Introduction
:
Sous la dénomination « atteintes centrales de l’audition », on
regroupe les syndromes comportant une altération de l’audition non
imputable à la défaillance de la fonction auditive périphérique.
Par
analogie avec les déficits neurologiques de la plupart des nerfs
crâniens, on pourrait appeler ainsi toute lésion des voies auditives
siégeant au-delà du noyau cochléaire dans le système nerveux
central.
Pour l’Association américaine de l’audition du langage et
de la parole (American Speech-Language-Hearing Association), les
processus centraux de l’audition sont les mécanismes et procédés
centraux qui permettent les phénomènes comportementaux
suivants : localisation et latéralisation des sons ; reconnaissance du
type de signal auditif ; aspects temporels de l’audition (résolution
temporelle, masking temporel, intégration temporelle, agencement
temporel) ; audition de signaux simultanés ; audition possible de
signaux acoustiques dégradés.
L’atteinte centrale de l’audition est
reconnue par l’altération de l’un au moins des phénomènes
comportementaux précédents.
Chez l’enfant présentant des
difficultés d’apprentissage, le diagnostic de trouble central de
l’audition ne doit pas être méconnu afin de pouvoir prendre les
mesures adéquates pour limiter au maximum le retard
d’apprentissage.
Aux États-Unis, environ la moitié des
spécialistes en audiométrie confrontés à des retards d’apprentissage
chez l’enfant effectuent des tests auditifs spécifiques visant à
dévoiler une éventuelle atteinte des voies auditives centrales.
Il est vraisemblable que cette proportion soit inférieure en France.
Notons ici que les tests d’audiométrie à visée centrale chez l’enfant
sont difficiles à réaliser et que le diagnostic de trouble central de
l’audition peut facilement être porté à tort.
Chez l’enfant, il a été
décrit de plus une agnosie verbale qui pourrait correspondre à un
syndrome différent des atteintes de l’adulte.
Les premiers cas rapportés de surdité centrale datent de la fin du
XIXe siècle.
En 1885, Lichteim définit la surdité verbale (word
deafness), reconnue peu de temps auparavant par Kussmaul
comme une affection neurologique rare caractérisée par un défaut
de compréhension du language parlé avec impossibilité de répéter
ou d’écrire sous la dictée les mots entendus, alors que la parole
spontanée, la lecture et l’écriture sont conservées.
Cette affection
peut ainsi se différencier de l’aphasie transcorticale sensorielle (où
la répétition est possible), et de l’aphasie sensitive de Wernicke où il
existe une atteinte de la lecture, de l’écriture et de l’expression orale
(logorrhée dépourvue de sens).
En 1891, Freud définissait
l’agnosie auditive en rapportant l’observation d’un patient aveugle
éprouvant des difficultés à reconnaître son médecin à la voix.
À
ces deux entités s’ajoute la surdité corticale dans laquelle les patients
sont sourds alors que les tests auditifs objectifs innocentent cochlée
et voies auditives périphériques.
Si l’on ne considère que ces surdités
centrales cortico-sous-corticales, moins d’une centaine de cas ont été
rapportés à ce jour ; c’est dire la rareté de cette affection.
La
distinction entre ces différentes affections est rendue difficile par le
fait qu’elles sont souvent associées à des degrés divers. Par
ailleurs, il est certain que des désordres auditifs centraux, moins
prononcés, coexistent avec d’autres troubles cognitifs.
L’éventualité
probablement la plus fréquemment rencontrée par le praticien otorhino-
laryngologiste (ORL) en pratique quotidienne est représentée
par les personnes âgées presbyacousiques dont l’intelligibilité vocale
est très détériorée.
On sait que dans ces cas, l’aide auditive externe, essentiellement amplificatrice des sons, a une efficacité limitée,
probablement du fait de l’atteinte des voies centrales de
l’audition.
En cas de démence également, les troubles auditifs
centraux s’associent à d’autres troubles cognitifs.
Dans les
démences, l’atteinte auditive est bien sûr plus difficile à analyser.
Les atteintes dégénératives telles que la sclérose en plaques par
exemple n’épargnent pas non plus les voies centrales de
l’audition.
Le diagnostic d’une atteinte centrale de l’audition nécessite une
étude sémiologique rigoureuse, par la réalisation de tests audiologiques qui sondent la fonction cochléaire (potentiels
cochléaires, otoémissions acoustiques [OEA]), les voies
périphériques auditives rétrocochléaires (potentiels évoqués auditifs
[PEA] précoces du tronc cérébral [PEATC]), et enfin les voies
centrales (tests d’audiométrie subjective spécifiques, PEA semiprécoces
[PEASP] et tardifs).
Des techniques plus récentes, souvent
couplées à l’imagerie, peuvent maintenant être utilisées pour
analyser la fonction auditive centrale.
Ainsi, la tomographie par
émission à positons, la magnétoencéphalographie et l’imagerie par
résonance magnétique (IRM) fonctionnelle, sont très prometteuses,
bien qu’utilisées pour l’instant dans quelques centres seulement.
Sémiologie :
A - SURDITÉ VERBALE :
Elle se définit par l’impossibilité de reconnaître les mots entendus.
Le sujet garde la possibilité de parole spontanée, qui est sensée et
compréhensible.
L’écriture et la lecture sont conservées, mais la
répétition des mots ou l’écriture sous la dictée sont impossibles.
La
surdité verbale est souvent qualifiée de pure pour insister sur le fait
que c’est le trouble de la compréhension des mots qui est
prédominant.
Cependant, Buchman et al ont montré que la
surdité verbale était très souvent associée à des degrés divers à
d’autres dysfonctions centrales de l’audition.
La surdité verbale est
due à des atteintes bilatérales du cortex temporal.
B - AGNOSIE AUDITIVE :
On désigne par ce terme l’impossibilité pour le sujet de reconnaître
les sons et bruits environnants.
Ainsi, par exemple, le sujet ne
reconnaît pas le bruit de l’aspirateur ou un son de cloche.
Toutefois,
les sons sont perçus.
L’agnosie auditive est due à des lésions corticosous-corticales bilatérales (infarctus des capsules externes s’étendant
jusqu’aux radiations acoustiques, ou infarctus des corps genouillés
internes par exemple).
C - SURDITÉ CORTICALE :
Une personne atteinte de surdité corticale ne perçoit plus les stimuli
sonores, quels qu’ils soient.
Son attitude, sa voix deviennent
progressivement celles d’un sourd profond.
