par des poussées
d’hépatite alcoolique.
Les complications majeures sont représentées par l’ascite,
les hémorragies digestives, l’encéphalopathie hépatique
et le carcinome hépatocellulaire.
A - Ascite :
1- Physiopathologie
:
La rétention sodée est un phénomène précoce qui précède
le développement de l’ascite.
Elle est due à l’augmentation anormale de la réabsorption tubulaire de Na+.
La pathogénie de cette anomalie n’a pas encore été élucidée
mais paraît être indépendante des anomalies
hémodynamiques systémiques de la cirrhose.
La rétention
sodée est initialement compensée par certains
mécanismes, en particulier la sécrétion de facteur atrial natriurétique pendant le décubitus.
Lorsque la maladie du foie s’aggrave, une vasodilatation
splanchnique (et systémique) apparaît, liée à une augmentation
de la production de monoxyde d’azote dans
ces deux territoires.
Il s’y associe une extravasation
liquidienne dans la cavité péritonéale.
En conséquence,
une hypovolémie artérielle survient, qui inactive
les mécanismes natriurétiques (facteur atrial natriurétique
et autres peptides natriurétiques) et active les
mécanismes antinatriurétiques (système rénine-angiotensine-
aldostérone et système nerveux sympathique).
L’hyperactivation soutenue de ces derniers contribue
ensuite à entretenir la rétention sodée.
Complication la plus fréquente de la cirrhose alcoolique,
l’ascite marque un tournant évolutif de la maladie,
même si elle ne menace pas le pronostic vital à court
terme.
Ses circonstances de découverte sont variables,
elle est très souvent révélatrice de la cirrhose, elle peut
apparaître spontanément ou au décours d’une autre
complication, en particulier une hémorragie digestive ou
une infection.
2- Diagnostic :
Il est clinique lorsque l’ascite est de moyenne ou de
grande abondance.
Elle se traduit par une augmentation
plus ou moins rapide du volume de l’abdomen, parfois
précédée de douleurs ou d’un météorisme abdominal.
À
la percussion de l’abdomen, en décubitus, il existe une
matité déclive des flancs, à concavité supérieure, mobile
avec les changements de position du malade, avec le
classique signe du flot.
Dans les ascites abondantes,
l’ombilic est déplissé avec diastasis des muscles droits
et on peut observer le signe du glaçon en cas d’hépatomégalie.
L’ascite s’accompagne habituellement d’autres
signes de rétention hydrosodée : oligurie, oedèmes des
membres inférieurs, parfois épanchement pleural droit
ou bilatéral.
Le diagnostic est difficile lorsque l’ascite est de faible
abondance.
L’ascite est alors mise en évidence par
l’échographie abdominale.
La ponction d’ascite s’impose dans tous les cas pour
préciser l’aspect du liquide (le plus souvent jaune citrin ;
parfois trouble, hémorragique ou lactescent lorsque l’ascite
est chyleuse) et réaliser les examens suivants : chimique
(concentration des protides : transsudat si
< 25 g/L, exsudat si > 25 g/L) ; cytologique : comptage
leucocytaire (polynucléaires, lymphocytes) ; recherche
de cellules néoplasiques ; bactériologique (examen
direct et cultures sur milieux standard aérobies et anaérobies
et sur milieu de Löwenstein) ; en fonction de l’aspect
du liquide et du contexte clinique : hématocrite,
dosage des amylases, des lipides, pH, dosage des lactates.
3- Évolution
:
Sous traitement médical, la disparition de l’ascite est
habituelle.
La surveillance du traitement est clinique
(poids, volume urinaire quotidien, périmètre abdominal)
et biologique (fonction rénale, ionogramme plasmatique
et urinaire).
Cependant, la récidive est fréquente, notamment en cas
de poursuite de l’intoxication alcoolique, d’un écart de
régime ou de survenue d’une autre complication.
Les récidives sont de moins en moins contrôlées par le
traitement médical, l’ascite devenant irréductible.
4- Complications :
• La rupture de l’ombilic est exceptionnelle ; on l’observe
dans les ascites volumineuses.
Elle résulte de l’ulcération
de la peau en regard d’un ombilic éversé.
Elle
est grave par l’importance de la spoliation hydro-électrolytique
et le risque d’infection secondaire.
Elle justifie
une suture chirurgicale immédiate.
• L’infection bactérienne survient le plus souvent spontanément.
