Introduction
:
Les amyloses forment un vaste groupe de
maladies n’ayant en commun que la lésion
élémentaire qui les définit : l’accumulation dans
l’espace extracellulaire d’une substance
pathologique aux propriétés tinctoriales spécifiques.
Longtemps réduite à deux formes, primitive et
secondaire, la classification des amyloses a été
bouleversée par l’analyse biochimique qui a permis
un démembrement de ses constituants et
l’élaboration d’une classification biochimique.
On
sait maintenant que l’amylose est la voie finale
commune du métabolisme anormal de nombreuses
protéines qui n’ont en dehors de cette aberration
aucun point commun structural ou fonctionnel.
Cette
classification doit être, au moins pour les formes les
plus courantes, toujours à l’esprit du clinicien car c’est
elle qui gouverne en grande partie la nature des
signes cliniques rencontrés, l’enquête étiologique et
le traitement qui doit être adapté à chaque variété.
Le clinicien n’est confronté, à titre diagnostique,
qu’à un sous-groupe de ces maladies : celles pour
lesquelles les lésions d’amylose sont l’essentiel de la
maladie et sont directement responsables des signes
cliniques observés.
Ces maladies ont le plus souvent
une expression polysystémique et ce sont elles qui
seront essentiellement évoquées dans ce texte.
Quand évoquer une amylose ?
Il n’existe pas ou peu de signes cliniques
spécifiques des amyloses.
Le diagnostic est donc
généralement évoqué en présence d’une
association de signes, survenant dans un contexte
clinique susceptible d’entraîner une amylose
généralisée.
À l’inverse quand ce contexte est
présent, l’amylose doit être suspectée à titre
systématique dés qu’un signe clinique compatible
est présent.
Ce contexte peut être celui d’une amylose immunoglobulinique ou amylose AL, d’une
amylose de l’inflammation ou amylose AA, ou de la
principale variété d’amylose héréditaire, l’amylose
de la transthyrétine ou ATTR.
Deux signes cliniques sont très évocateurs
d’amylose, bien que non pathognomoniques : le
purpura facial « en lunettes » et la macroglossie.
D’autres sont assez évocateurs : le syndrome du
canal carpien et la neuropathie végétative.
L’association d’au moins deux de ces quatre signes
est probablement beaucoup plus spécifique.
En fait, l’amylose est une affection polysystémique
et peut donc quasiment toucher tous les organes.
Les signes rénaux sont les plus fréquents mais
également les moins spécifiques.
Ainsi la protéinurie
est le principal mode de découverte des amyloses
généralisées.
L’atteinte rénale est progressive et le
plus souvent évolue vers un syndrome néphrotique
puis entraîne une insuffisance rénale.
Les principaux signes cardiaques, qui font toute la
gravité de la maladie, sont les troubles du rythme et
de la conduction ainsi que l’insuffisance cardiaque.
D’autres signes sont plus rares, par exemple :
embolie artérielle, angor.
Les signes digestifs sont
variés : oesophagiens (dysphagie) ; gastriques
(vomissements) ; intestinaux (diarrhée, pseudoobstruction
ou occlusion, perforation) ; des
hémorragies digestives sont également possibles.
L’hépatosplénomégalie est fréquente.
En revanche
une maladie hépatique grave avec hypertension
portale, ascite, ictère, rupture du foie, est rare comme
l’est l’hyposplénisme.
L’atteinte du nerf périphérique
est avant tout une neuropathie sensitive alors que
les signes moteurs sont plus tardifs ; la neuropathie
végétative : troubles fonctionnels digestifs,
impuissance sexuelle, hypotension orthostatique,
troubles de la sudation et mictionnels, est assez
caractéristique.
Outre le purpura « en lunettes »,
l’amylose peut donner de nombreux signes
cutanés : macules, papules et nodules voire bulles,
lésions sclérodermiformes et unguéales.
Les signes
respiratoires sont probablement sous-estimés.
Les différents types de lésions bronchique, médiastinale ou parenchymateuse, peuvent se
révéler par une toux, une dyspnée ou une
hémoptysie.
Plusieurs segments de l’oeil et de ses annexes
peuvent être atteints et se manifester par les signes
fonctionnels oculaires correspondants.
Les signes rhumatologiques sont assez rares :
arthropathie déformante des épaules, des genoux,
des lésions osseuses lytiques favorisant des fractures
sont possibles. Une hématurie peut être un signe
d’amylose vésicale.
Comment l'affirmer ?
Une fois le diagnostic clinique d’amylose évoqué,
il faut s’efforcer d’en faire le diagnostic histologique.
S’il est parfois possible de le suspecter dès les
colorations usuelles, les techniques spécifiques sont
toujours indispensables pour l’affirmer.
La plus
spécifique est la coloration par le rouge Congo : en
lumière polarisée, la substance amyloïde colorée par
le rouge Congo apparaît vert-jaune (dichroïsme).