L’atteinte est bilatérale
et siège au niveau des radiations auditives.
D - HÉMIANACOUSIE :
Certains patients peuvent présenter une surdité corticale d’un seul
côté.
Difficile à diagnostiquer, l’hémianacousie est révélée par des
tests audiologiques subjectifs spécifiques (tel que le test d’écoute
dichotique avec compétition) et par l’absence de PEA
corticaux.
E - AMUSIE :
Le trouble de reconnaissance de la musique est une entité clinique
réelle qui se distingue de l’aphasie, comme le prouvent plusieurs
cas d’aphasie sans amusie.
Une faculté reconnue chez les
musiciens professionnels est de pouvoir entendre intérieurement la
musique.
Beethoven par exemple, même à la fin de sa vie où il
souffrait d’une surdité profonde d’origine périphérique,
« entendait » vraisemblablement la musique qu’il composait.
À
l’inverse, un sujet frappé d’amusie ne peut plus, à des degrés divers,
la reconnaître.
Parfois, la musique perd son caractère plaisant. La
représentation musicale centrale s’associe fréquemment à d’autres
types de représentations, graphiques ou visuelles (colorées par
exemple).
On sort ici du domaine de la surdité à proprement parler.
Le lecteur intéressé peut se reporter à l’article Lechevalier et al.
Les trois syndromes découlant d’une atteinte centrale cortico-souscorticale
de l’audition chez l’adulte, la surdité verbale, l’agnosie
auditive et la surdité corticale, ne sont pas toujours faciles à
distinguer.
À côté de ces tableaux classiques mais rares
de surdités centrales existent d’autres cas d’atteintes centrales de
l’audition donnant des tableaux cliniques moins marqués.
Chez l’enfant, le signe d’appel prédominant d’une atteinte centrale
de l’audition est un retard d’apprentissage.
Toutefois, l’intelligence
doit être normale ou subnormale, de même que l’audition
périphérique.
Afin de distinguer les atteintes centrales de l’audition
d’autres troubles du système nerveux central, les tests auditifs
subjectifs sont pour l’instant indispensables.
Ces tests, dont les
principes vont être rappelés, sont chez l’enfant d’interprétation
difficile et il est recommandé de les effectuer plusieurs fois, en
prenant soin de stimuler l’attention de l’enfant avant de porter le
diagnostic d’atteinte centrale de l’audition.
Tests auditifs :
A - TESTS SUBJECTIFS :
1- Audiométrie tonale liminaire
:
Dans les atteintes centrales de l’audition, les seuils auditifs donnés
par l’audiométrie tonale liminaire n’expliquent pas toujours les
troubles auditifs.
Ainsi par exemple est-il rencontré des sujets sourds
profonds du fait d’une atteinte centrale, avec prosodie typique d’une
surdité profonde, alors que les seuils auditifs périphériques sont
dans les limites de la normale.
Ce n’est que dans la surdité
corticale que les seuils tonaux sont effondrés.
On peut
également constater une courbe en pente descendante sur les
fréquences aiguës évocatrice de presbyacousie chez le sujet âgé sans
pour autant que l’atteinte périphérique de l’audition soit suffisante
pour expliquer les troubles auditifs constatés.
Du fait que
l’audiométrie tonale liminaire utilise des sons purs comme stimuli,
elle est bien sûr inadéquate pour tester les fonctions auditives
supérieures d’intégration des sons, c’est-à-dire pour tester les
performances psychoacoustiques d’un individu.
2- Audiométrie vocale :
L’audiométrie vocale permet de préciser la capacité du sujet à
répéter correctement des mots présentés à l’oreille à des intensités
données.
En cas de surdité centrale, l’audiométrie vocale est
dégradée.
Mais comme elle l’est aussi dans les surdités
neurosensorielles périphériques, le diagnostic n’est pas aisé à ce
stade.
Deux éléments, bien que non spécifiques, doivent attirer
l’attention : la discordance entre les seuils d’intelligibilité et ceux
attendus d’après les données de l’audiométrie tonale et
l’altération souvent très marquée de la forme de la courbe vocale
(aplatie).
L’audiométrie vocale est facilement effectuée en routine et
reste un examen très utile pour suspecter un trouble central de
l’audition.
3- Tests audiométriques spécifiques visant à détecter
l’atteinte centrale des voies auditives
:
Ces tests subjectifs sont indispensables à l’établissement formel du
diagnostic.
Disons d’emblée qu’en France, ils sont
exceptionnellement effectués par des ORL.
C’est en effet plutôt les neurologues, psychiatres et psychologues qui ont développé la psychoacoustique.
Le but de ces tests est non seulement de mettre
en évidence l’atteinte auditive centrale mais aussi de préciser son
type et par suite, la localisation de l’atteinte centrale.
Ces tests sont
parfois délicats à interpréter et la surdité centrale peut être difficile à
distinguer d’une altération périphérique de l’audition car le seuil de
détection du signal, par exemple par audiométrie tonale liminaire,
supraliminaire, ou audiométrie automatique peut être difficile à
mesurer, essentiellement à cause d’un manque d’attention.
De
nombreux tests ont été décrits.
Nous n’en mentionnons ici que
quelques-uns parmi les plus utilisés.
* Test d’écoute dichotique :
Le principe de ce test est de faire écouter au sujet un stimulus auditif
de même intensité et de durée dans chaque oreille.
Ce test peut se
faire avec plusieurs types de stimuli (sons purs, mots, stimuli
musicaux...).
On peut faire également écouter des phrases
synthétiques qui doivent être reconnues par le sujet dans une liste
de dix phrases écrites, alors que l’on adresse simultanément à
l’oreille controlatérale une phrase différente, « compétitive ».
Normalement, les deux stimuli doivent être perçus.
En cas d’atteinte
centrale des voies auditives, l’atteinte siège du côté opposé à l’oreille
« éteinte », du fait de la prédominance des fibres croisées.
Dans l’hémianacousie de Michel, l’extinction d’une oreille au test
dichotique est associée à l’abolition des PEA corticaux
controlatéraux.
En cas de stimulus auditif verbal, l’extinction de
l’oreille gauche peut être due à l’altération du corps calleux par où
passent les voies croisées depuis les aires auditives droites jusqu’au
centre du langage.
Les tests dichotiques sont ainsi très
intéressants pour dépister les atteintes corticales et commissurales
interhémisphériques.
