Introduction
:
Les acides gras (AG) sont des acides organiques faibles formés d’une
chaîne hydrocarbonée plus ou moins longue et d’un groupement
carboxyle (COOH) à l’extrémité de la chaîne carbonée.
Ce sont les
constituants principaux des lipides alimentaires.
Ceux-ci
comprennent les lipides simples tels que les triglycérides (TG), les
plus abondants, résultant de l’action de trois molécules d’AG sur les
trois fonctions hydroxyles (OH) d’un alcool, le glycérol, et les lipides
complexes comprenant une composante non lipidique telle que
l’acide phosphorique dans les phospholipides, et le cholestérol
(stérol) dans le cholestérol estérifié.
Les lipides fournissent donc à
l’organisme des AG, dont le premier rôle est énergétique.
Celui-ci
est assuré par tous les AG et, de ce point de vue, il n’y a pas de
besoin en AG puisque la lipogenèse peut, à partir de l’acétyl
coenzyme A, conduire aux AG saturés et mono-insaturés.
Mais les
AG ont également des rôles structurels, puisqu’ils sont les
constituants des membranes biologiques, et une fonction dynamique
(rôle fonctionnel).
Définition
:
Un AG est dit indispensable lorsqu’il ne peut être synthétisé par
l’organisme (ni par la flore digestive), et doit donc être fourni par
l’alimentation.
Les deux AG indispensables sont l’acide linoléique
(LA) et l’acide alphalinolénique (ALA) chez l’homme, dans les
conditions habituelles de physiologie normale.
Un AG est dit
essentiel quand il est « essentiel » dans la pérennité d’une fonction
biologique, à quelque niveau que ce soit (structure, biochimie,
physiologie, fonctions éventuellement supérieures) : ne sont alors
concernés que certains AG des familles des deux AG indispensables.
Par usage ou abus de langage, on parle souvent d’AG essentiels
(AGE) pour les deux AG indispensables (LA et ALA).
Cet usage
sera maintenu ici.
Nomenclature :
Les AGE sont des AG polyinsaturés (AGPI) (on devrait dire AG
polyéthyléniques ou polyènes) à chaîne longue à deux ou plus de
deux doubles liaisons.
La place de la première double liaison
détermine la famille d’AG insaturés. Celle-ci, dans la nomenclature
des physiologistes, est indiquée à partir du groupement méthyle
(CH3) terminal.
Les AGPI comprennent deux familles : ceux de la famille oméga 6
(anciennement n-6) comportent leur première double liaison après
le sixième atome de carbone compté à partir du groupement CH3 ;
ceux de la famille oméga 3 (anciennement n-3) après le troisième atome
de carbone compté à partir du CH3.
Le chef de file de chacune de
ces deux séries (ou familles) d’AGPI est un AG indispensable : LA
et ALA.
La place de la seconde double liaison se déduit
implicitement de la première car les doubles liaisons sont séparées
par un groupement méthylène (CH2) et se succèdent donc tous les 3
C.
Ainsi, le LA s’écrit C18:2oméga 6 et comprend deux doubles liaisons ;
l’ALA s’écrit C18:3oméga 3 et comprend trois doubles liaisons.
Tous deux
ont 18 atomes de carbone.
Deux isoméries sont à prendre en considération :
– l’isomérie géométrique : la forme cis comprend les deux parties
de la molécule du même côté par rapport à la double liaison ; la
forme trans possède les deux parties de la molécule de part et
d’autre de la double liaison.
Les AGE ont la configuration cis ;
– l’isomérie de position : il s’agit d’AG ne différant que par la
position de la première double liaison (et donc des autres).
Par
exemple, l’acide gammalinolénique (C18:3oméga 6) (GLA) est un isomère
de position de l’ALA. Appartenant à deux familles distinctes, ils sont
très différents physiologiquement.
L’oxydation des AG peut
conduire à la migration de doubles liaisons. Migration des doubles
liaisons et isomérie géométrique conduisent à des isomères du LA
appelés acides linoléiques conjugués.
Essentialité et carences :
A - ESSENTIALITÉ :
Les AGE, LA et ALA, sont donc indispensables car ils ne peuvent
être synthétisés par l’homme. Ils sont, en revanche, synthétisés par
les plantes. Rappelons cependant que les dérivés supérieurs des
deux chefs de file des familles oméga 6 (LA) et oméga 3 (ALA) peuvent
également être qualifiés d’essentiels car ils exercent des fonctions
essentielles.
Dans certaines conditions physiologiques (le foetus
et le nouveau-né) ou pathologiques, les voies métaboliques
conduisant des AG indispensables aux dérivés supérieurs sont
altérées par immaturité ou déficit enzymatique.
Dans ces conditions, certains AG deviennent indispensables (c’est le
cas de l’acide arachidonique [AA] et de l’acide docosahexaénoïque
[DHA]) : on les qualifie parfois d’AG conditionnellement
indispensables.
B - CARENCES :
1- Signes cliniques :
Le caractère essentiel d’un nutriment est attesté par la survenue de
symptômes carentiels lors de son absence d’apport et par la
réversibilité de ceux-ci lors de la supplémentation.
En 1912, Herman posait déjà la question : « Les graisses sont-elles
indispensables » ?
*
Acide linoléique :
C’est en 1929 que les Américains Burr et Burr ont découvert qu’un
animal ne pouvait pas vivre longtemps en l’absence de LA dans son
alimentation : ils mettent alors en évidence chez le rat l’action
curative de certains AG insaturés sur la dégénérescence hépatique
provoquée par une carence totale en corps gras.
Chez le jeune rat,
les symptômes de carence ont été bien décrits : retard de croissance,
dermatite et parakératose, nécroses rénales avec hémorragies et
lésions des tubules rénaux, fragilité capillaire, sensibilité aux
affections : chez le mâle, on note un arrêt de la spermatogenèse ;
chez la femelle, il y a des cycles irréguliers, une réduction des
gestations, voire une stérilité, un défaut de lactation.
Chez l’homme,
l’essentialité du LA a été démontrée à partir des années 1950 et
pendant 30 ans de travaux menés par Hansen.
Dès 1944, il montrait
que des lésions cutanées observées chez un nourrisson présentant
une ascite chyleuse (associée à une malabsorption des graisses)
étaient réversibles sous huile de maïs.
Hansen, Adam et Wiese ont
ensuite démontré sur des nourrissons de 2 semaines à 12 mois qu’un
régime à base de lait en poudre entraînait une diminution du gain
de poids, une kératinisation de la peau, des lésions eczémateuses et
une perte de cheveux, réversibles avec un apport de LA compris
entre 0,5 et 1 % de l’apport énergétique total.
En 1985, Hansen
montrait le point d’impact du LA : les 0-linoleyl ceramides de la peau
qui modulent la perméabilité à l’eau de la barrière épidermique en
régulant l’activité protéine kinase C des kératinocytes. Les
niveaux de besoin ont ensuite été affinés.