C’est une complication grave qu’il faut suspecter
de parti pris chez tout malade ascitique ayant un
ou plusieurs des symptômes suivants : fièvre, douleurs
abdominales, hypotension artérielle, diarrhée, encéphalopathie
hépatique.
À l’examen clinique, la défense ou
la contracture abdominale sont rares.
Dans les formes
franches, la ponction évacuatrice ramène un liquide
trouble, voire purulent, riche en polynucléaires neutrophiles,
renfermant le plus souvent un bacille gram-négatif,
en particulier un colibacille.
Parallèlement, l’hémoculture
est souvent positive (bactériémie ou septicémie
associée).
Un traitement antibiotique par une quinolone
doit être prescrit immédiatement après le prélèvement
du liquide ; il sera adapté ultérieurement en fonction des
résultats de l’antibiogramme.
Il peut également s’agir
d’infections a minima qu’il faut systématiquement
soupçonner lorsque le liquide d’ascite contient plus de
250 polynucléaires neutrophiles/mm3 et (ou) moins de
10 g/L de protides.
Dans ces conditions, une antibiothérapie
immédiate est également indiquée.
• La tuberculisation de l’ascite est devenue rare. Il faut
la soupçonner lorsque le taux des protides est supérieur
à 25 g/L et que le pourcentage des lymphocytes est augmenté
(supérieur à 70-80 %).
Les cultures sur milieu de Löwenstein sont fréquemment négatives.
Le diagnostic
nécessite le plus souvent une coelioscopie qui met en
évidence des granulations péritonéales.
• Le syndrome hépatorénal survient à un stade évolué
de la cirrhose, lorsque l’ascite devient irréductible.
C’est
une insuffisance rénale fonctionnelle spontanée avec
oligurie inférieure à 500 mL/24 h, d’installation le plus
souvent progressive.
Au bilan biologique sanguin
l’hyperazotémie est constante, l’élévation de la créatinine
est plus tardive, l’hyponatrémie est sévère
(< 130 mmol), l’hyperkaliémie est généralement préterminale.
Dans les urines, l’excrétion sodée est effondrée
(< 10 mmol/24 h) et il n’y a pas de protéinurie.
L’évolution est le plus souvent mortelle, liée à la cirrhose
et non à l’insuffisance rénale.
Le diagnostic différentiel est difficile avec une néphropathie tubulaire aiguë
survenant après une hémorragie digestive grave, des
pertes hydro-électrolytiques ou un traitement antibiotique
néphrotoxique (aminosides). Dans ce cas, la
natriurèse est fréquemment supérieure à 20 mmol/24 h.
B - Hémorragies digestives :
1- Physiopathologie :
• La cirrhose entraîne un bloc intrahépatique principalement
au niveau des sinusoïdes, par une réduction
de leur volume.
Celle-ci est non seulement le fait de leur
distorsion, mais également la conséquence d’une fibrose périsinusoïdale et (ou) de leur compression par des
hépatocytes dont le volume moyen est augmenté en cas
d’hépatite alcoolique.
Ce bloc détermine une élévation de la pression portale
qui peut être appréciée au cours de la cirrhose par la
mesure de la pression sus-hépatique bloquée (obtenue
en bloquant un cathéter dans une petite veine sus-hépatique
au cours d’un cathétérisme des veines sus-hépatiques).
Dans la cirrhose alcoolique, on observe une
augmentation du gradient entre la pression sus-hépatique
bloquée et la pression sus-hépatique libre
(> 10 mmHg).
L’hypertension portale est responsable des hémorragies
digestives par rupture de varices oesophagiennes ou cardiotubérositaires,
ou par gastropathie.
• Les hémorragies digestives représentent une complication
fréquente et souvent mortelle de la cirrhose
alcoolique.
La gravité est liée à l’origine du saignement
détectée par l’endoscopie en urgence, à l’abondance et à
la persistance de l’hémorragie et au degré de l’insuffisance
hépatocellulaire.
Il s’agit d’une urgence médicochirurgicale,
dont le traitement ne peut se concevoir
qu’en milieu spécialisé.
2- Conduite diagnostique :
Le diagnostic est en règle évident devant une hématémèse
et (ou) un méléna.
D’emblée, il faut apprécier l’abondance de l’hémorragie,
non sur l’interrogatoire du malade ou de sa famille
mais sur des signes cliniques : pâleur, sueurs, agitation,
soif, tachycardie, tension artérielle basse et pincée.