* Tests d’interaction binaurale :
Ces tests furent élaborés pour évaluer la possibilité par le système
nerveux central de reconnaître un phénomène sonore à partir de
deux stimulations disparates, non identifiables isolément, adressées
chacune à une oreille différente.
Par exemple, le test de fusion
binaurale utilise fréquemment une phrase filtrée par un filtre passehaut
d’un côté et passe-bas de l’autre.
La fusion des deux
stimulations différentes s’effectuerait dans le tronc cérébral, puisque
ce test n’est pas altéré par des lésions cérébrales.
Toutefois, la
perturbation de ce test est inconstante en cas d’atteinte du tronc
cérébral, ce qui le rend moyennement utile pour la localisation de
l’atteinte centrale.
* Tests spécifiques du caractère temporel du signal auditif :
Certains sujets porteurs de lésions temporales n’arrivent pas à
comparer l’agencement dans le temps de deux séries de stimulations
sonores.
Ils sont par exemple incapables d’indiquer, après avoir
écouté successivement deux séries de clics identiques à un clic près,
l’emplacement du signal différent dans la deuxième série écoutée.
Dans certains cas de lésions temporales bilatérales, les sujets ne
peuvent pas distinguer la séquence temporelle de deux stimulations
auditives, tout en restant capables de percevoir les différences
d’intensité et de fréquence.
Des lésions unilatérales des aires
auditives temporales peuvent être responsables de l’incapacité à
discriminer le rythme de stimulations sonores controlatérales.
Dans le test de reconnaissance de l’agencement fréquentiel, on
demande au sujet de décrire la séquence du signal composite qui
leur est délivré : aigu-grave-aigu, grave-aigu-aigu, etc.
En cas
d’altération de la parole, la personne testée peut, soit siffler, soit
décrire par geste la séquence entendue.
Ce test est très sensible
pour dépister les lésions cérébrales.
Toutefois, environ 12 % des
sujets ayant une surdité endocochléaire auraient un test de
reconnaissance de l’agencement fréquentiel altéré.
Le même type
de test peut être effectué en jouant sur la durée du signal délivré.
On peut ainsi faire écouter au sujet testé différentes séquences de
bouffées tonales de différentes durées (longue-longue-courte,
longue-courte-longue, etc).
Là encore, ce test est très sensible en cas
de lésion cérébrale et détecterait des lésions de localisations
différentes du test précédent.
* Tests monauraux à stimuli dégradés :
Ces test utilisent des stimulations verbales dégradées sur le plan
acoustique en agissant électroacoustiquement sur la fréquence, les
caractéristiques temporelles ou l’intensité du signal primitif.
Ainsi,
on peut faire écouter des phrases déformées par des filtres passehaut
ou passe-bas (parole filtrée).
La reconnaissance du signal dégradé est moins bonne en cas de lésion temporale, dans l’oreille
controlatérale.
Le signal verbal peut être compressé dans le temps,
par exemple par accélération de la bande sonore.
Les tests de
compression temporelle n’auraient qu’une sensibilité modérée pour
détecter les lésions du lobe temporal. Le stimulus verbal peut être
aussi adressé à l’oreille simultanément avec un bruit blanc ispilatéral.
Il est alors noté des difficultés de reconnaissance du
signal en cas d’atteinte centrale, que ce soit du tronc cérébral ou du
lobe temporal controlatéral.
Ce test n’a donc pas de valeur
localisatrice.
On peut également demander au sujet de reconnaître
une phrase synthétique (d’une liste de dix phrases prédéterminées
comme dans le test dichotique avec message compétitif) lorsqu’elle
est présentée à l’oreille en même temps qu’un autre message
(synthetic sentence identification with ipsilateral competiting message ou
SSI-ICM de Jerger et Jerger).
Le SSI-ICM est très sensible pour
détecter les lésions du tronc cérébral.
B - TESTS OBJECTIFS :
1- Otoémissions acoustiques
:
Ce n’est pas l’objet de ce chapitre de rappeler la physiologie ni la
physiopathologie des OEA.
Il suffit de se souvenir que les
OEA sont des signaux acoustiques engendrés par l’activité vibratoire
des cellules ciliées externes de la cochlée et enregistrables dans le
conduit auditif externe.
La source des OEA est donc en amont de
l’étape de transduction qui transforme l’énergie acoustique en influx
nerveux dans le nerf auditif.
Leur normalité en cas de surdité
démontre objectivement que la surdité a pour origine l’une des
étapes de traitement de l’information postérieures à celle effectuée
par les cellules ciliées externes : cellules ciliées internes, ganglion
spiral, neurones auditifs, tronc cérébral et autres voies et centres
peuvent être soupçonnés.
La présence d’OEA en cas de surdité est
donc un élément précieux de diagnostic différentiel.
L’absence d’OEA est plus difficile à interpréter pour plusieurs
raisons.
Tout d’abord, une presbyacousie anodine peut suffire à
expliquer une telle absence, car il suffit d’une baisse de sensibilité
cochléaire de 30 dB au-dessus de 1 kHz pour faire disparaître les
OEA, indicateurs très sensibles.
Rien n’interdit à une pathologie
centrale de coexister avec une pathologie aussi banale et fréquente,
et l’absence d’OEA n’élimine donc aucunement une atteinte des
voies auditives centrales.
Deuxièmement, la cochlée reçoit une
vascularisation terminale par l’artère labyrinthique, branche de
l’artère cérébelleuse antéro-inférieure, et une tumeur du tronc
cérébral ou un neurinome peuvent la comprimer suffisamment pour
compromettre le fonctionnement des cellules ciliées externes, faisant
ainsi disparaître secondairement les OEA.
Ce piège des OEA chez
l’adulte est bien connu.
Nous avons parlé jusqu’à présent des OEA de base.
Il faut savoir
que les OEA sont modulables par des actions centrales véhiculées
jusqu’à la base des cellules ciliées externes par le faisceau efférent olivocochléaire médian.
Ce faisceau étant bilatéral, il est aisé de
tester la modulation des OEA d’un côté en activant les efférents par
un son controlatéral.
Typiquement, la modulation normale corespond à une diminution d’amplitude des OEA de l’ordre de
1 dB, et elle doit disparaître en cas d’interruption du faisceau efférent
olivocochléaire médian.
Ce faisceau est également sous la
dépendance de voies descendantes originaires du cortex luimême
; il a donc le potentiel de répondre à des atteintes
pathologiques centrales assez variées.