* Acide alphalinolénique :
Chez l’animal, il a été montré il y a plus de 20 ans qu’une carence
prolongée en ALA, portant sur plusieurs générations, entraînait des
anomalies de la vision et des fonctions cérébrales.
En 1982, Holman publia le cas princeps de la carence en ALA chez l’homme
avec le cas d’une fillette de 6 ans soumise pendant 4 à 5 mois, du
fait d’une résection intestinale étendue, à une alimentation
parentérale totale apportant une émulsion riche en LA (75 %) mais
pratiquement dépourvue d’ALA : un syndrome neurologique
représenté par une faiblesse généralisée, des paresthésies, une
difficulté à marcher, des troubles visuels, a été corrigé en 4 mois
après remplacement de l’émulsion par une préparation à base
d’huile de soja, apportant 0,54 % des calories totales sous forme
d’ALA.
: Acide arachidonique et acide docosahexaénoïque chez le foetus
et le nouveau-né
:
Une diminution de la teneur en DHA ou C22:6 oméga 3 dans les tissus
nerveux du nouveau-né, chez le rat et chez le singe, consécutive à
une déficience en AG oméga 3 dans l’alimentation maternelle au cours du
développement foetal et postnatal (lait maternel) s’accompagne
d’une altération de la vision (électrorétinogramme modifié, acuité
visuelle réduite) et du comportement (réductions des capacités
d’exploration, de discrimination, d’apprentissage...).
Chez
l’enfant prématuré de faible poids, il a également été montré qu’une supplémentation en DHA pouvait :
– éviter la décroissance de la teneur en C22:6oméga 3 des phospholipides
plasmatiques et des hématies au cours des premières semaines de
vie ;
– corriger les anomalies électrophysiologiques de la fonction
rétinienne et de l’acuité visuelle ; mais une supplémentation
simultanée en AA (C20:4oméga 6) serait nécessaire pour une croissance et
un développement psychomoteur normaux de l’enfant.
Le même
résultat a été obtenu sur les performances visuelles d’enfants nés à
terme, de poids normal, supplémentés en DHA et/ou nourris au lait
maternel.
En effet, le lait maternel a une teneur élevée à la fois en
précurseurs, et en AA et en DHA.
Ceci suggère que le DHA et/ou l’AA sont des AG indispensables
chez le nouveau-né et sans doute aussi (pour le DHA) chez la femme
enceinte au cours d’une période précise de la gestation.
Une étude serait en faveur d’un effet prolongé, d’un apport adéquat
en ces AG, avec un statut neurologique meilleur des enfants suivis
jusqu’à 9 ans s’ils avaient été nourris au sein.
Il s’agit bien ici de
la notion d’AG conditionnellement indispensables.
2- Signes biologiques de la carence en AGE :
En cas de carence en AGE, la concentration en acide palmitoléique
(C16:1oméga 7), oléique (OA) (C18:1oméga 9) et eicosatriénoïque (C20:3oméga 9)
augmente et celle de LA, GLA et AA diminue notablement.
La carence se traduit par une augmentation du rapport défini par Holman, 20:3oméga 9 sérique/20:4oméga 6 sérique dans les phospholipides
sériques, égal à 0,10 ± 0,08.
Une valeur supérieure à 0,4 est
pathologique et signe d’une carence, et une valeur comprise entre
0,2 et 0,4 doit être discutée.
Ce rapport, peu différent selon le sexe,
peut être utile au niveau individuel ou au niveau épidémiologique.
Plus il est faible, meilleur est le statut en AGE.
La même élévation
du rapport C20:3 oméga 9/C20:4oméga 6 s’observe en cas de régime carencé en
AGE dans les membranes microsomales hépatiques et nucléaires
avec une augmentation de l’activité Na+ K+ adénosine triphosphatase (ATPase).
Métabolisme des acides gras
essentiels :
A - INCORPORATION :
Les lipides alimentaires, et en particulier les AG indispensables,
apportés sous forme estérifiée dans des TG (le plus souvent) ou des
phospholipides, sont hydrolysés dans l’intestin par des lipases
pancréatiques, ce qui génère des AG libres, et des deux
monoglycérides rapidement absorbés.
Dans l’entérocyte, la voie de
resynthèse des TG sécrétés ensuite dans les chylomicrons se fait
surtout à partir des deux monoglycérides.
La lipoprotéine lipase,
attachée à l’endothélium vasculaire, hydrolyse ensuite les TG des
chylomicrons (et les very low density lipoproteins [VLDL] d’origine
hépatique).
Ils sont alors apportés aux cellules sous forme non
estérifiée, liés à l’albumine.
Dans la cellule, les AGE peuvent avoir deux destinées :
– l’incorporation dans les lipides cellulaires, principalement dans les
phospholipides, par l’action des acyltransférases.
Ils y subissent alors, dans le réticulum endoplasmique (au niveau des microsomes),
des réactions de conversion en dérivés supérieurs plus longs et plus
insaturés (désaturation et élongation successives), notamment dans
le foie et le tissu nerveux central et périphérique.
Ils ne s’accumulent
donc pas à l’état libre dans les cellules mais sont principalement
incorporés dans les phospholipides où ils sont l’objet d’un
renouvellement constant.
L’incorporation des AG au niveau des
phospholipides des membranes semble influencée par des facteurs
génétiques ainsi que l’ont montré des études sur des paires de
jumeaux monozygotes établissant une ressemblance intrapaires
(indépendante des apports alimentaires), cependant plus pour les
AG saturés et mono-insaturés que pour les AGPI.
Puis les lipases et phospholipases libèrent les AG à l’état non estérifié et ceux-ci
subissent alors l’action d’oxygénases (cyclo-oxygénase et lipooxygénase)
conduisant aux eicosanoïdes ;
– la bêta-oxydation : celle-ci est concurrente de celle de la
biosynthèse des polyènes supérieurs, notamment pour l’ALA.
Des
spécificités enzymatiques au niveau cellulaire orientent l’ALA
davantage vers une voie que vers l’autre. Cette bêta-oxydation a lieu
essentiellement au niveau des mitochondries, mais 10 % a lieu dans
les peroxysomes.
Les deux AG indispensables, LA et ALA, sont les précurseurs de
véritables AGE que sont l’AA d’une part, l’acide eicosapentaénoïque
(EPA) ou C20:5 oméga 3 et le DHA d’autre part, présents en quantité
beaucoup plus importante que leurs précurseurs dans les
phospholipides des membranes.
B - CONVERSION DES ACIDES GRAS ESSENTIELS :
Le LA et l’ALA sont les chefs de file des deux familles d’AG oméga 6 et
oméga 3, indépendants dans le règne animal, c’est-à-dire non interconvertibles, mais concurrents dans la mesure où les enzymes
impliquées dans leur élongation (élongases) et leur désaturation
surtout (désaturases) sont les mêmes, y compris pour les familles ou
séries oméga 7 et oméga 9.