La thioflavine T, en fluorescence, marque
l’amylose avec une excellente sensibilité, elle est
donc utile en cas de dépôts de faible taille, mais
manque de spécificité.
Les colorations métachromatiques
au violet de méthyl et au cristal violet sont
moins utilisées.
L’examen en microscopie
électronique n’est pas utilisé en diagnostic de routine.
En revanche l’examen immunohistochimique est nécessaire pour le
diagnostic de variété.
Le geste diagnostique le moins invasif possible
doit toujours être proposé en première intention.
Quand l’organe atteint est facilement accessible à
une biopsie, c’est le cas essentiellement des lésions
cutanées, la preuve du diagnostic est rapidement
apportée.
Dans les autres situations, la stratégie
diagnostique repose sur la présence fréquente de
dépôts d’amylose silencieux dans des tissus
facilement accessibles.
Ces tissus sont le tube digestif,
la graisse sous-cutanée et les glandes salivaires ; les
techniques employées sont respectivement : la
biopsie rectale, l’aspiration de la graisse souscutanée
abdominale et la biopsie de glandes
salivaires accessoires labiales.
La biopsie rectale reste actuellement la technique
la plus courante.
La biopsie a lieu au cours d’une
rectoscopie et doit comporter de la sous-muqueuse,
beaucoup plus riche en vaisseaux que les tuniques
muqueuse et musculaire muqueuse.
De nombreuses
études ont confirmé l’intérêt de cette technique pour
le diagnostic des amyloses généralisées, AA, AL et ATTR.
Il est probable que la biopsie digestive haute
obtenue par gastroduodénoscopie pourrait donner
des informations semblables à celles de la biopsie
rectale.
L’aspiration de graisse sous-cutanée
abdominale (AGA) a été introduite récemment.
La
technique est simple et consiste à ponctionner et
aspirer à l’aide d’une aiguille montée sur une
seringue la graisse sous-cutanée de l’abdomen dans
la région sous-ombilicale.
La ponction doit ramener
du tissu entourant les lobules graisseux, car c’est là
que siègent les dépôts amyloïdes.
Cette technique a
des performances diagnostiques proches de celle de
la biopsie rectale pour les amyloses AA et AL.
Mais la ponction-aspiration est une technique cytologique
qui peut soulever des difficultés d’interprétation dues
surtout à la possibilité de résultats faussement
positifs et nécessite la collaboration d’un
anatomopathologiste entraîné.
La biopsie orale connaît un renouveau sous la
forme de la biopsie de glandes salivaires accessoires
(GSA) qui remplace très avantageusement l’ancienne
biopsie gingivale, douloureuse et peu sensible.
La
biopsie de GSA est une technique simple ne
nécessitant pas de suture (ou est faite avec une
suture minime).
Il n’existe pas d’étude comparant de façon
rigoureuse ces trois techniques entre elles.
En pratique, elles peuvent être considérées comme
équivalentes et cumulées si besoin chez un même
malade, car elles sont peu agressives.
En revanche, lorsque ces trois techniques de
première intention ne font pas la preuve de
l’amylose, un prélèvement direct de l’organe atteint
doit être proposé.
La biopsie rénale reste souvent
faite, car les signes rénaux sont les plus fréquents, et
elle est très performante.
La biopsie hépatique est un
examen très discuté, car des complications
hémorragiques mortelles ont été décrites et elle doit
être évitée.
La biopsie de nerf périphérique est un
geste douloureux et de sensibilité variable, car les
dépôts d’amylose dans le nerf sont très épars.
La
biopsie endomyocardique est un examen
exceptionnellement réalisé, à réserver aux formes
cardiaques pures.
Enquête étiologique devant
une amylose
:
Le diagnostic d’amylose ne doit pas se limiter à
l’affirmation de la présence de substance amyloïde
dans les fragments biopsiques.
Il doit comporter la
détermination de la nature de la protéine amyloïde,
car de ce diagnostic de variété dépend en fin de
compte le traitement à proposer au malade.
Conformément à la classification biochimique, trois grandes variétés
d’amylose généralisée peuvent être rencontrées et
doivent donc être systématiquement évoquées :
l’amylose AL, l’amylose AA et l’amylose ATTR qui
comprend la principale forme d’amylose héréditaire
et l’amylose systémique sénile.
Le diagnostic de variété repose sur trois
éléments :
– le contexte clinique ;
– l’existence de signes cliniques pathognomoniques
ou très évocateurs d’une variété donnée ;
– l’examen immunohistochimique des dépôts.
A - Amylose AL :
* Quelques signes spécifique de cette variété : macroglossie, purpura ecchymotique « en lunettes »,
déficit en facteur de la coagulation sanguine (facteur
IX et X) ; l’atteinte des organes suivants, évocatrice
bien que non pathognomonique : os et articulation,
poumon, voies aériennes supérieures, vessie.
* L’existence d’une prolifération lymphoplasmocytaire
le plus souvent un myélome, qui est souvent
déjà connue.