La détermination de la
physiologie du système complet est en cours, ce qui pourrait ouvrir
des perspectives nouvelles de diagnostic de certains
dysfonctionnements centraux (l’autisme a ainsi été abordé
récemment avec succès, ainsi que les séquelles de chirurgie du lobe
temporal).
2- Réflexe acoustique des muscles de l’oreille moyenne
(réflexe stapédien)
:
La contraction réflexe des muscles de l’oreille moyenne (en fait
essentiellement le muscle stapédien chez l’homme), déclenchée
lorsqu’un son assez fort parvient à l’une ou l’autre des oreilles,
entraîne un changement d’impédance de l’oreille détectable au
moyen d’un impédancemètre.
Sa détection permet d’évaluer le
fonctionnement d’une chaîne d’éléments du système auditif (oreille
moyenne stimulée, cochlée, nerf auditif, tronc cérébral, nerf facial et
oreille moyenne du côté enregistré), d’où son intérêt dans
l’exploration de la partie basse du tronc cérébral.
L’absence de
réflexe détectable peut être en effet due, entre autres, à une lésion
directe ou une compression des voies nerveuses du réflexe qui
cheminent au niveau du tronc cérébral, au voisinage du noyau du
nerf facial et non loin du complexe olivaire supérieur.
Les enregistrements controlatéraux à l’oreille stimulée permettent
d’étudier les voies croisées du réflexe, qui ont une organisation
neuronale et un trajet plus complexes que les voies directes.
Il
est important d’étudier aussi les voies directes par l’enregistrement
du réflexe ipsilatéral à l’oreille stimulée, car la comparaison entre
réponses directes et croisées peut aider à localiser finement une
éventuelle anomalie.
Par exemple, l’absence bilatérale de réflexe
acoustique controlatéral, malgré la présence bilatérale de réflexe
acoustique ipsilatéral, oriente vers l’existence d’une anomalie intraaxiale
au niveau des voies du réflexe dans le tronc cérébral.
Les autres configurations sont discutées selon la même logique.
Ces
considérations, jointes à la simplicité technique de l’examen impédancemétrique, plaident donc pour l’utilisation systématique
de la recherche du réflexe des muscles de l’oreille moyenne dans le
bilan d’une possible atteinte des voies du tronc cérébral.
3- Potentiels évoqués auditifs :
Les caractères généraux des PEA doivent maintenant être
brièvement rappelés, dans ce qu’ils apportent au diagnostic
d’atteintes auditives centrales.
Les PEA électriques dérivent tous d’un même principe de base,
l’électroencéphalographie.
Les techniques d’enregistrement
différencient les réponses obtenues en potentiels précoces, semiprécoces
et tardifs dans l’ordre chronologique après le stimulus, traduisant le fonctionnement de voies auditives de plus en
plus centrales.
Il est essentiel de toujours garder en mémoire que les
techniques d’enregistrement sont toutes basées sur le principe d’un moyennage synchrone : elles ne permettent de détecter que les
activités neuronales synchrones d’un stimulus.
L’absence de réponse
détectable veut donc dire, soit l’absence de réponse unitaire
(susceptible de résulter en une surdité), soit l’absence de
synchronisme (susceptible, soit de produire des troubles de
traitement de l’information acoustique sans perte de sensibilité, soit
de passer purement et simplement inaperçue).
Pour insister encore,
soulignons que certaines populations neuronales au sein de noyaux
auditifs peuvent intrinsèquement, bien qu’étant normales, ne pas
donner lieu à des réponses bien synchronisées vis-à-vis du stimulus,
ceci étant particulièrement vrai au niveau des régions les plus
centrales.
D’emblée, on peut prédire que les PEA ne seront jamais
une méthode appropriée à l’exploration de telles structures, et
pourtant elles jouent un rôle important dans la perception des sons
complexes.
De telles limitations vont beaucoup restreindre
l’ambition de ceux qui interprètent les résultats des tests objectifs à
la recherche d’atteintes des voies auditives centrales.
* PEA du tronc cérébral (ou « précoces »)
:
La réponse obtenue se déroule entre 1 et 10 ms après le début
d’une stimulation très brève (clic ou clic filtré). Møller et Jannetta,
à la suite de mesures peropératoires, ont établi l’origine des
différentes ondes normales, numérotées chronologiquement de I à
V.
Lorsque l’on enregistre un PEATC à visée neurologique, comme
c’est le cas dans l’exploration d’une surdité centrale, un clic de 70 dB
nHL au moins est émis dans l’oreille explorée.
L’onde I a une latence
de 1,6 ms environ et les ondes suivantes se succèdent à 1 ms
d’intervalle.
Les ondes de I à III ne nous intéressent pas directement
dans ce chapitre car elles proviennent d’activités périphériques,
l’onde III étant associée au noyau cochléaire.
Toutefois, leur repérage
est bien sûr essentiel et leur normalité est un élément important de
diagnostic différentiel.
Le complexe IV-V traduit certainement des activations complexes
en raison de l’existence, au-delà des noyaux cochléaires, de
nombreux relais synaptiques facultatifs et de nombreuses
décussations pratiquement à tous les niveaux.
Ceci rend probable
que l’activation de neurones d’un même noyau se traduise par des
contributions temporelles décalées appartenant à des ondes
différentes ; à l’inverse, une même onde peut résulter de la
combinaison d’activités synchrones mais localisées dans des noyaux
différents.
L’onde V, autrefois attribuée au fonctionnement du colliculus inférieur, semble plutôt impliquer le lemnisque latéral
controlatéral, tandis que la grande dépression négative qui suit le
pic de l’onde V correspond à une activation intracolliculaire.
Les
ondes suivantes (VI et VII) ne sont guère utilisées en clinique car
malheureusement, leurs générateurs ne sont pas clairement
identifiés.
Un travail récent de l’équipe de Kiang chez le chat
décrit l’effet de lésions bien délimitées des centres nerveux auditifs
sur les ondes des PEATC.
Non seulement les régions impliquées
dans la genèse des ondes, mais aussi les populations de neurones
actifs ont été identifiées : on pourra peut-être un jour associer des
populations neuronales spécifiques à des tâches psychophysiques
complexes chez l’homme, et ainsi améliorer la spécificité des PEATC
dans le cas d’atteintes auditives du tronc cérébral.
+ Principales modifications des PEATC dans le cas d’une lésion
du tronc cérébral
:
La morphologie, le seuil de détection et les latences des ondes des PEATC sont a priori les paramètres concernés.