• Des gestes immédiats s’imposent : mise en place d’un
ou plusieurs abords veineux permettant une transfusion
à fort débit, prélèvements sanguins (groupe ABO, Rh,
agglutinines irrégulières, hématocrite, crase sanguine,
urée, créatinine, ionogramme, hémocultures), pose
éventuelle d’une sonde gastrique pour vider et laver
l’estomac, sonde urinaire pour surveiller la diurèse (en
cas d’état de choc).
• La réanimation est débutée avec des solutés macromoléculaires
et poursuivie avec du sang (culots globulaires
et plasma frais congelé).
Son efficacité est jugée
sur l’état hémodynamique du sujet : pouls, pression artérielle
et, en cas d’état de choc, pression veineuse centrale
et diurèse horaires.
• Dès que l’état hémodynamique est stable, l’endoscopie
digestive est pratiquée en urgence.
Elle nécessite un
état de conscience normale et une bonne coopération du
malade.
Dans la majorité des cas, elle permet de visualiser
la lésion qui saigne ou qui a saigné : varices oesophagiennes
ou cardiotubérositaires (60 %), gastropathie
d’hypertension portale, ulcérations aiguës de la
muqueuse gastrique et (ou) duodénale (30 %), syndrome
de Mallory-Weiss (5 %), ulcère chronique gastrique ou
duodénal (5 %).
Parfois, l’hématémèse est trop abondante
pour permettre l’endoscopie, nécessitant un tamponnement
oesophagien immédiat dont l’efficacité
constitue un véritable test diagnostique de rupture de
varices oesophagiennes.
Le diagnostic endoscopique
peut être difficile en cas de saignement important et (ou)
d’association lésionnelle au niveau de la région oesogastrique.
3- Évolution :
En fonction de l’origine du saignement, l’hémostase
peut se faire spontanément ou nécessiter un traitement
médicamenteux, endoscopique ou chirurgical.
Le pronostic est fonction de la lésion causale (30 % des
malades décèdent lors de la première hémorragie par
rupture de varices oesophagiennes ou gastriques), du
degré d’insuffisance hépatocellulaire et de l’existence
de facteurs de gravité associés (insuffisance rénale,
insuffisance respiratoire, infections : pneumopathie,
infection du liquide d’ascite, septicémie).
C -
Encéphalopathie hépatique :
1- Physiopathologie :
Elle est caractérisée par des manifestations neuropsychiques
qui sont secondaires à un dysfonctionnement
cérébral dont le mécanisme n’est pas encore établi. Il
s’agit donc d’une encéphalopathie métabolique.
Dans la cirrhose, elle est en rapport avec l’insuffisance
hépatocellulaire et la dérivation portale (anastomoses porto-caves).
La pathogénie de l’encéphalopathie hépatique est encore
discutée : défaut de captation par le foie d’une ou
plusieurs substances d’origine intestinale et probablement
azotées (parmi lesquelles l’ammoniaque), altérations
de la neurotransmission cérébrale (au niveau du
système adrénergique secondaire à un déséquilibre
plasmatique des acides aminés ou des récepteurs au
GABA).
Cependant, aucune de ces théories n’a pu être
affirmée chez l’homme et il est probable que la pathogénie
de l’encéphalopathie hépatique soit multifactorielle.
2- Signes cliniques :
Le tableau clinique associe à des degrés divers des
troubles psychiques et neurologiques dont la caractéristique
essentielle est la grande variabilité dans le temps.
• Troubles psychiques : troubles de la conscience
(modifications du sommeil, apathie avec lenteur d’idéation, puis confusion mentale avec désorientation temporo-spatiale et enfin coma d’intensité variable), troubles
du comportement, détérioration intellectuelle qui peut
être quantifiée par des tests psychomoteurs.
• Troubles neurologiques : astérixis ou flapping tremor
(signe le plus précoce et le plus constant, mais non spécifique)
; hypertonie extrapyramidale ; réflexes ostéotendineux
vifs, puis disparaissant lorsque le coma s’installe
; signe de Babinski uni- ou bilatéral ; voire crises
convulsives.
• Foetor hepaticus et une hyperventilation qui entraîne
une alcalose gazeuse.
• En fonction de la gravité du tableau clinique, on distingue
4 stades d’encéphalopathie hépatique : I, II et III
de précoma et IV de coma.