Il existe donc une compétition dans le métabolisme de ces AG : les désaturases désaturent plus vite les AG de la série
oméga 3 et, par
conséquent, la présence d’ALA en faible quantité inhibe la
désaturation du LA et celle de l’OA oméga 9 dans une plus grande
mesure ; de même, le LA inhibe la désaturation de l’OA et en
quantité modérée inhibe le métabolisme d’ALA.
C’est pourquoi dans
les régimes contenant à la fois LA et ALA, il ne peut se produire
qu’une conversion négligeable d’OA en C20:3oméga 9. À l’inverse, un
régime pauvre en AGE entraîne une augmentation du C20:3 oméga 9
caractéristique de cette carence.
Seules de fortes quantités
d’OA inhibent le métabolisme du LA.
En définitive, il existe une
compétition de substrat modulée par l’affinité des désaturases pour
ces familles d’AG avec une hiérarchie de substrats : ALA > LA >
OA.
La biosynthèse des AG insaturés nécessite donc une suite
d’élongation de deux carbones, et de désaturations alternantes, delta6 désaturase, puis
delta5 et delta4 désaturases.
La filière oméga 6 conduit du LA
au GLA puis au dihomogammalinolénique (DHGLA) puis à l’AA.
La filière oméga 3 conduit de l’ALA à l’EPA puis au DHA.
La biosynthèse
hépatique de cette dernière étape pour la série oméga 3 (EPA ® DHA)
comme pour la série oméga 6 ne dépend pas en réalité d’une delta4 désaturase mais passe par des AG intermédiaires en C24 avec
successivement une élongation suivie d’une delta6 désaturation (la
même désaturase que pour la famille oméga 6) puis d’une rétroconversion
qui est une bêta-oxydation ayant lieu dans les peroxysomes.
Aux compétitions classiques s’ajoutent des données plus
récentes :
– bien que la vitesse de delta6 désaturation du C18:3 oméga 3 soit supérieure
à celle du 18:2oméga 6 par la même enzyme, un excès de LA est
susceptible d’entraîner une inhibition de la formation d’EPA et de
DHA à partir du ALA ;
– les réactions de delta6 et delta5 désaturation des AG oméga 6 sont fortement
inhibées par l’EPA et le DHA, susceptibles donc d’entraîner un
déficit dans la synthèse des dérivés supérieurs.
Mais le C22:6 oméga 3
inhibe sa propre synthèse au niveau de la delta6 désaturase.
C - FACTEURS MODIFIANT LA SYNTHÈSE
DES DÉRIVÉS SUPÉRIEURS :
1- Proportion et quantités de substrats
:
La compétition entre les substrats s’explique par le fait d’enzymes
communes et dépend des affinités des désaturases justifiant la
nécessité d’une proportion adéquate des deux familles d’AG.
Celle-ci s’établirait dans un rapport oméga 6/oméga 3 compris entre 4 et 8, mais
qui, pour la plupart des auteurs, serait plus proche de 5.
2- Activité de la delta6 désaturase :
Enzyme clé de la synthèse des dérivés supérieurs, elle est déficitaire
dans un grand nombre de situations :
– le diabète insulinodépendant non traité et donc insulinoprive
conduit à un déficit en DHGLA précurseur de la prostaglandine
PGE1...
L’insulinothérapie corrige ce déficit ;
– le vieillissement, les cancers, l’atteinte hépatique, le jeûne,
entraînent également une inhibition de la delta6 désaturase.
Mais l’effet du vieillissement sur la delta6 désaturase serait peut-être compensé par
la baisse de la bêta-oxydation peroxysomale (et probablement aussi
mitochondriale) observée avec l’âge pour le LA, l’OA et l’ALA,
expliquant que la présence du 22:6oméga 3 dans les phospholipides soit
peu affectée par le vieillissement ;
– l’espèce : chez les félins, il existe naturellement un déficit en
delta6 désaturase expliquant que l’AA (apporté par les produits d’origine
animale comme la viande) soit réellement indispensable chez les
félidés, et que ces animaux soient carnivores obligatoires.
Chez
l’homme, de ce point de vue, les régimes végétaliens sont
acceptables ;
– le glucagon, les catécholamines et leur médiateur l’acide
adénosine monophosphorique (AMP) cyclique, inhibent également
la désaturation de l’ALA.
La thyroxine accélèrerait les conversions.
3- Acides gras trans :
Les isomères trans du LA et de l’ALA peuvent interférer avec les
voies métaboliques de ces AG.
Ainsi, parmi les isomères du LA, seul
le 18:2 (9 cis, 12 trans) peut être converti en isomère de l’AA mais
pas les isomères 18:2 (9 trans, 12 cis) et 18:2 (9 trans, 12 trans).
En
effet, les isomères 9 trans inhibent la désaturation de l’AA et de
l’ALA par la delta6 désaturase.
Chez l’animal, un apport élevé en
C18:2 (9 trans, 12 cis) conduit à une élévation du rapport
C20:3oméga 9/C20:4oméga 6. Les isomères 9 trans du LA pourraient inhiber la
formation d’AA et de DHA dont on sait qu’ils jouent un rôle
important dans le développement du système nerveux central chez
le nouveau-né, d’autant plus que l’on sait que chez le prématuré, les
réserves en AGE et l’activité des désaturases sont faibles.
D - MÉTABOLISME DES ACIDES GRAS ESSENTIELS
DANS LE CERVEAU ET LA RÉTINE : IMPORTANCE
CHEZ LE NOUVEAU-NÉ
Le cerveau est l’organe le plus riche en lipides après le tissu adipeux
avec 50 à 60 % de sa masse.
Dans le système nerveux, un AG sur
trois est polyinsaturé. La position 2 des phospholipides cérébraux
est généralement occupée par un AGPI, le plus souvent le 20:4oméga 6 et
le 22:6oméga 3 ou DHA ou acide cervonique.
L’AA est typiquement
présent dans les membranes des cellules gliales et neuronales et le DHA est l’AG majoritaire dans les phospholipides de la rétine
(phosphoglycérides à éthanolamine et à choline). Pendant la période
prénatale, la question importante est de savoir, d’une part quelle est
la capacité de fourniture des AA et DHA à partir de l’organisme
maternel et du foie foetal, et d’autre part quelle est la capacité de
synthèse du cerveau foetal à partir des précurseurs.
Il a été établi que la conversion en dérivés supérieurs à partir du LA
et de l’ALA peut avoir lieu dans le foie et le placenta foetal. Au
niveau de la rétine, il semble qu’il existe deux périodes, une
première phase avant la 20e semaine avec mise en place de la voie
d’entrée dans la cellule de l’AA et du DHA, puis, de façon
progressive et à partir du huitième mois, un second mécanisme
capable d’augmenter la teneur en DHA par rapport à l’AA jusqu’à
des valeurs élevées avec un rapport DHA/AA de l’ordre de 10,
caractéristique de la rétine adulte.