* La présence d’une immunoglobuline ou de
chaînes légères monoclonales dans le sang ou
l’urine qui a une grande valeur, même en l’absence
de prolifération plasmocytaire caractérisée.
B - Amylose AA :
L’élément le plus important est l’existence d’une
maladie susceptible d’entraîner cette complication.
Habituellement, c’est une maladie inflammatoire ou
infectieuse évoluant depuis plusieurs années.
Plus
rarement, c’est un cancer, et sa découverte est
souvent simultanée à celle de l’amylose.
Exceptionnellement, l’amylose AA apparaît primitive.
C - Amyloses héréditaires
:
Elles sont probablement méconnues.
Pourtant
une histoire familiale doit être recherchée de
principe chez tout malade atteint d’amylose, surtout
lorsqu’il existe une neuropathie périphérique, mais
également une atteinte rénale, cardiaque, cutanée et
oculaire.
Il existe des formes de diagnostic difficile.
Le
diagnostic de neuropathie n’a pas toujours été fait
dans la famille et un diagnostic neurologique erroné
a été retenu. Le caractère héréditaire peut même être
inapparent et de nombreux cas d’amylose
héréditaire sont sporadiques.
D - Amylose systémique sénile
:
Elle était considérée encore récemment comme
une entité purement histologique. Elle est
maintenant reconnue comme une cause
d’insuffisance cardiaque chez des sujets âgés de plus
de 65 ans.
Son diagnostic est exceptionnellement
fait car il nécessite une biopsie endomyocardique, les
dépôts amyloïdes étant dans cette forme limités au
coeur.
Il existe toutefois des situations où le contexte
clinique et les éléments décrits ci-dessus ne
permettent pas d’orienter vers un diagnostic de
variété.
La caractérisation des dépôts amyloïdes par
l’immunohistochimie prend là toute sa valeur. Mais
elle devrait être réalisée dans tous les cas même
lorsque le diagnostic de variété est déjà suggéré avec
une forte probabilité par la clinique.
L’immunohistochimie
permet d’étudier la fixation sur les dépôts
amyloïdes d’anticorps dirigés contre la plupart des
protéines amyloïdes connues.
Pour la caractérisation
des amyloses généralisées, il est nécessaire d’étudier
les anticorps antiprotéine AA et antichaînes légères
d’immunoglobuline j et k qui reconnaissent la
majorité des dépôts amyloïdes formés de protéine
AA et de chaînes légères d’immunoglobuline.
Une
précaution pratique doit être signalée : l’examen de
la fixation des anticorps antichaînes légères
d’immunoglobuline est beaucoup plus fiable et
reproductible lorsque les prélèvements ont été
immédiatement congelés.
L’usage des anticorps
anti-TTR doit être large, afin notamment de ne pas porter à tort le diagnostic
d’amylose AL.
Parallèlement à l’enquête étiologique, il convient d’évaluer
l’extension de l’amylose.
Principes du traitement :
Il repose sur la physiopathologie de la maladie.
Les traitements actuels visent à diminuer ou à
supprimer la disponibilité en protéine amyloïde.
Les
principaux traitements agissent en diminuant la
production du précurseur circulant.
Dans l’amylose AL, la chimiothérapie dirigée contre le clone
plasmocytaire, même lorsqu’il semble peu évolutif,
reste le traitement de première intention.
L’association melphalan-prednisone est la plus
utilisée, mais son efficacité est modeste.
C’est
pourquoi des traitements plus agressifs visant à
éradiquer le clone ont été récemment proposés.
Ces
traitements consistent en une chimiothérapie plus
lourde suivie d’autogreffe de moelle ou de cellule
souche périphérique.
Dans l’amylose AA, le
traitement dépend de la maladie sous-jacente. Ainsi
pour les maladies inflammatoires chroniques, le
traitement est le contrôle strict de l’inflammation qui nécessite parfois le recours à des médicaments
immunosuppresseurs puissants comme le chlorambucil ou l’azathioprine.
Les résultats les plus
intéressants ont été obtenus dans l’arthrite
chronique juvénile qui est la première cause
d’amylose AA chez l’enfant, mais au prix d’une
malignité secondaire importante.
Dans la principale forme d’amylose héréditaire :
les amyloses de la transthyrétine, la protéine
pathologique est synthétisée par le foie et le
traitement logique est la transplantation hépatique.
L’expérience acquise avec ce traitement est encore
trop faible pour que l’on puisse conclure à une réelle
efficacité.
La colchicine doit être mentionnée à part car elle
n’est utile que dans l’amylose AA de la fièvre
méditerranéenne familiale et son mode d’action est
inconnu.
Le traitement symptomatique a une place
importante dans l’amylose, en particulier le
traitement de l’insuffisance rénale terminale par la
dialyse ou mieux par la transplantation.
Des traitements plus spécifiques devraient se
développer dans les années à venir, ciblés sur les
mécanismes intimes de la précipitation des fibrilles
amyloïdes et leur interaction avec le tissu conjonctif
environnant.
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