3- Examens complémentaires :
• Biologiques : l’encéphalopathie hépatique s’accompagne
très fréquemment d’une élévation du taux de
l’ammoniémie artérielle, qui est variable d’un sujet à
l’autre.
Cette hyperammoniémie précède souvent l’apparition
des signes cliniques et peut se normaliser avant
la régression totale de ceux-ci.
• Électroencéphalogramme : généralement perturbé
avec un ralentissement du rythme de base, l’apparition
d’ondes lentes thêta et parfois de pointes-ondes triphasiques.
Ces anomalies sont symétriques et toute asymétrie
doit faire suspecter une affection intercurrente,
notamment un hématome sous-dural (intérêt du scanner
dans cette situation). Cependant ces anomalies ne sont
pas spécifiques.
4- Formes cliniques :
• La forme aiguë est la plus fréquente.
Elle survient le
plus souvent à la faveur d’une poussée d’hépatite alcoolique
surajoutée à la cirrhose ou après un facteur déclenchant
tel une hémorragie digestive, un traitement diurétique
ou sédatif, une infection ou un régime hyperprotidique.
Elle peut également représenter la
complication terminale d’une cirrhose ; elle survient
alors le plus souvent spontanément.
• La forme chronique est plus rare.
Elle apparaît en
général chez des malades ayant un gros shunt porto-cave
(spontané ou à la suite d’une anastomose porto-cave par
voie transjugulaire ou chirurgicale).
D - Carcinome hépatocellulaire :
1- Physiopathologie :
La cirrhose peut être considérée comme un état précancéreux
(nodules de régénération) quelle qu’en soit la
cause.
Le risque de développement d’un carcinome
hépatocellulaire est de l’ordre de 30 à 40 %.
Il est plus
élevé chez l’homme que chez la femme.
Les virus des
hépatites B et C pourraient intervenir dans la survenue
du carcinome hépatocellulaire sur cirrhose alcoolique.
Le carcinome hépatocellulaire se développe à partir
d’un foyer initial localisé, puis envahit les vaisseaux portes et métastase enfin dans le foie par l’intermédiaire
des branches portales.
Cette extension explique le caractère
souvent multifocal du carcinome hépatocellulaire et
la tendance à la thrombose néoplasique des branches,
puis du tronc de la veine porte.
2- Circonstances de découverte :
Il peut être découvert à un stade précoce, dans le cadre
de la surveillance régulière d’une cirrhose alcoolique
par échographie abdominale et dosage de l’alpha-foetoprotéine
tous les 6 mois.
Cette situation est encore rare.
Une élévation de l’alpha-foetoprotéine ou l’apparition
d’un nodule à l’échographie doivent faire réaliser une
tomodensitométrie et surtout une imagerie par résonance
magnétique hépatique et, si un nodule suspect est
individualisé, une biopsie hépatique dirigée.
À ce stade,
un traitement chirurgical est possible.
Le plus souvent, le carcinome hépatocellulaire est
découvert à un stade tardif en même temps que la cirrhose,
alors qu’il est volumineux et (ou) multifocal.
Dans cette situation, la cirrhose est le plus souvent
décompensée sur le mode hémorragique et (ou) ascitique
et (ou) ictérique et le traitement, lorsqu’il est appliqué,
est uniquement palliatif.
E - Autres complications :
1- Ictère
:
Dans la majorité des cas, il est en rapport avec l’aggravation
de l’insuffisance hépatocellulaire : soit spontanément,
de mauvais pronostic surtout s’il est intense et persistant ;
soit au décours d’une autre complication : hémorragie
digestive, infection, etc.
Cependant, il faut toujours rechercher une autre cause :
hépatite alcoolique, hépatite virale B ou C, carcinome hépatocellulaire,
lithiase de la voie biliaire principale (la lithiase
biliaire, le plus souvent pigmentaire étant deux fois plus fréquente
chez les cirrhotiques que dans la population générale),
hémolyse (hypersplénisme, auto-anticorps).
2- Infections :
Elles sont relativement fréquentes, notamment après une
hémorragie digestive.
Les germes en cause sont souvent des bacilles gram-négatif,
mais aussi le pneumocoque, le staphylocoque, les
anaérobies et parfois le bacille de Koch (BK).
Ces infections concernent le plus souvent le liquide d’ascite,
les urines ou le poumon et s’accompagnent volontiers
d’une bactériémie ou d’une septicémie.