Ceci est particulièrement
important si l’on sait que la proportion de DHA atteint jusqu’à 50 %
des AG totaux des segments externes des cellules en bâtonnets de la
rétine (SECBR) dans des phospholipides à proximité de la
rhodopsine, la protéine des saccules discoïdes empilés du SECBR,
capable de capter l’énergie lumineuse arrivant sur la rétine.
Dans la période postnatale, AA et DHA, dans le système nerveux,
peuvent provenir de trois sources :
– une source alimentaire, notamment le lait maternel qui contient
des quantités appréciables de ces AG ;
– la fourniture au niveau du cerveau de l’AA et du DHA provenant
du foie à partir des précurseurs et transportés via la circulation par
les lipoprotéines VLDL ;
– la synthèse locale à partir des précurseurs.
E - BIODISPONIBILITÉ DES ACIDES GRAS ESSENTIELS :
La place des AG sur la molécule de glycérol intervient fortement
dans leur biodisponibilité et leur métabolisme.
Un AG estérifié en
position Sn-2 est efficacement absorbé sous forme de deux monoglycérides et se retrouve à cette même position dans les TG
nouvellement synthétisés par l’entérocyte.
Par exemple, la position
très préférentielle de l’EPA et du DHA en position Sn-2 des TG de
l’huile de hareng est un élément très favorable à leur absorption
intestinale et même à l’approvisionnement des cellules en ces AG.
De même l’huile de colza, dont la caractéristique est de contenir
66 % de l’ALA en Sn-2 contre 27 % pour le soja, a des propriétés
spécifiques.
Dans l’huile d’olive, le 18:3oméga 3 est apporté sous forme
libre dissous ; dans ces conditions, il se retrouve principalement
estérifié aux fonctions externes 1 et 3 des TG lymphatiques.
Compte
tenu de la spécificité des lipoprotéine-lipases qui hydrolysent les TG
des chylomicrons, l’ALA sera moins bien « protégé » que s’il était
estérifié en position 2.
Du rapport relatif des trois AG : 20:3oméga 6
(DHGLA), 20:4oméga 6 (AA) et 20:5oméga 3 (EPA) en position Sn-2 d’un
phospholipide membranaire dépend une libération équilibrée de
précurseurs, puis une synthèse équilibrée d’eicosanoïdes.
De même,
la mitochondrie peut oxyder l’ALA libre a un niveau deux fois plus
rapide que le LA libre.
Très probablement, la position Sn-2 permet
d’éviter ou de limiter cette oxydation et privilégie l’entrée dans une
voie préférentielle, la transformation en dérivés supérieurs.
Rôles physiologiques des acides gras
essentiels :
On peut distinguer deux fonctions principales aux AGE, structurale
et dynamique, et une troisième fonction de découverte récente
comme ligand des récepteurs aux cannabinoïdes.
A - FONCTION STRUCTURALE AU NIVEAU MEMBRANAIRE
:
Elle doit être considérée comme une fonction structuromodulatrice.
Les AG représentent les éléments fondamentaux des
lipides membranaires constitués par la somme de phospholipides et
des glycolipides.
Ces lipides complexes représentent 70 à 90 % des
lipides totaux membranaires.
À chaque classe de phospholipides est
associée une tête polaire présentant une charge électrique
caractéristique qui, du fait de son caractère hydrophile, se maintient
à la surface de la membrane et crée ainsi des charges superficielles
négatives, positives ou nulles.
Certaines classes de phospholipides
se comportent comme des activateurs spécifiques de systèmes
enzymatiques membranaires.
C’est le cas notamment du phosphatidylinositol pour la phosphatase alcaline et l’adénylcyclase
du muscle cardiaque, de la phosphatidylsérine pour la Na+/K+-
ATPase, et la protéine kinase C, ou de la phosphatidylcholine pour
l’acide uridine diphosphorique (UDP) glucuronyltransférase.
Les
modifications de la composition en AG de la matrice phospholipidique, sous l’effet de facteurs nutritionnels notamment,
induisent une modulation des propriétés des structures
membranaires intrinsèques à activité biologique (enzymes,
transporteurs, récepteurs à low density lipoprotein [LDL], à insuline)
en modifiant la fluidité (ou microviscosité) de la membrane sous
l’effet d’une augmentation du nombre ou de la position des doubles
liaisons.
La définition d’un rapport oméga 6/oméga 3 optimal au niveau de
chaque membrane et pour chaque type d’activité physiologique
pourrait en découler.
Toutefois, le 22:6 oméga 3 est un des seuls AGPI
constitutifs des phospholipides membranaires à potentialiser de
façon directe et/ou indirecte spécifiquement l’activité d’enzymes
impliquées dans la voie de synthèse des seconds messagers
(phospholipase A2, protéine kinase C, protéine G).
Le rôle structural des AGE s’exprime aussi, bien entendu, au niveau
du cerveau et de la rétine puisque les phospholipides des
membranes neuronales y sont très riches en DHA, mais aussi en
22:6 oméga 6 (oméga 6 DPA) qui s’incorpore aussi vite.
Toutefois, dans
l’astrocyte, le principal produit du métabolisme des AGE est le DHA pour la famille
oméga 3 et l’AA pour la famille oméga 6.
Mais bien que la
fourniture d’AGPI oméga 6 au cerveau à partir du flux plasmatique soit
plus élevée, c’est le DHA, plus que le oméga 6 DPA, qui s’accumule le
plus dans les membranes du cerveau et de la rétine.
Mais le 22:6 oméga 3
peut jouer un rôle biologique tout aussi capital dans d’autres tissus :
dans le muscle par exemple, il module la réponse à l’insuline du
transport du glucose et des acides aminés.
B - FONCTION DYNAMIQUE :
Elle est liée à la production d’eicosanoïdes et d’autres
médiateurs cellulaires lipidiques à partir de certains dérivés
supérieurs des AG indispensables.
Bien que fondamentale, cette fonction ne correspondrait qu’à une
part infime des besoins en AGE.
1- Eicosanoïdes :
Trois AGPI conduisent à ces médiateurs : le 20:3oméga 6, le 20:4oméga 6 (et
accessoirement le 22:4oméga 6) et le 20:5oméga 3.
Les AGPI sont libérés de leur
liaison aux phospholipides membranaires par l’action d’une enzyme
membranaire, la phospholipase A2, calcium dépendante, enzyme des
voies métaboliques d’aval qui agit sur son substrat, les
phospholipides de membrane, pour libérer l’AA.
La voie des PG est
ensuite ouverte à partir des cyclo-oxygénases (spécifiques du monde
animal) et celle des leucotriènes (LT) à partir des lipo-oxygénases
(communes au monde végétal et animal).