Une atteinte typique
du tronc cérébral n’affecte pas l’onde I, tandis que la disparition
isolée de l’onde V est très évocatrice, ainsi que l’allongement de
l’intervalle III-V avec un intervalle I-III dans les limites de la normale.
Toutefois, une atteinte du tronc cérébral peut ne pas être
typique et affecter principalement le nerf auditif, et la réciproque est
vraie dans le cas d’un neurinome débordant du conduit auditif
interne pour se développer dans l’angle pontocérébelleux.
Les
modifications des PEATC peuvent alors être atypiques avec par
exemple un allongement de l’intervalle I-III pour une atteinte
tumorale du tronc cérébral.
On utilise parfois le rapport des
amplitudes des ondes V et I car une diminution nette de ce
coefficient en dessous de 0,5 (alors qu’il devrait être supérieur à 1)
est une bonne indication, hélas inconstante, d’une pathologie
neurologique.
En cas de lésion asymétrique du tronc cérébral, les anomalies des PEATC prédominent lorsque stimulation et lésion sont ipsilatérales,
tandis que lorsque la lésion est proche de la ligne médiane ou peu
latéralisée (comme souvent lors d’une affection vasculaire ou
dégénérative), les anomalies des PEATC sont bilatérales.
Il semble
que les PEATC soient plus sensibles à la présence d’une tumeur
intra-axiale, originaire des tissus mêmes du tronc, qu’à une tumeur
extrinsèque, qui doit d’abord grossir suffisamment pour devenir
compressive.
Musiek et Baran citent des pourcentages de PEATC
anormaux chez plus de 95 % des sujets porteurs de tumeurs intraaxiales
du tronc cérébral, contre seulement 82 % pour des sujets
victimes d’infarctus dans le tronc cérébral, et environ 55 % en cas de
sclérose en plaques. Dans tous les cas, l’imagerie apporte la
confirmation nécessaire.
Cela dit, en l’état actuel des techniques, le cas clinique récent décrit
par Durrant et al (1994) d’une personne ayant subi l’ablation chirurgicale du colliculus inférieur d’un côté montre que les PEATC
sont relativement peu perturbés par une atteinte pourtant majeure,
à traduction clinique évidente avec impossibilité de téléphoner du
côté concerné malgré une audiométrie tonale normale : seule une
technique sophistiquée d’enregistrement tridimensionnel permettait
de visualiser nettement que l’onde V était pathologique.
* PEA de latence moyenne (semi-précoces)
:
+ Rappels, définition et nomenclature
:
Les PEASP sont des réponses de même nature que les PEATC
mais qui surviennent bien au-delà de 10 ms après le début de la
stimulation auditive.
En effet, sont considérées dans cette catégorie
les réponses qui apparaissent entre 10 et 50 à 80 ms après le stimulus.
Moins souvent enregistrés que les PEATC et les PEA tardifs,
ils conservent cependant un intérêt clinique : en dehors de la
détermination des seuils auditifs en basses fréquences, ils apportent
des éléments pour la localisation de certaines pathologies centrales
des voies nerveuses auditives.
Leur relatif regain d’intérêt actuel
vient de l’usage d’enregistrements multiélectrodes qui permettent
désormais une reconstruction topographique des sources de ces
PEA.
+ Morphologie, latences et amplitudes :
Rappelons que quatre ondes peuvent être identifiées selon leur ordre
chronologique et leur déflexion positive ou négative, Na parfois
désignée par N18 en raison de sa latence normale d’environ 18 ms, Pa ou P30, Nb et Pb ou encore P50.
Bien qu’utiles pour la
nomenclature, les valeurs de latence présentent une grande
variabilité interindividuelle qui explique leur peu d’intérêt
diagnostique.
En revanche, l’amplitude des ondes est le critère
principal utilisé pour l’interprétation des PEASP (c’est l’inverse pour
les PEATC, plus familiers, où les latences sont primordiales).
L’amplitude, et notamment celle de la composante Pa, semble en
effet profondément affectée par la survenue d’une pathologie
neurologique touchant les voies auditives.
Les sources de PEASP sont nettement plus complexes que celles des
PEATC, ce qui est compréhensible vu le grand nombre de circuits
impliqués dans le long laps de temps considéré.
Les sources
semblent appartenir non seulement à des structures spécifiquement
auditives comme les voies thalamocorticales et le colliculus inférieur,
mais aussi à d’autres structures non spécifiques dont la formation
réticulée.
Chez l’animal en tout cas, le cortex temporal et les
structures mésencéphaliques semblent capables d’engendrer
distinctement deux composantes de PEASP qui coexistent au niveau
des enregistrements globaux.
Comme l’onde Pa persiste en cas
de lésion du cortex temporal humain, cela laisse supposer qu’elle
est plutôt engendrée par les voies thalamocorticales.
Cela dit, Pa est
affectée nettement par l’état d’éveil, ce qui impose sur le plan
pratique de prendre garde aux conditions de vigilance et à l’usage
éventuel de sédatifs.
L’onde Pb semble pour sa part engendrée par
les noyaux thalamiques activés par les entrées en provenance du
système réticulaire mésencéphalique.
L’onde Na provient sans doute
de contributions corticales et sous-corticales (colliculus inférieur).
+ Applications cliniques
:
En otoneurologie, l’étude des PEASP et de leur morphologie,
pratiquée avec des clics comme stimuli car la spécificité fréquentielle
est peu utile ici, permet de détecter des lésions éventuelles des voies
thalamocorticales.
Les systèmes permettant, au moyen
d’enregistrements multiélectrodes, de réaliser une cartographie des
PEASP au niveau du scalp semblent prometteurs et ont fait l’objet
d’évaluations récentes.
* PEA de latence tardive (« corticaux »)
:
+ Introduction
:
Les composantes les plus importantes de ces potentiels
apparaissent entre 50 et 250 ms après le début du stimulus
acoustique.
La séquence d’ondes alternativement positives et
négatives observée normalement est décrite au moyen de diverses
nomenclatures.
Les deux plus utilisées sont basées, l’une sur le
repérage des pics alternativement positifs et négatifs et leur
numérotation dans l’ordre d’apparition après la 50e ms suivant le
début de la stimulation : P1, N1, P2, N2..., l’autre sur la désignation
d’une onde par sa polarité P ou N associée à la latence (en ms)
observée normalement, ce qui donne P60, N100, P160 et N200.
Des
composantes plus tardives existent et sont décrites, car elles
ont une signification physiologique particulière en relation avec des
processus plus centraux de traitement de l’information auditive.