Elles peuvent entraîner un syndrome hépatorénal, une
hémolyse, une fibrinolyse, une encéphalopathie hépatique.
Elles doivent être traitées immédiatement par des antibiotiques
à large spectre couvrant les bacilles gram-négatifs.
3- Complications hématologiques :
• L’anémie est macrocytaire par carence en folates ou
microcytaire, hypochrome, par saignement ou normochrome,
normocytaire par hémolyse.
• Il peut exister une leucopénie (hypersplénisme) ou une hyperleucocytose (infection, hépatite alcoolique,
carcinome hépatocellulaire).
• La thrombopénie est le plus souvent liée à un hypersplénisme,
plus rarement à une coagulation intravasculaire
disséminée.
4- Complications endocrines :
• Les troubles de la régulation glycémique sont fréquents
mais le diabète insulinodépendant est relativement
rare.
• Il peut exister une insuffisance gonadique avec chez
l’homme une impuissance, une atrophie testiculaire, une
dépilation, une gynécomastie et chez la femme une aménorrhée
et une stérilité.
Traitement
:
Dans le cas d’une cirrhose non compliquée, l’arrêt de
l’intoxication alcoolique doit être complet et définitif.
Dans ces conditions, le risque de survenue d’une complication
est minime, à l’exception du carcinome hépatocellulaire.
A - Ascite :
1- Mesures hygiéno-diététiques :
Chez 10 à 20 % des malades, le repos au lit et un régime
désodé (1 à 2 g par jour) est efficace sur l’ascite.
Ce
« traitement physiologique » peut être expliqué par la
diminution de l’activité nerveuse sympathique d’une
part, et la diminution de l’activité du système rénineangiotensine-
aldostérone d’autre part.
2- Ponctions évacuatrices et diurétiques
:
En cas d’échec de ces mesures hygiéno-diététiques, des
ponctions évacuatrices de grand volume et (ou) un traitement
diurétique sont préconisés.
• Les ponctions évacuatrices de grand volume (> 4 L,
en plusieurs fois ou, mieux, en une fois) sont actuellement
considérées comme un traitement simple, efficace
et anodin à condition qu’elles soient pratiquées avec des
précautions d’asepsie rigoureuses et qu’elles soient
associées à des perfusions d’albumine (albumine à
20 % : 8 g par litre évacué) ou de dextran.
Bien entendu,
la rétention hydrosodée persiste et il est nécessaire,
chaque fois que cela est possible, d’associer le régime
hyposodé et les diurétiques pour éviter la réaccumulation
de l’ascite.
• L’efficacité des diurétiques dans l’ascite cirrhotique
est modeste et leur prescription expose à des complications
iatrogéniques : déshydratation et insuffisance rénale
principalement. Ainsi, le traitement va osciller en permanence
entre une efficacité insuffisante et une toxicité.
Habituellement, on commence par un diurétique à
action distale épargnant le potassium (spironolactone).
Si l’ascite ne régresse pas, on associe un diurétique agissant
sur l’anse de Henle, dont le type est le furosémide
qui entraîne une hypokaliémie.
3- Transplantation hépatique :
Lorsque l’ascite devient résistante aux ponctions d’ascite
et aux diurétiques, la transplantation hépatique doit
être discutée, sous réserve des conditions préalables suivantes
: sevrage en alcool depuis plusieurs mois (un
délai de 6 mois est habituellement retenu), âge plutôt
jeune (inférieur à 60 ans), absence de complications extrahépatiques liées à l’alcool (cardiaques, neurologiques,
pancréatiques), d’infection évolutive, de dénutrition
sévère et de cancers extrahépatiques (en particulier
ORL et oesophagiens), contexte psychologique et
socio-familial favorable.
B - Hémorragies digestives :
1- Par varices oesophagiennes :
• Le traitement d’urgence de première intention, en
l’absence d’arrêt spontané de l’hémorragie digestive, est
toujours médical. Le premier geste hémostatique à
effectuer devrait être la sclérose ou la ligature endoscopique.
Cependant, ce traitement endoscopique n’est pas
toujours possible pour des raisons liées au centre ou à
l’heure.
Deux autres thérapeutiques peuvent alors être
proposées : la mise en place d’une sonde de tamponnement
et surtout l’administration de médicaments vasoactifs
(vasopressine et ses analogues, avec ou sans nitroglycérine
; somatostatine).