La biosynthèse de ces
dérivés dépend de l’équipement enzymatique de la population
cellulaire.
*
Prostaglandines :
Ce sont des dérivés d’AG à chaîne longue hydroxylés et pourvus
d’un cycle à 5 C dont la production est une des composantes du
métabolisme des AGPI des phospholipides membranaires.
La PGH
synthétase est un complexe multienzymatique qui comprend une
activité cyclo-oxygénasique (COX, COX1 dans les plaquettes et COX2
dans les cellules endothéliales) conduisant à des endoperoxydes
PGG instables, et une activité peroxydasique conduisant à une
endoperoxyde PGH.
Ce composé relativement instable est un
substrat pour diverses activités enzymatiques variables selon le type
cellulaire considéré.
Dans la paroi vasculaire, les cellules
endothéliales et les cellules musculaires lisses ont une prostacycline
synthétase et les plaquettes sanguines ont une thromboxane (TX)
synthétase.
– À partir de l’AA. Issue du PGH2 la PGI2 ou prostacycline est
produite dans l’endothélium et la TXA2 est produite au niveau
plaquettaire.
Les PGE2, D2, F2alpha sont également produites à partir du
PGH2.
– À partir du 22:4oméga 6 (dérivé de l’AA), deux PG sont produites, le
dihomo-PGI2 dans l’endothélium et le dihomo-TXA2 au niveau des
plaquettes.
– À partir du DHGLA est produite la PGE1.
– À partir de l’EPA, la PGE3 et la PGI3 sont des prostacyclines
produites dans l’endothélium (mais aussi la PGD3 et la PGF3alpha ; la
TXA3 est d’origine plaquettaire.
Les PG ont des fonctions dans l’hémostase et la thrombose
(agrégation plaquettaire), l’inflammation et la
vasomotricité, mais aussi la cytoprotection, l’apoptose...
Elles
exercent leurs effets par l’intermédiaire de récepteurs ; il existe des sous-populations de récepteurs au TXA2.
* Leucotriènes :
Les LT sont des médiateurs lipidiques de structure linéaire, libérés
au niveau des leucocytes et des plaquettes notamment.
Ils sont
impliqués dans les réactions inflammatoires vasculaires,
bronchiques, allergiques, immunitaires, chimiotactiques.
– À partir de l’AA. Sous l’effet d’une 5 lipo-oxygénase, l’AA conduit
à un précurseur commun hydroperoxyde, le 5 HPETE, puis sous
l’effet d’une LTA4 synthétase au LTA4, LT instable, puis à deux types
de dérivés de celui-ci, le LTB4 pro-inflammatoire et puissant agent
chimiotactique et le LTC4 conduisant successivement au LTD4 et au
LTE4.
Ces LT ont un très fort pouvoir bronchoconstricteur et sont les
composants de la slow reacting substance of anaphylaxis (SRSA).
D’autres lipo-oxygénases conduisent à d’autres dérivés oxygénés :
la 15 lipo-oxygénase conduit au 15 HPTE ; la 12 lipo-oxygénase
conduit au 12 HPETE puis au 12 HETE libéré avec le TXA2 lors de
l’activation et de l’agrégation plaquettaire, et aboutit à un isomère
inactif du LTB4.
Les cellules endothéliales sécrètent aussi, en même
temps que la PGI2, le 12 HETE.
Les cellules musculaires lisses le
métabolisent en trois principaux dérivés selon deux voies : d’une
part, il subit une bêta-oxydation [16:3(8-OH)] et d’autre part, il est
réduit en 20:3(12-OH) par une 10-11 réductase et cet intermédiaire
est lui-même transformé par bêta-oxydation en 16:2(8-OH).
Le
rôle des métabolites du 12 HETE s’exerce sur l’inflammation, la
fluidité membranaire, l’expression des récepteurs membranaires,
l’athérogenèse (migration et prolifération cellulaires), le métabolisme
et l’hydrolyse du cholestérol dans les cellules musculaires lisses.
– À partir du DHGLA, la production de LTB4 dans les
polynucléaires neutrophiles est réduite.
– À partir de l’EPA.
Sous l’effet d’une 5 lipo-oxygénase sont
produits les LTB5, LTC5 et LTD5 anti-inflammatoires.
La
transformation du 20:5oméga 3 en LTB5 est doublement moins efficace que
celle du LTB4 à partir du 20:4oméga 6 puisqu’elle est quantitativement
moins importante ; et elle conduit à une LTB5 beaucoup moins
chimiotactique.
L’EPA inhibe en outre la production de LTB4. L’EPA
est un substrat privilégié pour la lipo-oxygénase par rapport à la
cyclo-oxygénase. Le DHA est aussi un substrat pour la
lipo-oxygénase.
Ainsi, parmi les AGPI, ceux de la série oméga 3 semblent avoir des effets
bénéfiques vis-à-vis de l’athérothrombose, en partie en réduisant la
production d’eicosanoïdes dérivés de l’AA dans les cellules
sanguines et vasculaires.
Toutefois, le nombre élevé de doubles
liaisons conduit à la production d’hydroperoxydes susceptibles de
modifier le statut antioxydant en générant des radicaux libres
oxygénés, ce qui stimule l’expression de la glutathion peroxydase,
épargne la vitamine E plaquettaire, et diminue l’expression de la
PGH synthétase 1 ou COX1 probablement en réponse à l’induction
du stress oxydatif.
2- Autres médiateurs cellulaires lipidiques
:
* « Platelet activating factor » (PAF)-acéther :
C’est un phospholipide fonctionnel dont la biosynthèse est initiée
par une phospholipase A2 ; c’est le plus puissant activateur et
antiagrégant plaquettaire connu.
Il stimule la libération du platelet
derived growth factor (PDGF) et, pour cela, est incriminé dans les
mécanismes de l’athérothrombose.
En cas de déficit en 18:2 oméga 6, le
remplacement de la plus grande part de 20:4oméga 6 par du 20:3oméga 9 inhibe
d’autant la synthèse de PAF (mais le 20:3oméga 9 est un bon substrat de
la 12 lipo-oxygénase).
* Isoprostanes :
En temps normal, dans les liquides biologiques, les isoprostanes sont
en quantité une à deux fois plus importante que les dérivés des PG
synthétisés par la cyclo-oxygénase et ont été longtemps confondus avec ceux-ci.
Avec les PG, les isoprostanes appartiennent aux
prostanoïdes mais sont issus d’une peroxydation non enzymatique
de l’AA et ont une structure prostaglandine-like.
Ils sont augmentés
en cas de stress oxydatif.
L’un d’entre eux, le 8-épiprostaglandine
F2alpha a une action vasoconstrictrice sur les cellules musculaires lisses
(notamment rénales), car il est capable d’activer des récepteurs du TX.