Outre les latences et amplitudes des différents pics, il est également
classique de mesurer les amplitudes crête à crête, comme celle
correspondant à la différence de potentiel entre les pics N1 et P2
(dite « amplitude N1-P2 »), compte tenu de l’importance particulière
et de la mise en évidence aisée du complexe N1P2 dans le signal
recueilli.
Notons que ce paramètre, très classique, est cependant un
peu artificiel car les générateurs des ondes N1 et P2 sont différents.
+ Générateurs des ondes tardives :
Leur nature reste controversée mais il semble clair que les structures
corticales sont impliquées (d’où le terme souvent utilisé de
potentiels évoqués « corticaux »).
Pour chacune des ondes des PEA
de latence tardive, plusieurs générateurs différents coexistent sans
doute.
Le système auditif central est constitué de deux grandes
subdivisions fonctionnelles, l’une recevant directement des
afférences auditives alors que l’autre est également en relation avec
des zones visuelles et somatosensorielles.
Donc, les générateurs des
ondes évoquées de latence tardive peuvent être, soit non spécifiques
de l’audition, soit plus spécifiques (ont été incriminées des
projections thalamiques dans le cortex auditif, le cortex auditif supratemporal, des aires polysensorielles non spécifiques, etc).
L’onde N1 a pu être corrélée à l’activation d’au moins trois sources
différentes.
+ Utilisation clinique des PEA de latence tardive
:
En dehors de l’application essentielle des PEA de latence tardive, de
nature audiométrique pour une évaluation objective de seuils en
basses fréquences, l’utilisation neurologique ne semble pas avoir fait
ses preuves car les perturbations observées dans le cas d’affections
centrales existent mais sont trop peu spécifiques.
Il n’en reste pas
moins que la présence ou l’absence des PEA de latence tardive
permet une catégorisation utile des surdités centrales.
Il
faut souligner une nouvelle fois que dans certains contextes,
l’absence de PEA n’est pas synonyme de l’existence de troubles
auditifs importants.
Dans le cadre de la maladie de Pelizaeus-Merzbacher par exemple, dans laquelle la synthèse de la myéline
centrale est anormale, l’absence de PEA synchronisables a été
décrite mais les performances auditives restent correctes.
* PEA liés aux événements
:
L’enregistrement d’autres ondes tardives grâce à des protocoles plus
subtils, impliquant des stimuli de caractéristiques modifiables, de
nature à solliciter les capacités cognitives du sujet testé, ouvre depuis
quelques années des perspectives alléchantes : il s’agit des potentiels
liés aux événements.
Leur étude systématique par de nombreuses
équipes de recherche clinique a déclenché un regain d’intérêt pour
l’ensemble des PEA tardifs.
Le terme général de « potentiels liés aux événements » (event related
potentials d’où l’acronyme ERP), s’applique aux réponses (le plus
souvent électriques) recueillies avec une série de stimulations
consécutives qui ne sont plus systématiquement identiques.
L’événement consiste en la présentation épisodique de stimulations
qui diffèrent de celles habituellement utilisées dans le reste de la
série (protocole dit oddball paradigm) et qui, soit peuvent être
reconnues « automatiquement » par des structures corticales du
sujet, sans que ce dernier ne soit spécialement attentif, soit peuvent
être l’objet d’une consigne particulière qui aura été transmise au
sujet avant le début du test.
Le stimulus fréquent et le stimulus rare diffèrent l’un de l’autre par une caractéristique physique si possible
unique qui peut être, soit simple à définir (fréquence ou niveau),
soit plus complexe (phonème /ta/ vs /da/).
Les ondes d’ERP sont nombreuses, incluant entre autres la mismatch
negativity (MMN) et la P300.
Chacune a fait l’objet d’études
expérimentales spécifiques et les mécanismes cérébraux mis en jeu
ont été partiellement élucidés.
Deux de ces ondes méritent une
attention particulière :
– l’onde MMN ne nécessite pas de collaboration active du sujet car
elle traduit la mise en jeu de mécanismes automatiques lors de
l’apparition d’un stimulus inattendu (mismatched).
Son identification
se heurte à des difficultés techniques d’ordre statistique.
La
principale origine des MMN semble être au niveau du cortex auditif,
particulièrement à la surface supérieure du lobe temporal, mais les
lobes frontaux sont aussi impliqués.
Elle existe dès lors que les
stimuli fréquents et rares sont discriminables par le système auditif.
Son intérêt en cas d’atteinte centrale est probable, mais reste à
documenter ;
– l’onde P300 (latence environ 300 ms), facile à détecter, liée à la
réalisation correcte d’une tâche cognitive confiée au sujet testé
(compter les stimuli rares).
Son étude permet donc d’aborder ce type
de processus.
La localisation des générateurs de l’onde P300 reste mystérieuse.
Diverses structures ont été impliquées, dont le lobe temporal et le
cortex associatif polysensoriel, mais il semble que des lésions
extensives des lobes temporaux puissent coexister avec des P300
quasi normales : une fois encore, il peut y avoir un gouffre entre
tests audiologiques et données d’imagerie.
En revanche, l’existence
de lésions de la jonction temporopariétale s’accompagne
d’altérations importantes de la P300.
La présence de générateurs subthalamiques, ou d’autres dans les cortex frontal et centropariétal
a été évoquée.
Enfin, l’hippocampe semble impliqué, ce qui est
logique compte tenu du rôle qui lui est prêté dans des processus de
mémoire et certains aspects émotionnels, qui par ailleurs influencent
profondément l’allure et la présence même de P300.
Des cadres aussi
variés que maladie de Parkinson, de Huntington, syndrome de
l’immunodéficience acquise (sida), maladie d’Alzheimer, autisme,
schizophrénie ont été ainsi explorés, chez des malades présentant
des troubles auditifs assez nets sans cause périphérique manifeste.
Il en ressort pour l’instant que le comportement de l’onde P300 n’est
pas spécifique d’une maladie précise, mais qu’il peut refléter avec
sensibilité un changement dans l’état clinique du malade. Vu la
complexité de sources hypothétiques de P300, l’utilisation plus
systématique d’électrodes multiples et de systèmes de cartographie
semble s’imposer pour espérer affiner les interprétations.
En l’an
2000, on en reste donc au stade de la recherche.
Dans ce contexte, il est très intéressant, au moins sur le plan
didactique, de signaler les observations suivantes : il s’agit de
sujets chez lesquels aucun PEA précoce, semi-précoce ou tardif
n’était détectable.