Si l’hémorragie digestive
persiste après le premier geste hémostatique, un autre
traitement doit être effectué après un délai n’excédant
pas 6 à 12 h, soit médical (par exemple en cas d’échec
d’une première sclérose endoscopique, une seconde
sclérose ou une ligature endoscopique, un tamponnement
oesophagien ou des médicaments vaso-actifs), soit
radiologique (anastomose porto-cave par voie transjugulaire).
Le choix de ce traitement hémostatique secondaire
reste encore aléatoire.
• Le traitement de la récidive hémorragique précoce
(délai : 1 à 8 jours) consiste habituellement en une sclérose
ou une ligature endoscopique.
Si l’hémorragie
digestive persiste au-delà de 12 h, une anastomose porto-cave par voie transjugulaire doit être discutée.
• Le traitement de la récidive tardive est d’abord préventif,
reposant sur les bêtabloquants (propranolol) et
(ou) la sclérose ou ligature endoscopique itérative afin
d’éradiquer les varices.
Si, malgré cette prévention, une
récidive survient, une anastomose porto-cave par voie
transjugulaire est discutée avec à plus long terme la possibilité
d’une transplantation hépatique, a fortiori en cas
d’ascite récidivante.
2- Par varices gastriques (cardiales ou tubérositaires)
:
Il existe deux types de traitement :
• ceux dont le but est de diminuer la pression portale :
vasopressine ou somatostatine en urgence, propranolol
pour prévenir la récidive, anastomose porto-cave par
voie transjugulaire en cas de récidive hémorragique ;
• ceux dont l’effet est local : sonde de tamponnement et
(ou) sclérothérapie par des agents oblitérants en urgence, exceptionnellement chirurgie directe des varices en
cas de persistance de l’hémorragie digestive.
3- Autres causes :
• Par gastropathie : le traitement est essentiellement
préventif et repose sur les bêtabloquants.
• Ulcérations aiguës de la muqueuse gastro-duodénale :
le traitement fait appel aux anti-H2 ou aux inhibiteurs de
la pompe à protons.
C - Encéphalopathie hépatique
:
Son traitement comporte deux volets :
• traitement non spécifique avec hospitalisation dans
une unité de soins intensifs spécialisée, suppression ou
correction du facteur déclenchant ;
• traitement spécifique comprenant : des lavements
évacuateurs en cas d’encéphalopathie aiguë post-hémorragique
; un régime hypoprotidique (40 g/j) en cas d’encéphalopathie
chronique ; des antibiotiques à tropisme
intestinal (néomycine, vancomycine, métronidazole) ou
des sucres non absorbables (lactulose, lactitol) ; des perfusions
d’acides aminés ramifiés en cas d’encéphalopathie
aiguë visant à corriger le déséquilibre plasmatique
des acides aminés et par voie de conséquence les anomalies
de la neurotransmission adrénergique ; éventuellement
des médicaments agissant sur les transmissions
synaptiques cérébrales (lévodopa, bromocriptine) ou
des antagonistes des récepteurs cérébraux aux benzodiazépines
(flumazénil) en cas d’encéphalopathie chronique.
D - Carcinome hépatocellulaire :
1- Traitement médical :
Il est palliatif : la chimiothérapie générale est peu efficace
; la chimio-embolisation utilisant le lipiodol comme
vecteur d’un agent antimitotique apporte une réelle palliation
locale. Le traitement physique (injection intratumorale
d’alcool absolu ou d’acide acétique sous échographie)
est utile dans les petites tumeurs, mais
demande des séances répétées.
2- Traitement chirurgical :
• La résection segmentaire ou l’hépatectomie partielle
a été longtemps considérée comme la seule solution thérapeutique.
Mais, la récidive est fréquente car le carcinome
est multifocal le plus souvent.
De plus, l’importance
de la résection est conditionnée par le degré
d’insuffisance hépatocellulaire.
• La transplantation hépatique donne de mauvais résultats
dans les tumeurs volumineuses et (ou) multifocales
car elle est pratiquement toujours suivie d’une récidive.
Elle n’est actuellement indiquée que dans les tumeurs de
petite taille (< 3 cm) uniques ou multiples (< 3).
Mais le plus souvent, aucun traitement n’est possible en
raison de l’existence d’une insuffisance hépato-cellulaire sévère et/ou d’une thrombose portale totale et/ou d’un
mauvais terrain.