Ils sont produits in situ sur les phospholipides oxydés contenant
de l’AA et sont ensuite relargués sous l’effet d’une phospholipase
A2 dont l’un des rôles est d’éliminer les peroxydes de la membrane.
C - LIGAND POUR LE RÉCEPTEUR AUX CANNABINOÏDES :
Il existe des composés endogènes qui se lient aux récepteurs aux
cannabinoïdes : le premier isolé fut le N-arachidinoyl éthanolamine
appelé anandamide.
De nombreux anandamides contenant du 20:oméga 6
ou du 22:4oméga 6 (et peut-être des AG oméga 3) ont été isolés, alors que le N-palmitoyl éthanolamine est inactif.
Ainsi, la découverte de
l’anandamine ajoute une nouvelle molécule biologiquement active à
la cascade issue de l’AA.
Effets des acides gras essentiels
et implications pour la pathologie :
Les effets des AGE sont à distinguer de ceux liés à la correction des
symptômes carentiels qui correspondent aux effets liés à la
couverture des besoins.
Ils sont d’analyse délicate car ils sont
fonction du niveau des apports et de la place de ces AG sur le
glycérol, de la proportion des apports des deux AG indispensables
chefs de file, des apports conjoints des AG conditionnellement
indispensables, et enfin de l’efficacité des voies métaboliques,
notamment de la delta6 désaturase (en fonction des pathologies). Ils ne
pourront être ici que résumés et donc simplifiés.
A - PATHOLOGIES CARDIOVASCULAIRES :
1- Lipides plasmatiques
:
* Acide linoléique
:
Principale source d’AGPI sur le plan quantitatif, il entraîne une
diminution du cholestérol total et du cholestérol LDL (et de
l’apoprotéine B [apoB]), sans abaisser le cholestérol hight density
lipoprotein (HDL) tant que l’apport est inférieur à 11 % de la ration
énergétique totale.
Cette baisse est due à une diminution de synthèse
ainsi qu’en témoigne la baisse du lathostérol, et une augmentation
du catabolisme (en entraînant une activité récepteur LDL maximale).
Il s’oppose ainsi à partir de 4 à 6% de la ration énergétique à l’effet hypercholestérolémiant des AG saturés.
Le LA est en outre
susceptible de réduire la teneur en cholestérol des LDL et
d’augmenter la taille des LDL, ce qui les rend moins athérogènes.
* Acide alphalinolénique :
Il a la même efficacité à 9 ou 10 g/j que le LA pour abaisser le
cholestérol total, le cholestérol LDL, le cholestérol VLDL et l’apoB
chez les hommes normolipidémiques et chez les sujets
hyperlipidémiques.
L’effet sur les TG est identique et modestement
à la baisse.
* Acide eicosapentaénoïque :
L’EPA diminue les TG et les lipoprotéines riches en TG, de façon
dose-dépendante à partir de 1,5 g/j chez les sujets
normolipidémiques et chez les sujets hypertriglycéridémiques de
façon inconstante pour des apports très élevés (10 à 20 g/j).
* Acide gammalinolénique :
À 2 g/j, le 18:3 oméga 6 diminue, chez les sujets normolipidémiques (et
chez les diabétiques), le cholestérol total et l’apoB.
2- Hémostase :
Les effets sur l’hémostase, bien démontrés sur l’agrégation
plaquettaire in vitro, ne sont pas toujours le reflet des situations in
vivo.
Le LA a un effet antithrombotique moindre, cependant, que
celui de l’ALA.
En revanche, l’ALA (6 g/j) a des effets très proches
de ceux de l’EPA (5 g/j) dans la mesure où la conversion de l’ALA
en EPA est très rapide en l’absence de déficit en delta6 désaturase.
Cet effet des AG oméga 3 passe par une inhibition de la cyclo-oxygénase
plaquettaire qui conduit de l’AA au TXA2 par compétition de l’EPA
avec l’AA au niveau des lipides plaquettaires et par la production
de TXA3 beaucoup moins actif dans l’agrégation plaquettaire que le
TXA2, et à la production de PGI3 d’action similaire à celle de la PGI2.
Les AG oméga 3 (ALA et EPA) pourraient également réduire l’agrégation
plaquettaire en intervenant sur certains récepteurs, notamment ceux
du TXA2.
Bien qu’une baisse du rapport oméga 6/oméga 3 semble une
condition nécessaire à la baisse de l’agrégation plaquettaire, des
travaux récents indiquent que c’est la valeur absolue d’EPA qui
détermine l’importance de l’inhibition de l’AA et l’incorporation de
l’EPA dans les phospholipides plaquettaires.
L’AA apporté à
haute dose (1,5 g/j) augmente à la fois la production de PGI2 et de
TXA2, mais de façon plus importante de TXA2, ce qui pourrait avoir
des effets en termes d’augmentation du risque de thrombose.
3- Autres effets sur le système vasculaire
:
* Sur les troubles du rythme
:
Les AG oméga 3, et en particulier l’EPA, exercent des effets
antiarythmiques sur la tachycardie et la fibrillation ventriculaire
induites chez l’animal et sur des cultures de cellules myocardiques
isolées.
Chez l’homme, l’EPA accroît la variabilité de la fréquence
cardiaque, inversement corrélée au risque de troubles du rythme
après infarctus.
L’ALA a le même effet ; celui-ci ne semble pas
direct mais médié par sa transformation en EPA et en DHA qui
auraient un effet stabilisant sur les membranes par une stabilisation
de l’activité électrique consécutive à l’inhibition des canaux ioniques
membranaires.
De nombreuses données épidémiologiques
viennent en renfort des données expérimentales.
* Autres effets cardiovasculaires :
– Le LA possède un effet normotenseur.
– Les AG oméga 3 exercent également des effets protecteurs vis-à-vis des
cardiopathies ischémiques incluant l’augmentation de la captation
du cholestérol par les HDL, une inhibition de la migration des
macrophages, un effet anti-inflammatoire à travers la réduction de
la production des cytokines, l’inhibition des facteurs de croissance
cellulaire dans la paroi artérielle (PDGF) et l’augmentation de
l’oxyde nitrique à partir de l’endothélium.
B - PATHOLOGIES NON CARDIOVASCULAIRES :
1- Immunité
:
À travers la dégradation enzymatique d’eicosanoïdes, les AGE ont
des effets bénéfiques sur la production de cytokines, les réactions
inflammatoires, les réponses immunitaires spécifiques et non
spécifiques, et l’infection.
Chez des animaux de laboratoire nourris
avec une alimentation riche en ALA ou en EPA-DHA, on observe
une diminution de la prolifération lymphocytaire, de l’activité des
cellules T cytotoxiques, de l’activité des cellules tueuses naturelles,
de la présentation des antigènes et de la production de cytokines
pro-inflammatoires par les lymphocytes et les macrophages.
EPA et
DHA augmentent la survie après administration d’endotoxine,
diminuent les symptômes cliniques chez les animaux ayant des
maladies auto-immunes et accroissent leur survie.