Ceci ne signifie pas que les sujets étaient sourds,
bien sûr ! (Il était clair dans les cas publiés qu’il n’étaient pas
sourds.)
Les auteurs ont alors invoqué un trouble majeur de la
synchronisation de leurs voies auditives, d’autant plus que le bon
fonctionnement des processus centraux de base a pu être objectivé
sur la foi d’ondes P300 bien visibles.
Techniques d’exploration du futur
:
Depuis quelques années sont apparues des publications dans de
grandes revues consacrées à la recherche de pointe, décrivant
certains aspects du fonctionnement cérébral au moyen de méthodes
nouvelles, tomographie par émission de positons, IRM fonctionnelle
ou magnétoencéphalographie.
Les équipements nécessaires sont
lourds, ainsi que le traitement des résultats et, pour le moment, peu
de cliniciens y ont accès.
Par exemple, à notre connaissance, un seul
cas de localisation lésionnelle a été rapporté en cas de surdité
corticale grâce à la tomographie par émission de positons.
Nous
ne développons donc pas leur description, d’autant plus que les
résultats sont souvent donnés sous forme de « grandes moyennes »
nécessitant des échantillons de sujets de relativement grande taille :
au stade actuel, ce ne sont donc pas tout à fait des outils de
diagnostic individuel.
L’énergie consacrée à la mise au point de ces
outils nouveaux fait penser que, dans un avenir proche, ils
deviendront plus opérationnels et plus accessibles dans le cadre des
pathologies auditives centrales.
Cependant, dans l’optique clinique,
il sera également nécessaire de continuer à approfondir la
connaissance des circuits neuronaux centraux en relation avec la
perception auditive de signaux complexes.
Pour avoir une idée des
développements actuels à ce sujet, on peut se référer utilement à
l’article de Liégeois-Chauvel et al.
Étiologies :
En pratique clinique, les lésions centrales pouvant se différencier des
atteintes auditives périphériques correspondent, généralement chez
l’adulte, à des lésions corticales et/ou sous-corticales.
Toutefois, le
cas bien documenté de surdité mésencéphalique rapporté par
Durrant et al en 1994, par destruction du colliculus inférieur chez
une jeune femme, montre que l’atteinte haute n’est pas toujours
indispensable à l’instauration de ce type de surdité.
Quoi qu’il en
soit, grâce à l’IRM, on identifie la plupart des tumeurs ou lésions
ischémiques ou hémorragiques cérébrales en cause.
Mais dans
certains cas, notamment dans les atteintes auditives centrales de
l’enfant, ou dans les presbyacousies à composante centrale, l’atteinte
précise est difficile à déterminer, voire encore inconnue.
A - INFARCTUS CORTICO-SOUS-CORTICAUX,
HÉMORRAGIE CÉRÉBRALE :
Buchman et al ont montré que, le plus souvent, les cas de surdité
verbale de l’adulte étaient dus à des accidents vasculaires cérébraux
temporaux bilatéraux par embolie d’origine cardiaque.
D’une
manière générale, une cardiopathie emboligène doit être recherchée
systématiquement devant une atteinte centrale de l’audition,
puisqu’il y a dans ces cas possibilité de prévenir de futurs accidents
ischémiques.
L’atteinte bilatérale des gyri de Heschl, que l’on croyait
obligatoire, n’est en fait pas toujours retrouvée dans les surdités
centrales corticales (au sens large du terme).
Certaines atteintes subcorticales peuvent suffire.
Des ruptures anévrismales, des
hématomes temporaux bilatéraux ont été responsables de surdités
centrales de l’audition.
À côté de ces étiologies ischémiques et
hémorragiques peuvent être retrouvées de nombreuses autres
causes.
L’anamnèse, souvent obtenue par l’entourage, prend ainsi
une grande valeur d’orientation.
Il faut noter ici que les surdités cotico-sous-corticales à proprement parler, c’est-à-dire la surdité
verbale, l’agnosie auditive ou la surdité corticale, sont rares car elles
nécessitent des lésions des deux cortex auditifs, droit et gauche, pour
être évidentes.
En cas d’atteinte unilatérale, comme dans
l’hémianacousie de Michel, c’est uniquement la recherche
orientée, comme dans le cas rapporté par Nedelec-Ciceri et al,
d’une lésion du cortex auditif d’un côté qui permet de reconnaître la
surdité : en effet, l’atteinte auditive gêne moins le patient qui garde
une bonne partie de ses facultés auditives grâce au côté sain.
B - INFECTIONS, VIRUS ET PRIONS :
Les infections (encéphalites, méningites purulentes), les atteintes
virales par exemple par le virus de l’immunodéficience humaine, les infections opportunistes du système nerveux central au
cours du sida, sont toutes pourvoyeuses d’atteintes centrales de
l’audition.
Un cas de surdité due à l’atteinte corticale de la maladie
de Creutzfeldt-Jakob a été récemment rapporté.
C - DÉMENCES :
Dans la maladie d’Alzheimer ou la démence sénile, les désordres
centraux n’épargnent pas les voies auditives centrales.
De nombreuses publications rapportent l’association de surdité centrale
et de démence.
L’atteinte auditive, notamment centrale,
dont l’évaluation est loin d’être facile en cas de démence, est
cependant fréquente et mérite d’être recherchée afin
d’optimiser la prise en charge de ces malades.
D’après
une étude prospective menée sur une partie de la population de Framingham, l’atteinte auditive centrale précéderait souvent la
démence sénile, réalisant ainsi un marqueur précoce de cette
maladie.
D - TUMEURS :
Toute tumeur siégeant sur le trajet des voies centrales ou au niveau
du cortex auditif peut entraîner une surdité centrale.
Par ailleurs, le
traitement même des tumeurs intracrâniennes peut léser les voies
auditives centrales.
En 1994, Durrant et al rapportait un cas très bien
documenté d’atteinte centrale de l’audition après traitement
radiochirurgical par gamma-knife d’une lésion artérioveineuse qui
siégeait au niveau du colliculus inférieur.
L’IRM montrait la
destruction sélective et isolée d’un des deux colliculus inférieurs,
qui pouvait donc être tenue pour responsable des troubles
constatés.
E - CHIRURGIE :
À côté des lésions chirurgicales imputables à l’extirpation de
néoplasies centrales, les lobotomies et commissurotomies
interrompant des connexions interhémisphériques, comme par
exemple les sections du corps calleux, donnent bien évidemment
des perturbations auditives.