Ces effets
suppressifs sont décroissants : EPA > DHA > ALA > LA.
Quels que
soient les mécanismes, des études cliniques sont en faveur de l’effet
des AG oméga 3 dans les maladies inflammatoires intestinales, les
maladies rhumatismales auto-immunes (polyarthrite rhumatoïde), les maladies inflammatoires cutanées (psoriasis), le rejet de greffe
après transplantation rénale (en synergie avec la ciclosporine A),
certaines maladies rénales (néphrite lupique, néphropathie à
immunoglobulines A), la resténose après angioplastie...
2- Pathologie respiratoire
:
Une supplémentation en AGE diminue le nombre d’infections
respiratoires récidivantes chez l’enfant. Une supplémentation en
AG oméga 3 (EPA) réduit les symptômes de l’asthme parallèlement à la
production de LTB5.
3- Allergie et eczéma atopique :
Plusieurs études sont en faveur du bénéfice du GLA (dérivé de l’AA)
dans l’eczéma atopique.
4- Cancers
:
Les travaux sur lipides et cancers sont encore très discutés. Des
données expérimentales et cliniques sont cependant en faveur du
rôle bénéfique de l’ALA dans le cancer du sein, y compris au stade
des métastases.
5- Neuropathie diabétique :
Au cours du diabète insulinodépendant déséquilibré et du diabète
de type 2 de plus de 10 ans d’ancienneté, un déficit en delta6 désaturase, insulinosensible dans le diabète 1 et corrélé à
l’insulinorésistance dans le diabète 2, engendre un déficit en GLA et
en DHGLA précurseur de PGE1, un des facteurs impliqués dans la
neuropathie diabétique.
La PGE1 a notamment un effet
vasodilatateur, un effet fluidifiant sur les membranes, un effet
antiagrégant plaquettaire, un effet inhibiteur sur l’accumulation de
collagène...
6- Cirrhose
:
Au cours de la cirrhose, un déficit enzymatique en delta6 et
probablement en delta5 désaturase est observé, pouvant altérer la
production des eicosanoïdes impliqués dans l’hémostase, le flux
rénal hydrosodique, la protection de la muqueuse gastrique.
La supplémentation en GLA peut accroître le taux de DHGLA dans les
phospholipides sériques et d’AA dans les plaquettes sanguines, ce
qui pourrait avoir un effet favorable dans les complications de la
cirrhose.
7- Syndrome prémenstruel
:
Des études ont suggéré, chez les femmes ayant un syndrome
prémenstruel, un défaut de conversion du LA en GLA.
Au cours
du syndrome prémenstruel, les manifestations congestives sont
améliorées par une supplémentation en GLA, probablement par le
biais des effets anti-inflammatoires de la PGE1 et du LTB4.
C - STRESS OXYDATIF ET ACIDES GRAS ESSENTIELS :
Les AGE ainsi que l’AA, l’EPA et le DHA, sont des AGPI.
Ils sont
présents dans les lipoprotéines et dans les membranes cellulaires.
Ils sont susceptibles, notamment dans les LDL, de subir l’action des
radicaux libres et autres espèces oxygénées réactives, dont l’origine
peut être enzymatique sous l’action des lipo-oxygénases cellulaires
dans l’espace sous-endothélial, ou non enzymatique.
Ceci aboutit à
la formation de peroxydes lipidiques, susceptibles de modifier la
structure de l’apoB aboutissant à une LDL oxydée impliquée dans
l’athérothrombose.
Les LDL riches en AGPI sont plus oxydables que les AG monoinsaturés
car les AGPI contiennent davantage de doubles liaisons.
Pour protéger les AGPI des LDL de l’oxydation, de nombreux
systèmes de défense existent, en particulier la vitamine E présente
dans les LDL et active au niveau de la phase lipidique : celle-ci est
régénérée par la vitamine C (active au niveau de la phase aqueuse).
On estime que la peroxydation des AGPI in vivo peut être évitée
par l’apport alimentaire de 0,6 à 1 mg de vitamine E par gramme
d’AGPI oméga 6 et de 1,5 à 2 mg de vitamine E par gramme d’AGPI oméga 3.
Sources d’acides gras
essentiels et dégradations
lors des transformations :
A - SOURCES :
Les AGE sont largement présents dans les aliments couramment
disponibles.
1- Acide linoléique :
Il est présent en quantité importante dans les végétaux, en
particulier les oléagineux (graines, fruits), le germe des céréales
(maïs...), les légumes et légumineuses (soja...) et leurs dérivés (huile
de raisin, huile de tournesol, noix, arachide, carthame, pépin de
raisin...) et les margarines qui en sont issues.
On en trouve aussi
dans les produits animaux, en particulier les viandes (volaille, porc
surtout...), la charcuterie, en faible quantité en revanche dans les
produits laitiers.
Les principales sources dans l’alimentation des
Français sont les corps gras.
2- Acide alphalinolénique :
Il est beaucoup moins répandu.
On en trouve dans certains
oléagineux (noix, noisettes...), dans le soja, le colza, et le germe de
blé et les huiles qui en dérivent ainsi que les margarines contenant
ces huiles (Primevèret...).
Certains végétaux comme le pourpier en
contiennent, ainsi que les animaux consommant des plantes qui en
contiennent (oeufs [en Crète], escargot, gibier, lapin, lait de brebis) ;
le hareng en contient également, le beurre de façon variable selon
les saisons.
3- Acides gras conditionnellement indispensables
:
* Acide gammalinolénique :
Ses sources sont représentées par les huiles d’onagre, de bourrache
et de pépin de cassis.
* Acide arachidonique :
Sa source principale est représentée par les produits carnés et les
oeufs.
* Acide eicosapentaénoïque :
Le plancton dont se nourrit le poisson est à l’origine d’une teneur
élevée en EPA (et en DHA) dans le foie des poissons maigres, et
dans la chair des poissons gras, ainsi que dans les mollusques et les
crustacés.
B - DÉGRADATIONS LORS DES TRANSFORMATIONS :
1- Lors de la fabrication des corps gras
:
Lors de l’hydrogénation partielle des huiles utilisées pour la
fabrication de certaines margarines, une partie des doubles liaisons
cis, non hydrogénée, peut être transformée en AG trans, réduisant
d’autant la part des AGPI cis.
Mais la technologie des margarines a
permis aujourd’hui, pour la plupart des margarines molles présentes
en France, d’éviter le plus souvent la présence d’AG trans.
2- Lors du stockage :
La surgélation du poisson entraîne une diminution importante des
AG oméga 3 au bout de quelques mois de stockage, ce qui n’est pas le cas
des conserves de poisson dans lesquelles seuls des transferts
surviennent entre le milieu de conservation et le produit.
3- Lors du chauffage :
Selon les conditions de chauffage (friture plate ou profonde,
température, nombre, durée et continuité des chauffages), des
altérations surviennent.
* Apparition de composés anormaux :
Ces composés sont issus de phénomènes de polymérisation,
isomérisation, cyclisation, oxydation à partir des AG les plus
sensibles, cette fragilité augmentant avec le nombre de doubles
liaisons.
Ceci explique que la cuisson des huiles riches en ALA (plus
de 2 %) ne soit pas légalement autorisée.
En réalité, les conditions
habituelles et normales de cuisson entraînent très peu de
dégradation et d’apparition de composés nouveaux.
C’est cette
altération qui est à l’origine de la diminution des composés normaux
(AGE).
* Perte des composés normaux :
Une perte en LA et en ALA survient de façon proportionnelle au
degré et à la durée du chauffage, les AGPI étant les plus sensibles.
Besoins et apports conseillés
:
Les besoins correspondent aux apports nécessaires pour éviter la
survenue de carences.
Ils sont établis à partir de données
expérimentales et cliniques.
On distingue le seuil d’apport
nutritionnel minimal et le besoin moyen qui correspond à la
moyenne de distribution des ingérés individuels. Les apports
conseillés ou apports quotidiens (ou journaliers) recommandés sont
des recommandations de références pour une population en bonne
santé, tenant compte des données (habitudes et motivations)
observées dans cette population.
Par définition, ils correspondent
aux besoins moyens plus deux écarts types, et sont capables de
satisfaire les besoins de 97,5 % des individus.
A - CHEZ L’ADULTE :
Chez l’adulte en bonne santé, il n’y a pas de besoin nutritionnel en
AA ni en EPA car ces AG sont normalement synthétisés à partir des
AGE (LA et ALA) bien que ce point soit encore souvent débattu.
On
peut cependant considérer qu’un apport en EPA (et DHA) chez
l’adulte en bonne santé, s’il n’est pas indispensable, est utile à
hauteur de 0,1 à 0,2 % de l’apport énergétique total (AET), ou plus
si l’apport en ALA est insuffisant.
Les apports en AGE doivent
également être considérés entre eux.
En effet, un apport trop
important en AG oméga 6 (il ne doit pas dépasser 10 % des AET) inhibe
la désaturation de l’ALA et sa conversion en EPA. Le rapport
optimal oméga 6/oméga 3 est de 4 à 8/1.
B - CHEZ LE NOUVEAU-NÉ ET L’ENFANT
ET L’ENFANT :
Pour le nouveau-né, les apports sont fondés sur les teneurs en
20:4oméga 6 et en 22:6oméga 3 dans les phospholipides circulants et sur la
composition du lait maternel qui contient tous les AG indispensables
et conditionnellement indispensables avec un rapport oméga 6/oméga 3 de 13.
Chez le prématuré, l’utilisation d’un lait supplémenté en DHA
permet une meilleure fonction visuelle et un meilleur
développement cognitif, car sa production est insuffisante à partir
de l’ALA et l’incorporation du DHA dans le cerveau en
développement est dix fois plus rapide que la voie de biosynthèse à
partir de l’ALA. Une faible proportion de DHA a été observée dans
le cerveau d’enfants nourris au biberon, comparativement à des
enfants nourris au sein.
Compte tenu du rôle essentiel pour la rétine et le cerveau du DHA
chez le nouveau-né, et de l’immaturité enzymatique du nouveau-né
prématuré, cet AG est considéré comme essentiel, avec la nécessité
probable d’apporter simultanément de l’AA pour une croissance
optimale.
Les laits infantiles doivent contenir de l’ALA (1 % des AG
totaux et 0,5 % des calories totales), avec un rapport oméga 6/oméga 3 compris
entre 5 et 15, et en particulier pour le prématuré du DHA (0,3 % des
AG totaux), et de l’AA (0,3 - 0,7 % des calories totales). Plusieurs
laits infantiles sont aujourd’hui supplémentés en DHA.
C - CHEZ LA FEMME ENCEINTE
:
Dans la mesure où le pourcentage maximal de DHA dans la rétine
est atteint à 36-38 semaines, et où un déficit en ALA avant cette
période entraîne chez l’animal une altération de la fonction
rétinienne, il semble bien que les enfants prématurés aient des
besoins en DHA supérieurs à ceux des enfants à terme.
Mais dans la
mesure où les enfants à terme peuvent synthétiser le DHA et l’AA à
partir des précurseurs (bien que ceci soit encore controversé), l’ALA
est bien sûr indispensable pendant la grossesse mais un apport en
DHA peut être utile par précaution (risque de prématurité),
notamment à partir de la 20e semaine, période de poussée
accrétionnelle et de mise en place de la voie d’entrée dans la cellule
de l’AA et du DHA.
D - CHEZ LES SUJETS ÂGÉS :
Chez le sujet âgé, un déficit de la delta6 désaturase peut survenir et
pourrait réduire la synthèse des eicosanoïdes, notamment ceux
provenant du DHGLA et ceux provenant de l’ALA en l’absence de
consommation de poisson.
Mais une modification des voies
d’oxydation de l’ALA compenserait ce déficit.
Autrement dit, il n’y
a pas d’apport nutritionnel spécifique chez le sujet âgé mais il faut
veiller à apporter non seulement des AGE en proportion adéquate,
mais aussi du poisson, source d’EPA.
E - SITUATIONS PARTICULIÈRES :
1- Végétariens
:
Les études ont montré que la proportion d’AA dans les lipides
plasmatiques et tissulaires des végétariens et végétaliens était égale
ou supérieure à celle des non-végétariens, mais que la proportion
de DHA était plus faible.
Ce dernier point est attribué à une
consommation excessive de LA qui inhibe la conversion d’ALA en
EPA.
On doit donc leur conseiller d’accroître leurs apports en ALA
(et en DHA chez les femmes allaitantes).
2- Diabétiques
:
Les diabétiques déséquilibrés pourraient bénéficier d’une supplémentation en GLA susceptible de réduire les signes
électrophysiologiques et cliniques de la neuropathie diabétique (et
peut-être de la rétinopathie diabétique).
3- Coronariens et artéritiques
:
Plusieurs études ont montré le rôle d’apports insuffisants en LA
dans la pathogénie de l’artérite des membres inférieurs, justifiant
des apports suffisants, mais le rôle du tabagisme est intriqué à ce
facteur nutritionnel.
Chez le coronarien (après infarctus), la
consommation d’ALA est particulièrement importante pour la
prévention du risque de thrombose et de troubles du rythme
responsables de mort subite, ainsi que l’a montré l’étude de Lyon,
en veillant au rapport oméga 6/oméga 3.
4- Syndrome de malabsorption
:
En cas de malabsorption, les besoins en AGE lors de la nutrition
parentérale sont plus importants que ceux qui sont recommandés
chez les sujets ayant une absorption intestinale préservée.
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