F - SCLÉROSE EN PLAQUES :
Mentionnons ici que la sclérose en plaques peut s’accompagner de
troubles auditifs centraux.
Formes cliniques
:
Trois tableaux cliniques sont plus fréquemment rencontrés en
pratique oto-rhino-laryngologique.
A - PRESBYACOUSIE À PARTICIPATION CENTRALE
:
Comme nous l’avons déjà mentionné, le sujet âgé peut
vraisemblablement souffrir de troubles centraux de l’audition se
confondant avec, ou faisant partie du tableau de certaines presbyacousies.
En fait, dès la sixième décennie, des troubles
auditifs centraux dus à la dégénérescence des voies auditives depuis
le tronc cérébral jusqu’au cortex peuvent devenir symptomatiques.
La détection de ces troubles centraux de la personne âgée est rendue
difficile par le fait que l’atteinte périphérique auditive est quasiment
toujours présente et peut masquer la surdité centrale.
L’atteinte
centrale probablement responsable des troubles auditifs centraux de
la personne âgée serait une détérioration progressive du corps
calleux, résultant en une diminution des transferts d’information
auditive interhémisphérique.
B - DYSFONCTION AUDITIVE OBSCURE
(« OBSCURE AUDITORY DYSFUNCTION »)
:
Tout audiologiste est confronté à des patients se plaignant de
surdité, alors que les tests de l’audition périphériques sont normaux.
En 1989, Saunders et Haggard définirent ainsi la dysfonction
auditive obscure.
Il est probable que, dans ces cas, existe une
atteinte centrale de l’audition modérée, puisque le système
périphérique est a priori innocenté.
Toutefois, il n’est pas exclu (et
même probable) qu’une atteinte périphérique subtile de l’audition,
ou que des déficits cognitifs, des problèmes psychologiques et/ou
émotionnels, des différences de langage ou d’environnement soient
aussi responsables de ce syndrome.
Parmi ces atteintes obscures
de l’audition, il existe une entité clinique qui regroupe les patients
éprouvant de grandes difficultés auditives dans les milieux bruyants
alors que leurs tests auditifs périphériques sont normaux.
Ce
syndrome de King-Kopetsky est parfois assimilé à la dysfonction
auditive obscure.
En cas de gêne uniquement dans le bruit, une
évaluation des performances par audiométrie automatique avec
balayage fréquentiel (audioscan) a révélé une plus grande quantité
de « trous » (chutes du seuil auditif centrées sur un intervalle
fréquentiel réduit) dans l’intervalle fréquentiel allant de 500 à
3 000 Hz que chez les sujets contrôles.
L’explication de ce fait est
pour l’instant totalement spéculative.
La prédominance de ces trous
dans cet intervalle fréquentiel pourrait être due à des désordres
génétiques de l’audition, par analogie avec les résultats
d’audiométrie automatique par audioscan rapportés par Meyer-Bisch en cas d’atteinte génétique de l’audition.
C - PARTICULARITÉ CHEZ L’ENFANT
AYANT DES DIFFICULTÉS D’APPRENTISSAGE :
Comme il a été dit plus haut, des troubles de l’apprentissage chez
l’enfant peuvent être imputables à un déficit fonctionnel des voies
auditives centrales.
Cela a été reconnu dès les années 1970 dans les
pays anglo-saxons, et ne fait plus de doute actuellement.
La
batterie de tests audiologiques de Willeford, élaborée en 1976, sert
dans ces pays à détecter les déficits auditifs centraux de l’enfant
ayant des difficultés d’apprentissage.
Les tests des voies auditives
centrales font partie du bilan audiologique qui est recommandé en
cas de difficulté d’apprentissage.
Chez ces enfants, les tests
neurologiques montrent que l’intelligence est normale ou subnormale.
L’atteinte peut porter sur toutes les facultés
auditives centrales, en particulier sur l’intégration temporelle du
signal, la capacité de fusion binaurale, la reconnaissance des signaux
altérés.
Il faut noter que les fonctions auditives centrales évoluent
avec l’âge.
Le traitement binaural du signal par exemple est plus
performant chez les grands enfants que chez les plus jeunes.
Cette
maturation dans le temps du système auditif est une notion
importante chez l’enfant. La privation du signal peut ainsi retentir
sur le développement des voies auditives centrales.
Par exemple, il
a été montré qu’en cas d’otites moyennes aiguës à répétition, les
voies centrales auditives du tronc cérébral étaient moins
performantes qu’en l’absence d’antécédent otitique (les enfants étant
testés en dehors de toute otite aiguë).
Cette maturation du
système auditif pendant l’enfance rend probablement compte
également des meilleurs résultats obtenus quand les implants
cochléaires sont implantés précocement, c’est-à-dire quand les voies
auditives sont encore en pleine évolution.
L’attention et la motivation de l’enfant prennent une part importante
dans la fiabilité des résultats obtenus par tests audiométriques
centraux.
Ainsi, Silman et al ont-ils pu redresser un diagnostic
erroné d’atteinte des voies auditives centrales chez trois enfants, par
le seul changement de récompense, en cas de bonnes réponses aux
tests audiologiques : ils proposaient aux enfants de leur donner ce
qu’ils préféraient à la place d’un jouet ou bonbon quelconque (un
marshmallow, une pièce de monnaie, etc).
L’atteinte auditive
centrale chez l’enfant serait due à un asynchronisme de maturation
des voies auditives.
Mais des atteintes localisées des voies
auditives peuvent également se rencontrer.
Certaines causes décrites
chez l’adulte peuvent aussi être retrouvées.
Conclusion
:
Les atteintes des voies auditives centrales sont probablement fréquentes
mais sous-estimées.
Si les surdités cortico-sous-corticales classiques,
représentées par la surdité verbale, l’agnosie auditive et la surdité
corticale, sont rares, des déficits fonctionnels plus modérés des voies
auditives centrales expliquent probablement en partie des plaintes fréquentes : certains troubles de l’apprentissage chez l’enfant, certains
types de presbyacousies, ou encore de dysfonction auditive obscure.
Les
tests audiologiques subjectifs spécifiques des capacités auditives
centrales et les explorations électroacoustiques sont actuellement
avantageusement complétés par l’imagerie, notamment l’IRM.
Les
techniques d’imagerie fonctionnelle sont actuellement en plein essor, et
prometteuses, mais leur utilisation, pour l’instant réservée à quelques
centres, est essentiellement du domaine de la recherche clinique.
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